‹ Entre nousChapitre 17 sur 30 · A MADAME A. C · texte numérisé non relu

A MADAME A. C

Vous connaissez cette impression pénible qui consiste à ne pas dormir? C'est une des plus désagréables qu'on puisse imaginer. Il semble qu'un mauvais génie vous tiraille les cheveux et fouille votre cerveau . Une idée qu'on ne peut chasser vous assiège sans relâche; les muscles, irrités^ agacés, aigris sous je ne sais quelle influence funeste^ se contractent et se détendent sans cesse. Des courants électriques circulent en vous; on dirait que tous les fils électriques du ministère de l'intérieur se sont donné rendez-vous dans votre lit. On s'étend; on cherche une place meilleure, qui de-

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vient insupportable au bout d'un instant. On ouvre les yeux^ on les fermej et l'oreille acquiert une susceptibilité si grande, que le bruit des draps frôlés par vos membres inquiets devient bientôt insoutenable. L'oreiller, dans lequel la tête enfonce^ paraît bouillant et fait dliorribles bruits. Les heures sonnent lentement; tout dort autour de vous, même le temps... C'est une torture. Le plus simple, en pareil cas, est de sortir du lit, de mettre sa robe de chambre et d'allumer sa bougie.

C'est ce que je fis ce matin, et, pour achever de me remettre, j'ouvris la fenêtre toute grande et m'appuyai sur le balcon. En un instant, tout fut oublié, et j'éprouvai une si délicieuse sensation, que mentalement je baisai les mains de la maigre insomnie qui m'avait chassé du lit, de son fouet trempé dans le vinaigre.

Il faisait encore nuit, mais on y voyait déjà confusément; il était trois heures du matin, précisément l'heure à laquelle vous rentrez du bal^ chère lectrice, lorsque vous désirez vous coucher de bonne heure. Il y avait dans l'air une bonne fraicheur^ une odeur confuse de foin coupé (la prairie en est pleine), de fleurs, d'herbes fraîches^ de serpolet^ de thym^ une odeur qui n'a pas de nom, mais qui est bien particulière et vous pénètre délicieusement. Cela sentait la nuit et Tau*

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rore tout à la fois. Le silence était profond ; pas un mouvement^ pas un bruit, si ce n'est un imperceptible frissonnement des grands peupliers qui bordent la rivière, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire déjà. Tout dormait, si ce n'est le ciel, qui s'éclairait déjà du côté de l'orient. Il était merveilleux^ ce beau ciel matinal^ encore mal éveillé; il était d'un ton si fin qu'aucune palette humaine n'eût pu en saisir la nuance. Il était bleu cependant, mais d'un bleu couleur de rosée! Ce n'était point une couleur pirécise, un ton défini; c'était la transparence et la lumière ellemême, et l'on comprenait cette teinte si merveilleuse bien plutôt par l'esprit que par les yeux. Cependant des traînées étroites de petits nuages immobiles semblaient attendre à l'horizon; ù peine plus foncés que le ciel lui-même, on ne les eût point aperçus sans un reflet doucement coloré qui cernait leur contour et semblait venir d'une lame d'or cachée sous une gaze. Dans toute la partie du ciel que l'aube envahissait, les petites étoiles s'étaient perdues dans la lumière naissante, comme autant de perles qui tombent dans l'Océan; mais quelques autres étoiles plus grosses brillaient encore d'un éclat particulier semblable à celui du diamant. Elles n'avaient plus de couleurs, ce n'étaient plus des étincelles de feu cchitant dans l'obscurité; c'étaient des éclats de lu-

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mière blanche étincelant sur un fond à peine coloré et lumineux aussi. Je n'ai rien vu au monde qui symbolisât plus parfaiteme\'it la virginité. Cela vous eût donné envie, madame, d'embrasser votre entant, et, entre nous, je songeai au mien, qui dormait dans la pièce voisine.

Ces étoiles dans ce ciel , ces éclats dans cette lumière me poursuivent ; je vois tout cela encore, et je voudrais vous taire comprendre, partager avec vous le charme de mon souvenir, car je désespère que vous vous leviez jamais à trois heures du matin pour voir ce que j'ai vu.

J'ai connu dans le temps une bague de fiancée toute de perles fines et de petits diamants; sa monture était d'argent. Vous n'avez pas idée de ce qu'il y avait de fraîcheur, de pureté, de distinction dans ce bijou tout blanc!... Eh bien! mon ciel de tout à l'heure me rappelait... mais, voyeZj je rabaisse l'image pour vouloir l'expliquer; n'en parlons plus.

