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UN DUEL ABSURDE

— Cela tient à bien des raisons, disait le colonel de P... D'abord il arrive fort rarement, et c'est en vérité bien heureux, que l'on se batte en duel avec des armes de précision comme celles-ci. Tu as de bons pistolets, Lucien ; ils baissent un peu du nez, ù mon goûtj mais le poids de la charge doit établir l'équilibre; j'aimerais tirer avec cela.

Il arrive donc rarement qu'on se serve d'armes semblables sur le terrain; les trois quarts du tempSj on va tout exprès pour la circonstance dénicher des pistolets impossibles, qui n'ont plus que l'apparence de la propreté... Demandez à Lepage ou à Gastine Rainette leur opinion sur ce sujet-là.

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— Tu as raison, fit l'un de nous, mais fort souvent aussi on se bat avec des armes excellentes, et les morts n'en sont pas plus nombreux pour cela... Vois Lucien, qui tire proprement : quand il s'est battu avec cet imbe'cile, le petit Machin^ qui n'est pourtant pas maladroit non plus..., eh bien! les pistolets étaient justes, je les ai essayés depuis; c'étaient de bonnes armes, et cependant ils ne se sont seulement pas touchés... Veux-tu de la chartreuse, mon colonel ?

Nous avions diné ensemble et nous fumions tout en causant.

— Non, merci... Tu ne tiens pas compte de la façon de charger, qui peut^ si elle est mauvaise, enlever à une arme toute sa justesse; tu as dû expérimenter cela cent fois? Et puis, que veux-tu? il y a l'émotion, et le pistolet est précisément l'exercice qui demande le plus de calme et de tranquillité.— Vois maintenant combien il y a peu de gens qui ont l'habitude de cette arme-là! Tout le monde a tiré vingt-cinq balles dans sa vie et cassé une poupée par hasard, un matin après déjeuner, mais presque personne ne s'exerce sérieusement. Ajoute à cela que l'on tire avec des pistolets inconnus, et qu'il est presque impossible, aurait-on tout son sang-froid, d'éviter le coup de doigt avec une iirme dont on ne connaît pas le départ... .le comprends parfaitement, quant à moi, qu'il y ail au-

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tant de duels inoffensifs^ et j'en remercie la Providence, car c'est bien la chose la plus absurde du monde que d'aller se faire casser la tête sans raison.

— Ah ! que Je te trouve Joli, quand tu viens nous faire de la morale en action !

— Comment! de la morale en action?. . Diraiton pas que j'ai l'air d'un duelliste:'

— Pas précisément..., mais tu ne nous feras pas accroire que tu n'as jamais eu d'affaire; voyons, franchement?

— Eh bien, franchement, Je ne me suis Jamais battu au pistolet^ aussi vrai que voilà un flacon de rhum.

— Ouij mais à l'épée?

— Ah! à l'épée... j à l'épée...

— Tu vois bien, affreux duelliste, homme de sang, croquemitaine, tranche-montagne!

— Puisque vous m'y forcez, j'avoue que J'ai eu deux petites affaires à l'épée^ encore y en a-t-il une qui ne doit pas compter.

— Vous allez voir que nous l'amènerons à des aveux horribles... Pourquoi ris-tu, mon colonel?... ton sourire me glace.

— .Te ris parce qu'en vérité ce fut un duel absurde. Donne-moi un doigt de chartreuse; Je vais vous compter cela.

On se rapprocha du feu, chacun ralluma son

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cigarCj etj le silence s'étant fait^ le colonel parla en ces ternies :

— J'étais à cette époque-là capitaine au 3* hussards et en garnison à... — Ah! parbleu! je ne peux pas vous dire le nom de la ville, — à X...^ si vous voulez bien, ville commerçante, vingt-deux mille âmes, raffineries magnifiques... Je ne peux pas vous en dire davantage, si ce n'est que cette ville était bien la plus mortellement ennuyeuse qu'on puisse imaginer. Vous ne savez pas, vous autres, ce qu'il y a de tristesse et d'ennui dans ces grandes rues désertes de la province; mais peu importe. J'y serais peut-être bien mort de chagrin^ dans cette bonne ville, sans la gaieté d'un charmant garçon avec lequel j'étais alors fort lié. Il était lieutenant dans le même régiment que moi.

Je n'ai jamais vu d'homme plus séduisant que cet être-là. Il faisait des tours de cartes, dessinait les tapisseries, disait la bonne aventure, jouait des contredanses j enseignait le maniement du sabre aux petits garçons, habillait les poupées des petites filles; il avait des histoires adorables pour les darnes^ qui se pâmaient d'aise en l'écoutant^ et des aperçus nouveaux pour les messieurs, qui disaient en sortant: Le lieutenant a une intelligence de premier ordre. Lé fait est qu'il n'était pas béte, qu'il avait les dents blanches, l'œil brillant^ la moustache blonde, la main fine, et qu'on l'aimait

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énormément, souvent même un peu trop, — du moins le bruit en a couru.

Cet aimable garçon me présenta donc dans quelques maisons de la ville, et en particulier dans la famille d'un notaire que nous appellerons Dubert^ avec votre permission. C'était une maison hospitalière au possible, où l'on riait volontiers. Madame Dubert était tout simplement une femme adorable^ blonde, mince et souple comme un roseau, fort enjouée^ mais extrêmement timide, rougissant aux mouches qui passaient, parlant avec une excessive douceur et vous regardant rarement en face; dans ses gestes, il y avait une nuance de gaucherie charmante. — Du reste^ une grande tinesse sous cette timidité, et, de temps à autre, lorsqu'elle était à son aise, un éclat tout particulier dans le regard.

