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L’as de cœur'est une nouvelle agréable, un festin, s’il est entouré de figures.
Le dix promet une surprise ; le neuf une réconciliation ; je huit est signe de beaucoup de satisfaction de la part des enfants, et le sept présage un bon mariage.
Le carreau n’est pas, comme le cœur, une couleur favorable. Ici, le roi est un homme qui cherche à vous nuire ; la dame, une méchante femme qui dit du mal de vous ; le valet un messager porteur de mauvaises nouvelles. Las est une lettre ; le dix, un mariage imprévu ; le neuf, un retard d'argent ; le huit présage des démarchesennuyeuses ; mais le sept promet un gain à la loteric.. de la Louisiane ou autre.
Le pique est plus funeste encore que le carreau ; le roi de cette couleur représente un homme de robe, et la perte d’un procès quand il est renversé ; la dame une veuve qui cherche à vous tromper ; le valet, un ami qui vous trahira ; l’as est le présage dune grande tristesse ; le dix signifie un emprisonnement ; le neuf, un retard dans les affaires ; le huit, une mauvaise nouvelle ; le sept, des querelles et des tourments.
Le trèfle est un peu plus consolant ; le roi est un homme juste, qui rendra de grands services ; la dame, une femme qui vous aime, mais qui est jalouse, si elle est renversée ; le valet présage un mariage ; l'as est gain et profit ; le dix, succès dans
LA TIREUSE DE CARTES 187 , les affaires ; le neuf, réussite en amour ; le huit, grandes espérances ; le sept, faiblesse d'amour. )- Puis viennent les combinaisons de quatre, de s- trois, de deux, as, rois, dames, valets, dix, etc., Je etc., qui ont chacune leur signification.
Cependant, ces connaissances ne suffisent pas 1 encore pour savoir tirer les cartes, car il ya diffé à rentes opérations par sept, par quinze et par trois. a Tout en causant, la tireuse de cartes nous fait x, très habilement quelques rnestions, bien insignit; fiantes en apparence, mass les maïs s’y laissent te prendre, et les paroles qui leur cchappent mettent ri a devineresse sur la voie de ce vous que faites, vous êtes, etc.
i ; Dès lors, rien de plus facile que de conjurer le de sort et de fuire venir les cartes que l’on veut et é ; qui servent de preuves aux yseudos-révélations. le C’est ridicule, mais c’est justement parceque ce ge ridicule est enveloppé de mystère que l’on trouve ri- toujours de bonnes gens qui y croient.
1% Donc, nous en étions là quand la dame du lieu, qui nous appelait moussiou, nous demanda qui ï voulait commencer.
la * Le chef Benoït, en homme qui ne craint ni les st sorciers ni les prophétesses, alla le premier au feu. n Inutile de vous décrire les phases du jeu de ns cartes, qui ne nous intéressait que médiocrement,
puisque notre opinion était faite. Nous avions
même tort de tenter l’aventure, je le sais, mais notre but était excellent, puisque nous voulions convaincre la tireuse de cartes de son intention de chantage et notre homme de l’absurdité de sa foi.
L’Italienne dit au chef qu’il allait souvent en voiture, tantôt le jour, tantôt la nuit, très vite, oh ! excessivement vite. Elle entendait en même temps une cloche, tout le monde courait et on voyait dans le ciel une grande lueur, etc.
Notre homme était enthousiasmé.
Enfin, le chef coupa court à l’histoire et se leva en disant à notre compagnon :
—Mon cher ami, cette femme n’a pas grand mé rite à dire tout ce qu’elle débite,.
—Mais enfin, c’est la vérité, la voiture, les chevaux aux galop, la cloche, la lueur....enfin vous êtes pompier.
—Parbleu, et la preuve, c’est que les boutons de mon habit le disent clairement et que la tireuse de cartes les a bien vus.
Nous sortimes, poursuivis par les imprécations de la mégère, qui se tut cependant bien vite, de peur de voir ses clientes impressionnées par cette affaire,
Je revis encore notre croyant, mais alors il ne croyait plus et, nouveau saint Paul, il avait trouvé son chemin de Damas.
Il avait mis à la banque d’épargne l’argent qui serait allé, sans doute, chez la prophétesse, et s’en trouva bien.
. d’un costume étrange et d’une richesse de bon
Depuis cette époque, l’ Italienne a eu bien des conecurrentes—ses succès financiers devaient amener ce résultat—et, malgré la guerre un peu anodine, il est vrai, que la police leur fait, les tireuses de cartes se sont multipliées.
En se promenant dans certaines rues du faubourg Québec surtout, il n’est pas rare de voir un roi de cœur ou un dix quelconque collé sur la vitre d’une fenêtre ; c’est là que demeure une tireuse de cartes peu connue encore, car celles, dont la réputation est faite n’ont pas plus besoin d’enseigne que le bon vin, avec cette différence toutefois que ce qu’elles vendent si cher ne vaut absolument rien.
En somme, c’est l'exploitation de la bêtise humaine.
On voit cependant tirer quelquefois les cartes dans le meilleur monde, mais alors la bohémienne qui remplit ce rôle n’agit que dans un but dont l'excellence ne peut être mise en doute, et c’est ainsi que l’on a pu ir, il y a quelques années, lors de la Kermesse organisée au profit de l’ Hôpital Notre Dame, une des plus jolies femmes de Montréal, occupant une très haute position dans la société, dire la bonne aventure et tirer les cartes à ses nombreux clients.
Une tente était dressée dans une des annexes, et la charmante femme dont je vous parle, revêtue
goût, remplissait son rôle avec tant d’esprit et de tact, que les billets de banque s’engouffraient vivement en son escarcelle, au grand bénéfice de l’institution hospitalière.
L’exemple nous était donné, du reste, par Paris, où l’on voit des millionnaires et des duchesses tirer les cartes dans presque toutes les ventes de charité.
Mais, je vous le répète, ce n’est en ce cas qu’une plaisantegie dont personne n’est dupe, un passetemps où l’on dépense souvent plus d'esprit que de pièces d’or.
Il n’en est pas du tout de même des harpies qui n’ont d'autre but que de s'emparer des maigres économies des pauvres ignorants qu'elles prennent dans leurs filets.
De tout temps, les femmes, il faut bien l'avouer, ont eu une grande crédulité dans les devins, et Juvenal ne ménage pas le beau sexe à ce sujet.
Dans une de ses satires, le poète avertit son lecteur d'éviter la rencontre de celle qui feuillette sans cesse des éphémérides ; qui est si forte en astrologie qu’elle ne consulte plus et que déjà elle est consultée. Veut-elle seulement se porter à un mille, l'heure du départ est prise dans son livre d’astrologie. L’'œil lui démange-t-il pour se l'être frotté ; point de remède avant d’avoir parcouru son grimoire. Malade au lit, elle ne prendra de
nourriture qu'aux heures fixées dans l’ouvrage d’un astrologue égyptien.
Connaître l'avenir est la pensée qui absorbe 4 nombre d’entre nous, maïs si cette préoccupation a F sa raison d’être, il n’est pas permis ni au nom de
la religion, ni au nom du bon sens d’en chercher < la découverte par des pratiques absurdes et rui- ‘4 neuses.
Bien que le cadre d’une causerie ne permette pas les développements que l’on pourrait donner à ce sujet, je ne crois pas déplacé de vous citer quelques sentences se rapportant aux magiciens, néchromanciens et même tireuses de cartes, car tout cela appartient à la même famille :
Saint Augustin.—Le magicien jette le trouble dans les âmes qui se confient en Dieu, et, sans leur faire avaler aucun poison, il les tue par le seul venin de ses discours.
Saint Bonaventure. —Toute divination n’est que tromperie et illusion diabolique ; c’est pour cela qu’elle est maudite de Dieu et interdite par l'Eglise.
Saint Gratien.—Les devins, les aruspices, les enchanteurs, les magiciens et les autres sorciers de tous genres doivent être retranchés de l'Eglise.
Saint Jean Chrysostôme.—Si vous allez chez les sorciers pour retrouver les objets perdus, vous perdez votre âme et vous devenez la risée des autres.
Caton.—Ne cherchez pas à découvrir par les sorts la volonté de Dieu ; il n’a pas besoin de vous pour décider sur votre compte ce ; qu'il voudra.
Je pourrais multiplier les citations, mais laissant à qui de droit le soin de vous interdire les maïisons des diseuses de bonne aventure ou des tireuses de cartes, je vous conseille aussi, au nom du bon sens, de ne pas enrichir ces femmes là en vous appauvrissant en pure perte.
