MON AMI PAUL
A cinquante pas de l'endroit que j'habite^ se dresse entre deux ormes une maisonnette au toit noirâtre. Une petite porte disjointe et qui crie sur ses gonds donne accès dans une grande ciiambre qu'éclaire une étroite fenêtre encore munie de petites vitres en losanges réunies par de minces lames de plomb. C'est à cette lumière d'un autre âge qu'on aperçoit dans la demi-teinte quelques meubles vieux de deux siècles et que l'usage a rendus brillants et noirs comme de l'ébène poli. Un lit à colonnes, drapé de vieille perse à personnages, se dresse dans un coin et n'ajoute pas peu au pittoresque de cette étrange demeure. — Tout un côté de la chambre est occupé presque en entier par une de ces énormes cheminées où François I'''" aurait pu se chauffer et dans le fond de laquelle,
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au coin d'un vieux tison qui ne s'éteint jamais, le père Paul, mon ami, se réfugie chaque soir en enfonçant son bonnet. La mère Paul, avec laquelle je suis également fort lié^ a dû être belle dans son tempSj et maintenant encore, malgré les glaces de l'âge^ lorsqu'elle donne à boire à l'enfant qu'elle élève, on lui surprend des mouvements de tête gracieux et coquets qui font rêver à son cou d'autrefois.
Quand j'arrive, et je ne manque jamais de lui faire ma visite du soir, mon vieil ami bat invariablement le hriqucr, de sa grosse main tremblante.
— Eh bien! les voisins, comment cela va-t-il ce soir ?
— Ben des mercis, not' bourgeois. Les soirées sont fraîches tout à l'heure; asseyez-vous lùj dans ce coin : on n'a point de vent.
Et le père Paul, qui me sourit de son petit œil perçant, se lève avec lenteur en traînant sur les dalles ses gros sabots bruyants et poussiéreux. Il va prendre dans un coin le grand fauteuil qu'il apporte au coin du feu. C'est que le père Paul n'est plus jeune, et depuis quarante-cinq ans qu'il tire la brouette et casse les cailloux sur la grand" route, son front s'est hâlé sous le soleil^ et son corps s'est brisé, A l'heure qu'il est, il mnrche
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courbé en deux , et sa main tremble quand de la pointe de son couteau il étale sur son pain bis la miette de fromage tombée sur la table.
Quoi qu'il en soit, son œil est brillant, sa voix vibrante^ et lorsque^ le dimanche après vépres, nous entamons la partie de boules, il retrouve sa gaieté et ses jambes de vingt ans. Toutes les joies de l'enfant se peignent sur sonhonnétevisage., quand, les jambes écartées, le regard fixe, la bouche cntr'ouverte et la boule en maiuj il vise le but et médite un grand coup. Sa petite pipe noire comme de l'ébène, maintenue seulement par ses gencives dégarnies , tremblote à chaque mouvement qu'il fait. L'excellent homme, qui ne murmure jamais, et après de grandes peines se contente des petites joies que la Providence lui envoie! Il n'est pas parfait^ et une fois l'an, à la fête du souverain, il va se griser au bourg et revient par le plus long, heureux comme un roi , souriant aux cailloux et rasant les fossés.
Grâce à cette habitude, le père Paul a toujours été l'ami du gouvernement : aussi a-t-il pleuré de joie lorsque son fils est entré dans les gendarmes. Ce fils, il l'aime de tout son cœur, comme fils et comme gendarme, et voudrait sans cesse lui faire écrire. Le père Paul ignore l'art de faire courir une plume sur les feuilles de papier, il a donc recours à moi. J'arrive le soir avec armes et bagages;
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je m'installe à côté de la chandelle ^ et nous commençons.
— Eh bienj père Paul, en avez-vous bien long aujourd'hui ?
— J'en aurais ben long tout de même, si j'avais la ressouvenance de ce que je veux y dire. Souvent, quand je pioche, j'me dis : Tiens^ faudra y dire ça ! Je fais un nœud à mon mouchoirj mais je ne m'en souviens pas davantage... Ah ca! voyons... (// se gratte la tête et concentre son attention.) Dites-y d'abord que nous nous portons ben... Et puis si sa femme est accouchée... (// cherche.)
— Vous n'avez pas beaucoup de mémoirCj mon vieux.