La première fois que je vis cette grande blonde idéale j je ne pus retenir en sortant une exclamation :

— Fichtre! mon cher ami, dis-je au lieutenant, mais c'est un ange que cette femme-là !

— N'est-ce pas, mon capitaine, qu'elle est jolie, la femme du notaire? Mais que dites-vous du mari ? Et il éclata de rire.

M. Dubert, en effet, était un singulier petit bonhomme; haut comme rien, mais bruyant, inquiet, tapageur comme quatre. Des yeux ronds et

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fixeSj les cheveux raides et crépus, pas assez de jambes, trop de favoris, toujours sur le qui-vive; au moindre mot montant sur ses pointes et prenant feu comme une amorce; du reste, tranchant dans la discussion qu'il aimait à diriger, prenant place au milieu du cercle^ s'accoudant sur la chemine'e, quoiqu'elle fût haute pour lui, entrant dans la conversation comme un couteau de cuisine dans les épinardsj éclatant comme un pétard^ jugeant les idées et les hommes d'un mot ou d'un geste. . . Ah ! le sot notaire que c'était là !

Il me déplaisait extrêmement; mais sa femme était si aimable et si douce, si craintive devant son vilain magot que^ peu à peu, je pris l'habitude d'aller chez eux de temps en temps, le soir, faire une partie de billard, en compagnie du lieutenant et de un ou deux amis de la maison qui venaient là régulièrement.

La famille Dubert habitait un petit hôtel situé au fond d'une cour. On montait un perron de cinq ou six marches^ et l'on entrait dans un grand vestibule; je le vois encore ce diable de vestibule, dans lequel s'ouvrait, à droite, la porte du billard, à gauche, la porte du salon. Au fond était l'escalier, puis la porte du jardin.

Pendant une année et demie environ, je fréquentai assez assidûment cette maison sans qu'il v ait eu dans ces relations quoi que ce soit qui

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vaille la peine d'être raconté. FJt cependant je dois dirCj pour être franc^ qu'un soir il me passa par la tête une singulière idée. Voici comme : Après avoir traversé la cour, où le domestique était occupé à Je ne sais plus quoi, je montai leperron^ et trouvant la porte d'entrée ouverte^ je pénétrai dans le vestibule. J'attendis un instant, et comme personne n'apparaissait^ j'ouvris la porte du jardin et y entrai, supposant bien que tout le monde devait être là. C'était l'été, il faisait déjà sombre et l'air embaumait. Je fis le tour du jardin; personne. J'allais donc rentrer dans la maison, lorsque, arrivé près des fenêtres du petit salon qui étaient restées ouvertes, j'entendis distinctement... ou je crus entendre distinctement le bruit d'un baiser. Oh ! c'était bien un baiser; tout le monde connaît à peu près ce bruit-là. Ça ne pouvait être que le bruit d'un baiser ou le rappel d'une perdrix; mais il n'y a pas de perdrix dans les villes; donc... je fus excessivement surpris, sachant que le notaire était incapable de semblables gentillesses , et je m'arrêtai tout court. Je toussai même assez fortement pour annoncer ma présence, et sortant de la pelouse où je me trouvais, Je marchai lentement dans l'allée en agitant le sable avec ma botte le plus bruyamment possible.

Ce baiser me trottait dans la tête lorsque, au bout d'un instant, je me rappelai que la femme de

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chambre de madame Duhert était une fort gentille fille, souriant volontiers à tout le monde et particulièrement au lieutenant, qui une fois ou deux, en ma présence, lui avait pincé le menton d'une mignonne façon qui m'avait fait rêver. — Je parie, me dis-je, que ce diable de lieutenant doit conter fleurette dans quelque coin à la chère petite! Précisémentelle n'était pas dans l'antichambre lorsque je suis arrivé. Et le lieutenant est ici puisqu'il m'a donné rendez-vous. Quel homme terrible que ce farceur-là! Il n'en est pas moins vrai que si madame Dubert se doutait de la chose, elle serait indignée; les femmes qui ont sa nature ne sont pas tolérantes en semblable matière !

J'en étais là de mes conjectures lorsque j'aperçus la femme du notaire sortant du vestibule.

— Bonjour, mon 'cher capitaine^ me fit-elle de loin. Mais venez donc, nous sommes dans le billard.

— Je vous cherchais dans le jardin, chère madame. Et tout en saluant, je m'approchai d'elle.

— Vous allez bien? lui dis-je en lui tendant la main.

11 faisait déjà sombre, mais il me sembla que son visage était extrêmement coloré-, que ses cheveux étaient un peu ébouriffés, et sa main trèschaude.

— Je ne vais pas mal... une petite migraine ce-

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pendant... Passez donc... Et vouSj comment vous portez-vous?... Il n'y avait donc personne pour vous recevoir?... Oùdonc est Marie?... Moij je vais bien, merci... Le lieutenant vous attend... il arrive à l'instant.

— Et M. Dubert est en bonne santé?

