‹ Entre chien et loupChapitre 21 sur 26 · LE SACRIFICE · texte numérisé non relu

LE SACRIFICE

Ce ne fut part en un jour que le marquis de Cherval — c'est ainsi que nous appellerons désormais le chevalier Tancrède — retrouva Pusage de sa raison. Il y eut des éclipses, des alternatives, des rechutes. Vous est-il arrivé de gravir une côte escarpée, par une matinée d'octobre, en plein brouillard? Parvenu à un sommet inondé de lumière et de soleil, vous regardez en arrière : une brume pâle, aux former fantastiques, entremêlée d'ombre et de clarté, court par bouffées à travers la plaine, s'accroche aux arêtes des ro-

chers et aux cimes des futaies, dérobe tour à tour et laisse entrevoir des percées de paysage, puis, fatiguée de sa lutte inégale contre les rayons qui la pénètrent, va coller ses lambeaux aux croupes des montagnes, comme des linges mouillés aux flancs souples des baigneuses. Quelque chose de pareil se passait dans Pâme de M. de Cherval, et Isidora assistait à ce mystérieux travail avec une sorte de joie triste. Cette gaze transparente, à peine saisissable, qui séparait, chez le marquis, la pensée du rêve et le monde réel du monde chimérique, elle la voyait peu à peu s'épaissir, prendre corps, s'interposer de plus en plus entre les idées et les songes. En suivant les diverses phases de cette convalescence morale qu'elle avait le droit de regarder comme son ouvrage, elle se disait : « Le jour où mon œuvre sera parfaite m'exilera loin de lui. » Étrange situation que celle de celte fille qui s'était imposé, comme but suprème de sa vie, la guérison de son père, et qui savait d'avance qu'elle ne réussirait à le guérir que pour se condamner à le perdre!

ENTRE CHIEN ET LorP. SU

Parfois elle liésifail : elle se demnntloit s'il ne valait pas mieux se confcnler d'un à peu près^ laisser son malade à l'état de visionnaire et rester pour lui une vision plutôt qu'une personne ; une vision dont ^on imagination et son cœur pourraient faire ce qu'ils voudraient, plutôt qu'une personne à laquelle sa conscience et son honneur auraient à demander des comptes I L'hésitation durait peu.

Quand Isidora se sentait prise de ces velléités de faiblesse, elle disparaissait pour un jour, et quelqu'un qui l'aurait suivie l'aurait vue se diriger vers Saint-Mandé, frapper à la porto d'un pensionnai déjeunes filles, et bientôt presser sur son cœur une délicieuse enfant de quinze à seize ans qui l'appelait sa marraine et qu'elle appelait Marie. Elle revenait alors, le sourire aux lèvres, soutenue par une pensée qui lui rendait tout son courage, et elle redoublait de dévouement auprès de M. de Cherval. Que de soins!

quelles délicatesses féminines et filiales! quels prodiges de divin'^ttion et de science intuitive,

allant sang cesse du corps à Tâme et de la sensation au sentiment !

Au bout de six mois, sa guérison fut complète; un malin, après lui avoir talé le pouls el s'êlre entretenu avec lui pendant une heure, le docteur courut joyeux vers Isidora de toute la vitesse de ses vieilles jambes, et lui dit en riant :

— Notre homme est aussi sensé que vous et moi...

— iîst-ce beaucoup dire? répliqua-t-elle avec ce sourire mélancolique qui lui était habituel et lui allait si bien.

La journée fut charmante; les trois amis firent ensemble une longue promenade. Les splendeurs poétiques de Tautomne donnaient aux environs de Paris ce qui leur manque, ce qui fait pressent tir, à travers et au delà des beautés de la na« ture, l'infmif et idéale beauté. L'uniforme verdure de Pété avjiit fait place à ces teintes dont la variété défie les plus savantes palettes. Aux approches du soir, tous les tons criards se fondaient dans une harmonie plus douce ; la Seine

ENTRE CHIEN ET LOUP. rtZ

coulait paisiblement sous un ciel pur, dont elle reflétait tour à tour l'azur, la pourpre et l'or, à mesure que le soleil inclinait à l'iiorizon. C'est à peine si une brise légère effleurait les cimes des peupliers et des saules. Il y avait, dans ce frais tableau, de l'idylle et de Télégie. Les bateaux et les trains de bois flotté formaient comme des taches brunes sur une nappe de moire. Le temps était si calme qu'on entendait à d'immenses ditances la voix des canotiers, le cri des martinets, l'amoureux refrain des jeunes couples égarés dans les massifs ou se poursuivant sur la berge. Dans cette grande sérénité du ciel et de la terre, les joies mômes de Thomme et ses bruyantes ivresses prenaient un air de recueillement et de paix.

— Ohl qu'on est bien ici, et qu'il est bon de vivre! s'écria M. deCherval en s'appuyant légèrement sur le bras de sa compagne.

Ce n'était plus le même homme : Jes soins admirables qu'on lui avait prodigués s'étaient peu à peu emparés de sa vie matérielle comme de sa vie morale. Une élégance sévère, appro-

priée à son âge sans l'exagérer, avait remplacé le délabrement de son costume. Sa physionomie reposée, la vivacité de son regard, n'offraient plus rien de fébrile. Son effrayante maigreur, qui le faisait ressembler à un spectre échappé de son cercueil, avait disparu ; ce qu'il en restait n'était plus que cette grâce aristocratique des vieillards de bonne compagnie, dont la taille parait encore jeune. On pouvait aisément deviner quelle avait dû être, dans son beau temps, la régularilé de ses traits, l'expression de son visage. Ses cheveux blancs, dont le désordre attristait autrefois le regard, se relevaient avec une certaine coquetterie sur son front rayonnant d'intelligence, retombaient près des tempes en boucles soyeuses, et se changeaient de broussaille en couronnée

Isidora le contemplait avec complaisance* Pen* dant qu'il rajeunissait, la pauvre femme avait vieilli : il y a des beautés qui déclinent par gradations lentes, inaensihles, et qui portent, année par année, le chiffre de leur âge } il en est d'au-

très qui persistent, donnent un long démenti à leur acte de naissance, puis, lorsque arrive une crise, un orage, une secrète. douleur, pâlissent et tombent tout d un coup, livrant au vent des hivers les dernières floraisons de mai. La merveilleuse beauté dlsidora subissait une de ces atteintes terribles ; mais ce brusque déclin laissait à ses grands yeux toute leur flamme, et cette flamme n'avait plus rien de terrestre.