— Que voulez-vous ! le soleil vous brûle tout ce qu'on a dans la tête! C'est mon gars qu'est pas embarrassé pour tourner un mot d'écrit! Vous sentez^ comme gendarme, faut ben qu'y sache manier une plume. Pauvre cher enfant du bon Dieu! tout petit il avait l'idée à la science, et quand je l'emmenais avec moi dans la forêt, il écrivait dans la poussière avec une petite branche. Qu'il était drôle quand il voulait tirer ma brouette ! Je l'mettais dedans ben sûr^ et y riait que ça faisait plaisir. Maintenant c'est marié, ça a des enfiints... Enfin, faut ben que ça tourne la roue de c'monde.
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— Mais vous l'aimez toujours , votre gendarme ?
— Eh ben ! quoi donc que j'ferais sans ça? c'est le plaisir du pauvre monde... Ah hen! merci, si je ne l'aimais pas !
— AllonSj mon vieux^ essuyez cette petite larme que je vois là dans le coin, et continuons la lettre.
— Au fait, c'est juste. Où donc que j'en étais ?(// se gratte encore la tête et s'essuie Vœil avec son pouce.)
— Je ne me souviens tout d'même plus de ce que j'voulais y dire après... V'ià que ça me revient. — Marquez-y : Que si sa femme est accouchée, que tu nous le fasses assavoir par un écrit^ à seule fin de ne pas l'ignorer... Le bon Dieu va tout de même un peu vite; v'ià son troisième enfant! Mais vous sentez que, comme gendarme, ça n'est pas la même chose que nous autres paysans.
MÈRE PAULj du fond de la cheminée. — En v'ia ben des bêtises! Que que tu veux que ca y fasse au bon Dieu qu'y soit gendarme?
PERE PAUL. — Ça y faitj ca y fait que...
MÈRE PAUL, d'un air supérieur . — Tiens, donnemoi donc le biberon.
PÈRE PAUL. — Ça y fait que, puisque notre fi est du gouvernement, il a le moyen.
MÈRE PAUL. — Quand j'te dis de me donner le biberon et plus vite que ça. T'entends donc pas la
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petite qui crie?... Avec tes bêtises... Oui, ma mignonnCj j'te vas donner à boire... Dodo...
PÈRE PAUL, s' animant le biberon à la main. — J 'm'entends. Il est du gouvernement, et quasimentj j'en suis aussi, puisque je suis cantonnier de deuxième classe^ et je peux dire que si je ne suis pas de première, ça n'est pas une justice, aussi vrai que v'ià un biberon...
MÈRE PAUL. — Quand j'te dis de me l'donner, au lieu de faire de la politique!... Mets-y le lait dedans.
PÈRE PAUL. — Je ne fais pas de tort à quiconque, puisque je dis la vérité.
MÈRE PAUL. — Ah ça ! te dépêcheras-tu? Avec du sucre... Tète un peu voir si ça vient.
PÈRE PAUL. (// tète lin instant en continuant la conversation avec la main. — J'ai tiré trop fort, j'ai avalé une mouche qu'était dedans. Il y en a quasiment de trop à cette heure , des mouches^ et
ca fait bcn du mal aux bestiaux... ca les dévore...
Ah ! c'est comme je vous le dis, ça les dévore.
MOI. — Allons, père Paul^ et celte lettre?
PÈRE PAUL. — Vous avez raison! (// réfléchit et tire sa petite pipe noire de sa poche.) Qiioi donc que j'y disais à mon garçon ?... Oui, c'est ben ca... que si sa femme est accouchée qu'il nous le fasse assavoir par un écrit (// tire son mouchoir, quHl dépose sur la table.], par un mot d'écrit... (//
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tire sa blague à tabac, qu'il met près du mouchoir.) J'avais pourtant encore quéque chose à ly marquer.... Voyez-vous, le tabac est ben plus Irais en l'entortillant comme ça.
MÈRE PAUL. — Hé! l'homme! et c'te chandelle? Tu vois ben que faut la rafraîchir?
PÈRE PAUL se lève et coupe la mèche avec des ciseaux à tondre les moutons. — D'ailleurs ça a toujours été un bon sujet que mon gars, y ne serait pas dans le gouvernement sans cela, et bon fils, on peut le dire. Y en a pourtant qu'abandonnent leurs parents!... Vous connaissez ben sûr la comédie de l'enfant prodige? C'est là qu'il y a un mauvais gars qui joue jusqu'à sa culotte. Et pourtant qu'il avait un bon père ! J'ai vu c'te comédie- là à la foire de Blois. On la jouait dans une baraque et ils donnaient devant la porte^ en dehors^ un aperçu.
