NOCTURNE
Je crois, ma parole d'honneur, que je ferais infiniment mieux de décrocher mon fusil et d'aller tuer un lapin; mais j'ai làj sur ma table^ une belle feuille de papier toute blanchej et au bout de ma plume une petite indiscre'tion si mignonne que j'aurai grand'peine^ je le crois bien, à la garder pour moi.
Ce qui rend la chose délicate, c'est que mes deux héros sont gens à se reconnaître à la seconde ligne de ce que vous allez lire... Après tout^ monsieurj pourquoi cassez-vous les bobèches, et vous^ madame^ pourquoi parlez-vous si haut? Voici la chose en deux mots :
J'étais allé faire visite^ la semaine dernière, à
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mon ami et voisin M. B. de Saint-R... Il n'est pas plus de Saint-R... que votre serviteur^ ce cher voisin et ami (encore une indiscrétion qui me fait regretter de plus en plus mon lapin); mais ce faux nez fait son bonheur, et il faudrait être bien intolérant pour lui reprocher cet innocent cartonnage, qui ne trompe personne et le rend joyeux.
Il demeure à quatre lieues de chez moi : c'est une véritable promenade, comme vous voyez , de sorte qu'il m'arrive fort rarement d'y coucher. L'autre soir, cependant, — j'y avais dîné, — le temps devint si menaçant vers les neuf heures du soir, que j'acceptai d'y passer la nuit, malgré toute ma répugnance à entrer dans un lit qui n'est pas le mien. J'ai le sommeil fort léger, et le moindre chaligement dans mes habitudes me trouble infiniment... mais peu importe. On me mit une bougie dans les mains, et le maître de la maison, témoignant une grande joie de me posséder jusqu'au lendemain, voulut me conduire lui-même jusqu'à la chambre qui m'était réservée.
— Je suis obligé de vous mettre au second étage, mon bon ami ; mais, vous voyez, le château est plein ; il ne reste absolument qu'une chambre libre. Au reste, vous n'aurez pas un voisinage désagréable : des gens charmants! arrivés d'au-
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jourd'hui, et dont nous avons fait la connaissance aux eaux. Le mari n'est pas joli, joli; mais sa femme est. . .
— Étourdissante! ajoutai-je vivement; j'étais à côté d'elle à table; oh ! mais tout à fait!...
— N'est-ce pas?... magistralCj sculpturale.
— Ah! fichtre! — Eh! eh!... (Mon voisin et ami est d'un naturel fort gai.) — Tenez, les voilà qui montent.
— Ils sont amoureux fous l'un de l'autre, ajouta-t-il avec un clignotement de l'œil.
Nous nous souhaitâmes bonsoir de la façon la plus gracieuse du monde^ et chacun rentra chez soi.
Je dormais du plus profond sommeil, lorsque je fus réveillé tout à coup par un fracas éclatant. Je déteste cette façon d'être éveillé. Ce vacarme s'était produit fort près de moi, et j'eus bientôt la preuve qu'il venait de la pièce voisine, habitée par les deux époux et séparée de la mienne par une simple cloison. La curiosité s'empara de moi, et, approchant mon oreille, j'entendis la conversation suivante :
— Vous êtes d'une maladresse absurde ! Nous voilc\ sans lumière maintenant, dit une voix de femme avec assez d'emportement.
— Mais, ma bonne amie, soupira le monsieur fort doucement, la bobèche ne tenait pas, et pour
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la rattraper, j'ai lâché le flambeau. Sais-tu où sont les allumettes?
— Les allumettes, les allumettes .. Est-ce que je suis marchande d'allumettes? Qui sait d'ailleurs s'il y a des allumettes dans une maison où les bobèches ne tiennent pas, où les lits.,.Cyprien, s'écria tout à coup ma voisine, Cyprien, venez vite, mais venez donc! Dieu ! que tu es lent ! mon Dieu! Quelle patience!... Elle va s'échapper, je la sens qui monte. Oh! mais c'est affreux! Cyprien^ venez, je vous l'ordonne!
— Allons, voyonSj mon ange, ne vas-tu pas te trouver mal pour une petite puce de rien du tout? Tu n'es donc pas courageuse? Ah! voilà les allumettes! Tu n'es donc pas courageuse... à la campagne ?... Diable d'allumettes ! — Où est-elle cette vilaine puce? Voyons!
