SOUS L EVENTAIL
J'ai fait, avant-hier soi r^ une très-vilaine action : je me suis caché derrière une portière en tapisserie pour écouter toute une conversation , et ce qu'il y a d'impardonnable dans mon affaire, ce qui m'afflige et ce qui m'irrite^ c'est que Je ne vois guère le moyen de ne pas vous raconter ce que j'ai entendu. Voici la chose :
J'étais au bal depuis environ une demi-heure, lorsque j'aperçus dans un coin du salon, près de la porte qui donne dans la serre, un petit groupe de trois jeunes filles, perdues dans des flots de mousseline blanche et causant avec tant d'animation, derrière leur éventail, qu'il me fut impossible de ne pas les remarquer.
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Ces trois jeunes filles étaient arrivées à cet âge où les mains allongées sont encore bien roses, où la poitrine et le cou ont cette délicatesse charmante que certains appellent de la maigreur et que d'autres appellent de la jeunesse, où les mouvements ont cette souplesse extrême qui ressemble à de la gaucherie et qui serait le comble de l'art si on pouvait l'imiter.
Du reste, étalées avec une grâce pleine d'assurance dans trois fauteuils rapprochés l'un de l'autre^ elles riaient sans façon. Déjà femmes et coquettes, elles allongeaient de temps en temps leurs mains bien gantées et travaillaient leur jupe bouffante avec mille petits gestes tout à fait gracieux. Elles avaient déjà l'art profond de regarder sans voir, de rire sans en avoir envie, de montrer leurs dents blanches en regardant leurs poignets, et, tout en baissant les yeux, de lancer un éclat de voix vibrant comme un verre qui casse et qui attire l'attention.
L'art de rester immobile^ au milieu d'un mouvement, en fixant la corniche, pour laisser voir un bout d'épaule ou le mouvement du bras, et de se peser de profil quand le nez est bien fait, de montrer son oreille en relevant sa jupe et de répondre : Ahl vous m'ave^ fait peur/ avec un mouvement de colombe effarouchée, lorsqu'on leur dit : Comment vous portez-vous?
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L'art si difficile de gazouiller sans cesse, sans rime ni raison, et lorsque la pensée fait défaut, que les paroles manquent^ de crier : Ah! ahl ah! oui, vraiment! en caressant ses cheveux.
Ah ! les chers petits êtres, que je les aime ainsi, si savants et si purs, si gracieux et si expérimentés! Je les aime vraiment ces petits anges qui vinrent au monde entre deux polkas, qui vont au bal au lieu d'aller au lit, qui depuis deux Jours ont brisé leur poupée ef songent déjà à se mettre du noir sous l'œil comme leur petite maman, qui savent à un louis près le prix d'un cachemire, se connaissent en diamants, regardent les hommes en face, sont toutes pâlottes quand vient le carême, et durant la semaine sainte, après avoir grignoté dévotement une tranche de saumon à l'huile, courent aux pieux exercices avec des bottes à glands et de la poudre aux cheveux.
Je les aime ces petits agneaux fardés, comme on aime les roses en décembre et les petits pois au beau milieu du mois de janvier.
L'excès même de leur aplomb a je ne sais quoi de naïf qui sent la pomme verte et donne envie de mordre et d'observer.
Elles sont femmes déjà, elles le furent en naissant, mais on les devine encore, on lit dans leur petite pensée, on surprend un bout de ficelle par-
Sons l'éventail. 227
ci par-là qui est comme une révélation... Elles sont...
Mais pardon j mesdemoiselles, j'ai peur d'aller bien loin; peut-être allez-vous vous rappeler^ si vous tournez cette page, le monsieur qui vous regardait l'autre soir avec tant d'attention. Peutêtre allez-vous vous reconnaître, si imparfait que soit le portrait, et alors...
Mais, il est trop tard maintenant pour ne pas tout vous dire.
J'ai ouvert sournoisement la porte du cabinet, et prenant à gauche, je suis venu me poster dans .la serrej tout à fait derrière vous, auprès de la porte d'entrée, dans les plis du rideau, et là, j'ai tout entendu. J'ai même fait plus, j'ai cassé ^, en me retournant une branche de camélia.