MOI. — il y a longtemps de cela^ père Paul?
PÈRE PAUL. — Oh! je vous parle de cinquante ans, mais je m'en souviens tout d'méme. Pour lors l'enfant prodige qu'avait quitté son père, à ce qu'on m'a dit, car je ne dirai pas que j'ai vu le commencement, je mentirais. Enfin tout d'méme on le voit là qui joue aux cartes. Il a une blouse toute neuve et une casquette ben propre. — Ah 1 je n'ai pas de chance, qu'il dit, v'ià trois chopines que je perds, et je n'ai plus d'argent* — Tiens^ j'te
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joue ma casquette au piquet^ qu'il dit à son camarade. — C'est dit^ que dit l'autre. — Y perd sa casquette. — Bast! j'te joue ma blouse. — Y perd encore sa blouse. Si vous l'aviez vu, ca faisait de la peine. La sueur y coulait du front. — Allons, je vois ben^ qu'il dit^ que Dieu se retire de moi. [S 'animant et cherchant à imiter la voix de l'acteur.) Je vois ben que je suis damné. Je suis un pas grand'chose et un ivrogne. Si seulement je retrouvais...
MÈRE PAUL. — Que diable! quéque tu y a mis dans ce biberon? y ne va plus.
PÈRE PAUL, sans se retourner. — J'te dis que c'est les mouches. Si seulement je retrouvais mon bonhomme de père!... Oh ! n'y a rien de plus beau que c'te comédie-là.
MOI. — Mais, mon vieux père Paul^ et cette lettre?
PKRE PAUL. — Vous avez bien raison... Eh ben, mais c'est fini c'te lette, j'y ai dit tout. J'ai pourtant encore queuque chose qui se cache dans ma tête... J'y ai encore pensé à ce matin. {Se frappant le front.) V'ià que ça me revient. Mettez-y là dans le bas : Tu ne manqueras pas de nous faire assavoir si c'est une fille ou un garçon.
MÈRE PAUL. — J'te dis que c'est pas les mouches et qu'il est bouché en tout. Ah ! bon Dieu de bon Dieu! un biberon bouchéj un enfant qui crie et un homme qu'est bête! Me v'ià ben!
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Ce n'est qu'à grand'peine, en traînant ses sabots, que le soir^ au soleil couché, l'ami Paul regagne sa demeure^ pre'cédé de sa brouette, qu'on entend de loin grincer dans l'allée du bois.
— Ah! bon Dieu de bon Dieu! fait grand chaud tout de même sur c'te roule, fait-il en lâchant sa brouette, surtout que j'dois casser de la pierre à demain!
Puis se retournant vers sa petite-lille, de sa démarche lente et brisée :
— Eh ben ! quoi donc, quoi donc? on n'y dit donc rien à ce grand-père ?
Et il rit le pauvre cher homme. Son petit visage brûlé se creuse de mille rides, et sous les poils de ses sourcils qui tombent comme les branches d'un saule son petit œil brille et sourit.
Il n'est point béte ! et sur bien des sujets il a des idées. Sur le clergé et l'administration des ponts et chaussées, par exemple, il est intarissable.
— Vous comprenez ben que quand je suis là sur c'te route à faire mes accotements, une suppo-
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sition, ou ben à rabattre les frayés ou ben à réparer un petit encaissement. Car il m'en faut des encaissements! j'ai trois côtes dans mon canton... vous comprenez ben qu'avec trois côtes!... Enfin!... eh ben, quand je suis là à piocher, ça travaille toujours ça, — (// touche son petit front de son gros doigt ronge.) — Et quand je casse du caillou, je pense : Ah! c'est pas les chagnoigitesào. l'archevêché qui feraient c't'ouvrage ]à au grand soleil, avec des chaudes pareilles !
