‹ Entre nous [microforme]Chapitre 6 sur 33 · VI · texte numérisé non relu

VI

HOTELIERS.

Il y a des gens qui ont le sens moral singuliére ment oblitéré.

Vous savez qu'il s'est formé depuis quelque temps déjà des sociétés dont le but, très louable, quand il est bien compris, est de faire la guerre à la vente des boissons enivrantes, et vous n’ignorez pas non plus qu’elles ne sont arrivées jusqu’à présent qu’à des résultats négatifs.

Je ne discute pas, je constate, je déplore même cet insuccès, mais ce que vous ne savez pas encore, sans doute, c’est qu'une de ces sociétés poussée par un excès de zèle-—je ne veux pas qualifier plus durement le procédé—en est venue à exciter les gens au vice pour mieux leur prouver que ce qu’ils faisaient était illégal.

Lycurgue ordonnait que les ilotes pris de vin fussent exposés aux regards des enfants pour dé goûter ceux-ci du hideux spectacle que donne l’homme ivre, mais la société à laquelle je fais allusion agit autrement, elle pousse les enfants à acheter eux-mêmes du whiskey, puis les force à dénoncer celui qui leur a vendu

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L'opération se fait parfois même avec un rafinement de....ruse qui étonne de la part de gens animés de si bonnes intentions.

Sachant que lhôtelier connait le réglements de la loi des licences et qu’il se gardera bien de vendre à des mineurs, on choisit des jeunes gens paraissant plus vieux que leur âge, on les excite à se présenter chez lui, munis d’une bouteïlle minuscule, et à demander pour quelques cents de boisson, de manière à vraiment faire croire qu'il s'agit de préparer une potion quelconque destinée à ur: ma lade,

Aussitôt en possession de l’eau de feu obtenue, pour ainsi dire, sous de faux prétextes, les petits malheureux s'en vont triomphalement trouver leurs mandants qui s’empressent de dénoncer l’hôteliers coupable d’avoir cédé, le plus souvent, à un bon mouvement.

C’es5; ui joli métier que l’on fait faire à ces jeunes gens, et s’ils profitent des lecons qu’on leur donne, il pourrait très bien se faire qu’ils finissent un jour dans une position élevée, à dix pieds de terre et au bout d'une corde !

De mouchard et menteur à voleur et assassin, il n'y à qu'un pas—un peu grand perti-être—mais un pas que l’on franchit facilement.

Une fois la dénonciation faite sous les plus grands serments du monde, et sans rougir, la cause se

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poursuit, un avocat tombe à bras raccourcis sur le dos du malheureux coupable et, après avoir parlé pendant une heure, finit par demander, au nom de la loi outragée, une bonne amende et quelquefois mème—s'il s'agit d'une récidive—l'annulation de la licence du délinquant.

Pendant ce temps-là les représentants de la société rient dans leur barbe du bon tour qu'ils ont joué au pauvre diable d'hôtelier, et se félicitent déjà d’avoir terrassé leur ennemi.

NSeulement--il y a un seulement—ils comptent sans la cour, sans le juge qui, débrouillant les faits, les pèse à leur juste valeuret déboute le demandeur de son action.

Ce fait s'est présenté dernièrement, et l’honorable jage Dugas, en rendant son jugement, a appuyé sa décision de remarques très justes :

Loin de prouver la culpabilité du vendeur on n'a parfaitement établi qu’un seul point, c’est la mauvaise foi de ces deux jeunes gens qui, sous prétexte de protéger la morale publique, ont combiné ensemble tout un système, ou plutôt ont tendu un piège de manière à surprendre la bonne foi de celui qu'il avaient choisi pour victime.

Ces deux gaillards n'avaient qu'un seul but:

faire une cause !

Etre sortis de l’enfance, avoir près de vingt ans, entrer dans cette lumineuse période de la vie où tout doit être poésie et bonté, dans cet âge où l’on

aime tout ce qui est beau et où le mal ne semble pas exister, et débuter par se montrer devant un tribunal comme mouchard, espion...

Poualh !...

Les hôteliers ont du bon, cependant, ils veulent, eux aussi, respecter les loïs et les faire observer, et j: n’en veux pour preuve que ce quisest passé il v a quinze jours à Ottawa.—Pardon, mes amis de la province de Québec, car cette fois-ci, je suis forcé de donner la palme aux Ontariens—mais ceux d'Ottawa sont tellement nos voisins, que nous pouvons presque les consdiérer comme nôtres.

Ce jour-là, un dimanche, tous les hôtels Ge Ja capitale ont été strictement fermés, ee qui est un grand bien, paraït-il.

‘Tout le mérite de cette action, disent les journaux dans un style douteux, est dû à l'action volo’. taire des aubergistes qui ont signé une adresse à leurs clients fpour les avertir, qu'à l'avenir, ils fermeraient leurs portes à six heures le samedi soir et ne les rouvriraient que le lundi matin.”

Ce que je voudrais connaïtre par exemple, c’est le nombre d’ivrognes arrêtés pendant ce laps de temps de fermeture,

Mais je deviens indiscret

Puisque j'ai parlé des hôteliers auxquels on fait illégalement la guerre, je ne puis passer sous

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