HÔTELIERS
silence la disparition du plus excentrique et du plus original des membres de cette corporation : je veux j)arler de Joe Beef .
Joe Beef, de son vrai nom, Charles McKiernan, était un ancien soldat, qui, après avoir fait les camx^agnes de Crimée et des Indes (lors de la grande révolte des Cipayes) suivit son régiment, du Royal Artillery, en Canada, ofi il fut cantinier à Québec, x^endant trois ans, et à l'île Sainte- Hélène pendant deux ans.
En 1868, il prit son congé et tint une auberge, à Montréal, dans la rue Claude, où il resta iDendant deux ans, après quoi il transi)orta ses pénates sur le quai, rue Commune, où nombre de mes lecteurs Tout sans doute connu.
J' allais vous faire une description de cet étrange cabaret, quand le hasard d'une lecture est venu me faire clianger d'idée.
Tous ceux qui ont voyagé savent que les grandes villes de tous les pays possèdent des établissements S]3éciaux où l'on trouve pêle-mêle des échantillons disparates de l'humanité, et les lignes suivantes donneront une idée de ce que peut-être un des cabarets les plus excentriques de Paris, la Californie.
" Il y a là, dit Alfred Deveau, en train de lever le coude, la plus riche collection de porte-haillons, de loqueteux et de gneniUous qu'il soit possible
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d'imaginer. Rembrandt et Callot en eussent tressailli d'aise. Ce sont les malandrins, les francsmitoiis, les truands, les mercelots, les argotiers, les sabouleux et autres pratiques du XIXe siècle ; société mêlée s'il en fut Jamais ! C'est un toliuboliu à ne pass'y reconnaître, une vapeur à ne pas s'y voir. Diogèue, ce sont tes fils, ces gueux !"
C'était bien, un peu. . beaucoup cela, la cantine de Joe Beef ; des honnêtes gens, des vieux soldats, de j)auvres diables versés sur le quai, jd^i' des navires venant de toutes les parties du monde ; des malheureux, que l'abus de boire av\ait fait échouer là, où ils pouvaient encore avaler, de temps en temps, un verre de whiskey qui écorchait le palais ; d'anciens pensionnaires des prisons cherchant à travailler de différentes manières ; des vieux usés ; des Jeunes à la poitrine déjà défoncée par tous les liquides corrosifs buvables ; des vagabonds habitués à coucher dans les terrains vagues durant Tété ; tous connaissaient cette maison, où V on trouvait un lit, pour dix centins, et où l'on mangeait à sa faim, pour quelques sous.
Tout ce monde était reçu tant qu'il y avait une place dans les cent vingt-cinq lits qui garnissaient les vingt-deux chambres de l'immeuble, mais Joe Beef réservait toujours les paillasses les moins dures et les morceaux de bcouf les moins rétifs aux anciens soldats, ses vieux compagnons d'armes, que le hasard avait Jetés sur les rives du
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Saint- Laurent, après qu'ils avaient foulé la poussière des chemins sous tous les soleils. Ah ! ceaxlà étaient les bienvenus et, quand toute sa bande de clients affamés et assoiffés était repue, comme il causait du bon temps où V on grelottait dans les tranchées de Sébastopol et où l'on rôtissait sous les tentes de Delhi !
C'étaient de bien bons moments, ceux-là !
Pendant l' été, les pensionnaires étaient moins nombreux, mais nombre d' ouvriers du jDort allaient souvent lever le coude chez Joe Beef, qui ne leur ménageait ni les observations ni les conseils.
-Eh ! toi. Pat, ne bois donc pas tout ce que tu gagnes !
— Jack, tn as l'air ému, stop mon garçon.
Cela ne faisait pas grand effet, sans doute, mais le principe était sauf.
