DÉJEUNER
chopine de thé, pain, beurre ou 1 chopine de gruau, un demiard de lait et pain.
Demi diète. Diète au laitage.
Demiard de tlié, quatre onces depain, beurre; ou deniiard de gruau, demiard de lait et 4 onces de pain.
Dîner
4 onces de 1 a i t, pain,beurre,ou lait à volonté et pain.
Soupe au i^ain, au riz, à l' orge, trois fois par semaine — Sonces de viande bouillie.
8 onces de viande rôtie trois fois par semai ne.
1 demi livre de pommes de terre, 4 onces de pain.
Le vendredi poisson.
Soupe, 4 onces de viande.
4 onces de pain.
10 onces de riz au lait.
Comme au déjeuner.
Pain, beurre et lait à volonté.
Souper
Une cliopine de thé.
Quatre onces de pain, beurre, ou une cliopine de gruau, lait et pain.
En descendant des salles nous nous arrêtons un instant au bureau et je demande la permission de feuilleter quelques registres.
On conserve toutes les statistiques depuis 1810, mais les plus anciens registres remontent à 1756, 57,58, 59 et 60.
Ce fut l'époque pénible de notre histoire, alors qu'une poignée d'hommes abandonnés sur le sol américain par le roi le plus vil qui ait régné sur la France, luttaient contre les armées de terre et de mer de l'Angleterre.
Comme on se battait tous les jours il n'est pas étonnant de voir tant de noms de soldats inscrits alors dans lés registres de l'Hôtel-Dieu.
Ils figurent par comi-)agnies comme le prouvent les exemples suivants :
— Compagnie de monsieur Bernard.
Jolibois, soldat, entré le 18 août, sorti le 8 sept., 21 juin.
— Compagnie de monsieur Pascales, Régiment de la Reine.
l'hotel-dieu de monïeeal 135
Fiisinet, dit l' Argenterie, soldat, etc., etc.
Presque tons les militaires avaient des surnoms à cette époque :
Jouval dit La Victoire — Clément dit La Prudence— Clément dit La Tendresse — Bauduit dit La Forme — Pierre Guislain dit Lajoie — Nicolas Barbier dit La Fortune— Fournier dit Lagirofflée.
Je tourne les pages de plus en plus vite, je change de registre espérant découvrir quelque cliose, mais je suis talonné parle temps et mes compagnons de visite qui vont partir, aussi ne puis-je prendre que bien peu de notes.
Si on en avait le loisir, on retrouverait là les noms de presque tous les- hommes qui ont joué un rôle dans notre histoire.
Je relève quelques décès :
— Charles Sabatier, musicien, natif de France, département du Nord, mortle 16 juin 1862, à l'âge de 40 ans.
— Rév. M. Plamondon, chanoine de la cathédrale, l'un des bienfaiteurs de l'institution, mort le 5 mars 1882, enterré dans le caveau des religieuses, à côté de Mgr. Plamondon.
— Rév. PèreBeaudry, S. J., mortle 17 avril 1884.
— Rév. Père Provost, S. M. J., le vaillant chapelain du 65e bataillon, pendant la campagne du Nord-Ouest, mort le 28 nov. 1886.
Je vois figurer plusieurs fois le nom de Mgr. Bourget, qui fut soigné souvent en effet à l' Hôtel- Dieu.
136 ENTKE-NOUS
Parmi les laïques qui ont passé quelque temps dans cette maison, je remarque le nom d'un joyeux vivant, Hector Berthelot, qui lui aussi s'est permis d' être malade. Charles Thibault, le politicien, qui parla, dit-on, une fois dans chacune des centaines de paroisses de la province.
Dans les salles je vois le roi des chasseurs canadiens, Bonneville, aujourd'hui malade et très faible- Les nuits passées à l'affût ont produit leur effet et les rhumatismes accablent cette constitution autrefois si robuste.
En novembre 1876, le hasard rassemble deux noms l'un à côté de l'autre, M. Dugas et M. Desnoyers. Ce ne sont cependant pas les deux magistrats de police conjoints de Montréal, mais bien M. l'abbé Dugas et M. l'abbé Desnoyers. Singulière coïncidence.
Les opérations a l'Hôtel-Dieu.
Dans son dernier numéro, la Gazette Médicale publiait un article du Dr. A. Lutand, de Paris, sur la gynécologie opératoire.
Quoi qu'étranger à la médecine, mais parce qu'un journaliste doit savoir un peu de tout, j'ai lu cette introduction à un cours des plus sérieux, et le sujet que je traite ici m'amène à citer les lignes suivantes qui prouvent quels soins de propreté on doit prendre dans les opérations :
"La désinfection a pour but de protéger les plaies contre les virus morbides.
" On procède à la désinfection par le nettoyage et j)ar l'emjDloi de substances antiseptiques. Par le nettoyage on éloigne les virus. Par l'emploi des substances antiseptiques, on les neutralise, on les stérilise, pour nous servir de l' expression consacrée.
" Le ctiamp opératoire proprement dit, ses abords, les mains des personnes qui auront à touclier la plaie, à transmettre les instruments ou les objets de pansement, le linge de coriDs, la literie, le capitonage des tables d'opérations, tous les instruments, le local où Ton opère, celui où séjournera l'opérée devront être entretenus dans les conditions de la propreté la plus parfaite.
" La transmission des virus se fait ordinairement par transport direct. Le personnel opérant et les objets qui passent d'une main à l'autre font la chaîne qui apporte l'infection.
' ' Elle peut aussi se répandre par voie aérienne ; c'est pour cette raison qu'il ne faut opérer que dans un local bien aéré dont les parquets et les murs ne présentent ni taches, ni souillures.
' ' Le nettoyage doit comm.encer par le lavage avec de l' eau présentant au point de vue de sa pueté les mêmes garanties que l'eau destinée à lar boisson.
" Il faut naturellement lui adjoindre les substances propres à dissoudre les impuretés.