•— Oui, il est bon de vivre, n'est-ce pas? ditelle en recueillant les paroles du marquis. Vous êtes heupeux ? vous avez repris la complète possession de vous-même?

— Hé I hé 1 répliqua-t-il avec une taquinerie charmante; il s'agit de s'entendre. Savez-vous bien, mes chers bienfaiteurs, — et il s'adressait tour à tour à Isidora et au docteur, — savez-vous que je ne suis pas toujours très-sûr d'avoir à vous remercier de votre bienfait? Ce n'est déjà pas si commode, le métier d'homme raisonnable ! On a toute la responsabilité de ses idées; on est oblige d'eu faire soi-même le triage; on est contraint

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d'obéir a sa conscicocc, à sa raison, à son honneur , au Heu de snivre^uniquement sa fantaisie : autant de servitudes qui sont parfois bien gênantes et bien lourdes ! Tenez, ceci me rappelle une histoire de mon temps crépusculaire, de l'époque où ma pauvre intelligence se promenait entre chien et loup... sans être encore tout à fait livrée au loup. C'était peu d'années après ma sortie de France : je me trouvais en Allemagne, au bord d'une jolie rivière, moins jolie que la Seine : j'y fis la rencontre d'un étudiant d'Heidelberg, blond, aimable, poétique, charmant I Nous nous liâmes en quelques heures, et, au bout de ces quelques heures, nous raffolions l'un de l'autre. Nous causâmes poésie, art, femmes, musique. Plus heureux que moi, il avait sa Gretchen; meilleur que moi, il lui restait fidèle. Il s'appelait Wilhelm comme tous les Allemands qui ne s'appellent pas Franz. Il me récitait du Schiller et du Goethe; je lui disais du Lamartine et du Victor Hugo : c était ravissant ! Je n'apparteniais plus à ce monde, je voyageais en

plein idéal, en plein rêve. Il fallut pourlant se quitter. J'allai rejoindre, à mon auberge, un vieux Vendéen, un vétéran des grandes guerres, qui, malgré son âge et ses infirmités, — il avait perdu une jambe en se battant à côlé de la Rochejaquelein, — était venu, lui aussi, faire le dernier pèlerinage de Texil. Le soir, je conduis mon Vendéen au café, une de ces bonnes brasseries allemandes où Ton fume, où Ton chante, où les tètes s'exaltent, où les songes ailés flottent dans l'espace, et montent aux solives avec la vapeur des pipes et le refrain des chansons. Il me semblait que j'étais tour à tour Faust, Werther, Puck, Fantasio, Trilby, un esprit de Tair'ou des eaux, Famant d'une willy ou d'une ondine. J'avais la plus grande peine à suivre la conversation de mon Vendéen, qui me racontait ses campagnes avec une précision toute militaire, ou alignait ses espérances politiques en digne lecteur de la Qtiotidtenne : pour moi, les révolulions françaises étaient devenues contemporaines de la guerre de Troie, et vainqueurs ou vaincus,

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royalistes ou démocrates, passaient à l'état de personnages fantastiques, légendaires, impalpablés, pareils aux héros de Cymbeline ou de Comme il vous plaira. En ce moment, l'étudiant TVilhelm, mon nouvel ami ^ entra dans le café avec deux de ses camarades : ils paraissaient fort animés ; l'en* tretien roulait sur les derniers événements qui agitaient encore TEurope ; les chopes se succé* daient avec une alar^lante rapidité. Bientôt Wilhelm, de ses lèvres jeunes et fraîches qui semblaient faites pour ne chanter que des mélodies de Schubert et ne murmurer que des paroles d'amour, prononça quelques mots offensants pour une princesse de la maison de Bourbon. Dans la situation d'esprit que j'essaye de vous peindre, ces propos ne devaient pas me faire plus d*effct qu'une insulte à la mémoire de la reine Berthe ou une épigramme contre Titanic. Hais le vieux Vendéen me poussa le coude, heurta son pied contre le mien et me regarda entre les^eux yeux ; trois détails qui signiiiaient : ci A quoi pensezvous? Luisseriei- vous un invalide comme moi

châtier l'inso'eiicc de ces mécréants? N'êlesvous pas le lils du marquis de Cherval? «Pour ramener mon imagination errante , pour la faire tmtrer dans l'ordre des idées qu'exprimait ot personnifiait ce noble vieillard, pour comprendre enfin que je devais être en colère contre l'aimable étourdi qui m'avait charmé pendant toute la matinée et me souriait encore en entrant, il me fallut un violent effort; jy parvins. « Votre nom! l'honneur! » me disait tout bas ou semblait me dire le Vendéen. Nous nous levâmes tous deux. Je m'avançai vers la table où buvaient les étudiants, et, d'un air formidable, je dis à Wilhelm d'avoir à retirer ses injurieux propos ou à m'en rendre raison. Pendant qu'il fixait sur moi un regard stupéfait, le Vendéen, s'adressant à deux autres buveurs, ajouta: «Messieurs, je ne suis plus qu'une vieille ruine; mais, si le cœur vous en dit, je me battrai assis, au pistolet. » Ces braves jeunes gens étaient habitués à jouer du duel comme delà guitare:

ils acceptèrent; j'abroge les accessoires : le dou

ble duel eut lieu le lendemain. Mon vieux compagnon tua net son adversaire...

— Et vous?

— Moi, je blessai grîèvenient Wilhelm : en le relevant, j'étais plus pâle que lui; je serrai sa vaillante main, et je lui dis : « Pardonne-moi ; je t'aime... l'honneur l'exigeait 1... » Eh bien, continua gaiement M. de Cherval, si, au lieu de n'être que fantasque et bizarre, j'avais été tout à fait fou, Fhonneur n'aurait rien dit : je ne me serais pas battu; je n'aurais pas blessé Wilhelm, et tout eût été pour le mieux dans le meilleur des rêves possibles !