Et quand l'hiver commençait à cristaliser les vapeurs sur les vitres, à x^ercer les vêtements rendus diaiDlianes par l'usage, et à rougir les nez, tous les déclassés et les pauvres hères venaient chaque année ouvrir la porte de la grande salle où l'on s'asseyait sur les bancs autour du poêle énorme,
en fumant un tabac impossible, dont l'acre odeur vous jjrenait à la gorge.
On avait chaud là ! pendant qu'au dehors, les flocons blancs valsaient en se bousculant, sous les soufflets des vents furieux.
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Alors commençait la longue vie monotone dont le programme avait été fait j^ar le patron Joe Beef et dont il ne fallait pas s' écarter.
Dès le jour, parfois avant, vieux et jeunes, j)ortant qui une liache, qui une pelle, dévalaient et déambulaient dans les rues de Montréal, s' offrant de porte en porte, jDour enlever la neige du trottoir ou briser la glace sur les toits et gagner ainsi de quoi payer la pitance que Joe Beef vendait à si bon marclié.
Les fainéants n'avaient pas beau jeu chez lui, et malheur aux carottiers î
Je me suis laissé conter une légende à propos du squelette que vous avez tous vu dans le comptoir de ce philantrope à sa façon, et je ne sais vraiment, si je dois en parler, car il parait qu'il circule cinquante versions à ce sujet.
On m'a donc dit que le squelette en question était celui d'un ancien pensionnaire de Joe Beef.
On ajoutait même que le patron ne manquait jamais de faire observer à ses nouveaux clients que le dit système osseux avait appartenu à un individu, ivrogne et fainéant, qui avait quitté l'auberge un beau matin, sans i:)ayer son écot.
Huit jours après, on l'avait trouvé mort., de remords, disent les uns ; de froid et de whisky, selon les mieux renseignés.
Quoiqu'il en soit, il est certain que la vue de ce squelette n'avait rien de réjouissant, et cependant
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pins d'un misérable l'a regardé souvent d'un œil d'envie,
— Hein, Jack, quand nous serons comme ça, on n'aura plus faim .
— Plus froid, non plus.
— Plus soif . .
On l'a donc enterré l'autre jour, ce pauvre Joe Beef, qui laisse plus de reo:rets que de piastres, et c'était vraiment un spectacle émouvant que de voir toute cette foule disparate suivre le convoi du vieux soldat-cantinier.
Si excentrique qu'il fut, si cynique qu'il parût être, c'était un brave homme, et je ci ois quil a dû trouver à se caser convenablement en paradis, où les mendiants sont, dit- on, idIus nombreux que les millionnaires, et où il j)ourra encore trouver à qui parler, comme ici-bas.
Quelque soit le sort qu'il ait trouvé là haut, sa disjparition est une perte }3our ceux que Daudet a si bien désignés d'un mot français, auquel les Anglais n'ont jamais pensé, malgré sa racine britannique, les strug/orlifeuTS.
Les strugf orlifeurs ! en est-il qui méritent mieux ce nom que les journalistes dont la vie est toute de combats et de luttes "i Aussi, est-ce avec peine, que j'ai vu dernièrement des gens qui ont tout autre chose à faire, vouloir leur rendre l' existence
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plus dure encore, en lenr faisant nne concurrence déloyale.
C'est la reine des Belges, Marie-Henriette, et sa fille Clémentine, que je signale ainsi à la vindicte de tous mes confrères, et que je voue aux anathèmes des pondeurs d'articles de tous les pays.
Ces deux femmes, fort respectables sans doute, sous d'autres rapports, viennent de lancer un nouveau journal La Jeune Fille, et elles ont môme I)oussé r indélicatesse, jusqu'à promettre à leurs lecteurs, la collaboration de la reine de Roumanie et de la princesse Stéplianie d'Autriche.
Quand on est riches comme vous l'êtes. Mes dames, on est et on reste abonnées payantes, et ce rôle est assez noble et assez rare pour qu'on puisse s'en contenter, si haut placé que l'on soit.