Ce qui suit n'est donc que l'œuvre d'un sténographe; si j'ai manqué de mémoire ou d'habileté, pardonnez-moi, je serai plus heureux une autre fois.
— ... Mais non, disait la plus jeune en regardant son soulier de satin rose^ je te parle de celui qui a une rosette à sa boutonnière; ne le vois-tu pas? il est près de la cheminée, à côté d'un gros chauve à gilet blanc.
— Eh bien, il n'est pas colonel, le gros chauve; parbleu! je le connais bien, il vient chez papa; c'est monsieur... Chose. ..un drôle de nom! Toutes
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les fois qu'il s'en va^ on retrouve deux roulettes de moins au fauteuil. Maman dit qu'il a de l'esprit; papa dit que non : moi je trouve qu'il sent la pommade.
— Où la fourre-t-il sa pommade? 11 a trois cheveux.
— Oui, mais ils bouclent, ma chère. Je suis sûre qu'il doit porter de petites calottes en velours groseille avec des glands... Dieu! que j'aurais horreur d'un homme gros comme cela! Papa, qui est mince en comparaison de cet ours, me semble déjà un peu... quand il fait sa barbe... un peu... Enfin si ça n'était pas papa, j'aurais envie de le raboter.
— MaiSj mes petites mignonnes, je ne vous parle pas du groSj je parle de celui qui est à côté, celui qui a un nez d'aigle, avec des moustaches... Tenez, il prend une glace... Il paraît que c'est un lion... voilà qu'il se mouche. ,, c'est le colonel G...
— Ah! oui, je vois... Dieu! qu'il se mouche mal ! Ah ça ! mais il est enrhumé, ton colonel ; on l'entend d'ici. Ah! ah! ah!
— Il n'y a rien d'extraordinaire à ce qu'il soit enrhumé : il arrive d'Afrique. Vois-tu, comme il a la peau brune? Eh bien, ma chère, c'est un lion.
— Alors il est attaché ?
— Oh ! que tu es bête! je dis que c'est un lion
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parce qu'il s'est battu comme un tigre et qu'il...
— Dis tout de suite que c'est un tigre et que cela soit fini !
— {Haussant les épaules.) Et qu'il a attrapé clans le combat de la Rapata... Ratapa... ou Patara... enfin je ne sais plus au juste, un combat affreux, où les Arabes ont mordu la poussière, à ce qu'il paraît... Ça c'est à la lettre, papa le lisait l'autre soir dans le journal.
— Pourquoi mordaient-ils la poussière, ces gens?
— Dame! quand la colère vous emporte!
— Eh bien^ dans ce combat-là, le colonel a reçu un boulet rouge ou une balle^ je ne sais plus lequel des deux, dans l'épaule gauche, et on n'a pu le lui extraire, de sorte qu'il est revenu en France très-souffrant.
— Ça doit être affreux ces batteries.
— C'est le lendemain que ça doit être affreux. Figure-toi qu'on l'a retrouvé, ce pauvre colonel, sous une montagne de morts, au moment où les bétes sauvages se préparaient à le dévorer, comme le missionnaire dont parle la Propagation de la foi. Être avalé par un crocodile, ma chère, c'est
affreux !
— Moi je me mettrais en travers, tu sais...
— Ça ne fait rien, quand on pense qu'on a devant soi un homme qui a dans l'épaule une grosse
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machine en fer qu'on ne pourrait peut-être pas soulever^ on sent un frisson. Oh ! vois-tu ^ c'est beau d'être militaire. On aura beau dire, c'est le premier des métiers; d'abord tout le monde les respecte; c'est une vie de triomphes.
— Oui, en temps de guerre^ mais en temps de paix?
— Eh bien, et les revues donc ! Et puis en temps de paix... en temps de paix... eh bien, on raconte ses blessures^ et l'on fait jouer sa musique pendant le dîner. Il paraît qu'un colonel peut faire jouer sa musique quand il veut.
— " C'est naturel^ puisque c'est à lui sa musique.
— Eh bien^ c'est gentil tout cela; d'ailleurs on fait des visites à la femme du préfet, du receveur général, de l'évêque.
— Comment la femme de l'évêque? qu'est-ce que tu nous dis donc là? Ah! ah! ah! {Elle ôte son gant et porte ses ongles à ses lèvres.)