— Vous êtes bien aimable^ mon mari est bien; seulement il a dû sortir ce soir pour une affaire. Pauvre ami! il est sorti en voiture ouverte, et je crains bien qu'il ne soit mouillé. Voyez-vous ces gros nuages qui viennent là-bas? C'est un orage... et il est à trois lieues d'ici. Entrez donc.

— Bonjourj mon capitaine^ s'écria le lieutenant en me présentant les armes avec la queue de billard qu'il avait à la main.

— Commencez votre partie, messieurs, je vous en priCj dit la femme du notaire. Ces messieurs vont arriver, et j'ai quelques petites choses à terminer... Vous êtes chez vous.

Et elle rentra dans son petit salon.

— J'ai diablement peur que ce pauvre Dubert soit saucé ce soir, est-ce pas, mon capitaine? Fichu temps! fichu temps! En douze, si vous le voulez bien.

Au bout d'un instant arrivèrent les habitués de la maison. Les dames allèrent rejoindre madame Dubert, et la soirée se passa comme à l'ordinaire. Seulement, lorsque nous nous en allâmes, le lieu-

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tenant pinça encore une fois le menton de la femme de chambre. La petite rit beaucoup en rougissant.

— Savez-vous qu'elle est ravissante^ cette enfant-là, mon capitaine? me dit le séducteur en allumant son cigare.

Le fait est que la petite avait des dents extrêmement Jolies, et, dans le bas de la joue, ici^ une petite fossette très-drôlette.

Ce baiser que je crus entendre ce soir-là fut donc le seul fait un peu extraordinaire qui attira mon attention jusqu'au jour où éclata l'absurde histoire que je vais tâcher de vous raconter.

J'étais au café des officiers; il était sept heures du soir, et j'allais entamer une partie de dominos avec le docteur, lorsque mon lieutenant, en costume de voyage, la couverture sur le bras et la casquette sur les oreilles, arrive dans le café. La dame du comptoir lui sourit gracieusement; toutes les femmes lui souriaient à cet animal-là! 11 répond au sourire, et s'approchant de moi :

— Mon capitaine, je voudrais vous dire un mot; vous permettez, docteur?

— Mais je croyais que vous partiez demain matiUj mon cher ami, lui dis-je. — Il avait un congé de trois mois.

— Je devais partir, en effet, mais voici que je reçois de ma famille une dépêche qui m'oblige à

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prendre le train de ce soir. Je n'ai que cinq minutes, je pars à sept heures vingt^ et c'est à ce sujet que je viens vous demander un petit service. Il s'agirait tout simplement de vous rendre ce soir chez les Dubert, qui m'attendent tout particulièrement, et de leur dire la raison qui m'empêche de me rendre chez eux.

— Je ne demande pas mieux, mais c'est que je ne pensais pas sortir ce soir. J'ai eu la manœuvre aujourd'hui, et puis je suis en tenue; je n'aime pas à faire des visites en tenue; est-ce que je ne pourrais pas reoiettre cela à demain^ entre nous?

— Caserait trop tard, mon capitaine; vous ne vous imaginez pas comme l'uniforme vous va bien! Parbleu! vous n'y resterez que cinq minutes. Je tiens vraiment beaucoup à ce que la famille Dubert soit prévenue de mon départ; vous me promettez d'y aller, n'est-ce pas?

— Quel diable d'homme vous faites! Enfin, j'y vais. J'ai des bottes crottées justement: que le bon Dieu vous bénisse! J'y vais, j'y vais, bon voyage !

Je lui serrai la main, et il s'en fut après avoir dit un petit mot aimable à la dame du comptoir. Un quart d'heure après j'étais chez le notaire. En entrant dans l'antichambre, la jolie femme de chambre me lança un de ses petits regards les plus aimables et voulut absolument accrocher ellemême mon lourd ceinturon d'où pendait mon

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sabre et ma sabretache; après quoi, toute tière et toute souriante de ses efforts, elle ouvrit la porte du billard où l'on était réuni et m'annonça. 11 fallait que le notaire fût de bien mauvaise humeur ce soir-là, car il me reçut comme un chien ■ dans un jeu de quilles, et malheureusement sa charmante femme n'était pas là pour effacer la mauvaise impression de cet accueil.

— Nous ne vous attendions pas, capitaine, me dit le magot en me regardant dans le blanc des yeuXj nous ne vous attendions pas.

— Je vous remercie, vous êtes bien bon, dis-jc sur le même ton; mais je vous avouerai que je ne m'attendais pas moi-même à venir ici ce soir. C'est le lieutenant qui m'a demandé comme un service... Et je lui racontai mon affaire tout au long.

— C'est fort bien, me dit-il gravement; vous avez du avoir chaud à la man(X'uvre?

Sur quel paratonnerre cet animal s'est-il assisj? pensai -je en moi-même.

Tandis que nous échangions quelques paroles complètement absurdes, je suivais de l'œil le petit homme. Il faisait face à la porte. Tout à coup je vis ses sourcils se froncer, sa bouche se contracter, son visage devenir violet, ses poings se fermer; il me sembla qu'il allait s'élancer de son fauteuil, etj en même temps, j'entendis un bruit de pas

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dans l'antichambre dont la porte était restée entr'ouverte. Je me retournai involontairement et je me trouvai nez à nez avec la maîtresse de la maison qui entrait; elle était souriante, mais en m'apercevant elle pâlit horriblement et laissa échapper un petit cri déchirant qu'elle étouffa immédiatement. Il est évident que je tombais mal ce soir-là. Je redis à madame Dubert la cause de ma visite, et je me rassis, comme le maître de la maison m'en donnait l'exemple.