Ce récit fit frissonner et chanceler Isidora, comme si la lame de Tépée qui avait blessé jadis l'étudiant d'Heidelberg lui eût traversé le cœur. Elle se remit pourtant,» et M. de Cher\al ne s'aperçut de rien. Le retour fut plus silencieux que le reste de la promenade. Quand ils furent rentrés, le marquis se plongea dans un grand fauteuil qui avait servi à ses siestes de convalescent. Pour compléter le^ joies de la journée, il pria

Isidora, dont la voix, autrefois magnifique, était encore charmante, de lui chanter une ballade qu'il lui avait apprise : cette ballade, d'un poète inconnu, est populaire en Styrie et en Bphême; le marquis l'avait recueillie dans ses voyages^ puis traduite et mise en musique : elle s'appeb'l le Grillon du foyer malade.

Isidora s'assit au piano; elle préluda quelques minutes, comme si elle n'était pas sûre de pouvoir chanter ; une mélodie vague, plaintive comme un gémissement, s'exhala sous ses doigts; puis, avec une expression que lui auraient enviée bien des virtuoses, elle commença :

« Je l'ai connu, le grillon du foyer; je l'ai

connu dans le bon temps ; nous étions tous rangés

autour de la cheminée gigantesque où brûlait un

tronc de vieux chêne. Nul ne manquait à l'appel :

le chien même avait sa place; la brave bête se

couchait en rond à mes pieds, et me léchait les

mains en me regardant avec des yeux somnolents;

mes regards d'enfant se fixaient sur le blanc vile.

m ENTRE CHIEN ET LOCP.

sage de l'aieule, qui servait de cenlre au paisible groupe. La bise sifflait daiisles longs corridors; ses gémissements me causaient un frisson plein de charme. Quand la rafale se taisait, j'entendais le grillon du foyer ; sa chanson me disait : « Joie, travail» avenir, succès, tendresse... » J'avais alors douze ansi

» Je Tai connu, le grillon du foyer ; je l'ai eonnu lors de mon premier deuil : décembre pleurait et grelotait à la fenêtre, les chiens de fei*me aboyaient au loin. Nous étions tous rangés autour de la cheminée gigantesque ; mais personne n'attisait le feu, et il y avait une place vide : la vieille aïeule élait partiel Mes regards d'adolescent se fixaient sur le front pâle de ma mère, toute vêtue de noir. Elle me regardait aussi, et l'on eût dit que son flme souriait à travers les larmes qui coulaient lentement de ses joues. On essayait de dire un mot, mais ce mot se perdait dans le silence comme un caillou dans un gouffre. Au fond de ce silence, j'entendais le grillon

t ^ M ^ ^lfc.i»»!! ^ ^ i JW » r#L-« ^^a

du foyer; sa chanson me disait : «(Espérance! » et j'avais seize ans !

» Je l'ai connu, le grillon du foyer ; je Tai connu dans les jours d'ivresse. La mansarde était pleine de fleurs : le chardonneret gazouillait dans sa cage ; le soleil d'avril jouait dans les plis des rideaux de perse. Nous n'étions que deux; ou plutôt nous n'étions plus qu'un ; car celle que j'avais à mes côtés, c'était encore moi. Elle allait et venait dans la chambre; gaie, fraîche, souriante, légère, blanche, avec des cheveux blonds et des yeux noirà : un lis, un oiseau, une fée; mon regard de jeune homme se fixait sur les traits charmants de l'amante. Nous échangions quelques mots; une caresse parlée ! Puis venait un silence plus doux que toutes les paroles, plus doux que toutes les caresses; un silence noté par les batlemenls de nos cœurs... Et dans ce silence, j'entendais le grillon du foyer; sa chanson me disait :« Amour! » et j'avais vingt ans!...

k> h Tai connu, le, grillon du foyer; je Toi

28i ENTRE CHIEN ET LOUP.

connu dans les jours de calme : places au foyer, places dans le cœur, la femme et Tenfant avaient tout pris. Quelle paix! un chaste et pur visage s'encadrait dans le cercle lumineux tracé par la lampe ; une main agile courait sur Fa broderie commencée; l'enfant s'était assoupi sur mes genoux : parfois il se réveillait; je me penchais alors, bas, bien bas, et je voyais ses grands yeux bleus chercher, par-dessus ma tête inclinée, le sourire de sa fnère ; et moi, mes regarcfs d'homme se reportaient sans cesse sur Taimable figure de l'épouse... Au dehors, pas d'autre bruit que les harmonies lointaines d'une soirée d^été à travers champs ; au dedans, j'entendais le grillon du foyer; sa chanson amie me disait : « Bonheur! » et j'avais trente ans !

» Je l'ai connu, le grillon du foyer... Mais que dis-je? est-ce lui que j'entends à travers mes rêves de malade? n'est-ce pas plutôt le petit cri de la bouilloire? n'est-ce pas, autour de mes rideaux, le soupir de ceux que j'ai aimés, et qui ne sont

plus? Dans la rue passent les voitures avec un bruit assourdi parla neige; des jeunes gens chantent en chœur cet air de Martha qui me rappelle une douce soirée : joies perdues ! mélodies éteintes ! songes disparus! je souffre, j'ai froid, j'ai soif, j'ai peur. Mon feu jette des lueurs tremblantes, et les ombres des fauteuils s'allongent jusque vers l'alcôve... Mais non, je n'ai plus froid, je n'ai plus peur... Sur mon lit de souffrance s'incline une lêle chérie; mon regard de vieux malade s'arrête avec ravissement sur le suave visage de ma fille... Et le grillon du foyer? Il se tail; je ne l'entends plus; mais j'entends la voix de ma fille qui berce doucement mon sommeil : sa chanson me dit : « Prière! » et me console de mes cinquante ans ! »

C'est à peine si Isidora put arriver à la fin de cette dernière strophe ; une émotion douloureuse la suffoquait; sa voix tremblante, ses larmes, qu'elle ne pouvait plus retenir, ne s'accordaient que mieux avec l'expression mélancolique de ce

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petit poëme^ et pouvaient être attribués au talent, à Tâme, à la sensibilité de l'artiste. Le marquis de Cherval s'était légèrement assoupi avant les dernières paroles du refrain. 11 dormait, le sourire sur les lèvres, la figure éclairée d^un vif éclat de lumière. Au bout d'un quart d'heure, il se réveilla.