Un de mes lecteurs ayant appris que lors du retour d'Europe des membres de la presse, nous avions relâché à Saint-Jean de Terreneuve, me demande quelques renseignements sur cette ville.
Comme nous ne sommes restés que trente-six heures dans cette capitale du pays des morues, je dois avouer que ce que je puis en dire est peu de chose, mais ne voulant pas déplaire à un correspondant qui est peut-être un abonné, je vais vous conter ce que nous avons fait là-bas.
La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a..... $
Nous étions partis du Havre avec quatre cents tonnes de charbon, au lieu de trois cents que l’on devait prendre et quoique l’on eût dit à notre capitaine que le Chdteau Léoville, alias Connemara, ne devait pas brûler plus de trente tonnes par jour, et qu’en supposant la traversée un peu accidentée, nous en aurions du reste.
Les choses ne se sont pas du tout passées comme cela, et le capitaine Richardson avait bien raison de se défier un peu.
A peine étions nous sortis de la Manche que les
marsouins—les juifs comme nous les appelions— firent leur apparition, et ces précurseurs du mauvais temps ne nous quittèrent plus pendant la traversée de l’ Atlantique.
Ce qu’ils nous ont fait faire de mauvais sang, ces juifs ! ! !
Notre navire balançait comme une coquille de noix, et les chauffeurs avaient beau faire et bourrer les foyers, l’hélice, rendue folle, sortait de l’eau à chaque coup de tangage et l’on avançait fort peu tout en brûlant beaucoup.
Ce bal de dit-sept jours a dû coûter cher, mais je ne me sens pas de dispositions à plaindre la compagnie, puisque chacun de nous a payé les violons d'avance, en restant inutilement au Hâvre pendant trois semaines.
Nous dansions donc depuis une quinzaine de jours, juifs à droite, juifs à gauche, quant un beau matin le capitaine nous dit :
—Nous changeons de route, plus de charbon, on va en chercher à Saint-Jean.
Dire qu’il avait l’air content ce brave capitaine, serait trop, car en nous parlant ainsi il faisait une figure en coin de rue....je ne vous dis que ça.
Va pour Terreneuve !
A quelque chose malheur est bon, dit un vieux proverbe, et nous en avons eu encore la preuve cette fois, alors que le Père Eternel, ennuyé, sans doute, de voir de braves Canadiens injustement
ne, ne
ve
turlupinés par la compagnie, les flots et les juifs, voulut nous offrir un léger dédommagement de quelques heures pour plusieurs semaines d’ennuis.
Il est dix heures et cinq minutes du matin, nous sommes en train de déjeuner, le capitaine préside, ayant à sa droite, notre aumônier, le curé de Gaspé, à sa gauche, notre chef, Faucher de Saint- Maurice, toujours beau causeur, grincheux, content, furieux, aimable, colérique, sympathique, détestable, tolérant, d’une humeur de cheval, selon que ie roulis augmente ou diminue et que les plats sont bons ou mauvais, (au demeurant, le plus charmant homme du monde, surtout quand sa barbiche ne pointe pas le ciel), Pinault, Deschênes et moi, le long des côtés de la table.
Ce matin-là, je ne sais si le cuisinier avait mal dormi, mais le déjeuner était détestable et déjà Faucher avait dit trois fois : sacré mille pompettes ! ce qui était mauvais signe, quand unofficier entra.
Il faut une raison bien grave pour venir ainsi déranger le capitaine quand il déjeune, dîne ou dort, et chacun de nous levala tête pour regarder le jeune lieutenant qui arrivait...
Lui, grave, sérieux, s'arrêta à deux pas de son supérieur, se découvrit et...
—Terre, monsieur.
Terre ! Terre ! ! cinq fois le mot £erre se fit entendre, Hu de nous le répétant avec autant de
Jar à
plaisir et de soulagement que quand nous disons : le médecin ! le médecin ! ! alors que, près du chevet d’une personne qui nous est chère, nous attendons le docteur, que l’on a fait appeler, et dont nous attendons l’arrivée avec anxiété.
Terre ! mais c’est l’autre côté de l'Atlantique ! Terre ! c’est le nouveau monde! Terre, c'est l’'Amérique ! Terre ! c’est Terreneuve ! Terre ! c’est pres. que le Canada, notre pays, notre patrie, chez nous !!!
Chez nous! ce chez nous, ce joli mot, cette char:mante chose, ce foyer délicieux, je dirai ce sentiment, que l’on ne peut exprimer que par ces deux mots: chez nous, et dans lequel de pauvres’ diables de mauvaises gens anglaisées n’ont jamais pu découvrir une signification plus intime, plus douce, plus gracieuse que dans le a{-Lome anglais, qui ne veut dire quelque chose que quand il est chanté par Albani, la grande Emma Lajeunesse,
Nous allions donc arriver presque chez nous !
Adieu le déjeuner, mange qui voudra, nous emboîtons le pas derrière le capitaine qui s’est leve aussitôt, et nous sommes sur le pont en même temps que lui.
Où, la terre ?
Là, à droite, non, c’est un nuage. À gauche, ici! Point, c’est une vapeur.
La terre est trop loin encore pour que nous puissions la voir à l’œil nu, mais là-haut, sur la
ous
passerelle, la capitaine a braqué sa lunette sur l'horizon et, après quelques instants d’observation, dit :
—Terreneuve, presqu’en face, un peu à gauche. On sera dans le port à trois heures.
Une demi-heure plus tard, quelque chose parût à l'horizon : une teinte légère, une nuance grisâtre, puis grise, noirâtre, noire, éclaircie, puis blanchie de traînées qui disparaissent bientôt.
Les rochers et les vagues.....
Nous assistions au perpétuel combat que, depuis des milliers d’années, la mer livre à la terre ; à l’assaut sans relâche que l’eau donne aux rocs énormes ; à ce duel étemiel entre le mouvement et l’inertie, l’un furieux, l’autre froid ; duel inégal, dans lequel le corps le plus solide, le plus dur et le plus insensible finit par s’amollir, s'effriter et tomber sous les baisers des vagues à la crête diaphane et neigeuse.
Quelque chose semble flotter près de nous, une tache dans la mer, un point noir qui s’agite ; c’est une chaloupe venue de bien loin, exprès pour nous.
Ce point n’est rien dans la mer ; mais, sans lui, nous ne pourrions pas arriver au port.
C’est le pilote !
Un très brave homme, le pilote, mais il ne savait pas ce que c'était que le Canada français; un excellent homme que ce pilote, mais il nous igno
rait nous, les vrais Canadiens ; un excellent homme, le pilote, mais, pour lui, la France n’existait guère ; un brave homme, tout de même que ce pilote, car il aimait tout autant la mer que nos bons marins de Gaspé et nos amis des côtes de Bretagne ou de Normandie.
Mais il ne parlait pas français, le pilote.
Ce n’était plus comme dans le golfe Saint Laurent ou dans la Manche, où les pilotes parlent la même belle langue d’oil! !
À 3 heures et vingt minutes nous entrions dans le port de Saint Jean, l’un des plus curieux du monde, par sa forme presqu’exactement circulaire et son entrée si étroite que deux navires peuvent difficilement y passer de front.
À peine étions nous arrivés depuis un quart d'heure, qu'un autre navire, l’Æscalona, venait prendre place près de nous.
fout paraissait étrange à bord de ce navire, avec son pavillon en berne et son allure singulière,
Renseignements pris, nous apprîmes que ? Zscatona parti de la Nouvelle-Orléans pour Brême (en Allemagne), était en feu depuis dix jours, par suite de combustion spontanée dans sa cargaison de coton, et que son capitaine avait été enlevé par une lame, pendant une nuit de tempête.
Des filets de fumée sortaient des hublots et tout l'équipage semblait consterné.
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On éteignit le feu, comme on put, et après avoir fait du charbon comme nous, l ÆZscalona continua sa route vers l’Europe.
Comme je m'intéressais à ce navire, j'ai consulté depuis mon retour les rapports maritimes, et jai vu l’autre jour qu’il était entin arrivé à destination le 28 décembre, et que sa cargaison, qui ne valait plus grand chose, avait été vendue aux enchères publiques.
Ce sont les hasards de la mer !