— Oui, en eflet, le lieutenant devait venir ce soir, fit la femme du notaire d'une voix mourante.

— Il devait venir ce soir, répéta M, Dubert en me regardant en face d'une façon presque provocante; oui, vraiment, vous avez dû avoir bien chaud à cette manœuvre.

— Mais, oui, très-chaud, j'ai eu l'honneur de vous le dire, mon cher monsieur.

Ce nain m'agaçait horriblement en ce moment-là.

— Vous m'excuserez, murmura tout à coup madame Dubert en se levant , j'ai un ordre à donner.

Et elle fit mme de se diriger vers la porte de l'antichambre; mais son mari l'arrêta de la main, et, la faisant asseoir par un geste qui ne souffrait pas de réplique :

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— Non pas, madame, non pas, restez en repos. Cet ordre, je l'ai donné tout à l'heure] il est inutile que vous vous dérangiez. 11 croisa ses bras et roula sur nous tous ses gros yeux ronds, bêtes et injectés de sang. Sa malheureuse femme était retombée comme anéantie dans son fauteuil, ses deux mains blanches et fines étaient restées inertes sur ses genoux, et elle me lançait à moi des regards d'une indicible angoisse, mais absolument incompréhensibles.

Que se passait-il^ grand Dieu! dans cette maison si paisible d'ordinaire? J'interrogeais des yeux les trois autres personnes qui avaient interrompu leur partie de billard; mais aucune d'elles ne me paraissait comprendre mieux que moi la fureur concentrée du notaire et la stupeur navrante de sa femme. Donc, après quelques minutesd'un silence insupportable^ je me levai, distribuai mes saints et je sortis du salon.

Mais à peine étais-je dans l'antichambre que je sentis une main saisir mon bias droit, et madame Dubert, avec l'expression du délire, murmura très-vile ces quelques mots à mon oreille :

• — Au nom de l'honneur d'une femme^ brûlez ce qui est dans votre sabretache.

Pétrifié de surprise, j'allais répondre, lorsqu'une autre main me serra vigoureusement le bras

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gauche, et M. Dubert, écumant de rage, me dit d'une voix sourde et vibrante :

— Capitaine, je vous somme, au nom de mon honneur, de me livrer ce qui est dans votre sabretache.

— Je vous somme est de trop, lui répondis-je. On ne m'a jamais sommé de quoi que ce soit, entendez-vous bien, mon cher monsieur? D'ailleurs vous m'avez tout l'air d'un homme qui perd la tête; voyons, qu'est-ce que vous voulez?

— Ce qui est dans votre sabretache, morbleu ! je le veux, je vous somme... je vous ordonne... Et en disant cela, il montait sur la pointe des pieds et me parlait sous le nez.

— Au nom du ciel! murmurait sa femme, qui m'implorait c^u regard.

— Je n'ai rien à vous donner, laissez-moi donc tranquille et calmez-vous, lui dis-je; mais calmezvous donc, sacrebleu ! vous commencez à m'agacer, que diable!

Je le repoussai doucement, je décrochai mon ceinturon et je l'agrafai.

— Ah! vous n'avez rien à me donner! continua le furieux en haussant la voix! ah! vous dites que vous n'avez rien ! Eh bien ! vous en avez menti ! c'est moi, maître Dubert, qui vous le dis en face.

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11 me sauta au cou et me serra de ses deux mains crispées.

Je sentis que mon sang refluait au cœur et que la colère me montait au cerveau.

— Vous allez rétracter cette parole-là! m'écriai- Je d'une voix étranglée.

— Jamais de la vie! vous êtes un misérable! Et ses doigts s'enfoncèrent davantage dans mon col.

J'avoue que dans ce moment-là je perdis complètement mon sang-froidj et^ hors de moi, je lui lançai en pleine poitrine un si vigoureux coup de poing — j'étais robuste il y a quinze ans, — que le magot lâcha prise et alla rouler dans le billard, au milieu du fracas des meubles renversés et des exclamations de l'assistance. J'aperçus confusément madame Dubert évanouie dans les bras de sa femme de chambre; mais tous ces souvenirs sont vagues; ma colère était si grande que je tremblais comme la feuille, et j'avais dans les oreilles des bourdonnements insupportables. Je me rappelle très-bien, cependant, que je l'aperçus un instant se débattant entre deux de ces messieurs qui le retenaient avec peine.

— Nous nous reverrons ! me cria-t-il en me montrant le poing.

— Eh! parbleu ! quand vous voudrez : vous êtes un drôle qui méritez une correction; vous l'aurez* J'attends vos amis chez moi. Et, ouvrant la

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porte moi-même, Je m'éloignai en mordant mes lèvres.

