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MONSIEUR LE CURE

Monsieur le curé de *** est un enfant du pays. Si à l'heure qu'il est il porte la soutane et édifie le canton par son exemple, c'est que la Providence l'avait marqué de son doigt, et aussi qu'une légère inégalité des jambes le rendait impropre aux travaux des champs.

C'est cette infirmité qui décida sa vocation et lui ouvrit la carrière sacerdotale, oîi^ grâce à Dieu, il gagne tout doucement le ciel au petit trot de ses vertus.

Il est adoré, et c'est justice. Jeune encore, alerte,

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robuste, il fait la chaîne aux incendies, soulève d'une main des poids fabuleux, et n'était un embonpoint précoce qui gêne un peu sa démarche tout en lui donnant une rondeur et une bonhomie charmantes, il ne craindrait pas à la course les plus jeunes gars du village. Ce qu'il a de charmant, c'est l'affabilité et la franchise de l'accueil. Personne ne sait tendre plus cordialement la main, personne n'a un visage plus ouvert et plus gai, un rire plus communicatif^ un regard plus engageant. Son œil petit, sympathique, vous sourit de loin^ vous fait accueil et vous invite à causer. Toujours humide et brillant, cet œil laisse souvent échapper dans la conversation une belle grosse larme limpide et transparente qui déborde sur sa paupière et sur la surface de laquelle se réfléchissent le ciel, les arbres^ les blés. Cette larme est comme un miroir où se reflètent tous les objets voisins, et je ne peux pas regarder en face monsieur le curé sans apercevoir mon portrait dans ses yeux.

Cette goutte transparente , toujours prête à tomber, ce diamant éblouissant, donne à sa physionomie un air de fête, de bonne humeur et de gaieté qu'il n'ignore pas; aussi n'est-ce qu'à regret que de temps en temps, après un éclat de rire et lorsque son diamant devenu trop gros va s'échapper, qu'il le ramasse de son gros pouce.

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Faut-il le dire ? une grande partie de ses qualités morales lui viennent de l'excellence de son estomac. Il l'avoue lui-même, après les repas il se sent meilleur : son cœur s'entr'ouvre^ son esprit s'épanouit sous l'influence d'une digestion facile. Ses plus beaux sermons lui sont venus sur les lèvres sans efforts, le soir, en sucrant son café, et le cognac exquis de madame la comtesse fit naître en son cerveau mille pensées édifiantes qui peutêtre n'y seraient pas venues sans cela; à jeun^ c'est un digne homme; après les repas^, c'est un saint.

Ce n'est pas que cela m'étonne. J'ai toujours considéré une bonne digestion comme la preuve d'une conscience pure.

Il est certains appétits qui ont Je ne sais quoi de respectable et d'évangélique. Le dirai-je? — Eh bien^ oui : je crois que les gros mangeurs sont en majorité des gens vertueux: et, pour ma part^ je ne suis pas étonné que, parmi les âmes pieuses qui pratiquent le plus spécialement les vertus chrétiennes, on rencontre autant d'estomacs bien portants, curieux et actifs.

Madame la comtesse^ dont je viens de mentionner le cognac exquis^ est la personne la plus noble, la plus riche et la plus vertueuse du pays; et monsieur le curé, qui naquit sur ses terres, pour ainsi dire, à l'ombre de son château, lui est absolument dévoué. Il n'est d'ailleurs sorte de gâte-

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ries^ quasi maternelles, de soins affectueux^ de douceurs charmantes, dont madame la comtesse ne comble monsieur le curé. Il en est reconnaissantj son cœur n'ayant jamais connu l'ingratitude.

Deux fois par semaine il dîne au château, cela est de fondation. Monsieur le curé tousse-t-il, — immédiatement une douzaine de pots de confitures et un panier de bordeaux s'acheminent vers le presbytère. Monsieur le curé a-t-il éternué en laisant sa partie de tric-trac^ le lendemain matin il reçoit une jolie paire de poulets gras, ou bien un beau pain de sucre. C'est à la comtesse qu'il doit de brûler des bougies, à elle qu'il doit les ornements du maître-autel , les vases en porcelaine dorée qui sont dans la chapelle de la sainte Vierge, à elle qu'il doit son missel doré sur tranche et sa cafetière à esprit-de-vin, sa sonnette en plaqué, son chemin de croix qui joue la peinture à l'huile et son grand fauteuil en cuir dans les profondeurs duquel il réfléchit de midi à deux heures — surtout pendant les chaleurs; — à elle qu'il doit la grosse cloche de l'église que l'on entend distinctement à deux lieues, et son cache-nez tricoté en laine noire dans lequel il s'enveloppe en hiver pour retourner chez lui; à elle qu'il doit le cierge pascal et le tapis de sa chambre, son beau calice d'or et les boucles de ses souliers; à elle

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qu'il doit d'être le plus heureux curé de France. Comment ne lui serait-il pas reconnaissant ?