Saint-Jean de Terreneuve, n’est pas une jolie ville ; toute en bois, ou à peu près, sans monuments remarquables, des rues très ordinaires, des magasins fort peu élégants, c’est bien la capitale que mérite cette île brumeuse et stérile
Le lendemain matin, M. l'abbé Van de Moortel me demanda si je voulais laccompagner jusqu’à l'évêché afin de rendre visite à l'archevêque, Mgr Powell.
J’acceptai la proposition.
Très curieuse, la cathédrale, avec ses deux belles tours, très bien située dans la haute ville d'où l’on domine tout le port. C'est même le seul édifice sérieux de la capitale,
Remarqué en passant : un très beau chemin de croix, des tableaux ayant une grande valeur artistique, et surtout un christ superbe, de l’école
nd
espagnole, genre Ribeïra ; les confessionnaux sont placés dans les couloirs parallèles au transept.
L'église est grande, très éclairée—un peu trop peut-être, à mon goût, car j'aime un peu de pénombre dans les maisons de Dieu—très sonore et située à proximité de l’évêché, du couvent, des écoles, etc., etc.
Le palais de l'évêque est vaste et bien bâti.
Cette cathédrale a coûté 80,000 livres sterling, et toute la pierre est venue d’Irlande, quoique ce ne soient pas les cailloux qui manque dans l’île.
La population catholique de Saïnt-Jean s'élève à 20,000 âmes environ, et 3,000 enfants suivent les cours des écoles.
Nous sommes reçus par M. l'abbé Scott qui, sachant que nous étions presque des naufragés du Château-Leéoville, nous fait entrer aussitôt dans le grand salon en attendant l'archevêque.
Mgr Powell est un bel homme de soixante-cinq ans, à peu près, droit, portant haut la tête couronnée de cheveux blancs comme la neige. Tous ses prédécesseurs étaient franciscains, et il est arrivé à Saint-Jean en 1871.
Nous sommes admirablement reçus, monseigneur semble heureux de voir deux bons Canadiens, dont l’un est Belge et l’autre Français, et nous causons en amis près du feu, enfouis dans des fauteuils si doux, que nous oublions un instant les lits du Chäteau-Léoville bourrés de noyaux de pêche.
ns si
Le bon évêque veut nous faire visiter le couvent, il nous accompagne partout et dans chaque classe les grandes filles et les fillettes chantent en chœur en notre ..,en mon honneur, car monseigneur vient de dire :
—Le curé de Gaspé, qui a habité longtemps les Etats-Unis, connaît toutes ces chansons irlandaises, mais vous, c’est différent, et c’est pour vous que je les fais chanter.
—Que d'honneur, monseigneur !
Et voilà comment trois cents jeunes filles ont chanté pour votre humble serviteur.
—Monseigneur, que d'honneur ! !
Elles sont charmantes, ces petites irlandaises, et d’aucunes même sont fort jolies, oh! mais tout à fait jolies.
On x beau avoir la tête grisonnante, un gentil minois est toujours agréable à voir.
Nous visitons, nous voyons tout, nous repassons dans l’église et monseigneur nous fait monter dans la chaire en nous précédant.
Me voyez vous, debout, dans la chaire de vérité d'une grande cathédrale, entre un évêqne et un curé et dominant le peuple agenouillé à mes pieds ! quel tableau, mes amis ! jamais je ne m'étais vu ainsi et je me demande encore maintenant si je me suis vraiment montré à la hauteur de ma posi. tion.
Le curé de Gaspé m’a dit plus tard que je n'avais pas l’air à mon aise. Dame ! le manque d’habitude....
En rentrant au salon, je suis tout étonné de me trouver en présence d’une compatriote, que je reconnais pour être une de ces jolies blondes, beautés légèrement capiteuses, qui se donnent toutes entières pour peu qu’on les décoiïffe.
C’est monseigneur qui se charge de ce soin.
Je la vois mieux maintenant, et je constate que je ne me suis pas trompé, elle est très blonde.
Un frisson l’agite ; quels transports et quelle joie ! «
Son nom * Champagne ! Moët et Chandon!!!
Tout en sirotant ce vin délicieux nous causons encore, et j'apprends que l’on parle beaucoup d’annexion, c’est-à-dire de faire entrer lîle de Terreneuve dans la Confédération canadienne.
Je demande des renseignements sur les fameux chiens dont on parle dans le monde entier.
Encore une désillusion ! il n’y a plus de terreueuves à Terreneuve, mais on me dit que, seuls, les Français de Saint-Pierre ont gardé cette race pure. :
L'évêque de Saint-Jean fait bon ménage avec tout le monde. Tous les ans, Monseigneur donne un grand dîner auquel il invite l’évêque protes-
tant, et ses manières sympathiques lui ont attiré le respect de tous les citoyens, à quelque religion qu'ils appartiennent.
Nous causons encorè un peu et nous quittons ce bon évêque pour retourner à bord.
A. part le brouillard, c’est tout ce que j'ai vu à Terreneuve.
Le brouillard dominait comme vous le voyez.
27 avril 1887.
Montréal a eu le plaisir d’entendre, la semaine dernière, un des conférenciers les plus spirituels et les plus sympathiques de notre époque.
Paul Blouet, plus connu sous le pseudonyme de Max O’Rell, qu'il a adopté pour signer ses ouvrages—beaucoup plus populaires que ceux de Zola et autres écrivains pornographes, ce qui prouve, malgré les dires de certains maniaques, que les Français préfèrent toujours le bon au mauvais— Paul Blouet, dis-je, nous a donné trois conférences qui ont eu le plus grand succès, puisqu'il a su plaire à tous, Français, Anglais, Américains, à tout le monde enfin, sauf, bien entendu, à quelques fendeurs de cheveux, toujours les mêmes; qui ne sont jamais contents que d'eux-mêmes.
Paul Blouet a été trop modeste, l’aütre soir, quand il nous a dit qu’il n’était autre chose qu'un photographe, et que tout son talent se bornait & ne prendre que des portraits, car il est grand observateur, excellent écrivain et surtout homme de beaucoup d'esprit.
De tous les caractères qu’il a étudiés, c’est celui de Sandy Macdonald, de l’Ecossais, qui est certainement le plus réussi et le plus curieux.
La place que l’Ecossais occupe dans le monde est du reste assez large pour qu'on le remarque ; car partout où vous le rencontrez, comme nous l’a dit Max O’Rell, ilest propriétaire, contre-maître, directeur, ou occupe quelqu’autre bonne position. Sandy se tire d'affaire partout, il est débrouillard, comme disent les troupiers français, qualité qui fait la force du soldat en campagne, et là où un anglais criera famine, lui vivra à l’aise; il dînera très bien là où un anglais subsistera à peine,
Les remarques faites par Max O’Rell sur les Ecossais et l'admiration qu’il ressent pour eux, quoiqu'il ne se gêne guère de relever par-ci par-là les travers qu'ils peuvent avoir comme tous les autres peuples, sont des plus justes, et je suis d'autant plus de son avis que l’on m’a appris à les estimer dès mon enfance.
Mon père, qui avait été professeur de français pendant quelques années à Edimbourg, aimait l’Ecosse avec passion, et comme il avait été en rapports avec l’immortel Walter Scott, il m'avait mis en main ses œuvres dès que jai su lire, et nous rappelait souvent, à mes frères et moi, les différentes circonstances dans lesquelles il avait vu ce grand écrivain.
A treize ans j'avais la tête plein des récits de ce conteur admirable etmon rêve alors—je ne voulais pas admettre que les temps fussent changés—était
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206 £NTRE-NOUS
d'aller un jour visiter ce pays si pittoresque, ses lacs splendides et ses belles montagnes, de me faire admettre dans le clan d’un Campbell où d’un Rob Roy, de porter la plaïid et la claymore, et de m’asseoir aux longues veillées, au coin d’un foyer de Æighlanders pour entendre redire les chants populaires des vieux temps de guerre.
Qui de nous, après avoir lu Robinson Crusoé, n’a rêvé d'aller vivre seul dans une île ?
Jamais on r’écrira l’'ÆZcosse Juive, car jamais fils d'Israël na pu s'établir dans ce pays. Quelques-uns y sont allés, ils sont venus, ont vu et.. sont partis.
L'un d’eux arriva un jour dans une ville écossaise, y passa quelques mois, étudia les mœurs des habitants, mais le résultat de ses observations fût qu’il boucla enfin sa malle et prit un autre chemin. Comme il était sur le point de monter en diligence, quelqu’ un lui demanda pourquoi il s’en allait, si le pays lui déplaisait ou sil s’éloignait parce qu’il ne s’y trouvait aucun de ses corrélégionnaires ? ‘ Oh, non, répondit le fils de Jacob, c’est au contraire parceque tous les Ecossais sont juits.””