Le grand air me calma au bout de quelques instants^ et je me dis alors :

« Mais que diable y a-t-il donc dans cette sabretache? »

Aussitôt dans la rue, Je fouillai dans ma maudite sabretache, et j'en retirai, à ma grande surprise, un petit paquet de lettres maintenues par un ruban, — Comment ce paquet de lettres se trouvait-il là ? N'était-ce pas quelque correspondance amoureuse oubliée par moi au fond de cette poche ? — Je cherchai dans mes souvenirs ^ je scrutai ma conscience, mais sans rien découvrir. Quelqu'un avait-il donc mis ces lettres dans ma sabretaclie ; mais dans quel but? Dans tous les cas, quel rapport pouvait avoir cette correspondance avec la famille Dubert? Il me fallait absolument, pour expliquer la colère inouïe du notaire^ supposer une absurdité^ à savoir, que son angélique épouse n'était pas la plus pure des femmes , et qu'à mon insu je me trouvais jouer un rôle dans un drame domestique. Je m'appro-

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chai de la boutique d'un pharmacien, et^ à la lueur des bocaux, j'examinai mon petit dépôt. — Le ruban qui l'entourait était bleu et soigneusement nouéj — il y avait une jolie rosette sur le côté; du reste, pas une adresse; pas un brin d'écriture sur ces petits papiers. Je flairai : cela exhalait un parfum tout à fait délicat, mais compliqué, — imaginez une lointaine odeur de cigare perçant sous la violette ambrée. — J'allais rentrer chez moi lorsque le souvenir du coup de poing et de cette scène ridicule me revint à l'esprit^ et à toute aventure je me dirigeai vers le café des officiers, qui était à deux pas de là.

A ce moment-là même sortaient deux de mes amis, dont l'un était un ancien camarade de Saint-Cvr.

— Parbleu! je suis enchanté de vous rencontrer^ j'allais vous demander un petit service. Il est très-possible que je vous prie demain matin de causer un instant avec les deux témoins d'un original que je crois un peu fou, mais qui ne m'en a pas moins donné un démenti devant témoins. Il faut qu'il retire cela, vous comprenez.

Je leur racontai en gros l'affaire, sans leur citer aucun nom. Ils m'assurèrent que je pouvais compter sur eux, et, tout naturellement, nous nous mîmes à causer d'autre chose en nous promenant de long en large devant la maison que j'habitais.

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Je me souviens que nous causions du nouveau cheval que venait d'acheter le colonel. Une histoire à pouffer de rire, qui égayait alors la garnison et que je vous raconterai une autre fois, lorsque nous entendîmes à cinquante mètres de nous des pas précipités, et bientôt deux messieurs affairés passèrent tout près de nous.

Je reconnus immédiatement, malgré l'obscurité de la rue, un avocat, ami intime du notaire et le beau-frère de madame Dubert. Ces messieurs étaient boutonnés jusqu'au menton et munis de cannes.

Ils nous saluèrent, et, s'approchant de moi :

— Monsieur, me dit l'avocat, nous sommes envoyés par notre ami M*^ Dubert, notaire...

— Ouij monsieur, je le sais^ lui répondis-je. J'avoue que je ne comptais sur votre visite que pour demain matin; mais^ fort heureusement, ces deux messieurs, qui sont mes amis, peuvent causer immédiatement avec vous. Ces quatre messieurs se saluèrent.

— Montez chez moi, ajoutai-je : vous serez plus à l'aise; j'achève mon cigare ici en attendant.

Je restai seul dans la rue pendant dix minutes à peu près, me promenant à grands pas, caria colère m'était revenue. Au bout de ce temps, mon vieux camarade L..., l'un de mes Témoins, sortit de la maison, traversa la rue^ et vint à moi.

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— Voyons^ me dit-il en me regardant fixement^ il y a donc quelque chose de grave dans cette affaire-là? Ce notaire est enragé, — ses témoins ne veulent rien entendre, il leur faut absolument ce qui est dans ta sabretache. Qu'est-ce que cela veut dire ?

— Eh ! qu'ils aillent au diable ! Je ne sais ce dont il s'agit. Je veux , tu entends , Je veux des excuses loyales et publiques, ou je traverse leur magot comme un navet. — Je ne sais pas ce qu'il y a dans ma sabretache, je t'en donne ma parole. — Est-ce que tous ces galopins-là me prennent pour un avoué? qu'ils en finissent et nous laissent coucher.

— C'est tout fini^ mon vieux, il veut se battre demain au pistolet.

— Ah ! non, par exemple, je ne veux pas de cela. A l'épée^ tant qu'il voudra, mais pas au pistolet.

— Pourquoi cela? tu tires admirablement.

— C'est précisément parce que j'ai l'habitude du pistolet que je n'en veux pas; de l'épaule à la léte il n'y a pas si loin !... Avec une arme qu'on ne connaît pas... Diable, c'est trop brutal; — je veux le corriger à ma guise.

Mon ami remonta, et^ quelques instants après, ces quatre messieurs sortirent ensemble dans la rue. Nous échangeâmes de grands saluts, et les

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deux témoins du notaire s'éloignèrent à grands pas, toujours boutonnés et tenant gauchement leur canne.

— Eh bien ! c'est entendu^ me dit le camarade, tu te bats demain à l'épée, à sept heures du matin, dans le petit bois qui est derrière le moulin, à droite de la route de Paris. Mais permets-moi de te dire, mon vieux, que si tu nous as tout raconté, ce duel est profondément absurde.

— Parbleu ! s'il est absurde; mais peu importe, à demain matin.

— Bonsoir, l'ami. — Je me charge des épées. .Te vais envover mon brosseur prévenir le docteur; les notaires enragés sont quelquefois dangereux. Ne prends pas de café noir demain matin et dors bien.

Nous nous serrâmes la main, et je montai chez moi.

