GS ENTRE-NOUS
mine et de manières distinguées, furent reçus par un des grands de la cour, auquel ils firent connaître le but de leur voyage.
— Très noble seigneur, dit le chef de la députation, il paraît qu'un de nos compatriotes se trouvait ici, dans votre capitale, au moment où un jeune homme, qui avait eu l'audace d’aspirer à la main de la fille de votre roi, fut conduit dans l'arène, au milieu de la foule assemblée. Il reçut l'ordre d'ouvrir l’une des deux portes, ignorant si un tigre féroce allait s’élancer sur lui ou si une charmante femme ne s’avancerait pas, prête à devenir sa femme. Notre concitoyen était nerveux au possible, et quand la porte fut sur le point de s'ouvrir, saisi de frayeur, il perdit tout son sangfroid, s’élança hors de l’arène et, sautant sur son cheval, il revint chez nous en toute hâte. Cette histoire, que notre ami nous conta, nous intéressa au plus haut point, et nous regrettons beaucoup qu'il n’ait pas attendu la fin de l'aventure. Nous espérions, cependant, que quelques semaines plus tard, un voyageur venant de votre ville nous apporterait d’autres nouvelles; mais jusqu’au jour où nous avons quitté notre pays, nous sommes restés dans la même ignorance. Enfin, on décida que la seule chose à faire était d'envoyer une députation en ce pays, afin de vous demander : ‘* Qui sortit de la porte ouverte, la dame ou le tigre ? ?”
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Le grand chambellan, après avoir été ainsi mis au courant du but poursuivi par cette respectable députation, fit entrer les cinq étrangers dans une salle, où ils prirent place sur des coussins moëlleux, et ordonna de leur servir du café, des pipes, des sorbets et autres rafraichissements semi-barbares. Puis, prenant place lui-même devant eux, il leur parla en ces termes :
—Très nobles étrangers, avant de répondre à votie question, je dois vous faire part d’un incident qui a eu lieu, peu de temps après l'aventure à laquelle vous venez de faire allusion. Ce n’est un mystère pour personne, dans le monde entier, que notre grand roi est très fier de posséder à sa cour les plus jolies femmes qu’il soit possible de voir. Toutes les suivantes de la reine et de la famille royale sont d’adorables jeunes filles, que l’on a choisies dans le royaume. La renommée de cet essaim de beautés, sans égal dans toute autre cour royale, s’est répandue au loin, et si le système de justice expeditive de notre roi n'avait pas eu une égale réputation, il est probable que nombre d'étrangers seraient venus à notre cour.
Cependant, il n’y a pas bien longtemps, il nous vint d’un pays lointain un prince très distingué et dont le rang ne pouvait être mis en doute. Une audience lui fut évidemment accordée :; notre roi le reçut très gracieusement et le pria de lui faire connaître le but de sa visite.
Le prince lui dit alors qu'ayant entendu parler de la supériorité des dames de sa cour, il était venu lui demander la permission d'offrir sa main à l’une d'elles.
Quand notre roi entendit cette étonnante réponse, il rougit de colère et s’agita fièvreusement sur son trône ; nous nous attendions même à entendre tomber de ses lèvres tremblantes quelque cruel arrêt, mais il parvint à se maitriser et, après un moment de silence, il regarda le prince et dit :
— Votre demande est accordée, Demain, à midi, vous épouserez une des plus jolies filles de notre cour.
Puis, £se tournant alors vers ses courtisans, il ajouta :
-— Donnez l’ordre de tout préparer pour le mariage, qui aura lieu demain, à midi précis, dans ce palais. Conduisez le prince royal à ses appar tements. Envoyez lui tailleurs, bottiers, chapeliers, bijoutiers, armuriers, et que tous les serviteurs qu’il peut désirer se mettent à ses ordres. Quoi qu’il demande, donnez le lui, et que tout soit prêt pour la cérémonie de demain.
— Mais, sire, s’écria le prince, avant de faire ces préparatifs, je désirerais..
— Pas un mot de plus! s’écria le roi. Mes ordres royaux ont été données, et rien de plus ne doit être dit. Vous avez demandé unefaveur, je vous
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l'ai accordée; maïntenant, je ne veux plus entendre un mot sur ce sujet. Adieu, prince, à demain à midi !
Le roi se leva et sortit de la chambre d’audience, pendant que le prince était entraîné dans les appartements qui lui avaient été réservés. Puis vinrent les tailleurs, chapeliers, bottiers, bijoutiers, et tous ceux dont il pouvait avoir besoin pour le parer pour la cérémonie. Mais le prince était
bien préoccupé et très perplexe.