Sandy fait trop bonne garde autour de ses écus pour qu'un usurier puisse l’exploiter. L'argent, dit l'Anglais, est rond et est fait pour rouler, mais V Ecossais dit qu’il est plat et fait pour être empilé.
ses me un de yer ints
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1COSguTrs
ions utre ‘en s’en nait ‘élécob, sont
écus ent, nais
em-
Il est économe, frugal, travailleur et thésauri seur’.
Je ne sais si Max O’Rell se propose d'écrire quelques pages sur le Canada, cela est cependant peu probable, car, j'en sais quelque chose, il faut beaucoup de temps pour étudier le Canada, et la plupart des écrivains qui ont eu la prétention de nous juger ont commis beaucoup d'erreurs dûes à une observation trop superficielle,
Le reproche que Max O’ Rell adresse à ses compatriotes, dont je fais partie comme vous le savez, me semble très mérité; ce reproche est celui-ci: la première chose que fait un Français, après un mois ou deux de séjour en Angleterre, est de pu. blier un livre, ou une brochure, sur les Anglais. Cet empressement, ou plutôt cette précipitation à écrire, expose l’auteur à commettre une foule de bévues.
Et cependant, il y aurait un livre à écrire sur Jean-Baptiste chez lui, et une autre étude à faire sur Jacques Bonhomme chez Jean-Baptiste.
Jacques Bonhomme hors de chez lui n’est plus toujours lui, c'est souvent un tout autre homme, mais quand il a vécu chez Jean-Baptiste, il se transforme complètement
Que Jacques séjourne dix, quinze ou vingt ans chez Jean-Baptiste, il ne cessera jamais de répéter que sitôt qu’il aura amassé de quoi vivre, il sem pressera d’aller planter ses choux dans son village
natal, pour y mourir et aller reposer près de ses pères.
Certes, ce sentiment est des plusnoble et prouve combien chez lui les sentiments de famille et de patrie sont développés, mais l'expérience nous prouve qu’il se trompe lui-même.
Quand Jacques Bonhomme boit du thé, il ne manque jamais de le qualifier d’eau chaude, —ce en quoi il n'a pas tout à fait tort, —il regrette toujours ses bons vins de France et il a bien raison, mais à part le vin qu’il ne cesse d’aimer et le thé qu’il déteste toujours, il se fait pen à peu aux habitudes du pays, à sa nourriture et à ses usages. Il maugrée contre le froid, contre le chaud, contre les us et coutumes, sans toutefois s’apercevoir qu’il se fait à tout.
Il est partisan de la vente libre et sans limites des boissons spiritueuses ct cependant il est le moins ivrogne de tous les citoyens du nouveau monde. Il tempête parfois contre la loi qui l’empêche de travailler le dimanche, et vous ne le forceriez pas, pour tout au monde, à se mettre à l’établi ce jour-là.
Il vous dira que le tabac français est le premier tabac du monde, et au bout de quelques années de séjour, vous ne lui en ferez pas fumer quand il en aura d’autre à sa disposition.
I protestera d’abord de son dégoût pour la poli-
l ne —ce rette son,
thé aux ges.
ntre qu'il
ites st le eau emfor-
tique du pays, il ne voudra pas lire un article concernant les élections, et deux ans plus tard il sera rouge ou bleu enragé et réclamera hautement son droit de vote.
Jacques Bonhomme ouvrier, en arrivant chez Jean-Baptiste, porte généralement un costume qui indique le corps de métier auquel il appartient : pantalon de velours très large, s’il est charpentier ; bourgeron court, s’il est mécanicien ; blouse bleue brodée de blanc, blouse blanche, etc., etc., selon ce qu’il fait.
Lui, égalitaire à ce qu’il dit, tient à affirmer qu’il veut former bande à part et faire connaître à tout le monde ce qu’il fait.
Le milieu dans lequel il vit fait son œuvre, et bientôt il s'habille si bien comme tout lefmonde, qu'à certains jours il est mis avec tout autant d'élégance que Sir Donald Smith, l’archi millionnaire.
Il se refuse à porter flanelle et bonnet de fourures, mais le froid lui pince bientôt les oreilles, il attrape un rhume, et un jour suivant l’autre, il en arrive à faire en tout comme les autres. L’habitude se prend, il a plus chaud et se trouve très content, quoiqu'il proteste toujours un peu.
Jacques Bonhomme frondera toute sa vie, il protestera constamment contre les habitudes de Jean- Barptiste, et le jour où il quittera le Canada pour
retraverser l'Atlantique, vous ne verrez pas un homme plus heureux que lui d'abandonner cet atroce pays de neige dans lequel il a vécu si longtemps.
[1 fait ses adieux à tout le monde, il part, il est parti, on ne le verra plus, mais quand il dit adieu, Jean-Baptiste lui dit ‘au revoir.”
« Au revoir ! » quel souhait étrange ! «au revoir ! » singulière idée ; pourquoi « au revoir ?»
Trois mois après, Jean-Baptiste, en se promenant sur le quai, voit débarquer Jacques Bonhomme.
Que voulez-vous ! c’est comme cela. Certes, ce n’est pas sa faute, mais là-bas ce n’est plus la même chose, on a tout changé depuis qu’il est parti. Il avait toujours conservé dans l'esprit la vue du village tel qu’il l'avait laissé et s'attendait à le revoir ainsi, mais des gens mal intentionnés le lui ont abîmé, ils ont percé de nouvelles rues, démoli la vieille école pour en construire une nouvelle, la mairie n’est plus la même, le moulin à eau a disparu, il y a des fabriques qu’il ne savait pas exister, les toits de chaume sont remplacés par des toits de tôle ou d’ardoise.
Ce n’est plus son village.
Si des choses il passe aux gens, le changement n’est pas moins regrettable. Ses amis ont des cheveux gris, du ventre et beaucoup d'enfants ; les jolies filles auxquelles il faisait la cour vingt ans
auparavant, sont grasses, sérieuses, ne lisent plus de romans et ne pensent plus depuis longtemps à effeuiller des roses en disant : «il m'aime, un peu, beaucoup, ete., ete, »
On ne le reconnaît plus, lui, qui plaisantait Jean-Baptiste au sujet des expressions qu’il emploie, on lui trouve un accent étrange, ses habits ont une coupe à laquelle on n’est pas habitué, il est mis comme un #°onsieur et on lui reproche même de poser à l’aristocrate, parcequ’il porte un chapeau au lieu d’une casquette,
«Si vous voulez aimer votre pays, quittez le, » dit un vieux proverbe français, et Jacques, parti de chez lui, dégoûté du conseil municipal de son village, du préfet qui joue au potentat et du gouvernement qui met untimpôt sur les allumettes, se prend d’un amour extrême pour tout ce qu'il a quitté dès qu’il a mis le pied sur le continent de Christophe Colomb, et jamais il ne perd une occasion de prouver la supériorité des institutions françaises qu'il critiquait, des gendarmes qu’il abhorrait et du patron qu’il détestait, sur tout ce qui existe en Canada.
Quand il veut revenir à ses premières amours, tout joyeux et fier de la réception qu’on lui fera, il constate avec étonnement que son arrivée ne produit'aucun effet ; ils’attendait à ce que tout le monde lui saute au cou, et personne ne bouge, sauf
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les frères et les sœurs, mais surtout les neveux qui veulent voir l'oncle d’ Amérique qui doit arriver tout cousu d’or.
Hélas, en Amérique, tout le monde compte’ sur les héritages d'Europe pour s'enrichir.
Puis le décor disparaît, le réveil arrive, les nuages se dissipent, il est seul, bien seul, plus isolé qu’il ne le serait dans les plaines du Far-Ouest.
Bref, au bout de quelques jours, un beau matin, en s’éveillant, il se prend à regretter la vieille neige du jeune Canada et, après avoir constaté qu’il se promène en étranger dans un pays où il est presqu’inconnu, méconnu ou incompris, il s’en va au port le plus voisin prendre son billet de passage pour le Canada, décidé à ne plus jamais revenir.
Que ceux qui seraient tentés de lui jeter la pierre commencent d’abord par passer quinze ans sur les bords du Saint-Laurent, alois seulement leur opinion pourra avoir quelque valeur, sinon ils ne peuvent juger sainement de la question.