" Le lavage doit être suivi d'un rinçage parfait ; sans cela, il resterait sur les j)arties nettoyées une solution étendue des impuretés préexistantes.
"• Le personel opérant devra faire usage du cureongle et de la brosse jusqu'à ce que toute matière suspecte ait disparu, non seulement des ongles, mais aussi des sillons de Tépiderme.
" Les instruments qui doivent pouvoir être demontés seront lavés, fourbis au papier d'émeri dans toutes les rainures et dans toutes leurs cliarnières.
" Certains opérateurs anglais, qui apportent dans les soins de propreté une minutie remarquable, ont pu obtenir dans de^ opérations où l'infection ne préexistait pas, de la propreté seule des résultats aussi excellents que ceux réalisés ailleurs par la propreté associée aux antiseptiques. La propreté idéale est probablement le dernier mot de r antisepsie, mais cette projireté ne peut s'obtenir que dans des conditions spéciales ; elle n'est ï)as réalisable i^ar un ensemble de personnes réunies quelquesfois forfuitement en vue d'une opération.
" Le nettoyage forme la base de la désinfection, l'emploi des antiseptiques en est le complément indispensable."
l'iiOTEL-DIEU de MOîfTRÉAL 139
Cependant, qnoiqu'en dise le Dr Lutand, nons voici à r Hôtel-Bien, dans nn des rares établissements où Ton obtient de la propreté seule des résultats qui ont étonné bien des médecins euroj)éens.
Les lois de Tliygiène sont observées avec le plus grand soin, la ventilation y est aussi } .rfaite que possible, l'air y est j)ur, Teau est excellente et, bref, r Hôtel-Dieu est certainement T endroit le plus sain, le seul sain peut-être, de Montréal.
Il y a un mois à peine les Drs Vincent et Rough, de la frégate la Minerve, assistaient à une opération, une am^Dutation de la jambe, faite par le Dr Kingston.
Après en avoir suivi avec intérêt toutes les phases, ils remarquèrent que l'opérateur après avoir fait la ligature des artères et lavé la plaie à grande eau, en faisait la suture sans l'aide d'aucun anti septique, de manière à obtenir la cautérisation par première intention.
— Et vous réussissez ? demanda le Dr Rough.
— Toujours, répondit le Dr Hiugston, je prends les plus grandes xjrécautions de propreté, j'ai de l'air et de l'eau purs et avec cela je me moque des microbes.
Ici je commets une indiscrétion, mais elle est nécessaire à ma preuve et le médecin de la Mi-
140 ET^TKE-NOUS
■Tierce qui lira peut-être ces lignes ne m'en voudra pas, je l'esx^ère.
Le Dr Rough s'inclina par politesse, mais sa bouche esquissa un sourire un peu sceptique.
Huit jours x)lus tard il se rendit cà l' Hôtel-Dieu^ demanda à voir l'opéré, constata la cicatrisation et dit au retour au Dr Beausoleil,
— Ma foi ! je suis très heureux de reconnaître que le Dr Hingston a parfaitement raison ; la cicatrisation s'est faite par simple première intention.
Quand il s'agit d' opérfitions gynécologiques ou d' ovariotomie, les précautions prises par les chirurgiens de r Hôtel-Dieu sont bien plus minutieuses encore.
Une salle spéciale est réservée à ces sortes de cas. L'avant- veille de l'opération tous les meubles, rideaux, tapis sont enlevés. Après j^lusieurs lavages et rinçages du })lanclier et de toutes les boiseries, les murs sont blanchis et la chambre qui est séi^arée du reste des bâtiments est aérée avec le plus grand soin.
Le chirurgien, avant l'opération, exige que ses aides déclarent sur l'honneur qu'ils se sont lavés des pieds à la tête, la veille, qu'ils ont changé ensuite de linge et de vêtements et que pareille opération a eu lieu le jour même. L'eau est examinée et eniin quand on a fait tout ce qu'il est humainement possible de faire pour réussir, on procède à l'opération.
l'hotel-dieu de moxtbéal 141
Tout ceci a été expliqué, démontré et prouvé.
Tant de soins sont couronnés de succès et les opérations faites à l' Hôtel-Dieu réussissent presque toujours. Les microbes n'entrent pas dans ce domaine.
Je viens de co^nmettre une indiscrétion et ce fruit défendu a si bon goût que j'y veux mordre une fois encore.
Le Dr Kingston parlait bas au Dr Apostoli et comme j\ai l'oreille très-fine, j'entendis :
" Je ven?is de faire l'opération de l'ovariotomie, la suture était terminée, tout était fait, quand, selon mon habitude, je comptai mes éponges, — ^j'en emploie toujours douze — ^je n'en trouvai que onze.
C'était la première fois que pareille ciiose m' arrivait et je recomptai, je cliercliai, nous cherchâmes mes aides et moi. Il me manquait toujours une éponge.
Mes élèves m'affirmèrent à maintes rexDrises qu'ils m'avaient vu, de leurs yeux vu, retirer toutes mes éponges et on en arriva à la conclusion que celle qui manquait avait été jetée avec les eaux employées.
Je me rendis à leurs affirmations répétées et tout le monde se retira.
Au bout de quelques instants je revins obsédé par cette idée que tout le monde devait se tromper et je demandai à la sœur :
— Ma sœur, tout le monde est parti ?
— Pardon, le Dr B. . . . est dans la salle voisine.
J' allai trouver B, et lui dis :
— Docteur, venez avec moi, nous allons recommencer.
Nous endormîmes de nouveau la patiente, je relis l'opération et je trouvai mon éponge dans l'abdomen de ma malade.
— Mon cher docteur, dit- il, en terminant, en opération, il faut ne se fier qu'à soi-même.
Mais, ajouta-t-il bientôt, je dois vous dire que cette femme ainsi opérée deux fois, revenait rapidement à la santé, quand je m'ajjerçus un jour qu'elle était atteinte de la variole, qui sévissait alors avec violence. On ne pouvait la garder à r Hôtel-Dieu et quoique très malade encore, elle fut transportée à l' Hôpital St-E,ocli.