Le fait est que je restai accoudé, admirant ce que je voyais; mais, sincèrement, j'y étais tout entier, de tout cœur, et, ce qui est délicieux, j'avais con-^ science de mon émotion; je jouissais de me trouver si prés de la nature, et de la sentir, sous une forme nouvelle, m'enlacer de ses deux beaux bras nus. — Je buvais à longs traits une bavaroise au bonheur.

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— Je songeai à l'Aurore aux doigts de rose, au lever de la déesse. Je me représentai le dessin de Girodet et la fille divine qui remet sa ceinture. Je revis l'Aurore dii Guide^ le char d'Apollon entrant dans la carrière, et les Heures du jour, aux jupes flottantes, l'entourant en dansant, et je fus tout surpris de trouver dans tout cela un charme tout nouveau j une poésie, une émotion vraie. Ouij l'Aurore est la vierge pure, à la gaze transparentCj qui soulève ses voiles et secoue ses longs cheveux; oui, les étoiles qui restent au ciel sont les diamants de la divine enfant. Oui, sous sa main rosée ^ transparente, les portes d'or de l'orient s'entr'ouvrent. — Elles sont d'or, ces portes : je les ai vues. Qu'importe que cette poésie soit passée de mode pour les gens qui se lèvent tardj qu'importe? La fiction est éternellement vraie^ elle a traversé les siècles, aucune religion ne saurait l'entamer, et quel que soit le dieu que les hommes aient assis sur le trône, l'Aurore est déesse et vierge pour tous ceux qui l'ont vue.

Elle est admirable vraiment, cette vieille mythologie antique! — Amas d'erreurs funestes, faux dieux, disent certains qui ont la vérité garantie au fond de leur gousset. — Oui, sans doute, leur apparence physique est imaginaire, à tous ces dieux du bon vieux temps, ils n'ont pas

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plus de réalité matérielle que n'en a la fable ellemême (quel est donc le dieu qui se laisse toucher du doigt); mais la passion, l'émotion, le désir^ le frisson humain que chacun d'eux symbolise est profondément vrai; éternellement juste , et la façon dont chacun d'eux représente cette passion, ce désir ou ce frisson est palpitante de poésie. Vous ne croyez pas aux dieux de la vieille Grèce comme personnages réels? Mais êtes-vous bien sûrs que les Grecs y croyaient eux-mêmes? Vénus pour eux, la Vénus visible n'était qu'un flacon transparent dont ils variaient sans cesse la forme et dans lequel ils renfermaient l'amour , l'amour humain, le sentiment vrai correspondant à leur nature.

Leurs divinités, c'étaient eux-mêmes, mais eux-mêmes bien portants, sains de corps et d'esprit. Inventez donc mieux que la Diane antique? Il faut qu'elle soit bien belle et bien vraie, cette fiction poétique, puisqu'à l'heure qu'il est, vous ne regardez pas le ciel, si Parisien que vous soyez, sans songer à la pâle déesse et à son arc d'argent. Quand on pense à l'Olympe antique et qu'il est trois heures du matin, il vous vient des envies folles d'étreindre M. Egger, qui sait tant de grec! et de baiser au front ce bon M. Patin. Mais passons; aussi bien le sujet est scabreux.

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J'étais donc accoudé sur le balcon, regardant les chauves-souris qui voltigeaient dans les dernières ombres^ et sur le ciel lumineux déjà la silhouette des bouleaux avec leurs milles branches gracieuses qu'on distinguait nettement. Je passai ma main sur les feuilles de vigne qui montaient jusqu'à moi; elles étaient fraîches et légèrement humides, comme la lèvre d'un enfant qui vient de teter. Dans le potager encore dans la demi-teinte, je distinguai mes petits pois, mes beaux haricots; plus loin, les pommes de terre et mes choux, chère madame, mes choux! frais, dispos, reposés, humides, désaltérés et brillant par-ci par-là de petits reflets bleuâtres. Je fus touché, — que la fille de la terre, la déesse aux doigts roses me le pardonne! — je fus touché. Cependant, dans l'allée qui était au-dessous de moi, un gros crapaud passa, longeant les fraisiers d'un pas lourd et irrégulier. J'ai dit crapaud, et vous avez fait la grimace, madame; c'est que nous différons un peu, vous et moi, sur le compte du pauvre animal : il a un mauvais tailleur, s'habille en dépit du bon sens, sa démarche est gauche, c'est vrai, mais il nous rend des services à nous autres campagnards, et, sans le fréquenter intimement, nous éprouvons pour lui une certaine estime mélangée de reconnaissance. Donc, il passa, le gros veilleur de nuit, sans lanterne.