I] y à aussi d’autres causes que l'habitude qui militent en faveur de cette décision de Jacques Bonhomme, mais je n’ai pas le temps de vous les exposer aujourd’hui.
Quoiqu'il en soit, je désire qu’il soit bien compris que je n’ai fait que constater un effet.
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EBOULEMENTS.
Il vient de se passer, il y a de cela huit jours, un singulier événement dans une paroisse riveraine du Saint-Laurent et bien que quelques journaux l’aient rapporté en style télégraphique, il est peu de personnes, sans doute, qui y aient attaché une grande importance,
Le fait n’est cependant pas ordinaire, et je sais quelqu'un qui ne l’oubliera pas de longtemps.
Ce quelqu'un c’est M. Savignac, cultivateur de Berthier.
Ce jour là, les rayons du soleil de janv :r étaient plus chauds que ne semblaient ie permetire la saison et les prophéties de: faiseurs d’almanachs ; la bise était endormie, les silhouettes des grands arbres maigres étaient immobiles et le morne silence de la plaine blanche n'était brisé parfois que par le cri des moineaux tout en joie Ge ne pas sentir les piqûres des veats du nord. La terre dormait sous son manteau de neige et le cultivateur songeait, au coin du feu, aux semailles prochaines qui devaient, Dieu aidant, produire de belles et riches moissons, quand un bruit étrange frappa son oreille :
Etonné, les yeux agrandis et le regard fixe, il se lève, il écoute...
Quel est ce bruit ? on dirait d’un bruit de voiture lourdement chargée qui roule en heurtant les cailloux du chemin! Mais la terre est couverte et les traîneaux seuls glissent sur les routes en cette saison. .
Les murs frémissent ! que se passe-t-il donc {
Le sol vibre, tressaille et palpite !..
Il se précipite vers la porte, et, en l'ouvrant, il est prêt de défaillir en voyant la scène de désolation qui se déroule devant lui.
Comme un radeau poussé par le vent et les flots sur le grand fleuve, les arbres, les champs et les granges passent devant lui comme dans un rêve.
Il est bien éveillé cependant, et ce qu’il voit existe.
Cette terre qu’il a labourée, hersée, retournée, fouillée tant de fois; cette terre, son bien, sa chose, inerte et fixe ; cette terre qu'il possède et que nul ne peut lui enlever; cette terre bouge, s’affaise, glisse, s’en va, s’abîme dans le fleuve et disparaît.
Les granges, les écuries et les étables, emportées dans le mouvement, se disloquent et s’effondrent. Les chevaux ? disparus ; les grands bœufs ? écrasés ; les moutons ? morts.
A la place de la rive féconde...un trou !
EBOULEMENTS 215
Tout est parti, et une énorme cavité, profonde de trente pieds et large de six arpents, s’est creusée tout à coup...
Partout la ruine !..
À quelque distance de là une crevasse, large de six pouces, s’est formée et de nouveaux désastres sont à craindre.
Et quelques instants ont suffi pour produire toutes ces ruines !
Ce n’est cependant pas la première fois que pareil fait se présente, et comme je parlais hier à M. Saint-Cyr, conservateur du musée de l Instruction publique, du bouleversement qui vient d’avoir lieu à Berthier, cet excellent homme doublé d'un savant, me rappelait d’autres événements du même genre.
Vers 1877 ou 1878, je ne puis préciser au juste, à Saint-Luc, dans le comté de Champlain, un affaisement subit se produisit sur une étendue de terrain de seize arpents de longueur sur autant de largeur, soit donc un déplacement sur une superficie de plus de deux cent cinquante arpents.
Le niveau du sol baïissa en certains endroits de quinze à vingt pieds, et on constata ailleurs la production non moins rapide de mamelons de vingt-cinq à trente pieds de hauteur.
Une maison fut emportée et toute une famille fut ensevelie dans les décombres au moment où
l’on se mettait à table. Grâce aux secours intelligents que l’on porta aussitôt aux malheureuses victimes de ce phénomène, il n’y eut pas d’accidents très graves à déplorer.
En cette occasion, le déplacement du sol produisit, dit-on, un bruit semblable à un violent coup de tonnerre qui fut entendu à plusieurs milles de distance.
En 1880, un effondrement considérable eut lieu à St-Germain de Batiscan, sur les bords de la rivière Laveillette, sur une largeur de près d’un mille ; des collines de cent pieds de hauteur $’affaissèrent et cette fois l'accident eut un caractère des plus graves
Un moulin fut enlevé et c’est sous ses débris
que le meunier trouva la mort ainsi qu’un cultivateur de Saint-Prospère, qui se trouvait là par hasard, M. Cloutier, père du chanoïne de ce nom.
En remontant plus haut on se rappelle qu’il y a une trentaine d'années, à Bon-Désir, dans le bas du Saguenay, un déplacement considérable du sol eut lieu également. |
Une famille établie à cet endroit s’aperçut tout à coup que la maison qu’elle occupait, bougeait et était entraînée avec le terrain, mais les habitants en furent quittes pour la peur, car le mouvement s'arrêta bientôt sans causer trop de dégats.
Il était temps, du reste, car le fleuve n’était pas loin.
EBOULEMENTS 217
À Nicolet, toute une famille a péri il y a quel ques années dans une catastrophe de ce genre.
Le terrain déplacé parti de la rive Nord, traversa la rivière et alla détruire une maison située sur la rive ouest.
Je pourrais citer vingt exemples
Ces mouvements du sol, qui ont, par leurs effets, tant de rapports avec les tremblements de terre, sont bien faits pour inspirer de graves et saines pensées.
Arnold Boscowitz, qui a décrit de main de maître les principales révolutions du globe, s'exprime ainsi :
‘* Subitement le drame a commencé ; en quelques secondes, il s’est déroulé ; et quelques secondes ont suffi pour couvrir de ruines la contrée. C’est là un spectacle à nul autre comparable, Grand, lugubre, foudroyant, il émeut, il épouvante l’âme humaine.”
«a Muis ce n’est pas seulement par le spectacle terrifiant auquel il fait assister, que le tremblement de terre produit en nous une profonde et ineffaçable impression ; il nous surprend, il nous émeut et nous trouble ainsi parce que, brusquement, il nous laisse entrevoir la terre sous un aspect nouveau et saisissant. On la croyait rigide, passive ; et voici le terrible phénomène qui la movtre comme un astre agissant et formidable, dont le moindre
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frissonnement, en se prolongeant, suflrait pour anéantir toute la ruche humaine qui bourdonne à sa surface, Et cette universelle catastrophe, le sens intime nous dit qu’elle surviendrait fatalement et sur l’heure, si une loi suprême ne tenait en équilibre, si une sagesse souveraine ne modérait les énergies dont on vient d’éprouver la redoutable puissance,»
Affaissements du sol, tremblements de terre et déplacements de terrains, tous ces phénomènes rentrent dans la même catégorie et sont dûs probablement à des causes semblables.
L’éboulement qui a eu lieu à Berthier est attribué à l'effondrement d’une croûte de terrain (croûte dont l’épaisseur est très vieille, paraît-il), dans une cavité qui se serait formée à la longue.
Boussingault, Virlet, Otto Volger et plusieurs autres savants, considèrent, en effet, comme la cause principale des tremblements de terre, l’affaissement ou la rupture de cavernes souterraines par suite de la pression des masses qu’elles supportent, Boussingault et Darwin, qui ont si bien étudié l'Amérique du Sud, ayant constaté que dans cette région hérissée de montagnes de feu la plupart des grandes secousses se produisent sans éruptions volcaniques, ont émis l’opinion que dans l’intérieur du massif des Cordillières, il y a des cavités profondes, dont les parois éclatent sous le
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EBOULEMENTS 219
poids qui les surcharge. Ces éboulements souterrains détermineraient les secousses auxquelles semble éternellement soumise toute cette vaste région, où le voyageur est constamment sollicité à rechercher les causes des grands phénomènes souterrains, dont il voit partout autour de lui les prodigieux effets.
L'eau des sources, par son action erosive, finit par séparer, à de grandes distances, les couches friables ou faciles à dissoudre, et par former des cavités qui peuvent acquérir des proportions considérables.
M. Saint-Cyr est parfaitement de cette opinion.
On remarque que le terrain où se produisent généralement en Canada ces déplacements, éboulements ou effondrements, est formé de couches de terre glaise et de sable superposés, la terre glaise ayant, en certains endroits, une épaisseur de six à douze pouces, et le sable environ un à deux pouces.