Eh bien! qui se douterait qu'au milieu de tout ce bien-être notre bon curé a parfois des chagrins ? Qyx'i se douterait qu'un remords^ un doute^ une crainte lui traverse le cerveau et lui serre le cœur, lorsque le temps est à la pluie ou que le carême commence ? Rien n'est plus vrai pourtant. Le bon curé est de temps en temps confus de tous les bienfaits de la comtesse; il craint que toutes ces douceurs ne lui jouent un mauvais tour au point de vue de son salut éternel; il éprouve comme un embarras à digérer son bonheur, et son âme ressent des pesanteurs. Il songe à ses péchés, il a des scrupules Les privations des premiers chrétiens et les souffrances des martyrs lui reviennent en mémoire. Saint Laurent lui apparaît furieux, menaçant, avec son gril à la main, et il voit dans ce gril un reproche direct aux côtelettes un peu saignantes qu'il aime particulièrement.

Mais, au premier rayon de soleil, toutes ces terreurs puériles, qui prouvent néanmoins ki bonté de son c(ieur, s'évanouissent. Il se dit alors que tous ces dons ne s'adressent pas à lui, mais au ministre du culte, au curé de la paroisse; que toutes ces attentions dont il est l'objet sont un hommage indirect adressé au Seigneur, et qu'enfin, le bon Dieu acceptant les présents que lui fait

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madame la comtesse , il serait pour ainsi dire inconvenant, irrévérencieux, coupable mêmCj que lui, curé, ne cherchât pas à imiter le Seigneur.

D'ailleurs, comment refuser à madame la comtesse, dont le château est plus vieux que l'église et s'élève presque aussi haut; à madame la comtesse qui lui tirait les oreilles lorsqu'il était enfant; à elle, dont le nom est si ancien, la fortune si grande et les vertus si énormes, que tout le canton a le chapeau à la main lorsqu'elle passe? Peut-il oublier que la grande dame traite le préfet lui-même presque cavalièrement et parle à l'évéque avec une sorte de familiarité? que tous les fermiers des environs sont ses locataires; qu'elle est comtesse enfin, et quCj comme chacun le sait, son titre lui vient de Dieu ?

Lui appartient-il à lui de faire cause commune avec les ivrognes républicains du bourg qui braillent le dim.anche dans les cabarets? Lui appartient-il de discuter l'ordre établi, de mettre en doute la plus sainte des traditions du passé et de iVonder la noblesse qui, à cette époque de doute et d'irrévérence, reste fidèle à la religion et en est le plus ferme soutien ?

Ce bon curé lit peu , mais il pense beaucoup et il pense bien, comme vous voyez. Il voit un lien sacré et respectable entre la noblesse et la religion, et, après la croix qui domine le maître-autel

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et la mitre de son évêque, ce qu'il regarde avec le plus de respect dans ce bas monde, c'est l'écusson fleurdelisé qui orne le château. Il est indigné lorsque arrivent jusqu'à lui les discours impies et révolutionnaires des commis-voyageurs qui détournent les filles, parlent d'égalité^ se grisent et jouent au billard.

L'Égalité ! se dit-il; est-ce que le bon Dieu n'a pas voulu de tout temps qu'il y eût des grands et des petitSj des riches et des pauvres ? Est-ce qu'il n'a pas voulu de tout temps que les ministres de sa sainte religion fussent heureux et vécussent dans un bien-être matériel qui leur donnât plus de liberté d'esprit? N'a-t-il pas voulu qu'il v eût toujours des comtesses pleines d'égards pour leur curé ? Il entrevoit alors que sous ces pots de confitures et ces pains de sucre se cachent les questions sociales les plus graves; il entrevoit qu'il serait peut-être bien en désaccord avec l'esprit de l'Eglise en refusant ces dons qui sont comme un hommage rendu à la religion ^ et il accepte toutes ces bonnes choses par respect de la tradition et par amour du droit divin.