Pour moi, qui n'étais pas déjà bien royaliste, ce n'est pas cette nouvelle entreprise qui me fera agenouiller bien vite au pied des trônes.
Quelle boulette. Majestés, quelle boulette ! !
Oh ! quelle différence entre vous et la comtesse de Paris, qui, elle aussi, est une majesté. . . . en espérance !
Un journal de Londres, un journal bien pensant et bien posé, un journal plus royaliste que la reine, nous annonce gravement que la comtesse de Paris se promène souvent dans les environs de la capitale anglaise, avec la pipe en bouche.
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Oui, une pipe, une vraie pipe, une pipe en plâtre, courte et noire, j'allais dire culottée !
Si J'étais certain de l'autlienticité du fait, je me ferais un devoir d'envoyer à madame la comtesse de Paris, quelques livres de bon tabac canadien, mais la nouvelle mérite confirmation avant de se lancer dans les frais.
Vrais ou non, ces racontars ont cependant leur signification.
Si nos aïeux revenaient, quelle ne serait pas leur stupéfaction d'entendre dire que les reines se font journalistes que les princesses royales fument la pipe, et que les hôteliers sont les vrais pliilantropes l
J'ai craint un moment, mes amis, ne jamais i3lus avoir le plaisir de vous souhaiter un heureux et gai Koël, comme je Tai fait depuis plusieurs années car la ^ner, les vents et les hommes semblaient s'être mis d'accord iDour m'emj)êclier de revoir les rives du x)lus bel affluent du royaume de Neptune, dieu des eaux ; mais
Celui qui met un frein à la fureur des flots Sait aussi des méchants arrêter des complots.
Convaincu, par l'expérience, de la profonde vérité renfermée dans ces deux graves alexandrins classiques, je remercie Dieu de m' avoir protégé, mais je garde rancune à ceux qui ont empêché l'hélice du Château- Léomlle de marcher plus vite et. . . plus tôt.
Retards impardonnables, tempêtes, coups de /oz^^recAZ/ (expression pittoresque de l'ami Faucher de Saint-Maurice), manque de charbon, vivres frais insnfhsants, rien n'a manqué pour nous faire mille fois désirer revoir la patrie où ceux qui nous aiment nous attendaient avec impatience.
Cependant, " à quelque chose malheur est bon, " ainsi que je vais le démontrer une fois de plus.
Jusqu'à présent j'étais convaincu de la vérité de certains prétendus axiomes dont on m'avait farci la tête dans ma jeunesse, et je croyais aussi sincèrement que naïvement que, par exemple, le i^lus court chemin d'un point à un autre est la ligne droite et que, moins on paye pour entreprendre un voyage, plus on économise.
Tout cela n'est qu'illusions, chimères, rêves. . . .
J'avais pris, ainsi que mes comj)agnons de voyage, une ligne directe pour aller en EuroiDe et en revenir, mais je me suis aperçu que les navires, sur cette voie, partaient quand il le voulaient, de temps à autre, sans dates fixes, à peu près comme le faisaient autrefois les trains du chemin de fer de Sorel, dont l'irrégularité était devenue x>roverbiale.
Comme le départ de notre navii'e avait été annoncé pour fin octobre ou commencement novembre au plus tard, nous avions tous pris nos mesures en conséquence, et c'est ainsi que nous nous sommes trouvés réunis au Havre, MM. l'abbé Van de Mooitel, curé de Gaspé, Faucher de Saint- Maurice, M. Déchenes, députés, F. Pinault, avocat, et votre chroniqueur, tous derniers débris de l'excursion de l'Association de la Presse de la province de Québec.
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Nos autres compagnons étaient T)artis par différentes lignes pour retourner dans leurs foyers.
Chaque jour que Dieu faisait, nous nous rendions tous les cinq sur la jetée du Havre, explorant l'horizon et regardant, comme sœur Anne, si nous ne verrions rien venir, et tous les matins nous revenions tristes et mornes, marchant en file indienne, à l'hôtel des Armes de Rouen où nous avions établi nos quartiers généraux, furieux d'attendre et de dépenser inutilement les belles piastres que nous avions péniblement mises de côté.