— Ah! dit-il en regardant Isidora, je viens de faire un bien doux rêve* .. ïm rêvé que vous étiez ma fille I

Le docteur sourit; Isidora eut besoin d'un violent effort pour ne pas éclater en sanglots. M. de Cherval reprit :

-^ Ah I c'est que je serais bien heureux et bien fier si j^avais une fille qui vous ressemblât!..

Une heure après, quand le marquis se retira, elle s'empara de sa main et la baisa avec un redoublement de respectueuse tendresse qui le surprit : une question, un doute, une lueur, glissèrent un moment sur ses lèvres ; il se tut pourtant ; peut-être atlendait-il qu'Isidora lui dit elle-même ses secrets; peut-être réservait-il ses questions pour le lendemain.

Lorsque le docteur et Isidora se trouvèrent seuls :

— Voilà une belle journée, lui dit-il, et vous devez être bien heureuse ?

— Oui, bien heureuse, répondit-elle avec un navrant sourire.

Et, rentrée dans sa chambre, elle fondit en larmes.

Le lendemain matin, M. de Cherval, en s'éveillant, trouva sur sa table de nuit un paquet soigneusement cacheté de noir, dont l'enveloppe portait son nom : c'était le journal et Tadieu d'Âdolphine.

Les grisettes sentimentales n'étoient pas rares, il y a trente ans : celle-là avait véritablement une âme haute, pure et passionnée. Elle avait aimé à en mourir, et Tabandon de son amant l'avait frappée au cœur. Tant qu'elle s'était sentie soutenue par un reste d'espérance, elle avait brave* ment fait face à la douleur, à la pauvreté, au travail; mais chaque année, en s'écoulant^ diminuait Tcspoir et aggravait la détresse. Encore dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beaulé,

Adolpliine avait commencé par subir bien des oTies humiliantes, qu'elle repoussait avec une fe raclé simple et douce; peu à peu les protecteurs intéressés disparurent ; un jour, la beauté s'en alla, fatiguée de cette lutte inégale contre le travail et les larmes. Bientôt, la femme ne fut plus que mère : ses angoisses changèrent d'objet, mais n'en furent peut-être que plus cruelles.

Elle avait ignoré toujours un détail qui ne Teût pas consolée, mais qui, si le malheur des temps l'eût permis, l'aurait un peu rassurée pour sa fille. Le marquis de Cherval, père de Tancrède, était inflexible, mais à sa manière, à la façon des vrais grands seigneurs d'autrefois. Tout en maudissant cette fille de rieti, celle espèce^ qui menaçait d'infliger à sa maison Tignominie d'une mésalliance, il n'entend'iit pas que son fils, s'il avait enfin le courage de rompre ces indignes liens, en agît comme un commis de magasin qui se brouille avec une fille de boutique. Quelle n*avait pas été la surprise de Tancrède et de son ami le docteur, quand ils virent que le marquis, dans son testa-

ment, laissait à la demoiselle Âdolphine Féart une somme de cinquante mille francs réversible sur sa fille 1 Évidemment, à ce legs si imprévu il y avait une clause tacite, rigoureuse, sous-entendue par le testateur : c'était la rupture de Tancrède avec Adolphine; mais, par une délicatesse arislocratique, le marquis n'en avait rien dit : il était sûr que son fils le devinerait; en effet, nous avons vu qu'il ne fut que trop bien deviné et obéi.

Hélas! cette indemnité que la pauvre abandonnée n'eût acceptée que comme mère, fut perdue pour elle. Décidé à ne pas retourner à Paris, Tancrède envoya la somme à un banquier de sa connaissance, et Ton peut croire que son chagrin, les ombres qui l'envahissaient, le désordre de ses idées, redoublèrent encore la négligence qu'il apportait dans les affaires d'argent. On était alors en pleine crise, trois ou quatre mois après la révolution de juillet. Le banquier en profita pour faire faillite; les cinquante mille francs furent engloutis dans le naufrage, et Adol-

pliiiic ne se douta jamais qu^en lui arrachant son bonheur, on avait du moins songé à la sauver de la misère.

La misère était arrivée, et, avec elle, tout son sinîslre cortège. Quelle ressource pouvaient offrir, dans ces années de trouble et de malaise public, quelques travaux d*aiguille, quelque commandes mal payées, quelques chétives broderies? Il avait fallu vendre, pièce à pièce, brin à brin, tout ce qui, dans ce nid charmant où l'amour heureux avait mis jadis quelques-unes de ses élégances, ne représentait pas le strict nécessaire. Mais Adolphine ne pouvait pas se résoudre à se défaire du coffret : elle y attachait une idée superstitieuse, un souvenir mêlé de pressentiment. Au plus doux moment de sa vie, au retour d*une délicieuse promenade, Tancréde lui .avait donné ce coffret, qui lui venait de sa mère, et, en le lui donnant, en y gravant la date et les deux noms, il avait voulu, disait-il, consacrer et fixer Tavenir de leurs belles tendresses. 11 sem-

blait à la maliieureuse femme que, tant que ce

ENTRE ClllEN l-T LOUP. 291

gage lui restait, tout espoir n'était pas perdu pour elle.

Pourtant la situation s'aggravait de plus en plus : le travail dépassait les forces; Adolphinc, déjà souffrante, eût bientôt succombé,*si, à défaut d'autre appui, elle n'eût appelé à son aide toute son énergie maternelle : n'avait-elle pas à lutter pour deux? Sa chère Louise était là, tour à tour joyeuse et pensive, souriante et rêveuse, levant sur elle ses grands yeux, qui lui rappelaient sans cesse l'amoureux regard de Tancrède, et où se révélait déjà tout un monde de passion confuse et de curiosité ardente. Ce qui fait l'orgueil et la joie des autres mères ajoutait aux angoisses d'Adolphine : elle assistait en tremblant à cet épanouissement de la vie sur un jeune visage et dans un jeune cœur,* à cette métamorphose parfois lente, parfois soudaine, où l'enfant qui s'est endormie la veille, calme et le sourire sur les lèvres, se réveille pâle et inquiète, et s'appelle une jeune fille.

