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PENDANT QU ELLES CUISENT

Vous le dirai-JCj ami? mes mains sont rouges et sanglantes. Durant toute une longue journée, j'ai piléj presséj massacré des milliers de victimes dont le sang coulait à flots dans des vases profonds. J'ai fait cela avec un sourire infernal sur les lèvres, et la rage au cœur; puis, dans mon ivresse, j"ai réuni tous ces horribles débris, tous ces membres affreux, et j'ai repressé, repilé, remassacré, en sorte que pas une goutte de la rouge liqueur n'a échappé à mon effort.

O honte ! — Et le soleil éclairait cette œuvre de ténèbres, qui m'a laissé courbaturé, anéanti, mais satisfait. Satisfait, oui, mon ami, et on le serait à

yo A la campagne.

moins, car j'en aurai en comptant bien 5 7 ou 58, et si je fais réduire^ et les soumets à trois bouillons, 53 ou 54 environ.

— Mais 54 quoi^ homme dangereux?

— 54 pots de confitures, parbleu! et sucrés^ je vous l'assure. Une livre de sucre pour une de fruits; c'est la bonne mesure. A l'heure qu'il est le jus vermeil de mes groseilles et de mes framboises emplit jusqu'aux bords une large bassine, et un feu doux aux petites flammes bleuâtres achève paisiblement le travail, tandis qu'étendu sur deux chaises je regarde le soleil qui se couche et les ombres qui grandissent.

C'est une bonne chose, savez-vous , que des confitures transparentes et limpides contenues dans un pot de cristal. Que de souvenirs d'enfance dans cette gelée que la lumière traveise et fait briller comme un grenat! Vous souvenezvous de la place qu'il occupe dans la vie du bébé, ce cher pot aux douceurs, et avec quelle joie Ij petit homme voit la cuiller d'argent s'enfoncer dans ses profondeurs, puis ressortir pleine du délicieux nanan? La maman, de ses doigts roses, taille une tartine mince et fine, sur laquelle on étale en couche mince la transparente gelée, et le bébéj qui piétine d'aise, étend les mains. Ses petites lèvres gourmandes frémissent déjà d'un im-

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patient désir, son œil implore, tout son corps s'agite, l'eau lui en vient à la bouche et les larmes aux yeux.

— Tu seras bien sage?

— Oh! oui, petite mère, répond-il en étendant la main.

— Tu ne désobéiras plus jamais ?

— Oh! non, petite mère^ plus Jamais, jamais! Que ne promettrait-il pas, le cher amour, pour

obtenir sa tartine !

Confitures, premier amour de l'enfance, n'étesvous pas aussi le premier grain de ce chapelet de désirs qui emplissent la vie et que l'homme égrène d'un doigt fiévreux et inquiet ?

Confitures j femmes^ amour, richesses , honneurs, on vous demande en piétinant, la gorge sèche et la tête en feu. Valez- vous mieux l'un que l'autre?

Pauvres confitures, je vous calomnie; vous valez mieux cent fois.

Activons le feu et remettons du sucre; les miennes sont à leur premier bouillon, et la grande cuiller que j'agite dans le nectar trouve déjà plus de résistance. Je la soulève, et le jus qui adhère tombe comme il regret en s'effilant avec paresse. En termes de cuisinière,, mes confitures

A la campagne.

font la goutte. Nous sommes sauvés. Je réponds de tout.

Et quand, au lit depuis un mois, la fièvre vient à se calmer, qu'à la souffrance succède ce bienêtre qui présage la santé, et qu'un beau matin l'estomac se réveille gai, frais, dispos, en demandant un bœuf tout entier:

— Eh bien! dit le docteur en soulevant le rideau, voilà une bonne mine, le pouls est calme, l'œil gai; vous êtes guéri.

— En cffet, cher docteur, je me sens mieux ; mais, dites-moi, mon ami, que comptez-vous me donner à manger? J'ai grande envie d'une aile de dinde truffée et d'un hareng.

— Vous n'êtes pas difficile, mon gaillard. Nous commencerons pour aujourd'hui par un peu de... confitures sur une tartine.

— Merci, bon docteur, j 'aurais préféré le dinde ; mais enfin, merci, homme charitable, vous êtes un grand docteur, un éminent docteur.