— Où est-elle, le sais-je? elle est partout à la fois; c'est une torture infernale. Oh! tenez, je voudrais vous mordre^ avec votre air tranquille. Je suis dévoréCj j'ai des cloches grosses comme un œuf...
— Ah! voilà de la lumière! Ne t'impatiente pas, ma bonne amie; il faut pour ces sortes d'opérations la ruse du renard et la prudence du serpent.
— Oh! tenez, vous êtes bête, Cyprien!... Mais pas de ce côté-là... cherchez par ici... Ce sont
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comme des coups de poignard, ça me re'pond dans le cœur. Je n'ai pas une peau de valise comme la vôtre 1 Jamais, non jamais, je ne remettrai les pieds dans cette maison-ci. Comment se fait-il qu'on laisse errer dans les départements toutes ces bétes ?
■ — Sans être muselées^ ajoute monsieur de sa voix flûtée.
— Votre plaisanterie est sotte... Tenez, dans le dos !... oh ! dans le dos!
— Ah ! je la vois; ne bouge pas, je la vois. Mais tu m'enfonces tes ongles dans le cou^ ma bonne amie. Chut!... je la tiens... Sac à papier! je me suis trompé^ c'était ton signe.
— Il l'a m.anquée! Vous me faites bouillir... Quelle patience^ mon Dieu ! on ne sait ce qu'est la patience que le jour où on est mariée! Il ne la trouvera pas, je le parierais...
— Voyons, Léonie, je fais tous mes eftoiU, mais, en vérité, je ne me suis pas engagé par contrat de mariage à découvrir toutes les puces qui viendraient folâtrer sur votre satin^ ma chère.
— Toutes les puces !... Vous êtes inconvenant, vous êtes grossier. Toutes les... Suis-je une femme à puceSj je vous demande? On dirait, ma parole d'honneur... Par contrat... comme c'est spirituel! Mais cherchez donc dans le dos, plus bas que cela Ne me parlez jamais de notre contrat, si cela vous
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est égal; j'ai ce nom-là en horreur. Où il y a contrat, il y a chaîne^ et je sais quel est celui de nous deux qui la porte, la chaîne ! Quelle heure est-il?
— Deux heures et demie du matin^ mon amour; vois-tu ? ça va se calmer. Ces petites bêtes-là paraissent méchantes à première vue, parce qu'elles sont vives, mais elles sont douces , et puis elles ont besoin de repos comme toi. Allons^ allons, c'est fini, ça ne sera rien.
Madame reste silencieuse un instant, puis d'une voix lente et émue :
— Ah ! tenez, Cyprien, vous êtes égoïste. Laissez-moi, laissez-moi, vous n'avez pas de creur!
— Comment, je n'ai pas de cœur! Voyons, ma petite femme, calme-toi ; laisse-moi t'embrasser. Il est trois heures du matin, mon ange.
— Oui, oui^ vous avez raison, il est trois heures du matin, je suis désolée de vous avoir dérangé. Laissez-moi, bonsoir; je supporterai tout sans mot dire, j'oubliais que je ne suis que votre femme.
— Tu plaisantes probablement, ma chérie?
— Oui, je plaisante. Oh! dormez bien vite, car je vous prendrais en grippe avec votre sourire irritant; mais dormez donc, mais dormez donc... Ne m'embrassez pas, Cyprien, ou je crie. Cyprien!... Ah! c'est trop fort... Mais vous voulez
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donc que je vous déteste ? Oh ! ma mère ! [Eclatant de rire tout à coup, sans aucune espèce de raison.) Tu es bebéte, va.
— Mais pas si bebéte, ma chère.
— Pourquoi ne l'as-tu pas tuée avant?
— Qui ça, ta mère?
— Oh ! je vous en conjure^ ne prononcez jamais ce nom-là en plaisantant^ jamais!
— Enfant! peux-tu supposer que j'aie l'intention sérieuse d'assassiner ma belle-mère? Oh! cette pensée est mauvaise, Léonie... et vous m'avez fait de la peine.
— Mais laisse-moi... tranquille; voyons, petit mari, je ne peux pas souffrir ce genre de plaisanterie; tu vas me donner une attaque de nerfs. Je ne te dis pas de tuer maman, je te parle de la puce.
— A.h! très-bien. (Avec un accent très-dramatique.) C'est que, vois-tu, ma reine, s'il fallait tuer maman belle-mère, oh! je le sens, je la tuerais sur un signe de toi, car je t'aime.