— Je n'ai pas dit la femme de l'évêque; tu es méchante, toi !
— D'abordj il n'y a que la femme d'un général qui aille en visite comme cela chez des préfets.
— Je ne te parle d'un colonel que pour commencer; on devient vite général, va! Crois-tu que le colonel C..., par exemple, avec son épaule, ne le sera pas bientôt ?
Sous Véventail. 23 1
— Moi, j'aimerais mieux épouser tout de suite le général,
— Ouij mais un général ne se marie jamais en uniforme.
— Pourquoi cela, si on le lui demande à cet homme? Ça a du genre un général à l'autel. Il n'y a rien de plusgrandiose qu'un militaireàl'église. Les épaulettes d'or^ ça va avec l'orgue. Aux Carmes^ ils ont toujours un ou deux militaires, mais des petits, ça ne fait pas le même effet. Tu ne sais pas que j'ai suivi l'A vent aux Carmes? Oh! il y avait un bon père qui a parlé; c'était ineffable!... Pourquoi donc ne te mets-tu pas une natte sur le front? Mais, ma chère, tout le monde en a; est-ce que ta maman ne veut pas?
— Ça n'est pas cela, mais il n'est pas possible de se faire une natte par devant et deux coques par derrière avec ses cheveux à soi.
— Eh bien, on en a de faux; ah ! ah ! ah ! Mais tu es donc un petit agneau blanc d'ignorance ? On en a de faux, ma chatte chérie.
— Oui, mais papa ne veut pas; il dit que c'est trop tôt.
— Oh bien ! moi, c'a été comme sur des roulettes. Maman m'a dit :
« C'est contrariant, mais que veux-tu , ma fille, tu ne peux pourtant pas aller au bal en bonnet? » Et nous avons été acheter deux belles nattes blondes.
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— Comment deux?
— Laisse-moi donc achever... Tiens, voilà madame de V... qui entre. Entends-tu la porte qui craque? — Eh bien, je voulais te dire que j'ai été forcée d'acheter deux nattes, par la raison toute simple que j'ai perdu la première. — C'est à mourir de rire. — Nous avions pris, ce jour-là, un coupé de remise, papa ayant accaparé le nôtre pour aller à la chambre; — il n'y manque pas. — Nous allons donc chez le coiffeur dans cette maudite voiture. J'achète une na!te superbe, on me l'enveloppe bien gentiment dans du papier. — Nous remontons dans le coupé , et je dépose mon petit paquet contre la glace^ tu sais, sous cette bande qui sert à baisser et à lever la machine. — C'est parfait; mais voilà qu'arrivées chez nous^ au moment de descendre, je cherche mon paquet, — pas de paquet. — Je pousse les hauts cris, maman en fait autant... Figure-toi, ma belle, que la natte avait glissé contre la glace et était tombée entre les deux parois de la voiture. Elle doit y être encore. On ne peut pas réclamer de ces choses-là, tu comprends... voilà pourquoi j'ai acheté une seconde natte... {Abaissant la tête d'un petit air coquet) que j'ai l'honneur de te présenter : solide et bon teint, tout ce qui se fait de mieux.
— Ah! je voudrais bien en avoir une; mais je crois que ça ne sera pas avant mon mariage...
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Vois-tu, là-bas^ Jeanne qui nous dit bonjour? Ah ca! mais elle est donc éternelle sa robe? Est-elle assez fagotée avec son pompon rose sur la tête et son bouton sur le nez? Elle a bon cœur, je ne te dis pas^ mais ce rose! C'est béte, le rose, ça ne dit rien, surtout sur des cheveux blonds. Cela me fait l'effet d'un morceau de saumon dans la sauce blanche. Ah ! ah I à propos de saumon, tu es partie trop tôt, l'autre soir; on a soupe, ma chère!
— Dieu! que Juliette était belle! n'est-ce pas? Voilà une tête! Je donnerais dix ans de ma vie pour avoir une tête comme celle-là!... Ma foi! oui, dix ans; en somme, la vie n'est pas si gaie! Comme ça lui allait, cette coiffure!
— C'était vraiment magistral. Tu sais que ça vient de Perse?