Je n'étais pas plus ému que je ne le suis maintenant, mais j'enrageais de jouer là un rôle de dupe et d'être, à mes propres yeux, un personnage comique.

J'examinai de nouveau le paquet de lettres; je le retournai dans tous les sens, et enfin, pris d'un accès de générosité dont je ne me repens pas, j'v mis le feu et le jetai dans la cheminée.

Le lendemain matin , à cinq heures et demie, j'étais sur pied comme à l'ordinaire, et à sept

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heures précises nous entrions dans le peiit bois, lieu du rendez-vous. — Presque en même temps arrivaient , d'un autre côtéj le notaire et ses témoins. — Mon adversaire ne tenait pas en place; il s'agitait, parlait , faisait des gestes , et ce fut à peine s'il répondit à mon salut.

Enfin, après avoir choisi une place à peu près unie et mesuré les épées, nous mîmes habit bas et chacun de nous prit son arme.

C'étaient de ces épées un peu trop lourdes de carde, la lame étant trop évasée dans son fort; mais peu importent tous ces détails.

A peine le petit homme eut-il une arme dans la main qu'il la brandit en l'air^ et, devenant cramoisi :

— Ouij dit-il, vous êtes un misérable, et je vais vous tuer comme un chien ; oui, un misérable !...

— Permettez, monsieur, lui dis-je avec beaucoup de calme ; je ne suis pas ici précisément pour mon plaisir et je suis pressé. Veuillez prendre votre distance et permettre à ces messieurs de Joindre les épées.

— Ah ! vous êtes calme, vous. Eh bien ! moi, je ne le suis pas, intame que vous êtes !

Il avait conservé ses bretelles et les sous-pied de son pantalon , sa chemise remontait et boursoudait dans son dos; il était grotesque. Cependant mon ami s'avança, prit les deux pointes de

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nos épées et les approcha l'une de l'autre. — Mais à peine mon fer a-t-il touché le sien, que l'endiablé s'élance sur moi l'épée basse, et c'est à peine si j'ai le temps de parer seconde et de rompre d'un grand pas. Il fut long à retomber en garde, ayant des bretelles, des sous-pied et des talons démesurés; le terrain, d'ailleurs^ était un peu humide et cédait sous la botte. Tandis qu'il reprenait son équilibre^ il me vint l'idée que je pourrais le clouer à terre comme une grenouille, mais j'eus honte de cette pensée et je me remis en garde, à distance, prêt à rompre et mes yeux dans les siens.

Il s'élança une seconde foisj puis une troisième; mais voyant que je parais chacun de ses coups, lui poussant ensuite ma pointe sous le nez, il changea tout à coup d'allures; je le vis pâlir, ses lèvres se contractèrent, et, voyant que, fort intimidé, il hésitait à m'attaquer de nouveau, je fis un battement en quarte et lui passai un petit dégagement... de choix, gros comme rien, à tenir dans un anneau de fiançailles.

Morbleu ! j'eus une fière peur ! Mon intention était tout simplement de lui percer le bras proprement et d'en finir, vous vous en doutez bien, mais l'évasement exagéré de deux lames à leur base fit que, tandis que mon fer glissait contre le sien, les pointes, au lieu de suivre un chemin di-

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rect, obliquaient à gauche et à droite, en sorte que, voulant le toucher au bras, je le perçai en pleine poitrine. Fort heureusement, je lâchai la main, sans quoi je l'embrochais jusqu'à la garde. Un dégagement ne se retient guère, comme vous savez; quand c'est lâché, c'est lâché. Ah! sacre bleu ! le vilain moment !

Le malheureux fit une grimace horrible, laissant échapper de sa bouche grande ouverte une espèce de râlement terrible; ses yeux se dilatèrent démesurément; il étendit en avant ses mains crispées, puis ses jambes plièrent, il tomba sur le côté droit et roula sur le ventre, la face dans les feuilles mortes.

Il n'y a pas à dire, voyez-vous , c'est insupportable d'avoir tué un homme pour un moment de rage et de bêtise.

Nous nous empressâmes autour de lui, le docteur accourut, examina la blessure et me dit en se retournant vers moi :

— Fichtre ! c'est grave. Transportons-le bien vite au plus près.

Le plus près c'était le moulin; l'avocat y courut et revint immédiatement, portant sur son épaule une petite échelle. Nous v étalâmes nos vêtements, et y ayant placé le malheureux notaire, nous pûmes sans accident l'amener au moulin.

Le soir même de ce fameux jour j'étais dans ma

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chambre, me promenant à grands pas, fort inquiet des suites de cette affaire ^ lorsque le docteur arriva. Il était en nage et s'assit à peine entré.

— Eh bien ! lui dis-je, où en est-il t

— C'est iînij mon cher.

— Comment tini!... le poumon était donc atteint? il y a eu hémorragie... quoi?

— Mais non, tit-il en éclatant de rire, c'est fini, il est sauvé et fort coquettement étalé dans son lit pour le moment. Au bout d'une heure, il a repris connaissance et j'ai pu sonder la blessure, qui est insignifiante. J'ai donc prié l'un de ces messieurs, le beau-frère, je crois, d'aller bien vite prévenir madame Dubert et de revenir promptement avec une voiture fermée. Tout cela ayant été exécuté ponctuellement, j'ai emballé mon furieux et je l'ai ramené chez lui. J'ai fait entrer la voiture dans la cour, de sorte qu'il n'y a point eu d'indiscrets aux fenêtres voisines. — Ne vous inquiétez pas, tout cela n'aura pas de suite^ et dans trois semaines d'ici le magot reprendra sa plume et remettra ses bottes. Suis-je gentil, mon capitaine ?