Elle guérit parfaitement et jouit maintenant d'une excellente santé. Ah ! nos canadiennes sont solidement bâties !
Ces exemples et ces explications ne prouvent-ils pas que l'emploi des antiseptiques n'est nullement indispensable, quand on sait, ou plutôt quand on peut réunir les conditions de piopreté voulue '.
De cette visite qui m'intéressait à tant de points de vue, je ne m'attendais à rapporter que des souvenirs d'admiration et de gratitude, mais il est écrit que les institutions les plus iDarfaites de ce monde
l'iIOïEL-DIEU de MONTRÉAL 148
laissent toujours quelque chose à désirer et j'ai éprouvé une douloureuse surprise en constatant que l'Hôtel-Dieu n'échappait pas à cette loi générale.
L'Institut hospitalier de Saint- Joseph dont l'histoire est si intimement liée à celle de notre pays, devait, selon moi, avoir conservé quelques souvenirs du passé et je m'étais bien j)romis d'admirer avec tout le respect d'un antiquaire, de vieilles choses, meubles, armes, livres, vêtements, bijoux, tableaux qui formaient le trésor de la maison.
Je m'étais trompé, et je fus surpris d'apx^rendre que l'on n'avait rien, ou très peu de chose, car chaque fois qu'un établissement s'est fondé, les bonnes et vaillantes sœurs en quittant la vieille maison pour n'y j)lus revenir, ont emporté un peu du peu que l' on gardait du vieux temps.
Et puis, il faut bien le comprendre, les filles de Saint- Joseph n'ont pas comme nous cette passion qui nous semble si noble et si intelligente et qui consiste à aimer le passé et à fouiller toujours. Ces saintes femmes n'ont qu' une j)assion : celle du divin maître, et le temx:)s n'a- pas de division pour elles ; le passé c'est ce Dieu qu'ont aimé leurs mères, le présent c'est Dieu qu'elles servent, l'avenir c'est Dieu qu'elles aspirent à contempler dans toute sa gloire.
Toute leur vie est là et chacun de leurs actes est inspiré par le même sentiment.
C'est ainsi qu'en fait de souvenirs je n'ai trouvé qu'un vieux tableau, une sorte de bureau très bien conservé et une cinquantaine de vieux pots dont on se sert toujours à la Pharmacie.
Cette notice serait pas trop incomplète si je ne disais pas un mot des maisons fondées ailleurs qu'à Montréal, mais toujours en Canada, par les Religieuses hospitalières de Saint- Joseph.
Kingston.
L'hôpital catholique de Kingston fut fondé en 1845, après mille difficultés car on eut désiré des sœurs irlandaises ou anglaises, on ne voulait pas de Canadiennes et on allait jusqu'à dire que si elles venaient le l'eu serait mis à leur couvent.
O stupidité des inimitiés de races !
Cependant tout s'apaisa bientôt et, je suis heureux de le constater, ce furent des protestants qui j)rirent le parti des religieuses canadiennes, le Dr HoUowell et le Dr Samson.
Mme Brown fut une des protectrices les plus influentes du nouvel établissement,
Un trait à noter :
Le capitaine Hunter vint, un jour, prier la supérieure d'admettre ses nuilelots en proposant de payer le prix des journées de maladie.
;^, — "Bien volontiers, dit la sœur, quand l'hôpital sera assez grand, car je dois recevoir cV abord les pauvres qui ne paient 'point.
L'nOTEL-DIEU DE MONTEÉAL 145
Des jours bien sombres attristèrent plus d'une fois les religieuses, mais le ciel est devenu plus clair et leur établissement rend aujourd'hui les i)lus grands services.
Tracadie.
Vers le commencement du siècle, une hideuse maladie, la lèpre, fit son a].)paiition ou Nouveau- Brunswick, se i)ropagea rapidement par les^ alliances et devint héréditaire.
Le gouverneur ;ne trouva rien de mieux que de parç[uer ces malheureux dans une île et ce fut grâce au regretté commandant Fortin, qu'on leur bâtit en 1SÔ3 un lazaret près de Tracadie.
Un jour en 1863, on parlait de la triste condition des lépreux et de la nécessité de fonder un hôpital à Tracadie. La sœur Page après avoir écouté ce récit fit appeler toutes les sœurs et leur exposa la situation. — " Il s'agit d'une maladie terrible, ditelle, beaucoup succomberont, mais il faut des volontaires ?
Combien s'offrirent en sacrifice 'i Toutes.
Le 30 septembre 1 868 six religieuses prirent possession du lazaret.
AUTEES MAIS0]S"S.
—C'est en 1869 que fut fondé l'hôpital de Chatham.
C'est la mère Davignon qui fut nommée supérieure de cet établissement.
En 1873 la mère Davignon devint encore supérieure d'un nouvel hôpital qui fut fondé à Madawaska et c'est là qu'elle mourut en 1874. Elle fut remplacée par la mère Quesnel.
L'Hôtel-Dieu d'Artliabaska a été fondé en 1884, grâce à la générosité de M. Quesnel qui donna aux sœurs sa propre habitation avec jardin et verger.
La supérieure est la mère Page.
Ainsi qu'on le voit, l'ange de la charité, s'élevant au dessus de Villemarie, étend ses larges ailes de l'orient à l'occident et couvre nos vallons et nos plaines de son ombre bienfaitrice.
Quand vous passerez devant une de ces maisons où 1 on souffre, saluez, saluez bien bas, car deux puissances s'y donnent la main, la charité et la science.
1er janvier 1886.
L'an dernier, à pareil jour, je vous disais : Bon an et hon jour : aujourd'hui, Dieu me garde de vous faire aucun souhait, les miens semblent jiorter malheur.