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mais l'oreille attentive, l'oreille au guet, comme un homme qui fait sa ronde. Je le suivais des yeuXj quoiqu'il fît un peu sombre, lorsque du bois s'élança un murmure, comme un petit cri d'enfant, puis les feuilles s'agitèrent avec un bruit qu'augmentait le silence; j'entendis les branches se plier en craquant, et Je vis confusément dans un arbre voisin deux écureuils qui se poursuivaient gaiement ; leurs grandes queues balayaient la verdure, les suivant par derrière comme on suit son ombre quand le soleil vous chauffe le dos. Moitié quadrupèdes et moitié oiseaux, ils volaient d'une branche à l'autre, se balançaient comme un épi de blé au bout de la paille flexible, et tout à coup disparaissaient pour revenir bientôt. Etaient-ih donc seuls dans la nature, seuls éveillés, seuls joyeux, seuls vivants? Il me vint à l'esprit que peut-être ils ne s'étaient pas couchés. Mais leur vacarme éveilla sans doute quelque pinson au sommeil léger, car j'entendis bientôt un commencement de ramage, un soupir; un autre soupir répondit à celui-là, puis un troisième ; puis la conversation s'entama, d'abord par des mots isolés, ensuite par des phrases entières, des éclats de rire, des chants, et le bois ne fut bientôt qu'un immense orchestre d'où s'élevait, comme un bouquet d'artifice, le plus adorable des concerts. Les musiciens doivent avoir de ces

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réves-là. Y a-t-il donc au matin une heure pour la musique, toutes les voix de la nature se réveillent-elles ensemble? Il faut le croire^ car, presque immédiatement, j'entendis les grenouilles de la rivière cancaner dans les roseaux comme un millier de bassons bavards. Les pigeons se mirent à roucouler (joli mot qui exprime bien), tous les coqs de l'horizon s'appelèrent avec enthousiasme, et bien loin, bien loin, je distinguai la voix d'un âne qui faisait hi han! entre deux bâillements. La campagne s'emplissait de sons, et le cielj peu à peu, endossait sa belle robe de lumière et se colorait plus chaudement. Les petits nuages, tout à l'heure immobiles, s'agitaient un peu, comme fait un dormeur qui entr'ouvre les veux , se coloraient de teintes éclatantes, et ressemblaient maintenant à des Hocons d'or dans une poussière de rubis. C'est que le soleil lui-même franchissait l'horizon et ses rayons de feu, travers.-nt les arbres, m'arrivaient épars comme autant d'étincelles et m'aveuglaient les yeux.

Pendant ce temps, les oiseaux des bois, après avoir chanté, avaient fait leur toilette et se réunissaient en foule autour des groseilliers. Ils voletaient en causant, allaient de branche en branche, choisissant les grappes, se disputant les grains. Tous ces repas du matin vont nuire à mes confitures, mais qu'v voulez-vous faire? Ils n'ai-

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ment pas à être à jeun. A un certain moment, ]e me retournai et regardai ma chambre : elle était en désordre, le jour n'y pénétrait pas encore complètement; elle me parut horrible et comme la niche sombre de quelque béte grossière. J étais comme un homme qui, sortant d'une fête royale^ rentrerait tout à coup dans son grenier. Je poussai jusqu'à ma glace, qui fut bien plus cruelle encore : mon teint était vert, mes veux étaient fatigués et gonflés, mes cheveux en désordre... j'avais l'air d'un malade qui n'a pas quitté son lit depuis trois mois. Suis-je assez laid, mon Dieu ! assez chiffonné, assez flétri ! et j'ai osé regarder la déesse en face ! J'ai assisté à la grande fête en robe de chambre, en cornette de nuit; j'ai regardé la belle déesse pure sortir de son lit, étirer ses beaux bras; je l'ai vue se frotter les paupières et chercher de son petit pied sa mule de satin; je l'ai vue secouer sa longue chevelure, et des nuées de perles fines tomber sur la terre et briller dans les feuilles; j'ai vu les deux jambes de la plus pure des femmes... et j'avais les yeux bouffis, cette mine d'hôpital!... Je retournai sur le balcon pour m'excuser; mais, pendant ce temps, l'homme aussi s'était éveillé. J'entendis le tic-tac lointain du moulin, le bruit d'une charrette, la fin d'une chanson, et je vis dans les prés un paysan, courbé sous le poids de sa pioche, qui s'éloignait de ses

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grands pas traînants. Je restai là quelque temps encore, et, lorsque j'entendis V Angélus qui m'arrivait du bourg, je rentrai dans mon lit et m'endormis bientôt.

Un Duel absurde. i g i

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