— A propos de quoi me parlez-vous de chanoines, père Paul.^
— Ah ! monsieur veut rire ben sûr, — j'dis les chagnoignes parce que c'est tous des faignants, c'est su. — Enfin faut que ça soit comme ça, c'est comme les nobles. Si le bon Dieu en fait pousser c'est que ça sert à quéque chose. — Il y en a qui disent : Pourquoi qu'y a des taupes qui mangent toutj qui n'y voient pas sculen^ent clair et qui ne servent à rien? — Eh ben! ceux qui disent ça, ils ont tort. Si c'est comme cela c'est que faut que ça reste... Excusez que je prenne ma masse pour y mettre un manche. On en use de ces manches à casser la pierre ! Elle est ben dure comme l'diable, c'te pierre, et obstinée! elle préfère ronger le manche de mon marteau plutôt que de céder, et s'il vous plaît, à quoi que ça lui sert? — à rien du tout : plus qu'elle s'obstine et plus que je lui fais
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du mal. Que voulez-vous, quand on n'est pas le plus fort faut bien plier ! C'est comme quand on a voulu empêcher monsieur le maire d'avoir sa musique; eh ben! quoi donc que ça y a fait? — Puisque c'est le maire et qu'il voulait avoir une musique!
— De quelle musique parlez-vous donc:'
— Comment ! vous ne savez pas qu'il y a une musique au bourg? — Y en a ben vingt ou vingtcinq, et avec un uniforme. Ah! c'est un joli coup d'œil! Y en a-t-il des drôles d'instruments là-dedans ! — Eh ben, c'est pas encore ben arrangé à mon ide'e. C'est les plus petits gars qu'ont les plus grosses musiques. Ils soufflent là-dedans, faut voir! et ils sont rouges qu'on croit qu'ils vont éclater. — Si faut pas avoir le diable au corps pour inventer de ces affaires-là! Moi, ce qui m'amuse le plus, c'est le maître. Lui il n'a pas de musique, mais par exemple, il a un plumet sur la tête^ puis un petit morceau de bois noir, et il vous agite ça à droite et à gauche... Ah! il n'est pas maladroit avec son petit bâton, et d'son pied donc! il tape par terre et puis il fait pchh ex psst, — y a des moments où il a l'air d'être en colère, — il roule des yeux ! faut croire que ça ne va pas comme il veut, alors y s'démène, y s'démène! Les autres gars, qu'y ne sont pas endurants, dame! v'Jà que ca les agite de le voir comme cela, et y s'pressent, y soufflent
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dans leur manivelle, y tricotent des doigts sur les clavettes qu'il y a dessus... à qui ira le plus vite, quoi ! et ta ta ta, et ton ton ton, et boum boum, et tout le tremblement et la sueur qui coule. — Tenez, le fils du maire, qu'est le plus petit de tous, souffle dans la musique qui fait le plus peiner. C'est-y raisonnable? Comment qu'ils appellent cela? c'est comme un entonnoir avec des boutons de culotte sur le côté... ah! un piston ! Eh ben^ le petit travaille dans le piston, et qui travaille ben, faut croire, puisqu'il y a des moments où les autres ne peuvent pas le suivre, ~ c'est ça que je voulais vous dire, — ce petit-là y ne transpire pas du tout!... ca fera un solide gars tout de même s'il continue.
Le plus fort, après lui, c'est le clerc du notaire; quand il a sa manivelle, il n'y a pas moyen de le dominer. Y fait un bruit avec son satané bout de bois creux, c'est à ne pas s'entendre. Les autres ont beau vouloir l'étouffer en soufflant plus fort... oui, je t'en moque, cours après. Ah! c'est joli, la musique du bourg! seulement, comme disait madame la marquise :
— A qui que ça sert de faire jouer toutes ces musiques-là à la messe?
.l'ai pensé que madame la marquise disait cela à seule fin de jouer un tour à monsieur le curé, qu'elle n'aime pas; oh! je sais bien qu'elle ne
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l'aime pas. Enfin! suffit... je vas toujours emmancher ma masse.
— Que voulez-vous donc que la marquise ait contre le curé ?
— Elle a un'haine contre lui. Elle a un dessous et elle n'y pardonnera jamais.
— A propos de quoi cette haine, ce dessous?
— A propos, à propos... à propos que quand on a porté son défunt en terre, c'est la faute du curé si on a été obligé d'aller au trot et dans des chemins qui ne sont guère bons, vu qu'il y a des frayés et pas d'encaissements. Ce qui fait que monsieur le marquis a été diablement secoué et que s'il n'avait pas été bien mort, une supposition, ça aurait ben pu le faire revenir, ça y a fait une rude peur à madame la marquise! Voilà l'histoire : Il y avait deux communes qui auraient ben voulu avoir cet enterrage-là, à cause de la bâtisse qu'on devait faire dans ce cimetière. Vous sentez, c'est l'ornement d'un cimetière ces choses-là; pour lors le convoi avec les voitures était déjà parti pour la commune de T. . quand le curé d'ici a réclamé; ca a fait une histoire.