— Dieu ! que tu es enfant avec toutes tes bêtises! Se douterait-on jamais en te voyant dans le monde ?...
— De ce que je suis^ à trois heures du matin, en bonnet de coton, n'est-ce pas? Ne m'en parle paSj c'est écœurant; nous sommes tous de profonds scélérats ; mais, en vérité, je ne pourrais pas
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passer toutes mes nuits en habit noir et en cravate blanche.
— A quoi ça sert-il de dire toutes ces niaiseries?
— Je voudrais te faire rire pour t'amener à me pardonner; — voyons, veux-tu me pardonner?
— Mais... c'est pour cela que je te disais que tu aurais dû la tuer... avant.
— Tiens^ tu es un ange.
— Et toi un gros démon; mais, dis donc^ si elle allait nous mordre?
— A te dire vrai^ Je crois qu'elle s'est endormie, la petite espiègle : ne la troublons pas.
Il se fit un silence, et je replongeai ma tête dans l'oreiller. Cette causerie avait été fort originale sans doute; mais j'avais grande envie de dormir, et depuis une demi-heure j'envoyais au diable mes voisins et leur insomnie. A-t on idée de la maladresse de cet homme? Ne pouvait-il la tuer et en finir immédiatement? Je m'étais retenu à quatre pour ne pas lui lancer à travers la cloison l'expression de mon indignation. Mais, monsieur, voulais-je lui dire, tuez cette béte qui irrite madame et laissez- moi la paix. Je m'étais contenu heureusement. Je finis enfin par me rendormir (j'avais entendu sonner à la pendule trois heures et demie du matin), mais cette fois d'un sommeil agité, inquiet; je voyais en rêve des bataillons
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d'insectes se promenant dans les airs, musique en tête. C'était un vacarme insoutenable.
Cependant il me sembla que je ne dormais plus qu'à moitié et qu'il se mêlait des bruits réels au bruit de mon imagination. Hélas! il n'était que trop vrai !
— Qu'est-ce que tu as? pour l'amour du bon Dieu, qu'est-ce que tu as? s'écria la voisine d'une voix irritée.
— Je n'ai rien^ ma bonne amie, je n'ai rien, répondit monsieur.
— Alors pourquoi t'agites-tu comme un possédé ! As-tu juré de m'empêcher de dormir. Si c'est une gageure, avouez-le loyalement. Oh! je supporterai cela avec le reste. Quelle patience! quelle patience!
— Dis donc, petit trésor chéri, est-ce que tu ressens encore ces coups de poignard de tout à l'heure?
— Quels coups de poignard? Et c'est pour me demander cela que vous me réveillez? Mais non, je ne ressens plus rien, ajouta-t-elle avec humeur; là, étes-vous content? Bonsoir; laissezmoi dormir. La paix, pour l'amour de Dieu ! la paix !
— Ah! je suis content que vous soyez délivrée, ma chère. C'est probablement la même.
— Qui ça la même? la même qui? la même
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quoi?... Il est quatre heures et demie du matin, voici le jourj et être obligée de discuter 1
— La même... parbleu ! la petite espiègle de tout à l'heure; nous avons des difficultés ensemble, et, ma foi, tu n'avais pas tort, il faut que cet animal soit enragé.
— Eh bien^ qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse? ne pouvez-vous pas vous défendre avec moins de fracas? C'est bien la première et la dernière fois que je mets les pieds dans cette infernale maison.
— Tu es bien sévère pour les autres, mon petit ange; tu oublies que tu m'as réveillé déjà cette nuitj que tu m'as fait casser une bobèche, que tu...
— Ouij c'est vrai, mais c'est que c'est intolérable de ne pas pouvoir fermer l'œil ; tu m'en veux beaucoup?
— Non, seulement tu vous envoies promener trop facilement.
— Eh bien, alors [Sa voix devint tout à coup beaucoup plus tendre), eh bien, alors... pardonnemoi.
— Tu es une petite femme chéricj mais avant tout... laisse-moi la tuer une bonne fois.
J'étais furieux. Je me glissai hors de mon lit et passai tout doucement dans mon cabinet de toilette^ où je m'habillai. — Il faisait grand jour; le
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parc était couvert de rosée, noyé dans le soleil matinal. — Je descendis à la hâte.
Je nie retrouvai à déjeuner à côté de mes voisins de chambre, et à l'expression de leur visage^ à l'aisance de leur allure, je pensai que toute cause d'agitation avait cessé pour eux.
La Diane.