— Vraiment ! de Perse? Oh ! c'est adorable. On m'avait dit que ça venait de... tu sais, très-loin, du côté des colonies. Eh bien, et son mariage?
— Mais il est rompu; elle a dit non, c'est décidé.
— Mais la corbeille? Maman a vu les trois cachemires à la Compagnie des Indes, trois merveilles! Il y en avait un à fond rouge avec un semis de petites choses... enfin comme on les porte aujourd'hui; il était parlant, ce cachemire. Je trouve que ça ressemble à de la musique, ces choses-là, ca vous transporte.
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— C'est très-beau , sais-tu , trois cachemires avec les diamants... Et elle a dit non?
— Elle a dit non^ et elle a eu raison; il paraît qu'il boitait comme une vieille table...
— Qui cela ?
— Le monsieur, parbleu !
— Mais, ma petite chatte chérie, trois cachemireSj c'est ce qu'on donne partout; réfléchis un peu : le cachemire long pour les visites d'hiver, bon, ça fait un; maintenant il en faut bien un carré : ça tue un cachemire long quand il fait chaud; et puis enfin tu ne m'en refuseras pas un troisième, pour aller au bain ou à la messe ; bien, ça fait trois, tu vois? Je ne me marierai pas à moins. Merci ! je ne voudrais pas avoir l'air de ma femme de chambre. Ah ! mais non, ah ! mais non.
— Mais il boitait donc bien fort, ce monsieur? car enfin il était consul.
— Oh ! quant à cela, la position était magnifique. Il paraît que dans le pays oîi il est consul on vous porte en palanquin.
— C'est bien le moins qu'on puisse faire pour les boiteux. Moi Je trouve qu'elle a bien fait, j'ai horreur des estropiés; on n'est pas bien sûre que ça ne se gagne pas, ces maladies-là. Te rappellestu, au couvent, sœur Adélaïde, qui avait un talon haut comme cela? eh bien, ma chère, tu me croi-
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ras si tu veux, mais je ne me serais pas assise sur sa chaise pour cent mille francs !
— Qu'est-ce donc que ça aurait été s'il avait fallu l'épouser?
— Ah ! ah! tu es folle. Ne regarde donc pas de ce côté-làj j'aperçois M. Pincette qui vient nous inviter. Plus je le vois^ plus je le prends en grippe. Il est bête, il est blond, il a des favoris trop larges, il ne danse pas en mesure... il n'a rien pour lui. Ne trouves-tu pas qu'il ressemble à l'abbé Julien, qui nous faisait le catéchisme... et qui disait toujours : Plus qiiim seul mot , mes enfants?
— C'est vrai, il lui ressemble... surtout en valsant, il a les mêmes yeux. Moi je n'aime pas un homme qui ressemble à un prêtre. Ça n'est pas dire du mal des prêtres cela, ma chère. D'abord, un homme doit porter des moustaches brunes, sans cela, ça n'est pas la peine. As-tu vu les moustaches de mon frère depuis qu'il est sorti de Saint- Cyr? Ah! voilà comme j'aime les moustaches... pointues, pointues et collées. C'est moi qui les lui effilais cet été, et je m'y entends.
— Ernest est un beau cavalier; il ne pouvait pas me toucher sans me faire mal, et ça me faisait plaisir; il faut que ce soit comme cela.
— Moi je déteste les hercules. M, de Saint- Flair n'est pas joli garçon, n'est-ce pas ? Eh bien,
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avec sa figure pâle, ses cheveux un peu rares et son air souffrant, je comprends qu'il ait beaucoup plu à Adèle.
— Il a l'air d'être en convalescence, ton M. de Saint-Flair. Quand il est dans les coins, on est toujours tenté de lui offrir un verre de tisane.
— Tisane tant que tu voudras; mais , pour la distinction^ je n'en vois pas encore beaucoup qui le valent. On dit qu'il est poëte, du reste.
— Oh! quant à cela, je lui préfère encore M. de P.
— Ah! ah! ah! en voilà une idée, M. de P.; mais c'est une tonne^ et puis il a quarante-six ou quarante-huit ans.
— Eh bien, ma chère, il n'y a qu'à cet âge-là qu'un homme peut offrir à sa femme une position acceptable. Ça n'est déjà pas si béte d'être la femme d'un banquier.