Cependant, parler ainsi semblerait ridicule de ma part, ce serait supposer que celui qui conduit tout, s'est fait un plaisir de vouloir me contrarier et, — en y réfléchissant un peu, — je vois que je ne puis me permettre pareille mauvaise plaisanterie.
Malgré les malheurs qui nous ont accablés, i)endant l'année qui vient de finir, je veux espérer, je sens le besoin de croire encore au bonheur, à la paix et au rire.
Malgré la froide brise qui souffle du nord, en dépit du manteau de neige qui couvre la plaine, j'attends les jours de soleil et j'espère revoir encore la prairie en fleurs.
Les éclats de rire, les exclamations de joie de mes enfants qui regardent, en ce moment, les étrennes qu'ils ont reçues de tous côtés, me confirment dans cette espérance ; ces charmants petits êtres, qui sont l'avenir, n'auraient-ils donc qu'un
148 ENTEE-NOUS
héritage de larmes et de malheur 'i Non, cela ne peut être. Comme nous, ils auront leurs printemps bénis et leurs jours dorés, espacés de temps à autre, comme autant de moments de repos nécessaires au voyageur fatigué.
Quand à toi, vieille année, va prendre ta j)lace parmi tes devancières et dis leur bien que si ta venue a été accueillie avec Joie, ton départ ne laisse aucun regret.
Et pourtant, le matin de ton arrivée, vieil an, tu nous avais promis la paix, la concorde, la santé, la richesse et bien d'autres bonnes choses !
C'est une triste année que celle de 1885,
Que de cadavres, que d' effondrements et de ruines tu as laissés sur la route que ton pied a foulée, vieil an !
On attendait les premiers rayons chauds du soleil printannier, quand, vers la fin du mois de mars, une nouvelle terrible partit des bords de la Saskatchewan, pour se répandre bientôt sur les rives du Saint- Laurent.
Un officier de la police montée, la major Crozier, venait de tirer le premier coup de feu sur les Métis et les Sauvages.
La guerre était déclarée !
La poudre avait parlé, il fallut aller jusqu'au bout.
Vous savez, comme moi, l'histoire de ce drame, qui a débuté par un coup de fusil et qui s'est terminé par la potence de Régina !
Partout du sang ! partout des larmes !
Vieil an, tu nous avais promis la i)aix !
Les haines de races et de croyances ne produisant que des résultats regrettables, nous avions espéré arriver à une entente qui nous i)ermit de vivi'e tous en bonne intelligence, ne pensant qu'à la grandeur de notre pays et à la prospérité de la race canadienne toute entière.
Espoir déçu !
Le souvenir de guerres qui ont eu lieu jadis dans le vieux monde, s'est réveillé dans notre jeune pays, idIus vivace, x>lus haiueux que jamais. Les orangistes d'Ontario ont entonné le chant de la Boyne, un journaliste infâme a insulté nos vaillants volontaires.
On avait juré de s' entendre, de serrer les rangs, d' oublier tous les jjartis. politiques, j)our ne se souvenir que de la patrie.
Aujourd'hui, on est plus divisés que jamais.
Tu nous avais fait espérer la concorde, vieil an !
On venait d'acclamer nos volontaires à leur retour du Nord-Onest, on oubliait les souffrances de la campagne, on goûtait déjà les joies de la famille, on oubliait — car, de nos jours, tout mar-
150 ENïEE-isrous
che à la vapeur et à l'électricité, surtout l'oubli — on oubliait les morts, on se remettait au travail, le brave soldat retournait à l'atelier, chacun apportait plus d' ardeur à sa tàclie pour réparer les brèches faites à la fortune publique ; la fiancée préparait son trousseau, la jeune femme mettait la dernière main â la layette du trésor qu' elle attendait, on revenait à la vie calme et paisible du foyer, quand la mort, peu satisfaite de la récolte qu'elle avait faite là-bas, dans la prairie revint, terrible, hideuse, escortée de son aide, la variole.
La funèbre moissonneuse faucha sans relâche et sans pitié ; six mois durant, enfants, hommes forts, faibles vieillards, tombèrent de tous côtés, sous ses coups redoutables.
Alors qu'on la croyait fatiguée, épuisée, hors d'haleine, de nouveaux épis s'inclinaient plus nombreux sous son souffle empesté.
Aujourd'hui, vois ton œuvre, ô mort impitoyable, vois ces femmes en noir, ces enfants en deuil, les foyers déserts, contemj)le les croix neuves du cimetière !
Mort, ta ville est bien peuplée !
La layette préparée pour le nouveau-né lui a servi de linceul.
La robe de la fiancée n'a jamais été mise. Celui qui devait conduire à l'autel la blonde enfant repose sous les cyprès.
Partout la terreur, plus d'amis, on se fuit, cliacun craint son voisin de peur d' être victime de la contagion.
On entend sans cesse le bruit du marteau frappant jour et nuit.
Regarde ^e qui sort de l'atelier : . . .des cercueils, toujours des cercueils !
Vieil an ! Tu nous avais promis la santé !
Donc, la guerre, la discorde et la maladie.
De ces trois éléments, il ne pouvait résulter que la misère, et x)ersonne ne fut étonné de voir bientôt de grandes maisons faire faillite, les ateliers se fermer et les voleurs devenir plus nombreux.
L'atelier fermé, c'est le père sans ouvrage, la maison sans pain, l'âtre sans feu, c'est le terrible cri : J'ai faim.
Alors les mauvais conseils arrivent, et parfois on les suit.
Les prisons regorgent, les lieux où le vice se vend sont ouverts à tout venant. Il faut manger !
Cei^endant, au cri terrible de la faim, de saintes filles vont parla neige, le froid et le vent, frapper à la porte de la maison désolée. C'est la Providence qui envoie ses anges porter du pain et du bois à la famille en pleurs.
Les Sœurs de Charité veillent partout.
Mais la misère est si grande, qu'elles ne peuvent suffire à la tâche.