— Je ne puis rien comprendre, à tant de précipitation dit-il à ses suivants. Quand verrai je les dames et quand pourrai-je choisir parmi elles ? Il faut que je juge non seulement de leurs formes et de leurs traits, mais encore que je puisse me rendre compte de leur intelligence et de leur esprit.
— Nous ne pouvons rien vous dire, lui réponditon. Ce que notre roi juge à propos de commander doit être fait, et nous ne savons rien de plus.
— Les idées de Sa Majesté semblent assez singulières, dit le prince, et autant que je puis voir, ne s'accordent pas du tout avec les miennes.
En ce moment, un des suivants que le prince n'avait pas encore remarqué vint se plater près de lui. C’était un homme aux formes herculéennes, qui tenait de la main droite la poignée d’un énorme cimetère recourbé, au tranchant plus aiguisé qu’un
rasoir, et dont la lame reposait sur son bras gauche. Portant cette arme terrible aussi délicatement et avec autant de soin qu’il l’eut fait pour un petit enfant endormi, il s’inclina devant le prince.
— Qui êtes-vous ? s’écria le prince en reculant à la vue du glaive menaçant.
— Moi, dit l’autre avec un sourire courtois, je suis le Décourageur d’'hésilation. Quant notre roi fait connaître ses résolutions à qui que ce soit, sujet ou étranger, dont les dispositions semblent ne pas s’accorder exactement avec celles de Sa Majesté, je suis chargé de l'accompagner partout, et s’il est tenté de ne pas suivre les ordres royaux, il peut me regarder et faire ce qu’il veut.
Le prince le regarda et jugea à propos de se faire prendre la mesure d’un habit.
Les tailleurs, les bottiers, les chapeliers travaillèrent toute la nuit, et le lendemain matin tout était prêt. L'heure fixée s’avançait rapidement, et le prince demanda de nouveau quand il pouvait espérer être présenté aux dames de la cour.
— Le roi décidera de cette affaire, lui réponditon, nous n’en savons rien.
—- Votre Altesse, dit le Décourageur d'hésitalion en s’approchant et en saluaut bien bas, Votre Altesse voudra bien remarquer l'excellente qualité de cette arme.
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Et, prenant un cheveu de sa tête, il le posa sur le tranchant du cimetère ; à peine avait-il tonché le fer que le cheveu fut coupé en deux.
Le prince le remarqua très bien, tourna les talons et ne dit mot.
Bientôt on vit arriver des officiers de Ja cour qui le conduisirent dans la grande salle du palais, où devait avoir lieu la cérémonie. Le roi était assis sur son trône, entouré des nobles, de ses courtisans et des officiers de l’armée, lui formant une cour magnifique.
Le prince, placé en face du roi, fit un profond salut et dit :
— Votre Majesté, avant d'aller plus loïn....
Au même instant, un serviteur $'approcha, tenant à la main une longue écharpe de soie très fine, qu'il passa vivement et si adroitement autour de ;a bouche du prince, que celui-ci fut réduit au silence. Puis, avec une dextérité étonnante, le reste de l’écharpe fut nouée derrière sa tête de manière à l'empêcher complètement de voir. Deux ouvertures furent pratiquées, près de la bouche et des oreilles, afin de lui permettre de respirer et d’entendre.
Tout cela dura quelques secondes à peine,
Le premier mouvement du prince fut d'enlever l’écharpe, et déjà il levait la main dans cette intention, quand il entendit près de lui la voix &u Décourageur d'hésilation, qui murmurait douce-
ment : ‘‘Je suis ici, Votre Altesse.”” Et l’on vit le bras du prince retomber à son côté.
Devant lui, cependant, un murmure se fit entendre, il prêta l'oreille et reconnut la voix d’un prêtre, prononçant les paroles sacramentelles de la cérémonie du mariage, usitées en ce pays étrange. Un frou-frou attira aussi son attention, et il resta convaineu qu'il était produit par un bruissement de soie. Le prêtre lui ordonna alors de prendre la main de la dame-qui se trouvait à côté de lui et, étendant la main droite, le prince sentit s’y poserune autre main, si petite, si douce, si bien faite et si délicate au toucher, qu'un frisson de'volupté le fit tressaillir.
Suivant la coutume du pays, le prêtre demanda à la dame si elle consentait à prendre cet homme pour époux, et la voix la plus douce qu'il eût jamais entendue répondit : ‘ Oui.”
Le sang afflua au cœur du prince. Le contact de cette main, le ton de la voix, tout le charmait.
Toutes les dames de la cour étaient jolies, le Décourageur d'hésilation se tenait près de lui. Que vouliez-vous qu'il fit? Aussi, répondit-il à son tour d’une voix assurée, à travers son baïllon de soïe : ‘ Oui.”