On conçoit parfaitement que les eaux pluviables en pénétrant par les crevasses de la terre glaise, glissent dans les couches de sable qu’elles entrafnent peu à peu et qu'il se forme ainsi un vide très minime, pris isolément, mais qui acquiert une grande importance quand ces couches de sable atteignent un nombre sérieux, de plusieurs centaines parfois.
Il arrive dès lors un moment où les couches d'argile ou de terre glaïise se trouvant sans appui inférieur s’effonarent ensemble et où la configuration du terrain change complètement, une colline devient vallée, etc., etc.
Quelquefois, quand le terrain se trouve en pente et que les couches de terre glaise s’effondrent, celles-ci trouvant sur la dernière couche de même nature une surface humide et ne permettant pas d'adhérence solide, glissent et se trouvent entrafnées dans un mouvement de translation, comme cela à eu lieu à Berthier, à Sainte Geneviève de Batiscan, à Nicolet, ete.
Une tradition nous dit que vers l’année 1663, un éboulement considérable eut lieu en pleine forêt à quelque distance de Trois-Rivières.
La terre s’affaissa tout à coup sur une largeur de près d’une lieue, à près de cent pieds de profondeur, le cours du Saint Maurice fut détourné, et une autre rivière se fit un lit et créa les fameuses chutes de Shaweenigan, l’un des plus beaux sites du monde. |
Ferland en parle dans son histoire du Canada :
« Des Sauvages et des Français, dit-il, rappor tèrent que dans le Saint-Maurice à cinq on six lieues des Trois-Rivières, des côteaux fort escarpés furent aplanis, ayant été enlevés de dessus leurs bases et, pour ainsi dire, déracinés jusqu’au niveau de l’eau. Ainsi renversés dans la rivière avec
EBOULEMENTS 221
des massifs d'arbres, ils formèrent une puissante digue ; les eaux arrêtées s'élevèrent, se répandirent sur les rivages, minèrent les terres éboulées et les entrainèrent en si grande abondance vers le Saint-Laurent, que sa couleur en fut entièrement changée pendant plus de trois mois. Le sol léger et sablonneux du pays qui avoisine le Saint- Maurice et le Batiscan cédant facilement à l’action des eaux, du dégel, et des secousses, bien des changements s’opérèrent sur leurs rivages, De nouveaux lacs se formèrent, des côteaux s’affaissè
rent, des sauts furent aplanis, de petites rivières disparurent, de grandes forêts furent renversées,. »
L'homme devient parfois aussi une des causes inconscientes de ces révoiutions partielles du sol.
Le déboisement est, en effet, une des actions de la résultante qui produit les éboulements ; car, en détruisant les arbres, on fait disparaître les racines qui constituent les liens qui unissent entre elles les différentes couches de terrain.
La rivière Sainte-Anne, dans le comté de Champlain, autrefois étroite, profonde et poissonneuse, a complètement changé d aspect.
A mesure qu ils se sont établis sur ses rives, les colons ont détruit les saules, puis les pins, les ormes, les hôtres, etc., et le sol, privé des rameaux souterrains qui retenaient ses différentes parties, s est effondré peu à peu, et si bien que, de nos jours,
la rivière est large, peu profondeet semée de bancs de sable.
Je ne sais si je me fais bien comprendre, mais je n'ai pas la prétention de faire ici un cours de géologie, je désire simplement attirer l’attention de mes lecteurs sur ces faits et leur donner le goût de les étudier.
Tout se meut dans l'univers, les mondes gravitent dans l’espace et la surface de la terre s’abaisse et se soulève comme une immense poitrine qu’animerait le souffle d’une puissante et régulière respiration.
Les phénomènes atmosphériques ne sont pas moins grandioses et terribles ; les ondulations de l'air produisent aussi d’effroyantes catastrophes, et la gigantesque vague aérienne qui vient de passer sur notre continent le prouve bien.
Le pont suspendu du Niagara a été emporté, de grands établissements industriels ont été détruits, nombre de maisons se sont écroulées, en plusieurs endroits les rivières ont grossi à tel point que leur niveau s’est élevé de vingt-cinq pieds.
Les pertes de vie sont nombreuses et les dégâts sont immenses.
Il est assez curieux de constater que cette tempôte ait été précédée d’une éruption du Vésuve, et ce fait tendrait, une fois de plus, à militer en
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EBOULEMENTS 223
faveur des savants qui soutiennent que chaque
éruption de volcan est précédée ou suivie immé-
diatement d’une perturbation atmosphérique dont
les effets se font ressentir à des distances énormes. Il y a encore là matière à étude.
XVITI LE SERMENT.
John Zéphyre Martin a été sommé de comparaitre devant la Cour Supérieure, afin de rendre témoignage dans la cause de X.. 08 Z.., et c’est demain qu’il doit aller au Palais de Justice.
Il sait que son ami Jacques Z.. est le défendeur et, comine Jacques est un bon garçon, qu’il connait depuis plus de vingt ans, puisqu'ils sont nés porte à porte, qu’ils ont été élevés ensemble et qu'ils ont tiré les sonnettes des voisins pendant longtemps, il en est résulté une de ces amitiés solides qui résistent à tout.
I connait parfaitement l'affaire que le tribunal doit juger, il est convaincu que Jacques à tort, et il nignore pas que le demandeur ne l’a fait assigner que parceque son témoignage doit décider du sort de la cause.
Comment va-t-il s'arranger pour ne pas faire tort à son ami Jacques ? ‘
Demain, quand il s’avancera devant le tribunal, après avoir répondu à l’appel de son nom, le greffier de la cour lui dira :
‘* Vous jurez sur les Saints-Evangiles de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, dans une
araindre c’est
ideur connés le et dant | itiés
bunal rt, et assir du
faire
nal, gref-
re la s une
cause où X..est demandeur et Z.. défendeur.
Ainsi, que Dieu vous soit en aide.”
Il faudra jurer, embrasser la Bible et ensuite.. dame ! ensuite, il faudra bien dire la vérité.
Oui, il faudra parler ; mais, alors, Jacques sera condamné.
Ce bon ami Jacques! quel brave cœur et comme je me souviens du service... que dis-je ? des services qu il m'a rendus !
Un soir, surtout, on avait fait les diables dans le quartier, joué tous les tours pendables que nous avions pu imaginer, nous avions fait tomber des passants en tendant une corde à dix pouces au dessus du trottoir, nous avions cassé dix cordons de sonnettes, brisé des vitres, etc., etc., et après avoir enfin réussi à nous faire arrêter, c'est cet excellent Jacques qui m’a tiré d'affaire, en faisant, je ne sais trop quel conte, au sergent de garde au poste de police.
Quand jy pense, les larmes me viennent aux yeux.
Et c’est ce brave Jacques que je vais faire condamner !
Je n’ignore pas à quoi je m’expose si je rendsun faux témoignage, après avoir juré sur les Saints- Evangiles ; c’est mon salut qui est en jeu, mais voyons si, tout en ne compromettant pas ma
| lo | ŒTRI à |
conscience, je ne pourrais pas sauver Jacques de ‘ette malheureuse affaire.
Le greffier va me dire: vous jurez etc., etc., et terminera jar ces mots: ‘embrassez la Bible.”? Je l’embrasserai avec respect, avec le plus grand respect, car je crois aux vérités contenues dans les Saints Evangiles, mais je ne ferai rien de plus, je ne jurerai pas, puisque je ne dirai pas: ‘‘je le jure,” car on exige très rarement cette déclaration. Donc, je serai à mon aise pour répondre ce que je voudrai, le demandeur sera débouté de son action et Jacques sera sauvé.
Croyez-vous que j’admets cette élasticité de conscience ? pas le moins du monde, maïs je ne discute pas, j'observe, j’étudie, je raconte, je pho tographie.
O vous, qui avez un peu l’expérience de la vie, dites-moi franchement ce que vous pensez du peu de cas que l’on fait du serment.
John Zéphyre a cependant des doutes sur la valeur de l’évolution qu’il a faite autour de sa conscience, et voici qu’il trouve autre chose :
—Je n’embrasserai pas la Bible, jÿappliquerai mes lèvres sur mon pouce, le greffier n’y verra rien.
Et Dieu ?..
es de
{e., et
ible.””
grand ans les lus, je ‘je le éclaradre ce de son
cité de je ne je pho
la vie, du peu
sur la + de sa
liquerai y verra
C’est encore la conscience qui vient de crier, mais il faut sauver Jacques et.. mon âme.