1Ô2 ETfTEE-NOUS
OÙ donc est ta promesse, vieil an, qui nous avais dit que le pain ne manquerait pas ?
En feuilletant les registres des décès qui ont eu lieu l'an dernier, nous trouvons des noms qui étaient familiers à nos oreilles.
Le premier d'entre tous, Mgr. Bourget, archevê que de Martianopolis, deuxième évêque de Montréal.
L'hon. juge Loranger, savant jurisconsulte, président général de notre société nationale, l'Association Saint-Jean-Baptiste.
Le Rév. Père Lonergan, l'un de nos tliéologiensles plus renommés, mort dans toute la force de l'âge, regretté de tous ses paroissiens.
L'hon. C.-S. Charrier, commandeur de St-Grégoire le Grand, doyen des avocats, homme sage, intègre, le type de l'honnête homme, qui ne s'est jamais connu d'ennemis, le bienfaiteur de l'Université Laval.
Sir Francis Hincks, ex-ministre.
Les révérends Pères IMnrchand et Fafard, les missionnaires tombés victimes du devoir sous les coups des sauvages du Nord-Ouest.
Riel
Le sergent Valiquette, le vaillant volontaire de Montréal, brave soldat du 65""' bataillon, mort pendant la campagne.
NOUVEL A]sr 153
A l'étranger, nous notons la mort d'Alphonse XII, qui succombe à l'âge de vingt-huit ans, dont la première femme, la charmante reine Mercedes, était morte à vingt ans, et dont la veuve, la régente, Marie-Christine, vient de s'asseoir sur un trône miné de toutes parts.
Le prince de Saxe-Cobourg, père du roi du Portugal.
Le maréchal Serrano, destructeur de trônes, faiseur de rois, conspirateur et lutteur énergique.
Victor Hugo, le plus célèbre de tous les poètes du siècle, dont les œuvres, discutées avec passion, ont soulevé des tempêtes et des admirations inouïes.
Hugo, l'auteur de la Légende des Siècles, des Feuilles d'' Automne, Notre-Dame de Paris, Les Châtiments, les Rayons et les Ombres, HernoMi, Ruy Blas, les Bwrgraoes, les Qaatreoents de V Esprit, les Misérables, et cent autres œuvres étonnantes.
Le prince Frédéric- Charles, neveu du vieux Guillaume, l'un des généraux les plus célèbres de l'armée allemande, tant par son génie militaire que par sa haine contre la France. Homme emx:)orté et violent qui faisait la terreur de son entourage et même de sa propre femme.
Mgr McCloskey, le premier cardinal américain, l'une des lumières de l'Eo-lise.
Le général Grant, le soldat heureux de la guerre de sécession deux fois élu président de la grande réiDublique américaine.
Le général Gordon, tombé à Karthoum, victime de son dévouement.
L'amiral Courbet, le vaillant marin, héros de Fou Chéou, mort sur son navire, au moment où il venait de révéler ses admirables qualités de grand capitaine.
Hendricks, vice-président de la république améîicaine.
Edmond About X)ubliciste français.
Je ne veux x^lus penser à ces douze mois qui ne sont plus, mais avant de 'quitter ce sujet, laissezmoi vous citer quelques lignes d'Alphonse Karr.
Elles ont du bon.
"Nous sommes dans l'hiver; voici une année finie et voici une année qui commence. On appelle cela avoir une année de plus. Ceux qui sont nés depuis trente ans disent qu'ils ont trente ans. Hélas 1 c'est au contraire, trente ans qu'ils rCont 2)h('S: trente années qu'ils ont dépensées du nombre mystérieux qui leur en a été .accordé ; trente années qui sont les fleurs de la vie et que le vent a séchées ; trente années pendant lesquelles on a passé par toutes les sensations qu'il faut ensuite recommencer et ruminer.
Ts^OUVEL AÏS" l05
"Quand on a dépensé cette preraiore partie de la vie, on s'étonne de la prodigalité avec laquelle les gens les plus jeunes jettent en riani leurs jours exempts de soucis, sans les compter, sans les regretter, sans leur dire a„dieu. On est surj^ris, comme ce voyageur dont X)arle un conte arabe, qui vit des enfants jouer au pal-- r avec des rubis^ des émeraudes et des topazes, et s' en aller sans songer à les ramasser.
" Il n'est personne qui, à trente ans, ne soit déjà en train de mourrir et n'ait à porter le deuil d'une partie de soi-même. Si je voulais, pour moi, je prononcerais ici l'oraison funèbre de deux dents et de ravissantes illusions que j'ai perdues."
Toutes lamentations seraient inutiles, profitons des leçons du passé pour apprendre à nous mieux conduire à l'avenir, séchons nos lannes et sourions à demain.
1er janvier 1888.
Regardez bien ce nombre ou plutôt la physionomie de ce nombre.
Avez- vous jamais vu quelque chose d'aussi ridiculement absurde, d'aussi prétentieux, d'aussi inintelligent ? Cherchez x)lus mal équilibré, trouvez plus SQt.
Cet 1, planté comme un tronc d'arbre dépouillé de ces branches, cet 1, poteau du télégraphe veuf de ses cordes, ce vieil 1, que l'on revoit chaque année et tous les Jours, depuis près de neuf siècles, il n'a 23lus de raison d'être ce chiffre monotone qui commence tout et ne finit rien. Cet 1 là n'est ici que pour nous leurrer, il devrait être jeune ce premier des nombres, mais, regardez combien ses compagnons de chaîne accusent sa vieillesse, sa caducité, sa décrépitude ; et dire qu'il va passer encore cent- douze ans avant qu'il ne disparaisse !
Et ces trois 8 accolés l'un à l'autre, qui se suivent sans savoir pourquoi, qui semblent dépaysés, ennuyés de se trouver ensemble. Ces deux ronds superposés ont déjà l'air assez idiot dans un seul 8, mais quand on les voit répétés trois fois, ils deviennent agaçants.