A ce moment l'orchestre préluda, et trois danseurs vinrent inviter mes petites voisines, qui acceptèrent du bout des lèvres, en femmes un peu blasées. Les cavaliers déposèrent à la place de leurs danseuses leurs chapeaux à ressort doublés de soie blanche ou bleuâtre, sur laquelle s'étalaient des initiales dorées surmontées d'une couronne; puis, tout en causant, s'avancèrent dans le salon. Je les suivais du regard au milieu de la foule. Toutes trois, avec une science char-
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mante, s'abandonnaient au bras de leur danseur en détournant un peu la téte^ tandis que leur chignon frisé flottait au tourbillon de la valse. Peut-être y avait-il dans leur abandon un peu exagéré une petite nuance de maladresse enfantine ayant peur de se laisser voir.
Au bout de dix minutes, elles revinrent à leur place, haletantes, les yeux brillants; leurs petites narines soulevées étaient d'un incarnat plus vif. Elles reprirent leur éventail, et, tout en l'agitant, elles continuèrent à causer.
— Il danse très-bien, ce monsieur, mais c'est un drôle d'original; il m'a parlé géographie. Estce que tu connais le chef-lieu des Pyrénées-Orientales, bichette?
— Je ne me souviens plus... Dieu! que j'ai chaud ! Ah ! mais j'ai dansé avec ton monsieur l'autre soir, il m'a aussi parlé géographie. Est-ce singulier qu'il y ait des danseurs qui vous disent toujours la même chose?
— Bon, voilà maman qui me fait signe de me reposer. Ah! mais non, par exemple !... Ça va être comme l'autre jour, où nous serions parties pour nous coucher comme les poules, si maman n'avait pas été invitée pour le cotillon. Dis donc à ton cousin d'inviter maman, et puis moi aussi. Je l'aime bien , lui ; au moins il vous fait rire, quoiqu'on ne comprenne pas toujours bien ce qu'il
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dit. Il a un peu l'air de se moquer de vous, ça ne fait rien, il est gentil, et puis il vous tient si solidement en dansant qu'on se sent à l'aise.
— Sais-tu qu'on a un grand avantage quand on est mariée, ma chère? On peut se décolleter franchementj et on doit avoir bien moins chaud.
Et tandis qu'elle disait cela, j'apercevais s«s jolies petites épaules frissonnant sous la mousseline.
Vers deux heures du matin, après avoir été feuilleter la collection d'eaux -fortes anciennes que possède M. de B., et fait une partie de whistj je revins me placer à l'entrée de la serre, derrière mes trois petites reines. Deux d'entre elles avalaient bravement un verre de bordeaux et la troisième une tasse de chocolat. Elles riaient si fort en se renversant dans leur fauteuil et les phrases s'entre-croisaient si vite qu'au milieu du bruit général j'eus peine ù saisir ce qu'elles disaient; mais je vis bien à leur coiffure ébouriffée, au brillant de leurs yeux et à l'espèce de fièvre qui les agitait, qu'elles n'avaient pas perdu leur temps. Les mamans^ assez animées aussi, s'étaient rapprochées ^ et trois ou quatre messieurs disaient raille folies charmantes en essuyant coquettement leur front ruisselant de sueur. La gaieté était dans ce coin si bruyante que je désespérais d'en entendre davantage. Je fis donc un détour et gagnai l'antichambre.
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Quelles femmes charmantes seront dans deux ou trois ans ces adorables fillettes !
Et n'allez pas croire que la fièvre du plaisir, que l'éclat des bougies et l'amour de la valse à deux temps nuise en rien aux trésors solides qu'une saine éducation a déposés dans leur petit cœur. Ce soir, en se couchant^ ces trois petits anges, encore tout frémissants , joindront pieusement les mains sous la couverture, — pour être plus chaudement, — et remercieront Dieu de tout ce qu'il vient de faire pour elles, en lui demandant la grâce de ne point attraper un vilain rhume de cerveau, qui les empêcherait d'aller demain à l'Opéra. Puis, après avoir embrassé leur petite médaille d'or qui empêche les incendies, les entorses et fait danser en mesure, elles s'endormiront vite, au murmure lointain de la mazurka, comme une fauvette dans son nid.
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