‹ Entre nous [microforme]Chapitre 23 sur 33 · COMMENT ON ECRIT L’HISTOIRE · texte numérisé non relu

COMMENT ON ECRIT L’HISTOIRE

—Quitter mon poste ?

—Oui, reprend il, je sais que votre armée n’a guère de provisions et peut-être avez-vous faim ?

—Ma foi, oui, dis-je, je n’ai pas dormi mon saoul, ni mangé de viande depuis plus de quinze jours.

—Bien, bon enfant, venez avec moi et je vous offrirai bon souper, bon vin et bon accueil.

— Puis-je quitter mon poste ?

—-Bah ! me répond-il, le caporal aura soin du

- poste jusqu’à votre retour.

Parbleu, je ne pus résister, il était si gentilhomme, et j'avais tellement faim, je le suivis, à cinq cents pas.

Ah ! bon Dieu, quelle veine !

Dans le coin d’une maison en ruines, je vis un grand feu au dessus duquel rôtissait un quartier de mouton—oh ciel ! odeur du 7osbif était si agréable !

Je me chauffe les mains, je sens les parfums de la cuisine et je vois dans un coin une couple de bouteilles de vin. L’eau m’en vient à la bouche.

Nous nous asseyons pour souper—je n'ai jamais tant mangé de ma vie- nous rongeons les os, le vin est excellent. Nous buvons «à la gloire » et nous parlons de la campagne.

Nous buvons « à la Patrie, » « à la belle France, » «à ma douce amie, » «à l’amitié, » et nous nous

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donnons une bonne poignée de mains—de mains qui croiseront peut-être l’épée demain matin.

Oui, monsieur, c'était la vraie chevalerie, deux ennemis qui partagent le même gigot de mouton, boivent le même vin et causent comme deux amis.

Mais le sommeil s'empare tellement de moi, que mes yeux se ferment peu à peu et mon bon ami me dit :

——Dormez, mon vieux ; je sais que vous avez eu bien des fatigues et que vous devez être éreinté ; dormez, tout est tranquille cette nuit, et je vous éveillerai avant le jour.

Voyez-vous, monsieur, j'étais tellement fatigué que j’oubliai mon devoir et que je m’endormis.

Pendant cette même nuit, les avant-postes .des deux armées étaient si rapprochés que des coups de feu furent échangés et en un instant tout fut en Pair. Je me sentis touché à l’épaule, je me réveillai croyant rêver, j’entendis la fusillade et mon ami criait :

— Allez à votre poste, on attaque...

Nous échangâmes une poignée de mains et je courus à mon poste.

O ciel! l'ennemi est là et je vois mes hommes repoussés. Quel fut mon désespoir ! j'étais désho- | noré.

4 Je n’élance en avant, je rallie mes braves, nous | résistons, nous avançons, nous reprenons le poste | et la fusillade cesse.

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