Et puis, voyez donc combien le ridicule s'attache à ces boules, à ces ronds, que je ne puisse dire ces six ronds et ces six boules, sans qu'il ne vous vienne à l'idée que je veux faire de mauvais calembourgs.
Conçoit-on qu'une annép jeune, innocente, ose décemment se présenter affublée de la sorte !
Je n'augure rien de bon de l'avenir de l'an qui nous arrive avec une semblable étiquette.
Pourtant, il nous va falloir subir la vue de ces trois 8 pendant trois cent- soixante-six jours, à chaque instant, à toute minute ; le matin, à midi
et le soir, en allant et revenant du travail, ces malheureux 8 attireront nos regards sur les affiches collées sur les murs ; en nous éveillant, nous penserons à la date et nous nous répéterons que nous sommes le., janvier, juin, octobre, n'importe,
En recevant une lettre, nous verrons encore ces
En répondant à cette missive, nous aurons tou jours à dessiner ces 888.
Le soir, en ouvrant le journal, ces 888 vont nous sauter aux yeux du premier coup.
Nos créanciers vont nous envoyer leurs comptes ornés des sempiternels trois 8.
Cette année 1888 sera quelque chose de souverainement inepte, d' éjiouvantablement sot.
En Alsace et en Lorraine on continuera à persécuter tous les braves qui j^rouveront par un signe quelconque qu'ils aiment encore la vieille France, leur véritable patrie de cœur et de choix.
J] est impossible, en effet, de se faire une idée de la haine que portent les amis de Bismark à tout ce qui peut rappeler en Alsace le souvenir du nom français.
Il y a quelques jours, un gendarme se présenta chez un citoyen des plus respectés d'Altkirch et se fit montrer tous les chapelets de la maison.
168 ENTUE-]N"OUS
Cette exhibition ne init le satisfaire cependant, et il réclama avec instance la remise d'un autre chapelet qui, disait-il, devait être caché quelque part et était signalé comme dangereux pour V Empire Allemand.
On chercha, on fouilla, et enfin on trouva un chapelet fait de perles blanches, sur lesquelles, avec de bons yeux, on put remarquer des teintes rouges «t bleues, et c'est ce qui lui a valu l'honneur d'une enquête judiciaire.
Le gendarme a saisi le chapelet séditieux qui, par ses trois couleurs, pouvait éveiller le souvenir du drapeau français, et procès verbal fut' dressé contre le propriétaire.
G' est ainsi que les teutons ont eu la double satisfaction de froisser un bon citoyen dans ses convictions religieuses et patriotiques.
Et cela durera tant que l'heure de la délivrance n' aura pas sonné.
L'entendrons nous en 1888 ?
La première chose que les hommes vont faire après avoir satisfait à l'usage universel de se souhaiter : " bonne année, bonne santé et longue vie," sera de s' entretuer, afin de ne i>ns laisser tomber en désuétude la non moins antique habitude du massacre.
Camille Flammarion a calculé dernièrement que l'on tuait quarante millions d'hommes par siècle.
XOITVEL AiN^ 159
et il dit à ce sujet : " L'extravagance humaine de cette iDlanète est ainsi faite qu'au lieu de mener une vie tranquille, laborieuse, intellectuelle et heureuse, elle se suicide perpétuellement en s' ouvrant les quatres veines et en jetant son meilleur sang dans ses convulsions frénétiques.
" Voyez-la à l'œuvre, cette humanité : elle choisit ses enfants les plus forts, les allaite, les nourrit, les entoure de soins jusqu' à la plénitude de leur âge viril, puis les alligne méthodiquement. Comme il n'y a que 36,535 jours par siècle et qu'il faut poignarder 40 millions d'individus, elle ne lâche pas un seul instant son couteau, en égorge sans fatigue onze cents x)ar jour, presque tcn jDar minute, 46 par heure ! Et il n'y a ]3as de temps â perdre, car si par hasard elle se repose un seul jour, c'est 2,200 condamnés qui attendent leur jour pour le lendemain. ' '
Voici donc ce que l'an 1888 devra faire entre autres choses : tuer.
Pourquoi l'année cdmmence-t-elle le premier janvier 'i
Pour rien. C'est une affaire de convention, et quelque soit le jour adopté pour l'ouverture de l'année, la question principale est qu'il s'écoule, entre le premier et le dernier jour de l'an, un nombre constant de jours. •
160 ENÏRE-NOUS
Romulus avait fait commencer l'année le 1er mars ; Numa et César le 1er janvier. En France, le 1er de Tan était, sous Charlemagne, lixé au 1er mars Dans le douzième si(?cle, il fut transporté à Pâques, mais la détermination de cette fête ayant été mal faite, il arriva maintes fois que le nombre de jours compris entre les deux Pâques consécutives subit des variations embarrassantes. Ainsi, par exemple, le jour de Pâques étant tombé en 1347 le 1er Avril, et en 1348 le 20 avril, l'année se trouva ainsi de douze mois et 20 jours, surplus dont on se débarrassa en attribuant quarante-huit heures aux vingt premiers jours de l'an 1348.
Comme vous le voyez, on s'arrangeait facile ment.
C'est Charles IX qui restitua au 1er janvier l'honneur d'ouvrir l'année en 1564, malgré l'oppo sition du Parlement, et c'est le pape Grégoire XIII qui en 1582, reforma l'année Julienne (de Jules César) en introduisant les années bissextiles pour rétablir l'équilibre des heures et minutes qui se trouvent en excédant tous les quatre ans, mais les Anglais, peu amis du Catholicisme, comme vous le savez, continuèrent à suivre l'année Julienne et n'adoptèrent l'année Grégorienne qu'en 1752, c'est-à-dire, il y a cent-trente-six ans à peine.
L'année 1888, qui est bissextile, aura donc 366 jours.
ÎTOUVEL AN 161
Pour bien commencer l'année, je ne vois rien de mieux à vous conseiller que de bien vous amuser et de faire œuvre de chrrité en même temps.