— Mais, monsieur le curé, qu'elle disait en pleurant, c'est affreux!
— Mais, madame la marquise, c'est impossible.
— Mais enfin !
Tous les invités avaient leur tête triste aux por-
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tières des voitures, ça faisait de la peine. Pas moins qu'il a fallu retourner en faisant le grand tour par la forêt, à cause du pont qu'était démoli à ce moment-là; de sorte que lorsque la marquise a vu qu'il était une heure et demie, elle a dit au cocher du mort d'aller au trot, et c'est là que monsieur le marquis a été secoué.
Eh ben! voyez ce que c'est : quand le cortège est arrivé à l'église, le curé avait déjeuné, et vous savez que quand ils ont déjeuné, ça ne peut plus aller pour les cérémonies. Il Peux y a dit tout de même une petite messe, mais ce n'était pas une messe avec tout ce qu'il faut^ vu qu'il avait déjeuné.
Et c'est pour cela que madame la marquise a un'hainCj un dessous contre le curé, et qu'à n'y pardonnera jamaisj ça c'est réglé.
Ah ! faut dire que je ne les aime guère non plus les curés. D'abord ils ne m'ont fait que des misères. Y m'ont ben refusé de me marier, dans le tempSj si Je ne Teux y achetais pas une permission de six francs, vu que nous étions dans le carême. Eh bien! quoi donc? que j'y ai dit. Si c'est un péché de se marier maintenant, c'est pas les six francs qui changeront la loi du bon Dieu. Six francs! je me serais plutôt pas marié; mais vous allez voir : Ma noce était invitée, les violons et tout, j'avais acheté du boudin; ma femme me
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dit : C'est tout de même ben chagrinant; faudrait voir s'il ne voudrait pas en rabattre quéque chose. Ma foi, qu'est-ce que je fais, — je n'avais peur de rien dans ce temps-là, — je vais trouver l'évêque. L'évéque..; je ne l'ai pas vu ben entendu, je n'e'tais pas assez dans le grand pour cela, mais enfin je vas trouver un des chagnoignes, et, que je lui dis : Monsieur le chagnoigne j'ai invité la noce, et, ma foi, ça me fait grand dépit d'être retardé; seulement que j'aime mieux ne pas me marier du tout que de donner six francs au bon Dieu qui n'en a pas besoin. Alors y s'est assis devant sa table comme qui dirait là et y m'a fait un mot d'écrit qu'il m'a donné en me disant : Voilà pour votre cUré.
BoUj que je me dis, y a de l'espoir et je vas prendre une chopinc au Coq Rond, qu'était à cette époque-là sur la route, devant la borne n" 6; après machopine je m'en reviens, — trois bonnes lieues, s'il vous plaît j — et je retourne chez le curé. Il déplie le mot d'écrit^ y me regarde sous ses lunettes^ et^ tout en se grattant la tête : — Eh ben! mon garçon, je te ferai cela pour quatre francs, qu'y me dit.
Ah! bon Dieu de bon Dieu! — ça me faisait mal au cœur tout de même, mais il a ben fallu l'y donner. — Quoi faire? j'avais le boudin, les violons, et la noce qu'était là.
GS Aies voisins de campagne.
Tout ça c'est pour vous dire que c'est un métier où on gagne son argent sans suer. Ah! oui, sans suer!
Tenez, elle ne veut pourtant pas s'abouter c'te gueuse de masse... Est-ce que tu vas te mettre du côté des pierresj toi?
Maintenant faut être juste de dire que je n'y ai pas donné ses quatre francs. — V'ià comme ça s'est fait: après la messe v'ià que je demande à M. le curé ce que je lui dois pour son travail, — pas vrai, faut rien devoir à personne? — Y me répond : dix francs.
Si c'est possible^ je vous demande un peu ? Ah ! quand j'ai vu cela je lui ai dit : Eh ben, maintetenant que je suis marié^ venez les chercher vos dix francs. — Il n'est jamais venu; mais j'ai tout de même regret de l'y avoir dit cela, — Il ne fait pas bon quand ils vous en veulent, ces gens-là — je ne crois pas qu'ils soient si sorciers qu'on le ditj mais tout de même il y a du mystérieux liidedans.
Enfin il m'a ben marié, quoique je n'aie pas payé. Ren marié!... que trop ben !
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