— Vous êtes un amour de docteur, mais comprenez-vous rien à cette aventure-là ?

— C'est un fou furieux, voilà tout. Au fait, j'ai dit qu'il avait eu une attaque d'apoplexie. N'ai-

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lez pas me contredire. Sa femme m'a approuve'. Adieu, je n'ai pas dîné avec tout cela.

J'en fus donc quitte pour la peur, et c'est ainsi que se terminèrent mes relations avec la famille Dubert. Quand Je dis avec la famille Dubert, ce n'est point absolument exact... Tenez, je crois que' j'ai foit une sottise en entamant cette histoire dont le dénoûment me génc un peu, je ne vous le cache pas. Enfin, le voici tel qucl^ ce dénoûment.

Le lendemain du duel, c'était parbleu le 22 octobre, je me rappelle la date parce que trois jours après nous reçûmes l'ordre de hier vers Paris. La guerre de Crimée commençait, et il y eut, comme vous savez, de grands déplacements dans la cavalerie à cette époque-là.

Le lendemain donc de l'affaire, il était sept heures du soir environ, et je me disposais à sortir de chez moi, lorsqu'en ouvrant ma porte je me trouve nez ù nez avec une grande dame voilée, entortillée et tremblante.

— Le capitaine de P...? me dit-elle.

Au premier mot de sa phrase j'avais reconnu la

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voix suave et bien timbrée de madame Dubert.

— Je suis, madame, le capitaine de P...; me feriez-vous l'honneur d'entrer chez moi, madame?

— Sans doute, répondit-elle tout bas; je ne vous reconnaissais pas dans cette obscurité. — Et^ profitant de la porte entr'ouvertCj elle pénétra rapidement chez moi comme quelqu'un qu'on poursuit et s'assit sur le divan du salon.

— Je suis vraiment confus, lui dis-je en allumant les bougies, de vous recevoir dans mon modeste...

— Oh ! point d'excuse ! — sa voix vibrait étrangement^ — c'est moi qui suis à vos pieds, capitaine; vous êtes un noble cœur... généreux... oh! laissez-moi serrer votre main. M'estimez- vous encore assez pour me la tendre^ cette main loyale ?

Elle avait relevé son voile, le châle qui l'entortillait s'était un peu écarté ^ en sorte qu'elle était ravissante. Son regard, ordinairement voilé, étincelait en ce moment; il y avait, dans l'expression de son visage, un mélange de honte, d'orgueil^ de reconnaissance j de fierté... Elle avait déganté sa main , je la pris dans la mienne et l'embrassai respectueusement.

— Je n'ai fait que mon devoir, madame, mon devoir de galant homme, rien de plus, et je. .. je...

C'est fort singulier, je me trouvais tout à coup très-embarrassé. Il ne me semblait pas que la

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femme qui était là^ assise sur mon divan et dont la main était restée dans la mienne^ fût celle que j'avais si souvent visitée. Il m'était impossible de retrouver ce sentiment de vénération profonde dont je l'avais entourée autrefois. Le mystérieux paquet de lettres me revenait confusément en tête et, en même temps, je la trouvais cent fois plus jolie , ou du moins tout autrement jolie^ d'une beauté plus... comment vous dire cela? Jusqu'à présent je l'avais admirée à travers une glace; il me semblait maintenant que la glace était brisée. Je ne la voyais pas seulement, je la sentais frémir^ je... Nous restâmes ainsi quelques instants sans parler, elle baissa les yeux vers le tapis, et reprenant d'une petite voix confuse et charmante :

— Oh ! si , vous avez dû me mépriser. Je suis coupable, c'est bien vrai, mais j'étais si malheureuse 1 Vous ne connaissez pas ma vie , vous ne vous doutez pas de ce que j'ai enduré dans cette existence à deux, — j'étais si seule !... C'est triste^ allez, de n'aimer personne et d'avoir un voisinage odieux !

— Sans doute... balbutiai-jej pauvre chère petite femme !

C'était son cou qui attirait mon attention. Il était blanc, satiné, et de jolies petites mèches blondes et brillantes flottaient de tous côtés..»

— Pauvre femme ! hs-je... Ah ! mon Dieu !

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— Plaignez-moi j mais ne me méprisez pas^ mon ami; je viens ici pour tout vous dire; je veux qu'au moins votre estime me reste, — Oui, j'ai aimé le lieutenant; je l'ai aimé follement; c'était une faute, je le sais, mais c[ue voulez-vous faire ? mon cœur avait soif. Je l'ai aimé comme le prisonnier aime le grand air en sortant de son cachot, comme...

— Pauvre femme!... ah! mon Dieu!... — Sa petite main pressait la mienne en disant cela , et ses yeux se voilaient de larmes; j'ai su depuis qu'elle était d'origine allemande.

— Enfin, poursuivit-elle, je m'aperçus bientôt que je roulais dans un abîme, et les sentiments religieux qui me sont toujours restés dans le cœur, grâce à Dieu, me firent prendre une résolution héroïque. D'ailleurs, mon mari avait depuis longtemps de vagues soupçons et une catastrophe était inévitable; je pris donc un parti, et lorsque j'appris qu'Oscar... — c'est le petit nom du...