C'est ici que nous détacherons du testament

Zri E.NTRE CIIIE.N ET LOUP.

crAdolphine quelques lambeaux qui tiennent de plus près à notre sujet, et qui compléteront ce récit.

t Décembre 1842

»... Il y a douze ans que vous nuavez qui! 1er, douze ans que je suis sans nouvelles de vous, que que je serais seule, absolument seule, si je n*avais â mes côtés notre Louise pour me rappeler sans cesse celui qui a voulu m'oublier : je ne vous dirai plus rien de mon amour; j en ai vécu et j'en mourrai. A quoi bon, d'ailleurs? Je suis maintenant une vieille femme : je ne dois plus, je ne veux plus vous parler que de votre fille.

» Lirez-vous jamais ces tristes pages? Où êtcsvous? Que faites-vous?... On me dit que^ les journaux ont annoncé votre mprt... Je n'y croîs pas... Quand on s'est aimé comme nous nous sommes aimés, comme je vous aime, il me semble que l'un des deux ne peut pas périr sans que l'autre sente au fond de tout son être quelque chose qui se déchire et qui meurt : non, vous

EMUE CHIEN ET LOUP. 29"j'

vivez, j'en suis sûre; loin, bien loin de nous : un jour, vous reviendrez en France; vous ne me retrouverez plus... Et Louise?...

» Celte enfant m'effraye : elle sera trop belle ! elle vous ressemble; elle a vos yeux, ces yeux qui parlent sans cesse d'un monde invisible,d'une vie surnaturelle... Vous souvient-il de ce livre que vous me lisiez dans notre beau temps, et où il était question de ces prédestinés de la passion et du malheur, qui en portent sur le front le présage avant d'en subir le ravage? Louise est de celles-là : vous souvençz-vous encore de ce bois de pins que nous parcourions un jour, — oh ! le beau jour ! — ma main dans votre main, mon cœur battant près du vôtre? Tout à coup un souffle de vent passa à travers ces branches, et il s'en exhala, avec un vague parfum, une musique ineffable : vous me dites que, si on suspendait une harpe à ces branches harmonieuses, la musique serait plus belle encore, plus étrange, et ressemblerait au gémissement des umes... Eh bien, Louise me fait songer à ce bois mélodieux,

à CCS harpes mystérieuses. Elle rit pour un rien, elle pleure sans savoir pourquoi; elle chanic comme si elle avait à épancher un trop-plein de sensations qui l'agitent et qu'elle ne comprend pas; elle récite avec une expression singulière les vers de Racine et de Lamartine, que j'ai fini par savoir par cœur en vous écoutant. Vous m'aviez fait prendre quelques leçons de piano, et je n'ai jamais-été qu'une bien humble écolière : ma fille m'en remontrerait déjà ; comment? Je n'en sais rien; c'est un instinct, une vocation. Nous sommes trop pauvres pour avoir un piano, et il y a longtemps que j'ai été forcée de vendre celui que vous m'aviez donné. Mais Louise a fait la conquête d'un vieil organiste de Saint-M..., le meilleur et le plus aimable des hommes, qu'on appelle ici familièrement le père Marcel, et qui demeure dans notre maison. Je l'ai conduite chez lui deux ou trois fois par semaine, et, au bout de quelques mois, savez-vous ce qu'il m'a dit? — « Madame, votre fille sera une grande artiste. » » Il en est de même pour le chant ; je me suis

aperçue que Louise avait une voix magnifique. Nous n'allons jamais au théâtre, et nous n'avons pas de quoi acheter une romance. Louise se tient près de la fenêtre; elle écoute ces orgues de Barbarie que les heureux du jour trouvent si irritants, et qui, dans certaines dispositions de l'âme, nous plongent, nous autres pauvres gens, dans une mélancolique rêverie : quand un air lui pIaU,elIe court chez le père Marcel; elle lui répète ce / qu'elle vient d'entendre, et elle ne laisse le bonhomme en repos que quand il lui a fait redire au piano la mélodie et les paroles : alors, c'est une ivresse I Cet air, à peine reconnaissable dans la rue, elle s'en empare, elle en pénètre toutes les délicatesses, elle y met la couleur, l'accent, la vie, la note juste, et souvent le compositeur applaudirait l'interprète. Mais, hélas ! que de séductions I que de dangers je prévois ! Depuis le sixième étage jusqu'à la loge du concierge, il n^est bruit ici que des destinées brillantes, promises à la petite merveille! Tantôt c'est la belle dame du premier qui lui dit en souriant le mot obligé ^

« Ma chère cnfanl, vous avez dans voire gosier soixante mille livres de renie! » — Tantôt c'esl Tagenl de change du second qui s'écrie : « Courage! TOUS serez une Grisi, et vous verrez u vos pieds tous les impresarii! » Tantôt c'esl 1q pelit rentier du quatrième, qui Tarrète sur le palier de l'escalier, lui caresse le menton, et ajoute d'un air doctoral : a Mademoiselle Louise! je suis allé hier soir à TOpéra-Comique ; on donnait la Dame Blanche : je me disais que, dans deux ou trois ans peut-être, j'aurais le plaisir d'assister à vos débuis, et je vous jure — montrant ses mains — que ces battoirs ne resteront pas oisifs. Quel bonheur, ce jour-là, pour madame votre mère ! » — Souvent, en passant devant la loge du concierge, j'entends sa femme qui répète aux commères du quartier : « Un peu de Conservatoire, et un p: u de protections, je vous dis, madame Maléchard, que cette petite sera première chanteuse, et donnera à sa maman un châle de cachemire. .. ce que j'avais rêvé pour ma Célina ; mais elle n'a pas voulu mordre au solfège. »