Nos soirées n'étaient pas toujours des jdIus gaies, malgré la verve de Faucher, les récits de notre excellent abbé, les saillies de Déchenes et les descriptions de voyage de Pinault, et il arrivait des moments où nous nous regardions en dessous, demandant lequel de nous avait le mauvais œil, qui était le jettatore.
Pour comble d' ennui, la maison située en face de notre hôtel était occupée par un marchand de bois nommé Migraine, et nous ne pouvions mettre le nez à la fenêtre sans apercevoir une enseigne colossale portant en énormes lettres deuil, sur fond blanc, ce mot de sinistre augure : Migkaine ! ! !
Et le navire n'arrivait pas.
L'ennui de cette longue attente a cependant été interrompu un jour — un seul jour — par une excursion des plus agréables que nous avons en ■
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treprise aux environs du Havre, grâee à l'obligeance de M. René Bossière, je tiens à le constater, véritable découverte qu'il nous a fait faire et que je vous demande la iDermission de vous conter, car mes lecteurs pourront en profiter quand ils auront l'occasion d'aller en France.
Un dimanche, alors que nous nous éternisions dans cet liôtel des Armes de Rouen, dont il semblait que nous devions devenir les hôtes perpétuels, M. Bossière vint nous prendre en landau pour aller à Etretat, la jolie plage située à sept lieues de la cité qui a donné le jour à Bernadin de Saint- Pierre et à Casimir Delà vigne.
Le temps était malheureusement un peu sombre et le brouillard qui s'élevait de la mer nous empêcha de jouir du magnifique panorama, un des plus beaux du monde, que l'on découvre, quand le ciel est pur, des hauteurs de Sainte- Adresse, et qui n'a guère de rivaux que ceux de Constantinople et de Québec.
Cependant, le côté terre était moins brumeux et nous pûmes apprécier- entièrement toutes les beautés de ce coin du pays normand, si gracieux et si poétique aux jours d' automne.
La température, très douce encore, car le froid est en retard cette année, nous dit- on, a permis aux cultivateurs de travailler aux champs jusqu'à présent, et la campagne est admirable.
Les colzas et les blés sortent de terre et les grands carrés verts qu'ils forment, tranchent sur le ton sépia des terres fraîchement labourées et humides de la brume du matin.
Les maisons, aux toits de chaume ou construites en gallandages, attirent notre attention, et nous étonnent par leur aspect si pittoresque et si coquet, enfouies qu'elles sont le plus souvent au milieu de bouquets de grands hêtres, d'ormes touffus et surtout de pommiers à cidre, ce produit si apprécié de la terre normande.
Nous traversons le joli bourg de Montivilliers, mais, en arrivant sur la place, la vue de l'église m'arrache un cri d'admiration.
— Voulez- vous descendre, me demande M. Bossière 'i L'église de Montivilliers est certainement un monument des plus curieux et vaut la peine d'être vue.
Nous mettons pied à terre et nous nous dirigeons du côté du x)ortail qui s' anime tout à coup, car le prêtre vient de jDrononcer Vite mis sa est\ l'office divin est terminé. C'est l'heure, où, pendant que l'orgue fait entendre ses dernières notes, la foule envahit les portes qui viennent de s' ouvrir.
Nous avons devant les yeux une preuve de plus que le sentiment religieux existe toujours en France, car l'église est pleine à se demander comment tout ce monde a pu y trouver place, et nous
admirons les fraîches couleurs des jolies filles et les robustes épaules des solides gars normands.
Pendant que les vieux forment déjà des groupes sur la place pour y deviser des affaires du pays, de politique, de la pluie et du beau temps et que les bonnes commères se disposent à commenter les cancans du village, nous entrons vivement, car nous ne j)ouvons nous arrêter que quelques minu tes, nous promettant de revenir plus tard, si nous repassons i)ar ici un jour ou l' autre.