— Du lieutenant... oui, je sais... Ah! mon Dieu 1 — Elle avait une toute mignonne fossette au menton, qui changeait de place lorsqu'elle parlait, — délicieuse, cette fossette!

— Eh bien, donc, lorsque je sus qu'Oscar partait, je lui dis : « 11 faut rompre. — C'est horrible ! s'écria- t-il, ah ! c'est horrible ! mais enfin, puisque tu le... puisque vous l'exigez, madame : rompons.»

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— Rompons, répondis-Je.

C'était atroce, n'est-ce pas, capitaine ? une affection déjà vieille d'une année! Oh! il m'aimait, quoiqu'il fût bien léger I... Oscar m'aimait énormément.

Et elle pleura en me regardant de ses grands beaux yeux lumineux. Je la regardais aussi^ et, tout en l'écoutantj je faisais tourner les bagues de sa main.

— Il avait des lettres de moi, j'en avais aussi écrites par lui^ continua-t-elle; nous prîmes la résolution de nous rendre mutuellement notre correspondance. En venant me dire adieu, lui dis-je^ apportez-moi mes lettres et je te ren... et je vous rendrai les vôtres. Or, ce dernier adieu devait avoir lieu ce soir où vous vîntes à sa place. Je ne savais pas cela, vous comprenez bien, et quand j'aperçus une sabretache dans l'antichambre, je crus que c'était la sienne, et j'y déposai le paquet de ses lettres; malheureusement la porte du billard était restée ouverte ; mon mari, m'avait vue... et vous savez le reste. Ah! grand Dieu ! j'ai cru que je deviendrais folle ! Mais sans doute, vous avez deviné tout cela en lisant la correspondance d'Oscar?

— Comment! m'écriai -je à mon tour, me croyez-vous capable d'avoir lu ce que vous m'aviez confié ?

Un Duel absurde, 221

— Quoi ! vous n'avez pas lu...

— J'ai tout...

Elle avait mis ses deux mains dans les miennes, son visage plein d'anxiété s'était rapproché du mien , ses larmes étaient à trois pouces de mes lèvres, et son haleine parfumée m'enivrait un tant soit peu.

— J'ai tout brûlé, dis-jeen contenant mon émotion.

— Vous avez brûlé... Ah ! vous êtes bon, vous êtes noble^ vous êtes grand !

— Mais non.

— Mais si !... ah! si! — Et elle fondit en larmes en appuyant sa jolie tête sur mon épaule.

— Vous m'aimiez j vous", murmurait-elle au milieu des sanglots, vou-s m'aimiez !

Ce fut le parfum dont ses cheveux étaient empreints qui acheva de me faire tourner la tête. Je me souviens qu'une boucle de ses cheveux était venue dans ce moment d'expansion se loger sur mes lèvres , et je mordais , je mâchonnais cette boucle. Je finis par l'embrasser au front; elle tressaillit. Comme j'enlaçais de mon bras sa taille flexible^ elle se redressa tout à coup, et me regardant comme une biche qui sent la meute :

— Oh ! mon ami, ayez pitiéj je suis vaincue, terrassée , à votre discrétion , n'abusez pas. Oh ! respectez-moi, capitaine! — La pauvre enfant.

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dans sa grande frayeur, s'avouant sa faiblesse, se serrait contre ma poitrine.

— Vous êtes un ange chéri.., chérie... mignonne... Et lentement mes lèvres de son front descendirent sur ses yeux, caressèrent son joli petit nez rose, ses joues et sa petite oreille. De telle sorte que, lorsque je sentis sa bouche frissonner sous la mienne, elle avait, je crois bien, perdu sa connaissance, et moi, je le jure, j'avais perdu tout mon sang-froid. .

La pendule sonnait dix heures lorsqu'elle rouvrit les yeux. Elle passa ses doigts dans sa chevelure en désordre, et me regardant de ses grands yeux hagards :

— Mon Dieu! s'écria-t-elle , protégez-moi; s'il allait me mépriser !

— Te mépriser, toi, mon ange ! mais je ne t'aimerais donc plus... ah !

C'est une des femmes les plus femmes que j'aie rencontrées... Malheureusement, comme je vous le disais tout à l'heure, nous reçûmes l'ordre, trois jours après , de partir pour Paris. Ah ! c'était vexant, franchement ! — une épaule et un bras ! .. . et puis une... bonne volonté, un enthousiasme!

Que voulez- vous? dans l'armée il faut s'attendre à CCS choses-là.

Ce qui complète mon histoire , car en vérité c'est une singulière aventure, c'est la lettre que

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je reçus à Paris, huit jours après mon arrivée environ.

Voici cette lettre, du moins en voici le sens :

« Mon cher capitaine,

« J'ai des reproches à me faire et aussi des excuses à vous adresser. Nos relations ont été rompues d'une façon si brusque et si violente, que je crois de mon devoir de faire tous mes efforts pour en effacer de votre esprit l'affreux souvenir... Oubliez, cher capitaine, un moment d'égarement et de folie que je ne veux pas me rappeler moimême... etc.. Votre main loyale, etc.. Qui n'a pas dans sa vie une erreur à regretter?.,.

« Joseph DuBERT, notaire à X... »

J'avais raison de vous dire, vous le voyez, que c'était là un duel absurde.

2 24 Sons l 'éventail.

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