Sir Donald Smitli, un des Anglais intelligents que je respecte, a parfaitement compris ce double avantage.
Il y a quelques jours, le secrétaire de l'Union Française, dont Sir Donald Smith est membre fondateur, lui envoya une loge pour assister à la représentation du Bossu, donnée au xorofit de la Maison Française de Refuge, en le priant d'honorer cette soirée de sa présence.
Sir Donald Smith réjDondit aussitôt qu'il se ferait un plaisir d'assister à cette représentation, renou vella ses vœux pour la prospérité de l' institution et., inséra dans l'enveloppe un chèque de cinquante dollars.
A la bonne heure, là chose est faite avec délicatesse, et c' est faire bon usage de sa fortune.
L'année qui nous quitte nous aura cependant donné une bonne nouvelle avant son départ.
M. Louis Fréchette, notre poète national, nous est revenu chargé de lauriers qu'il a cueillis en France, dans la patrie de la littérature et de la science, où les éloges ne se donnent pas à la légère.
Je n'ai pas encore lu sa nouvelle œuvre, La Légende d'un Peuple, mais le bien qu'en dit M.
162 35NTRE-NOUS
Jules Claretie, iin délicat et un connaisseur, les apjDrobations que ne lui ménagent point ses ennemis eux-mêmes, prouvent bien que le génie du poète a su s'imposer.
J'ai mal commencé ma causerie, mais quand on entre dans la quarantaine, on commence à voir les années s'écouler trop vite, alors qu'autrefois, au contraire, je trouvais que la mythologie avait eu tort de représenter le temps avec des ailes, car, tous les jours me semblaient avoir quarante-huit heures.
Quoique la physionomie de 1888 ne me plaise guère, peut être cette année qui nous arrive sera-telle moins mauvaise que les autres — ce ne sont pas les plus jolies femmes qui sont les meilleures^et c'est pourquoi je vous souhaite toutes sortes de bonnes choses.
Nos chers petits enfants vont nous dérider demain, et . . . après demain nous reprendrons le collier, travaillant, travaillant sans cesse pour acquérir ce bien qui n'existe pas, dit-on, mais qui reste à l'état de chimère, le bonheur.
J'offre à l'année 1888, mes plus humbles excuses pour le mal que j'ai dit â son berceau, et je prie Dieu qu'il ait mes lect^eurs en sa sainte et digne garde.
XIT VIEUX JOURNAUX.
Je iDOurrais donner x^oiir titre à cette causerie : " ce que l'on trouve dans un numéro de journal."
Comme j'entends tous les jours une foule de lecteurs dire qu'il iijy a rien aujoitTcVhid dans le journal, je veux prouver le contraire, je veux démontrer qu'un numéro quelconque contient toujours quelque chose d' intéressant ; mais comme les bonnes choses ne sont généralement pas appréciées de leur temi)s, il faut fouiller le passé et reprendre ce qu'ont dédaigné les dédaigneux d'autrefois qui ressemblent beaucoup aux difficiles d aujourd'hui.
Dans un lot de papiers, reçus, documents, trouvés dans un magasin de bric à brac de la rue Craig, et ayant axDpartenu à Thon. J. L. Beaudry, décédé il y a trois ans, je trouve un numéro de V Aurore des Canadas, daté du 11 août 1842.
Si cela ne vous ennuie pas trox^, nous allons le parcourir ensemble, et j)eut-être trouverons "nous des choses dignes d'attention dans ce journal âgé de plus de quarante-cinq ans.
Après une colonne d'annonces, uneiDièce devers
occupe la première place dans la matière à lire et
l'aorte pour titre : Le Départ, poésie canadienne.
164 ENÏRE-NOIIS
Je citerai les douze derniers vers pour donner une idée du génie poétique de l'auteur qui signe modestement de deux initiales : F. C.
Pardonne, tendre amie, à ma lyre plaintive. Si, de ses faibles sons, ton oreille attentive En ce jour est troublée; en "te quittant au port Elle doit t'annoncer les rigueurs de mon sort, Elle doit de mon cœur te faire la peinture, Te redire les maux qu'en te laissant j'endure. Fidèle à mes serments sous un ciel étranger A ton constant amour j'ose tout confier, Puisque, si la vertu fait séjour sur la terre, Ton cœur, ma Virginie, en est le sanctuaire. Dans cet espoir si doux, je te quitte en ce lieu : Pense toujours à moi qui pars, hélas ! . . . .adieu ! ! !
Ce bon jeune homme a-t-il été fidèle à sa Virginie ? La fortune lui a-t-elle souri i Je l'ignore, et je cherciie en vain un nom à mettre sous ces ini tiales F. C, qui ne me rap^Dellent aucun écrivain canadien.
[1 a dii abandonner la poésie, et je ne l'en
blâme pas.
Ne rions jpourtant pas trop de ces vers barbares et idiots, on en publie tous les jours d'aussi ineptes dans nos journaux-
Le premier article en prose est intitulé: Les Voleurs ; il est rempli de bons conseils et de vérités immortelles. Lisez ces quelques lignes :
VIEUX JOUKNAUX 165
Le problème posé à chaque homme pour réussir et faire fortune, est celui-ci : Voler plus qu'on ne vous volera. La balance du commerce et la prospérité des particuliers et des nations, se réduit définitivement à cet important axiome.
Mais sur toutes choses, mes amis, défiez-vous des honnêtes gens, voyez-vous, ce sont les voleurs de bon ton, et avec ceux là il n'y a à espérer ni cour d'assises ni restitution.
Ainsi, ne laissez jamais un honnête homme seul dans votre jardin ; il mangera vos fruits ou cueillera vos fleurs.
Ne lui confiez pas votre femme, si elle est jolie ; les honnêtes gens volent de tout.
Ne lui prêtez jamais un livre s'il aime la littérature, il oublierait de vous lei'endre.