D Tous ces propos fermentent dans l'imagination de Louise : de temps à autre, elle s'interrompt brusquement dans son travail ou dans sa causerie : sa physionomie s'illumine, eomme du reflet d'une flamme qui brûlerait en dedans ; ses beaux cils s'abaissent sur ses paupières closeSi et elle me dit : a Maman, tu ne pleureras pas toujours : je n'aurai pas le chagrin de te voir toujoHrs écrasée de travail pour gagner quelques sous. Sais-lu, je n'ai qu'à fermer les yeux... tiens, comme ça!... et, au lieu de notre pauvre chambre, je vois des salles splendides, des milliers de bougies et de fleurs, des femmes éclatantes de parure et de beauté, tout un monde d'enchantements... Et on m'applaudit... et je suis reine... et tu te reposes. •• et tu es heureuse I . . . Et j'entends une voix merveilleuse qui chante en moi des airs célestes, en attendant qu'elle sorte de mes lèvres et ravisse tout ce monde de diamants, de dentelles et d'ori » — La pauvre enfant me dit tout cela d*un ton inspiré *

moi, pour cacher mon trouble et mes larmes, je

tends les bras : nous nous serrons avec transport l'une contre Tautre. Un moment, je me laisse subjuguer par cet enthousiasme et ces rêves... Mais quel réveil I La confiance de Louise me glace d'épouvante : quelle torture d'esprit et de cœur, quand je songe à tous les périls que celte ardente nature lui prépare, à toutes les tentations qui arment le Paris riche contre le Paris pauvre I Et Louise a quinze ans à peine ; et je suis malade 1 Et je ne sais pas toujours, la veille, si nous aurons le pain du lendemain I »

a Décembre 1844.

» »., Deux ans se sont écoulés sans que j'aie eu le courage de reprendre la plume ; mes forces s'usent et s'en vont; j*acbéve de4mourir; quand je vous écrivais, j'étais déjà une vieille femme; à présent, je suis un fantôme : toujours les mêmes souffrances, les mêmes privations, les mêmes angoiçses. Tout s'assombrit et s'éteint en moi et autour de moi, tout, excepté la beauté de Louise, qui rayonne dans cette misère et dans cette nuit.

Sa beauté! elle m'effrayait il y a deux ans: que dirai-je aujourd'hui? C'est un effroi de tous les instants ; je n'ose pas la laisser sortir seule, et pourtant je puis k peine me traîner. Ah ! que Dieu la protège, puisque vous n'êtes pas ici pour la protéger ! Cette figure d'ange, cette taille de déesse, celte voix qui émeut les plus insensibles, ce talent qui a grandi sans maître, il me semble que tout cela m'échappe ou ta m'échapper.,. il me semble que, si je meurst Louise est perdue, et cette idée, qui me consume, rend ma mort plus prochaine encore..* On ma parle du Conser* vatoîre, de protecteurs à solliciter, de débuts pos* sibles. . . Oh I j'ai peur, j'ai peur !

»... Cependant nous avons un luni, bien sûr et bien fidèle, celui-U... c'est le vient père Mar** cel... Quel bonhomme I naïf et dévoué, pieuic et mélomane; une âme d'artiste avec une tournure de sacristain : je parierais qu'il fait sa prière dans les entr'actes du Théfttre^Italien, dont il ne manque pas une soirée... L'autre jour, il a conduit chez moi son vieil ami, Tabbé Séverirv, curé d^

Zm ENTRE CHIEN ET LOUP.

Téglise OÙ il tient l'orgue : tous deux m*ont rassurée; tous deux m'ont dit qu'il valait mieux que Louise fût cantatrice, que si nous nous laissions mourir de faim. Marcel avait fait porter son piano dans noire chambrette : ma fille a joue Vlnvitatiofi à la valse; elle a chanté VAdieu^ de Schubert, la romance du Satdejle Casta divay deBellini; elle semblait transfigurée ; des larmes sillonnaient les joues du vieux prêtre.

» — Madame, mVt-il dit ensuite avec un charmant sourire, le bon Dieu, en prodiguant à mademoiselle votre fille ces dons presque surnaturels, n'a évidemment pas voulu qu elle fût couturière ou blanchisseuse. Faisons de nécessité vertu ; je ne croirai Jamais qu'on se damne pour le fait seul d'avoir chanté Gluck et Mozart ; il y a, dans le monde même de$ honnêtes gens, mille choses plus coupables que celle-là. Le théâtre; n'est plus ce qu'il était autrefois. L'Eglise jadis le maudissait, mais elle s'est ravisée. Depuis que nous nous sommes aperçus que la plupart des puissances cl dos grandeurs de ce monde rtnicnl livrées à de

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mauvais comédiens, elle a cessé d'excommunier les bons. C'est pourquoi je laisse là-dessus mes pleins pouvoirs à mon excellent ami Marcel. Vous pouvez vous fi<T à lui ; c'est une des plus belles âmes que je connaisse !... »

1 10 février 1845.

»... C'en est fait, voilà Louise au Conservatoire... Ses professeurs lui promettent d'éclatants succès... Oui, mais d'ici là?... Ma faiblesse augmente; je me tue par mes derniers efforts pour dissimuler le mal qui va m'emporter... En janvier, le médecin m'avait défendu de quitter ma chambre; maintenant, c'est à peine si je puis me lever... Mes derniers sous, mes derniers meubles, mon linge, une de mes deux robes, tout y a passé ; puis un peu d'argent prêté par le bon père Marcel, presque aussi pauvre que nous... Ohl qu'il est affreux de se sentir mourir, au moment où Louise va courir plus de dangers I... Ce brave Marcel! il aime Louise comme sa fille... S'il Téponsnit, je mourrais plus tranquille. Le nom d'un

honnête homme est une sauvegarde,,, mais.,, quelle idée folle! il serait son grand'pére.,. Elle ne consentirait jamais I

n ... Oui, il est bien dévoué, il a compris qu'a* vaut de chanter sur un théâtre, d'arriver à la fortune qu*on nous promet, il fallait vivre... Il s'est fait solliciteur, et, hier, il est venu tout radieux m'annoncer le succès de ses démarches; ma fille est admise comme choriste dans les concerts du Conservatoire, et Marcel a Tespoir de la faire chanter cet hiver dans la chapelle des tuileries. C'est le pain de chaque jour assuré jusqu'aux débuts.