Ton âme, Zéphyre, ton âme est en grand péril ; tu ne veux pas te parjurer, c’est vrai, mais, à coup sûr, tu veux mentir.
De menteur à parjure, iln’y a pas loin, et je suis bien de l’avis de d'Houdetot qui disait: «Je demande qu’on interdise au menteur de dire la vérité,» tant on a droit de craindre la parole d’un homme habitué à déguiser sa pensée.
Zéphyre se décide cependant à embrasser la Bible ; il l’'embrasse carrément, rondement, (c’est le seul cas où ces deux mots cour adictoires sont d'accord par une bizarrerie de la langue française) et le voilà aux prises avec l'avocat du demandeur.
Dira-t-il la vérité, enfin ?
Non, il ne se souvient plus, il n’est pas sûr, il croit, il hésite, il se peut que...., la mémoire lui fait défaut, il y a si longtemps, il n’était pas tout à fait sobre et, vous savez...., monsieur le juge, vous connaissez ça....quand on à bu. ..; bref, il fait la bête, l’idiot, il ne comprend pas bien la question, il la tourne, l’esquive, se retranche, prend la tangente....
Ah! Zéphyre, mon ami, tu joues un singulier rôle !
Le rôle que tu joues, Zéphyre, d’autres viennent de le jouer avant toi, et beaucoup de ceux 15 |
ARTS à
qui vont te remplacer au banc des témoins, vont faire la même chose à leur tour.
Tous les raisonnements que Zéphyre se fait avant d'aller rendre témoignage, tous ces subterfuges qu’il essaie pour éluder la loi, toutes les réticences qu’il fait en répondant, tout cela est de l’histoire vraie, de tous les jours, et sur dix témoins ilyena....autant que vous voudrez, qui penseront, agiront et répondront comme lui,
Zéphyre s’est parjuré tout en ne disant pas exactement le contraire de la vérité, et c’est grand dommage, car Zéphyre a toujours été un parfait honnête homme, mais il a agi ainsi par suite d’une singulière abherration de sens moral.
A défaut de sens moral, si Zéphyre avait lu les Pères de |’ Eglise, il raisonnerait autrement et, s’il s'était même contenté de lire Cicéron, il aurait vu que ce grand orateur s’exprimait ainsi: dans le Traité des Devoirs :
« Les dieux, y est-il dit, infligent au mensonge les mêmes peines qu’au parjure. Car ils s’irritent non pas à cause de la formule même du serment, mais à cause de la perfidie et de la malignité avec laquelle des embüches sont dressées contre la bonne foi d'autrui!»
Mais Zéphyre, Jean-Baptiste, Jacques Bonhomme, John Bull, l'oncle Sam et tous leurs amis ont de singulières idées sur la valeur du serment, ils font des compromis avec leur conscience de la
LE SERMENT 229 manière la plussimple du monde et avec une désinvolture incroyable.
Après avoir embrassé leur pouce au lieu de l Evangile ils se figurent qu'il ne s’agit plus que d'une farce et qu’ils peuvent tout dire, sauf la vérité.
Est ce un défaut d'éducation, d'instruction ? Je ne me proñoncerai pas, puisque je me contente de signaler le fait, mais le serment judiciaire est tellement peu pris au sérieux par la plupart des témoins, que nombre de juges sont d'opinion qu'on devrait le supprimer.
C’est aller trop loin et ce serait empirer les choses.
« Quand on jure fréquemment, dit Antonini, on se familiarise avec le danger du parjure ; on redoute d'autant moins la colère divine qu’on l’affronte trop souvent.
«Ce mépris résulte non de l’usage, mais de l’abus du serment. »
Pour remédier à cet état de choses, je crois que l'on devrait adopter une sorte de précepte, de formule, que l’on répéterait chaque jour à l’enfant dans les écoles, comme on récite les prières, de manière à attirer constamment son attention sur le danger du parjure, sur la nécessité de toujours dire la vérité, et afin de le convaincre de ce principe.
230 ENTRKE-NOUS
Il est cependant un pays où le serment judiciaire n’existe pas, c’est en Chine ; cependant le juge ne s'adresse pas de la même manière à tous les témoins.
S'il s’agit d’un brahmane, il lui dit seulement : « Parle. »
A un mandarin : « Déclare la vérité. »
À d’autres, il représente le faux temoignage comme aussi coupable que le vol de choses précieuses.
Et quand il parle à un homme de la dernière classe, il assimile le parjure à tous les crimes les plus horribles.
Les termes de l’interpellation sont mesurés au degré probable d'intelligence et de science de celui à qui elle est faite, afin quelle soit mieux comprise.
Cela a beaucoup de bon sens.
Puisque j'ai entamé ce sujet, je vais dire deux mots du serment politique que je considère comme ridicule.
Quand j'ai été admis à la profession d'avocat, on n’a fait prêter le serment d’allégéance, et j'ai juré que «je serai fidèle et porterai vraie allégéance à Sa Majesté la reine Victoria, ses hoirs et successeurs, selon la loi. »
Je vous demande ce que signifie ce serment d’être fidèle à un souverain qui règne et ne gouverne
nage pré-
nière s les
S au celui com-
pas, qui ne peut rien faire par lui-même, et que l’on conserve comme un objet d'art, une curiosité ?
Et puis, pourquoi cette vieille formule qui date de Jacques 1er.
Pourquoi jurer d’être fidèle au roi ou à la reine ? Est-ce que cela empêchera les révolutions, quand elle seront nécessaires ? est-ce qu’on n'en cherchera pas moins à lutter contre les abus et les injustices du pouvoir ?
Chose étrange, le médecin dont la mission est si importante, si sérieuse et si pleine de responsabilités, le médecin qui dispose de l'existence et parfois de l'honneur des familles n’est astreint à aucun serment dans la plupart des pays.
Il n’en a pas toujours été ainsi cependant, et, de nos jours encore, la Faculté de Montpellier, en France, exige des médecins un serment solennel.
En 1804, il fut décidé, en effet, que les étudiants reeus docteurs jureraient au nom de Dieu d’être fidèle à la loi de l’honneur et de la probité dans l'exercice de la médecine ; de donner gratuilement leurs soins à l’indigent el de n’'exiger jamais un salaire au-dessus de leur travail : de respecter toujours leurs maîtres et d'enseigner gratuilement Les enfants de ces maîtres.
Certes, je ne vois rien de plus noble que cette formule de serment, qui résume les sentiments les plus élevés et qui constitue un lien de solidarité
232 ENTRE-NDUS
entre les médecins et la famille de leurs maîtres, qu’on ne saurait trop admirer.
Toutefois, il faut le reconnaître, cette formule n’est guère qu’une copie de celle dont Hippocrate avait fixé les termes.
Par ce serment fait au nom d’Appollon, d’Hygie, de Panacée, de tous les dieux et de toutes les déesses, le nouveau médecin s’engageait: à respecter toujours son professeur, à le considérer comme son père et à regarder les enfants de ce maître comme des frères ; à leur enseigner gratui tement la médecine ; à pratiquer la médecine pour le seul avantage des malades et à ne faire aucun mauvais usage de la science. Il s’engageait enfin à garder le secret sur tout ce qui intéressait les malades ou leur famille.
Vous le voyez, ce sentiment a beaucoup de points de ressemblance avec celui de la Faculté de Montpellier.
L’ Angleterre, pendant plus de deux siècles, s’est servie du serment comme d’une arme pour persécuter les catholiques et jamais, dans l’histoire moderne, on n’a vu d’esclavagr plus grand que dans la libre Albion pendant cette époque néfaste où le serment du 7est était imposé aux catholiques.
Ce serment, qui était une véritable abjuration, ne fut abolie qu’en 1829.
p de té de
ni
ècles, pour stoire
que faste ques.
tion,
Mais, de nos jours encore, en Canada, n’avezvous pas vu tous les lieutenants-gouverneurs de la province de Québec prêter un serment contraire à leurs croyances et qui leur était imposé.
Depuis 1867 jusqu’en 1884 les lieutenants gouverneurs n’ont-ils pas juré l'un après l’autre :
« Je déclare qu'aucun prince, prélat, personne, Etat ou potentat étranger n’a ou ne doit avoir aucune juridiction, pouvoir, supériorité, prééminence ou autorité, ecclésiastique ou spirituelle en ce royaume, et je fais cette déclaration sur la vraie foi d’un chrétien.»