Le prêtre déclara qu ils étaient unis pour la vie.
Aussitôt il entendit un bruit assez prononcé, et la longue écharpe fut rapidement enlevée de sa tête.
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I] tourna vivement les yeux afin de voir sa femme, mais pas une dame n’était dans la salle,
Muet d'étonnement, incapable de dire un mot, il regarda autour de lui.
Le roi descendit alors de son trône et vint le prendre par la main.
— Où est ma fanime { demanda le prince.
— Elle est ici, répondit le roi, en le conduisant vers une porte garnie de rideaux, qui se trouvait sur l’un des côtés de la grande salle.
Les rideaux s’ouvrirent et le prince, en entrant, se trouva dans une immense galerie, le long de laquelle se trouvaient rangées, en ligne, quarante dames, vêtues de riches atours et toutes plus belles l’une que l’autre.
Etendant la main vers cette rangée de beautés, le roi dit au prince.
— Votre femme est ici! Approchez et allez à elle! Mais, rappelez-vous bien ceci: si vous tentez d'emmener une des femmes non mariées, de notre cour, votre exécution aura lieu sur le champ. Maintenant, plus de retard. Avancez et prenez votre femme.
Le prince, comme dans un rêve, passa lentement devant la ligne des dames et revint sur ses pas avec la même lenteur.
Rien ne pouvait lui indiquer que l’une put être sa femme plutôt qu'aucune des autres. Leurs toi-
lettes étaient toutes semblables ; toutes rougirent, toutes le regardèrent, puis baissèrent les yeux.
Elles avaient toutes des mains adorables, Aucune ne dit un seul mot. Pas une ne remua même un doigt pour faire le moindre signe. Il était évident que des ordres très sévères leur avaient été donnés.
— Que signifie ce retard? s’écria le roi, Ni je m'étais marié aujourd’hui avec une femme aussi jolie que celle que vous venez d’épouser, je n’attendrais pas une seconde pour la réclamer.
Le prince, tout bonleversé, parcourut encore le même chemin et revint sur ses pas. Cette fois, un léger changement s'était opéré dans l'attitude de deux des dames. L'une des plus charmantes avait souri gracieusement au moment où il passait. Une autre, aussi jolie, avait froncé le soureil, mais si peu, que lui seul le remarqua.
—Maintenant, dit le prince en lui même, je suis certain que c’est l’une de ces deux femmes que j'ai épousée. Mais laquelle ? Celle-ci asouri. Et quelle est la femme qui ne sourirait pas en voyant en pareil cas son mari s'approcher d'elle? Oui, mais, si elle n’est pas ma femme, n’aurait-elle pas souri de plaisir en pensant que je ne l'ai pas choiïsie et pour me prouver qu'il est inutile de penser à elle ? Cependant, d'un autre côté, quelle est la femme qui ne froncerait pas le soureil en voyant son mari venir à elle et ne pas la réclamer ! N'est-ce pas un
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signe d'amour, et cela ne veut-il pas dire : ‘‘ C’est moi! ne me reconnais-tu pas, viens à moi!” Mais si cette dame n’est pas mariée, n'est-il pas naturel qu’elle ait froncé le sourcil comme pour me dire : ‘ Ne t'arrèête pas à moi! c'ést ma voisine! Va plus loin ! ”
Et pourtant, j'y songe: celle que j'ai épousée n’a pas vu ma figure ! Pourquoi aurait-elle souri ! Et l’autre, pourquoi aurait-elle pris cet air courr'oucé ?
Un sourire est un signe d'amour! Un froncement de soureil est un reproche de trop tarder à venir !
—-Maintenant, écontez-moi, s’écria de nouveau le roi. Si, dans dix secondes, vous n'avez pas pris la femme que je vous ai donnée, celle qui vient d’être votre épouse sera veuve.
La dernière syllabe n’était pas sortie de la bouche du roi, que le Décourageur d'hésilation s'approcha du prince ef murmura ces mots :
—Je suis ici!
Le prince ne pouvait plus hésiter, il s’avança d'un pas ferme et prit l’une des deux dames par la main.
Les cloches sonnèrent à toute volée; des cris joyeux éclatèrent dans tout le palais, et le roi s’avança pour complimenter le prince.
C’était bien sa femme qu'il avait choisie !
—AÀ présent, dit le grand chambellan aux cinq étrangers, quand vous aurez deviné vous-mêmes quelle dame le prince a choisie, celle qui a souri ou celle qui a froncé le soureil, je vous dirai qui est sorti du cachot: la dame ou le tigre.
Aux dernières nouvelles, les cinq étrangers : n'avaient encore pris aucune décision à ce sujet.
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