» ^ Mon cher maitre, lui ai-je dit en le voyant s essuyer le front, que de peines nous vous donnons I Dieu seul peut vous récompenser,..

Je suis certaine que, pour atteindre le but au milieu de tant de concurrences, vous avez arpenté tout Paris, fait cent visites, essuyé vingt rebuffades, passé de longues heures dans bien des antichambres...

^ — Ah! je vpus en réponds, a-t-il répliqué

gaiement; la bataille a été chaude; mais la victoire est à nous. Nous avons battu des protégées de maréchaux de France, de députés , de membres de l'Académie des beaux -arts, et même des premiers sujets de la danse,..

Aussi, à moi tout seul, je n'aurais pas réussi... Mais nous avons rencontré un puissant auxiliaire en la personne du comte de Warden, un de nos dilettantes les plus distingués ; excellent musicien, charmant compositeur de salon, qui a même un acte reçu, depuis sept ans, à l'Opéra-

Comique...

» Ce nom, que j'entendais prononcer pour la première fois, m'a bouleversée. Les mères ont de ces pressentiments 1

» — Mon ami, ai-je dit à Marcel en m'efforçant d'affermir ma voix, ce comte de Warden, vous le connaissez?... Est-il Jeune?,.*

» — Hé! hé! de trente à trente-cinq ans.

» — Élégant? beau? brillant?

» — Superbe!... un physique de premier ténor... Figurez-vous... — Mais j'oublie que vous

50i ENTRE CHIEN ET LOUP.

n'allez jamais au spectacle... — Figurez^vous Mario ^ dans il Barbiere di Siviglia.,.

» — Et... dites- moi... il a vu Louise?...

» — Oui, mais toujours à mon bras... Oh ! je suis tranquille... j'ai donné autrefois au comte de Warden des leçons de contre-point, et il respectera Louise comme si elle était ma fille...

»... Ainsi donc, dans une société corrompue, Textréme naïveté peut être aussi dangereuse que le vice... Je tremble... il me semble que Louise a pleuré... Je n'ose pas la questionner, et je n ai pas un mois à vivre I... »

« 15 février.

» — Malheureuse ! Louise est perdue, et je ne puis rien, pas même retarder mon agonie qui approche, et dont ma fille ne se doute pas encore I . . . J'étais clouée sur mon lit... Marcel est un imbécile... Ah! je craignais de mourir trop tôt... maintenant, je meurs trop tard !... »

. Après cetlê date fatale du 15 février 1845, le

« Mario en 18i5.

ENTRE GUIËM £T LOUP. 805

journal d'Adolphine ne contenait plus que quelques lignes écrites d*une main mourante :

(( ... Louise est revenue.. • trop tard. J'ignore encore si le mal est irréparable : ce que je sais, c'est que la pauvre enfant, trop jeune, trop belle, Irop forte pour croire à la mort, s*était fait illusion sur mon état; qu'en me revoyant pâle et glacée, en apprenant que je n'avais plus que quelques jours à vivre, elle a éprouvé une crise de désespoir qui m'a effrayée pour sa raison, et qui eût désarmé les juges les plus sévères. Les sanglots la suffoquaient.

» — Maman, pardonne-moi ! me disait-elle, prosicrnéc au pied de mon lit... Je n'ai songé qu'à ta misère, à cette misère dont tu meurs... Et puis je ne savais pas... on m'avait dit que je pouvais obtenir quelque argent d'avance... Cet argent, il me la fallait pour payer le médecin... pour acquitter nos dettes, pour t'avoir du bouillon, du pain... Oh! pardon, pardon!...

» Que pouvais-jc? Elle tremblait, elle pleurait,

306 EiMRE CHIEN ET LOUP.

elle avait la fièvre. . . sa main brûlante avait saisi la mienne : je lai embrassée et bénie.

» ....l'agonie approche : je ne suis pas seule; Louise ne me quitte plus, j'ai revu l'abbé Séverin et le père Marcel... Lui aussi, me demande pardon... Je mourrai réconciliée avec Dieu : J*ai tant souffert, et je t'aimais tant, qu'il me pardonnera mes fautes, qu'il accueillera mon repentir et mes larmes... Adieu, je ne dois plus songer qu'à lui ; mais, avant de renoncer même à ton souvenir et à ton image, un mot, un mot encore : Si tu reviens en France, si tu retrouves notre Louise, fais comme moi; ne la maudis pas, et, avant de la repousser, pense à tout ce qui l'excuse. Ma santé, ma détresse, ton absence, sa beauté, sa jeunesse, tout, jusqu'à cette imagination d'artiste, qui lui vient de toi, Texposait, la condamnait d'avance à succomber ; ce n'est pas une pécheresse, c'est une victime. Ah! qu'elles sont heureuse$ les jeunes filles que la société protège, que garde le foyer domestique, qui grandissent sous l'œil vigilant d'un père et d'une mèrel... Si tu avais

été là!... Mais non, je ne veux pas que ma dernière parole soit un reproche... Je n'ai pas vendu le coffret ; je le recommande à Louise : un jour, peut-être, elle te le rendra... Adieu encore I... Je t'aime... je vais prier pour Louise et pour toil... ]»

Adolphine était morte le 26 février 1845.

Au bas de cette dernière page, M. de Cherval lut ces mots, fraîchement tracés, et d'une autre écriture :

a Demain, à midi, Saint-Mandé; aller au pensionnat de mademoiselle Dorigny, y demander Marie-Adolphine. »

Ce qu'il ressentit, nous n'essayerons pas de le peindre : ses remords, sa douleur, ses nouvelles espérances faillirent le faire retomber dans cet état de folie d'où il sortait à peine, et qui avait causé tous ces malheurs. Vous jugez s'il fut exact au rendez-vous : son cœur' ballait comme s'il eiit

r08 ENTRE CHIEN ET LOUP.

cf^pi'?! é retrouver à la fois une femme, une sœur et une fîlle.