Encore un souhait que nous ne pourrons jamais réaliser, comme vous le verrez bientôt.
L'église de Montivilliers, reste d'une puissante abbaye de religieuses fondée en 682, par le maire du palais Warratton et Saint-Philibert de Jumièges, et relevée en 1033 par le duc Robert le Magnifique, remonte en majeure en partie à la construction des Xle et Xlle siècles.
Son clocher, encore couronné de sa lièche primitive, est des plus remarquables.
Nous traversons la nef toute pleine encore de fidèles ; et le suisse énorme, les minuscules enfants de chœur, les élèves du couvent et les vieilles dévotes qui partent toujours les dernières, regardent avec étonnement ces cinq étrangers qui arrivent quand tout le monde s' en va, examinant deci delà les grandes fenêtres ogivales et les vieux tableaux de cette antique maison de Dieu qui a
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VU tant de générations s'agenouiller sur ses larges dalles de marbre.
Nous voudrions rester plus longtemps, visiter en détail et donner un coup d'œil au Musée Bihliothèque, mais il faut remonter en voiture pour aller à Gonneville, qui possède, nous dit M. Bossière, une petite auberge où l'on ne déjeune pas trop mal.
Cette raison d'estomac fait rentrer tous les regrets que nous éprouvons de partir aussi vite.
Gonneville? mais c'est un nom connu, si je ne me trompe, dans l' histoire du Canada. N'existe-til pas encore à Montréal des Pelletier de Gonneville ?
N'ayant pas de documents sous la main, je ne puis éclaircir ce point qui peut nous intéresser ; j'y verrai plus tard.
Nous nous arrêtons devant une maison de très bonne apparence, ma foi ; trois étages, style étran ge, sans homogénéité, mais le tout très coquet et très propre.
— Soyez les bienvenus, messieurs, nous dit une voix mâle et bien timbrée.
Celui qui nous accueille ainsi est le patron de l'immeuble. Un singulier patron, bien campé, barbe châtain-clair dans laquelle les années ont planté quelques fils blancs, front élevé, couvert d'un béret, une vraie tête d'artiste.
Nous entrons.
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Sommes nous dans un hôtel, un musée, un atelier d' amateur 'i
C'est tout cela ensemble, car si les murs sont couverts de tableaux, d'esquisses, de vieilles faïences, d' objets curieux, et si çà et là on aperçoit une toile inachevée, on entend aussi le bruit de ferraille de la cuisine, les ordres se croisent, et les parfums de volailles rôties viennent caresser notre nerf olf ac tif et nous donnent l'assurance de faire un bon dîner.
Tant mieux, car il fait très faim, et rien ne creuse l'estomac comme la poésie d'un beau paysage.
L'établissement de M. Aubouro- est connu de tous les artistes de France et de Savoie, et plus d'un d'entre eux y a trouvé bons repas et bon gîte, aux jours de misère, alors que la renommée lui refusait encore ses palmes et les banquiers leur argent.
En retour d' une aussi plantureuse hospitalité, on laissait à Aubourg qui une marine, qui un paysage, une scène d'intérieur, an croquis, un portrait, et c'est ainsi que l'on peut dire que les murs de cette célèbre auberge de village sont tapissés de témoignages de reconnaissance, j'allais écrire d'ex-voto, en prenant ce terme dans sa meilleure acception.
Tout ce qui a un nom dans les arts est représenté ici, et nous lisons des signatures de peintres
dont les tableaux se vendent aiijourd'liui à leur poids de billets de mille francs.
Six grandes salles sont remplies de vieux meubles, horloges vénérables, faïences de Rouen, de Strasbourg, de Limoges, de plats admirables, de tapisseries splendides, d'armures d*e tous les siècles, fusils à mèclie, sabres arabes, de terres cuites, de statuettes, et je trouve, jusque sur l'escalier, de vieilles crémaillières qui ont sans doute supporté les marmites de plusieurs familles.