Il faut bien dire maintenant que si la comtesse accable son curé de bontés^ le reçoit chaque semaine deux fois à sa table et l'admet le soir à son jeu, elle n'est pas sans lui demander des prières nombreuses et fréquentes pour le repos de l'âme

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de son noble époux. Ce fut d'abord une messe quotidienne^ puis des prières spe'cialcs^ puis des lectures pieuses ^ des chapelets, des oraisons, des cierges à faire brûler, des aumônes à distribuer^ toujours dans le but respectable d'améliorer la position du défunt. Ce pauvre et excellent curé se trouva peu à peu envahi par les soins que nécessitait l'âme de son suzerain. Il n'eut plus un moment à lui , et comme il voulait remplir consciencieusement ses engagements, il fut obligé, pour ne rien oublier, de dresser un petit programme où chaque heure du jour était marquée par un pieux exercice au profit du comte.

Cette âme tenait une place énorme, nécessitait de grands labeurs, et le bon curé frémit un beau jour en songeant que si, par malheur, il se trouvait au purgatoire — et cela était probable — quelques autres de ses paroissiens, il lui était matériellement impossible de leur apporter par ses prières le moindre soulagement.

Il en fut troublé, car il a bon cœur; de sorte qu'il se disait souvent : « Mon Dieu ! qu'il est désagréable pour une âme reléguée dans le lieu d'expiation de ne point avoir conservé de relations sur la terre ! « Une ou deux fois il négligea pendant une petite demi-journée l'âme de monsieur le comte pour songer au salut de ses autres paroissiens, mais il lui sembla que cette demi-

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journée était un vol f^it au château, et jamais il ne parvint à se mettre dans la tête, quelque bonne volonté qu'il y mît, que le repos éternel de Jean- Claude^ ivrogne et braconnier^ de son vivant^ pût être comparé au repos éternel de M. le comte, descendant des croisades. Il prit donc le parti de ne plus s'occuper que de ce dernier, et il s'en trouva bien; madame la comtesse ne sut plus comment lui exprimer sa reconnaissance.

— Ah ! mon cher curéj mon excellent ami, je n'oublierai jamais ce que vous faites pour le comte, disait-elle souvent; — vous ne revenez pas au salmis, monsieur le curé ?

— Faites excuse, madame la comtesse, si D'eu exauce les prières que je lui...

— Est-ce que vous n'aimez plus le salmis?... Le moulin de mon meunier qui touche au prcsbvtère ne vous incommode pas au moins? L'idée m'en est venue ce matin. Ce tic-tac perpétuel... .je n'ai point voulu renouveler le bail avant de m'assurer que ce meunier eût votre approbation... Mais quelle piquette vous sert-on là pour boire avec le salmis ! Bernard, quelle piquette servez vous là à monsieur le curé 1

Et l'excellent homme répétait en lui-même :

— Oui, quelle piquette me sert-on là !

— Ce n'e?t point là mon vieux pomard , ajoutait la comtesse.

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— A coup sûr, ce n'est point là le vieux pomard de madame la comtesse , murmurait le curé.

— Il est inouï que Bernard néglige ces choses!

— C'est sans mauvaise intention... une petite négligence, ajoutait-il en souriant avec bonté.

La douceur de son regard eût désarmé un tigre.

Ne croyez pas que le digne homme ait accepté sans combat le vieux pomard et soit arrivé tout de suite à cette liberté d'allures ^ à cette aisance dans le bien-être qu'il possède maintenant.

La première fois qu'il se trouva sur le parquet ciré du salon de la comtesse avec des souliers un peu trop ferrés qu'il sentait glisser malgré lui, il éprouva un état de malaise extrême, l'affabilité de la châtelaine augmentait encore son embarras; il se sentit rougir en apercevant ses grosses mains rouges; son chapeau lui échappa, il voulut le rattraper et son pied glissa sur le damné parquet. Il ne tomba pas, mais un des clous de sa chaussure pénétra dans le bois et marqua son passage par un sillon profond, ineffaçable. Madame la comtesse fit des prodiges de grâce et d'esprit pour l'empêcher de regarder cette blessure du parquet qui le torturait visiblement; il s'en fut la honte au front, et sans perdre de temps alla commander une paire de souliers fins.

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Je rappelle ce petit fait qu'il aime à se rappeler lui-même, parce que ce fut son premier pas dans cette vie de bien-être ^ dans cette vallée de douceurs où maintenant il chemine à petits pas, la tête haute, la paix dans le cœur et le sourire aux lèvres.

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