N'exprimez jamais devant lui une pensée qui ait quelque valeur s'il écrit, car il la ferait imprimer sous son nom le lendemain
Et malgré cela, estimez-le car il est plus honnête homme que le Code; vous ne le verrez jamais ni aux galères ni même à une maison de détention.
Que de vérités réunies sous 'un petit volume ! N'a-t on jamais, en effet, mangé vos fruits, cueilli vos fleurs, oublié de vous rendre un livre — je laisse de côté la question féminine — pris une pensée, etc., etc. '\
Et tenez, je viens d'en avoir un exemple frap j)ant :
Il y a trois ans, j'eus Tidée de publier un livre d'une utilité incontestable. Je me mis à l'œuvre ; je recueillai des documents qui faisaient la base de l'ouvrage et, en ce faisant, je fus forcé de confier mon projet à un honnête homme, tout confit en Dieu, qui ne tuerait pas une mouche et ne manque jamais de se découvrir en passant devant
166 ENTEE-FOUS
le plus petit cloclier. Je fis quelques dépenses pour mener mon idée à exécution, je réunis une foule de notes — je les ai chez moi — et, n'ayant pu pendant longtemps mettre la dernière main à l'œuvre, j'allais tout terminer enfin, quand je lus l'autre jour dans un journal que mon livre allait paraître.
Il a paru, en efi'et, il est enregistré sous le nom de l'individu en question, un lionnête homme.
Tous les journaux publient des réclames en faveur de ce livre. " L'idée est excellente, disent tous mes confrères, le succès est certain, etc." Merci de tous ces éloges, je les accepte, car c'est à moi qu'ils sont adressés, puisque l'idée est mienne, mais c'est l'autre, l'honnête homme, qui en empoche les bénéfices.
Ces honnêtes gens, qui volent les idées des autres, ont un aplomb superbe, et mon homme a eu le toux)et de me dire à moi-môme que, comme j'avais abandonné mon projet, il avait le droit de le reprendre. Ce qui est un mensonge flagrant, puisque loin d'abandonner, je continuais mon travail.
Bien plus, il m'a envoyé un exemplaire de la i;hose avec dédicace : L. Ledieu, écr. Hommage dio, etc. Je ne veux pas le nommer, cela ne m'avancerait à rien.
Avec ceux-là, il n'y a pas à espérer de restitu. tion, et sur " toutes choses, mes amis, défiez vous des honnêtes gens."
VIEUX JOUEKAITX 167
Après l'article des voleurs viennent trois colonnes sur la question irlandaise — elle n' est pas neuve — dont je prendrai quelques phrases.
N'oubliez pas que ce qui suit a été écrit en 1842 :
Est-il étonnant que le désespoir se soit enfin emparé de ces mal. heureux Irlandais ? Est-il étonnant qu'ils se déclarent prêts ^ recourir à la force, non pour imposer au pays la charte du peuple, mais pour obtenir du pain ? Nous en sommes au premier acte d'une révolution bien plus sérieuse que celle qui, il y a deux cents ans, a bouleversé l'Etat et plongé le pays dans la guerre civile. En 1642, on combattait pour un principe ; en 1842. il s'agit de la vie même.
Les nouvelles de chaque jour nous montrent que l'Empire est aujourd'hui dans un extrême péril. Le besoin étend d'une manière effrayante ses ravages.
A moins que le sort qui la menace ne soit détourné à temps, l'Angleterre, il y a quelques années la plus puissante nation du monde, ressemblera bientôt à un insensé qui, dans sa faim, dévore sa propre chair.
La misère qui pèse depuis des siècles sur l'Ldande ne prend pas source dans l'existence des grandes manufactures, mais bien dans l'exploitation du pays par une trentaine de grands propriétaires.
La situation n'est guère changée depuis ses deux siècles.
En 1842 comme de nos jours, les citoyens se plaignaient de la manière dont les nominations se faisaient à V Hôtel-de- Ville :
Lundi dernier, eut lieu la nomination d'un nouveau clerc pour le marché Saint- Anne ; nn appelé Abbott, fut nommé en remplacement
de M. Leprohon. Il est curieux de voir qu'on a choisi un homme que nous croyons incapable de remplir la place, car il ne peut parler la langue française, celle pourtant de la majorité de nos citadins qu^ visitent tous les jours ce marcht5. Il nous semble que, sur seize applications qui ont été présentées devant la Corporation, il y en avait qui pouvaient satisfaire le public avec beaucoup plus d'avantages. Mais pourquoi parler du public, la Corporation s'occupe peu de lui ; malgré cela, on ne peut passer sous silence un petit trait qui certainement mérite d'être cité. Après qu'on eût fait la lecture de la liste des applicants, sans examiner les recommandations de chacun, pcr" sonne ne dit mot : alors M. Hume fait motion pour M. Abbott, tout demeure muet, si ce n'est M. DeBleury qui demande s'il parle le français, on lui repond : " assez pour acheter des patates, " (rires) et le tout fut terminé ; aucun des membres n'a eu le courage d'élever la voix pour au moins en présenter d'autres, qui certainement étaient plus capables ; quand ce ne serait que pour la seule raison qu'ils possédaient la facilité de parler les deux langues française et anglaise. Alors on aurait divisé les voix, et celui qui aurait eu la majorité devait être nommé ; en ce cas on aurait dit que la Corporation voulait la justice.
Il faut cependant le reconnaître, les choses vont lin peu mieux depuis que les Canadiens-Français sont en majorité à l'Hôtel-de-Ville, mais il ne faudrait pas chercher longtemj)S pour trouver encore des employés de la Corporation parlant français : "juste assez jiour acheter des patates."
En lisant les faits divers et les annonces, on rencontre de singlilières expressions.
Lady Bagot tiendra son cercle aujourd'hui à deux heures et demie, P. M.
Le vaisseau de Sa Majesté Volage, arrivé de la Jamaïque à Halifax, n'avait pas moins de soixante cas de fièvre jaune à bord.