Aujourd'hui, les j)eintres, les sculpteurs et les écrivains pauvres sont aussi bien accueillis qu'autrefois, mais les temps sont cependant un peu changés, les bohèmes d'autrefois ont fait fortune, Aubourg aussi, et l'on va surtout chez lui pour faire un bon dîner, arrosé d'excellent cidre et de vieux vins, le tout à des prix très modérés.
Au milieu de notre repas, une grosse servante, dont les joues sont couleur de sang, nous présente une assiette couverte de petits verres.
— Messieurs, nous dit-elle, je vous apporte le trou normand.
Nous ouvrons des yeux grands comme ça !
Les petits verres sont remplis de vieille eaude-vie de cidre ; c'est l'habitude, en ce pays, de boire ainsi au milieu du repas, afin de creuser encore l'estomac, et c'est ce qu'on appelle le trou normand.
" Vive la coutume de Normandie ! "' s'écrient Pinault et Décliènes qui, en leur qualité d'avocat, voient aussitôt dans ce vieil usage matière à jeu de mots, mais ne perdent i^as pour cela une seule goutte de l'excellente liqueur.
Au dessert, on nous présente un album dans lequel on nous prie d'écrire ou de dessiner quelque chose, Aubourg sait que nous venons du Canada et il ne veut ]3as perdre cette occasion de pouvoir prouver à ses clients qu'il a des amis Jusque sur les bords de la rivière Saint-Charles et du Saint- Laurent.
Faucher improvise quelques vers, j'esquisse un habitant canadien, en costume d'hiver^ avec la pipe et le fouet de rigueur, nous signons tous et adieu ! à un autre voyage ! !
— Branle-bas de combat ! rugit Aubourg, j)endant que nous remontons en jvoiture, et aussitôt, un bruit à réveiller les morts ébranle l'atmosphère et menace de casser les vitres de tout le canton.
Une servante agite avec frénésie la corde d'une énorme cloche suspendue au dehors, un des fils Aubourg sonne du cor de chasse, un autre fait des ra et desj^a énergiques sur un tambour, on entend des bruits de grosse caisse, des sons de trombonne, des miaulements de violon ... et notre cocher aiguillonné par tout ce tapage fait claquer son fouet avec fureur.
Tout le monde est aux portes, le bruit redouble, les chevaux font feu des quatre fers, nous brûlons le jjavô ... et nous voici de nouveau, dans le calme silencieux des cliami)s et des bois, où pas une feuille ni un brin d'herbe ne s'agite dans la plaine qui semble dormir.
Après une heure de voiture, nous arrivons à Etretat.
Je ne vous ferai pas la description de cette jolie j)lage, elle se trouve dans tous les guides et je ne me sens pas de. dispositions à la copier.
La mer est fort belle et la ville très coquette mais, hélas! on y est aussi ingrat qu'ailleurs et c'est à peine si la jeune génération connaît le nom du gracieux écrivain, Alj)hons8 Karr, qui a découvert et mis à la mode cette côte charmante de la ]N ormandie.
Nous visitons à la hâte et, la nuit arrivant, nous reprenons le chemin du Havre avec F intention de souper à deux lieues d'ici, à Saint- Jouin, chez la belle Ernestine.
La belle Ernestine est la sœur d'Aubourg, de Gonneville, et son hôtel est encore plus curieux^ quoique du même genre, que celui de son frère
Nous sommes les seuls hôtes pour le moment et, en attendant que la cuisinière soit "parée," comme on dit ici, nous admirons les chefs d' œuvre qui ornent l'hôtellerie.
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Corot, Diaz, Feyen-PeiTin, Duez, les deux Breton, Flandrin, Rosa Bonlieur, Berne-Bellecourt, Détaille, de Neuville, Gaston Roullet et cent autres ont donné des toiles à la patronne de l'hôtel de Paris.