Chaque lieutenant gouverneur prêtait ce serment, absurde pour un catholique, sans apporter aucune attention à ce quil faisait, et ce n’est qu'en 1884, que le fonctionnaire nouvellement nommé à cette haute position, refusa carrément de suivre cet exemple et envoya promener celui qui lui présentait la vieille formule.
prirent
30 octobre 1887.
L'homme, dès qu’il entre en ce monde, recherche la lumière tout autant que l’air et la nourriture matérielle
Cest ainsi que s'exprime l’abbé Beautain, et cette vérité est tellement évidente qu'il faut être conseiller municipal pour la nier ou la méconnaître.
Et quand je dis qu’un membre du conseil municipal seul peut piétiner sur cet axiôme, ne croyez pas que c’est manie chez moi que de lancer un coup d’épingle à cette institution, reconnue comme un mal nécessaire, mais bien parce que je vois tous les jours les Pères d’une Cité commettre de telles fautes, pour ne pas dire plus, qu’il est impossible de ne pas protester de temps en temps.
Les conseillers municipaux ont beaucoup de points de ressemblance avec les Anglais.
Max O’Reil nous disait dernièrement, vous vous en souvenez sans doute, et je le cite par à peu près : Prenez wn Anglais, c’est le plus charmant homme du monde, ilest bon camarade, ami dévoué jusques et y compris sa bourse, délicat, beau causeur,
UNE VICTIME 235 aimable, spirituel, facile à vivre, etc., etc. Voyez Son voisin seul, il a presque toutes les mêmes qua lités ; réunissez les, ils ne sont plus reconnaissables, ils deviennent aussitôt raides, cassants: pleins de morgue, etc., etc., enfin ils ont chacun autant de défauts qu’ils avaient de vertus tout à l'heure
Le conseiller municipal, pris isolément, est, règle générale, un brave homme, bon père de famille, qui a fait ou qui fait ses affaires d’une manière très sensée, il raisonne bien et ne ferait pas de mal à une mouche, il aime à être bien éclairé chezlui, soigne ses géraniums comme un Hollandais ses tulipes, bref, c’est un modèle de bonté et de bon sens.
S'il y en a vingt ou trente dans la ville, chacun d’eux a certainement une idée dans la tête, mais le malheur est qu’ils se réunissent parfois, etalors, alors ! ils ne commettent pas seulement des fautes, mais, comme je le disais tout à l'heure, ils vont jusqu'au crime.
J’en ai la preuve.
Je viens de voir leur victime
Jeune, élancé, gracieux et fort, ne demandant que sa part d'azur et de soleil, il grandissait libre et fier quand, en un jour de lumière, à l'heure où « les oiseaux en chœur se réunissent et saluent de concert le Père de la vie, » alors qu’il avait soif de
rayons et de rosée et que la brise lui murmurait de douces choses sous les larges frondaisons de la forêt, des hommes méchants, envoyés par le conseil municipal de Québec— ceci n’est pas un conte à plaisir inventé—l’arrachèrent au milieu des siens, le jetèrent dans la fatale charrette et le conduisirent dans la vieille cité de Champlain.
Ceci se passait en automne.
'e jour-là, le 27 octobre 1887, la vieille capitale était en liesse, la grande allée regorgeait de monde, la circulation des voitures était interrompue, et de tous côtés, jusque sur les hauteurs des remparts de la citadelle, on ne voyait que ravissantes toilettes, brillants uniformes et habits noirs.
Le malheureux fut jeté dans un coin, près de la porte Saint-Louis, mais telle était l'animation qui régnait dans la foule que cet incident ne créa aucune émotion.
Les splendeurs de cette fête ne sont pas oubliées et on en parlera longtemps sous le chaume.
Les ministres de presque toutes les provinces du Canada étaient là, on y voyait des sénateurs, des conseillers législatifs, de jolies femmes, de char. mantes jeunes filles, des militaires, des bonnes d'enfants, et pas un chapeau noir barré de rouge de l’armée du salut, bref, tout le Ligk dife semblait s’être donné rendez-vous à la fête des plantations, car j'oubliais de vous dire que tout ce monde joyeux était réuni pour. planter des arbres,
me
urait \ le la que chacun de ces derniers porte le nom d’un ï con- homme politique, d’un haut dignitaire, etc., et { onte qu'ils sont destinés à perpétuer le souvenir de ce des grand jour. ‘Al con- L'abandonné rôtissait au soleil et plus d’un l | spectateur de la fête lui donna en passant un coup Hi d'œil indifférent et un coup de pied vigoureux. || itale re ! En tag A tuer Li onde, t les plantations oflicielles étant terminées, la Le Le, et foule s’écoula peu à peu. HE rem- C’est alors que commença le supplice. '4 | antes est alors que des hommes, mandataires du 4 conseil municipal de Québec, se préparèrent à con- Ni de la tinuer la fête,-—amère décision—et se mirent, eux a qui aussi, à travailler à leur manière. 1 créa Ils creusèrent un trou dans la partie du trottoir (| non couverte de planches, juste sous la voûte de la (il liées porte Saint-Louis—cet étrange monument qui fait | le désespoir des artistes—et, empoignant le {| | hs du déporté, qui par la tête, qui par le corps, enfoui- ai des rent ses extrémités inférieures dans cette fosse qui ne har.- semble destinée à devenir sa demeure dernière, et | | nnes tous piétinèrent à l’entour, dans une sorte de LA buge danse de mort. 1 Lem- Et depuis ce jour, il est là: à l'ombre des pier- L. an- res qui suintent, quand le soleil inonde de ses (hi) ce rayons les monts et les plaines ; dans la nuit pro- L | )res, fonde quand les cieux s’emplissent d’étincelles. |
Enchaîné à la terre, son corps et sa tête seuls
émergent sous l’arche noire et ce que cet agonisant voit du monde des vivants ajoute encore à son supplice.
Chaque jour que Dieu fait, il assiste au va-etvient des membres du club de la garnison qui, joyeux et tirés à quatre épingles, se dirigent du côté des pyramides de boulets et de bombes pour disparaître bientôt dans ce séjour des bons amis et des gais propos.
Quatre fois par jour il voit passer l’armée de grefliers et d'employés qui vont à leur bureau, au Parlement, ou en reviennent. Ils ont généralement bonne mine, travaillent peu et soignent beaucoup leur santé.
L'autre jour, il eut un instant d’espoir en observant ces nouvelles figures, graves, rieuses, sombres, éveillées, sérieuses, gaies, tristes, intelligentes, goguenardes, franches, ironiques, jeunes, vieilles, etc., ete., variétés diverses qui composent le Conseil législatif et l’Assemblée. Il crut que sa triste position attirerait l’attention de ceux qui ont pour mission de pousser le char de l'Etat ou de mettre des bâtons dans ses roues, mais il eut encore une triste déception, chacun disant que cela ne le regardait pas et que le gouvernement municipal seul pourrait porter un remède à son mal.
D’aucuns l’ont comparé à Promethée dont un
vautou igeait toujours le foie immortel, mais ce rapprocuement est une souffrance nouvelle pour lui, car il sait que l’organe sécréteur de la bile du fils de Japet repoussait tous les jours, et il sent bien qu’il se meurt lui, le condamné à l'ombre perpétuelle de la porte Saint-Louis, et qu’il ne poussera jamais.
Tout Québec est furieux et, comme le disait, l’autre jour, mon excellent ami Foursin-Escande :
—C'est une infamie ! autant valait le planter sous le comptoir d’un marchand de vin !
Pau: ble rachitique, toi que nos pères ont nommé l’urbre national, le conseil municipal te refuse la lumière aussi nécessaire aux végétaux qu’à l’homme, il te condamne à une mort lente et triste, toi dont le rêve était peut-être de voir chacune de tes feuilles mourir pour la patrie, un jour de fête nationale de Saïint-Jean-Baptiste, mordue, tordue, calcinée par le soleil de juin, sur la large poitrine d’un bon canadien !
Petit érable, tu ne méritais pas tant d’indignités ; ces tortures auraient dû t'ôtre épargnées, cher érable, mais, tu le vois, si l’homme, le simple électeur est méchant, le conseil municipal est féroce.
Te voilà bien mal planté, arbre mignon ! mais, qui sait ? la plainte que j’exhale aujourd’hui sera peutêtre entendue ; des jours de soleil luiront encore