Comme on songe à cette tartine, comme elle apparaît succulente et consolatrice dans les rideaux du lit, et comme à l'heure indiquée on la suit avidement des yeux, posée coquettement sur son assiette blanche, portée triomphalement par les mains aimées de votre chère gardemalade !

A la campagne.

Les gourmandises de la première enfance vous remontent confusément au cerveau^ on est heureux de vivre, on se sent les dents longues et l'estomac creux.

Une tartine; rien qu'une! Les confitures et la santé.

Tenez, mon bon ami, voici le second bouillon qui se manifeste. Modérons le feu, c'est prudence.

Mais j'y songe, n'allez-vous pas vous moquer de moi? Faire des confitures, c'est assez niais ; le dire, c'est absurde; l'écrire, c'est idiot. C'est ma foi vrai, mais que voulez-vous , je n'en rougis pas; j'avais des montagnes de groseilles, les frambroisiers pliaient sous leurs fruits; j'ai retroussé mes manches, et vous savez le reste.

Tout le monde s'est mis à l'œuvre. Enfouis sous d'énormes chapeaux de paille et armés de vastes paniers, domestiques, femme, enfant ont travaillé sans relâche. Au grand soleil, on a fait la cueillette, tandis que Bébé marchait dans les plates-bandes et se barbouillait des pieds à la tête.

Puis chacun a vidé son panier sur la grande table de la cuisine, et notre rouge récolte s'est dressée en une montagne énorme.

Les travailleurs étaient autour de la table,

yji. A la campagne.

cgrenant avec ardeur sous un rayon de solej'i qui, se faufilant sous les feuilles, venait à travers la vieille fenêtre dorer les fruits et égayer le tableau.

C'était à peindre.

C'est qu'aussi j'ai une admirable cuisine, mon bon ami. Une compagnie y manœuvrerait à l'aise, et sous la grande cheminée qui se dresse au fond comme un fantôme, avec sa plaque fleurdelisée et ses grands chenets herculéens, des quartiers de chêne y brûleraient à l'aise.

C'est dans ce coin sans doute qu'au retour de la chasse, le seigneur blaisois déposait son épieu en sifflant ses chiens qui venaient s'étendre devant l'àtre, le museau dans la cendre et l'œil sur la flamme. Le maître dégrafait son pourpoint et découvrait son front halé en demandant du vin, du vin du cru, comprenez-vous, mon bon ami? de ce vin que je bois ici dans un verre à piedj et que je trouve d'une aimable verdeur. J'ai idée que ce châtelain ne faisait pas ses confitures. Le soir venu, fatigué de la chasse, il tirait les gros verrous de cette cuisine voûtée et s'endormait, les pieds sur l'énorme bûche et le dos appuyé contre la muraille, heureux de son petit château et lier de ses grands arbres.

Comme il rirait sous sa longue moustache^ le

A la campagne. 7 5

\icux seigneur, s'il me voyait^ moi Parisien campagnard , égrenant les groseilles et pressant les framboises dans la cuisine où résonnait sa voix sonore! Comme il rirait en voyant les maigres et pâles gentilshommes du pays caracolant en veste blanche et en gants paille sur des chevaux plus maigres qu'eux ! comme il rirait de nos allures, de nos faiblesses, de nos costumes! comme il mic briserait d'un revers de sa main gantée de buffle et me chasserait de sa cuisine, moi, ma bassine et mes paniers !

Heureusement qu'il n'est plus làj et que je puis rire de lui^ qui dormait après boire et dédaignait les confitures! Je puis rire de lui... sans doute, mais je ne le fais pas. Je ne saurais rire du rude chasseur au poignet de fer^ à la voix éclatante; car, lorsque, le soir venu^ la lune éclaire les vieux troncs d'arbres, j'ai cru le voir dans les profondeurs du taillis^ courbé sous le gibier et suivi de ses grands chiens. Est-ce un vieux saule au bord d'un fossé ? est-ce mon suzerain qui regagne le logis? peu importe! les bouleaux tremblotent sous les rayons d'argent, le bois est sombre... L'entendez-voLis? — Parlons bas, pour ne pas réveiller le passé qu'abritent encore ces vieilles murailles et que protègent ces grands arbres.

Ce pigeonnier carré, bâti comme une forteresse et surmonté de son pignon féodal, n'est pas de

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