On l'attendait) et on lui présenta une délicieuse pensionnaire de quinze ou seize ans, reçue dans rétablissement sous le nom de Marie-Adolphine Cherval, orpheline de père et de mère,

— Et Isidora? madame Isidora? demanda-t-il tout tremblant de surprise, d'anxiété et de joie.

— C'est ma marraine ; elle m'a recueillie quand je n'avais que quelques mois, après la mort de ma mère..,

— Votre mère?... Elleest donc morte?

— Oui, et ma grand'mère aussi ; et tous mes parents, excepté mon grand-père... Ce grandpère, c'est vous : je vous aimerai bien.

Et, d'un mouvement plein de grâce naïve, où il y avait à la fois de Tenfanl et de la jeune tille, elle sauta au cou de M. de Cherval.

Il eût été, en dépit de ses remords et de ses regrets," le plus heureux des hommes, si un nom, un doute, une ombre, ne s'étaient mêlés à son ravissenfient et à ses transports.

— Mais elle? elle? Isidora? ma sœur de charité? ma bienfaitrice? où est-elle, et qui est-elle? répétait-il en répondant aux tendres caresses de Marie-Adolphine.

Ils revinrent ensemble à Viroflay; là, on remit h M. de Cherval une lettre qu'il ouvrit précipitamment : voici ce qu'il y lut :

« Celle-là est digne de vous, digne de s'appeler Maric-Adolphine de Cherval. Elle sera pour vous une auîre moi-même, avec l'innocence de plus et les années de moins. Aimez-la ! protégez-la mieux que je n'ai été protégée, et, un jour, si elle vous est demandée par un honnête homme, qu'il la tienne de vous seu.'.

» Votre Adolphine — ma mère — est, depuis vingt ans, au cimetière du Père-Lachaisc; — dans les derniers teçips de sa vie, nous avions changé de quartier pour nous rapprocher du Consiuvatoire, et nous logions près du boulevard Saint-Martin.

j» Elle Tut portée au cimetière dans le corbillard

(les pauvres, et déposée dans le (errain commun. Plus tard, lorsque je fus menacée de voir disparaître la petite croix de bois noir qui m'indiquait la place où j avais inscrit son nom, je... je fis argent de tout, et je rachetai le terrain. C'est alors que, prise entre les griffes de la Bolivar, vous croyant mort, tentée de vous haïr vivant, je lui vendis le coffret qu'un hasard providentiel a remis entre vos mains et qui nous a servi à nous retrouver. Plus tard encore, dans un de mes rapides moments de richesse, j'ai fait élever à la même place une pierre lumula ire, entourée d'une grille, et le tiom qui se lisait sur la croix se lit maintenant sur la pierre. Vous irez quelquefois, n'est-ce pas ? avec ma fille, avec Marie, y pleurer et y prier; le gardien me connaît : vous vous ferez désigner Tendroît en vous réclamant de madame Isidore^

» Adieu I depuis longtemps Louise n'existait plus pour personne ; Isidora ne doit plus existei* pour vous : à l'heure où vous commenceriez vr^s recherches^ il est probable que je ne serais plus

en France. Marie, Marie-Adolpliiirc, cuiiliriiura mon œuvre auprès de vous. Puisse-t-elle avoir tout le bonheur qui a manqué à sa mère et à la mienne! Puisse Texpiation racheter les fautes! mon sacritice m'obtiendra le pardon du ciel : je n'ai plus rien à attendre ni à demander ici-bas. »

ÂlV

....Quelques semaines après, dans les premiers jours de novembre, un groupe assez remarquable doscendit de voiture près du Château-d'Eau, à l'angle de la caserne du Prince-Eugène, et s* achemina lentement vers le cimetière du Père-Lacliaisc : — deux vieillards et une toute jeune fille. Les deux vieillards étaient en noir; la jeune fille cHail en deuil. On a déjà reconnu le docteur Sarazard, le marquis de Cherval et Marie-Adolphine.

Le docteur, usant de son autorité souveraine, avait formellement défendu à son vieil ami de trop hâter celle visite funéraire. La tête, chez

M. de Cherval, n'était pas encore bien solide : toutes ces émotions Tavaienl brisé. Il fallait lui ménager le réveil de ses sentiments et de ses souvenirs, comme on ménage aux convalescent ^ la nourriture, l'exercice et le grand air.

On était à la fin de l'Octave des Morts : ces trois semaines avaient suffi pour faire du doux automne d'octobre Fautomne lugubre de novembre, — de la saison des fruits mûrs celle des feuilles mortes. M. de Cherval, en levant les yeux vers le ciel, voyait passer de gros nuages noirs^, qu'il aurait pu saluer comme d'anciennes connaissances; car il leur avait bien souvent confié ses rôves de visionnaire. Humide et sombre, Paris offrait cet ensemble de tristesse où se combinent le deuil de la nature, celui des âmes, et cette inexprimable mélancolie particulière aux grandes villes. Des bouffêes de vent chaud, apostées au coin des rues, gémissaient à Toreille des passants; ils frissonnaient, comme s'ils avaient senti leur front et leurs joues effleurés par les caresses des morts.

Bientôt notre groupe entra dans Timmense en-

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ceinte ; peut-être le docteur n'en était-il pas à sa première visite : il parut se reconnaître aisément au milieu du funèbre dédale. La triste promenade fut longue. Marie tremblait un peu en serrant le bras de son grand'père.

A la fin, ils arrivèrent en face d'une pierre siraplenient sculptée, qu'entourait une grille en très-bon état. Dans le petit espace compris entre la pierre et la grille croissaient des chrysanthèmes, dont les tons violets ou or bruni s'accor» daient avec la tristesse du lieu et de la saison. Le gardien leur dit que, depuis quinze ans, les fleurs n'avaient pas cessé d'être renouvelées de mois en mois , depuis les églantiers d'avril jusqu'aux chrysanthèmes de novembre.

Sur la pierre, on lisait cette inscription t

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