Je vois des autographes du j)rinoe de Galles, de la reine d'EsT)agne Isabelle, de la comtesse de Ségur, de de LajDrade, de Jules Claretie, du duc de Magenta, du czar de Russie, de tous les académiciens, des hommes politiques passés et présents, mais je remarque surtout celui d'Alexandre Dumas fils ; le voici :
Dieu créa la belle Emestine pour prouver que, lorsqu'elles s'en mêlent, les Normandes sont encore plus belles que la Normandie."
Je lève les yeux et regarde l' hôtelière qui est là, debout, souriant aux réflexions que nous arrachent les curiosités que nous examinons.
Elle a des cheveux blancs et bien des rides, la belle Ernestine ; elle a soixante ans, peut-être, et cela n'est pas étonnant, puisque deux générations l'ont déjà adîTiirée, mais si la fraîciieur de la jeunesse a disparu de ses joues autrefois rouges comme les pommes normandes, je ne puis m' empêcher d'aimer son bon visage de jolie vieille et son sourire plein de gaité.
Elle a autre chose encore que l'on ne peut s'empêcher d'aimer, la belle Ernestine, c'est. . . sa cuisine, et j'ai rarement rencontré de cordon bleu aussi savant.
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Avant de prendre congé nous Jetons encore un coup d' œil sur deux tableaux qui ont conquis tout d'abord nos suffrages, l'un représente trois chats, rien de plus, trois iDetits chats qui semblent tellement vivants qu'on croit les entendre miauler ; l'autre, oh l'autre ! c'est une fantaisie d'artiste comme on en voit peu : les écremsses en cahinet 'particulier^ et c'est très convenable, quoiqu'en dise votre sourire sceptique.
Les écrevisses, rouges comme des cardinaux, sont toutes assisses autour d'une table très bien garnie, ma foi ! et sont en train de se payer un souper fin de premier ordre. C est bien leur tour, aux pauvrettes que l'on mangera demain peut-être !
L'écre visse i:>résidente porte un toast et lève son verre, en faisant un discours que l'on n'entend pas, mais je crois bien, que les hommes, grands mangeurs de crustacés, y sont fort malmenés, et toutes les autres écrevisses, verres en pinces, sont prêtes à lui faire raison.
Tout cela est fort bien brossé et très spirituel.
Il faut partir. Faucher trouve les confitures de la belle Ernestine si bonnes, mais si bonnes, qu'il en emi3orte pour les faire goûter aux amis de Montréal et de Québec.
Ici, ni cloche, ni tambour, ni cor ne signalent notre départ. C'est plus intime, plus féminin ; nous serrons les doigts de la belle Ernestine et c'est
tout.
EN NOEMAjSTDIE 103
Au moment où nous allons jDasser le seuil de la maison, la belle Ernestine nous retient cependant encore :
— Messieurs, vous venez d'un pays lointain que vous allez revoir. Que Dieu vous accorde un bon voyage et acceptez les vœux que je fais pour vos mères, vos compagnes aimées et vos sœurs. Je vous ai entendu parler tout à l'heure de Noël 3 quand vous réveillonnerez prochainement accordez une pensée à la vieille Normande qui n'oubliera pas la visite des Français d' Amérique !
Merci ! merci ! ! Adieu, bonne hôtesse ! !
Pendant que nous regagnions le Havre, une lueur rougissait l'horizon, les nuages et les colli nés, et nous apprîmes le lendemain que 1 église de de Montivilliers, que nous avions visitée à midi, n'était x^lus qu'un monceau de ruines.
Mais nous l'ignorions alors, et c'est avec plaisir que nous nous mîmes au lit, fatigués et contents de notre journée.
Cette nuit-là, nous fîmes des rêves étranges : le Château Léomlle était arrivé et Migraine était parti.
Tout songe n'est que mensonge