‹ Entre nous [microforme]Chapitre 7 sur 33 · UN · texte numérisé non relu

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HÔTELIERS 8e

silence la disparition du plus excentrique et du plus original des membres de cette corporation : je veux parler de Joe Beef.

Joe Beef, de son vrai nom, Charles McKiernan, était un ancien soldat, qui, après avoir fait les campagnes de Crimée et des Indes (lors de lu grande révoite des Cipayes) suivit son régiment, du Royal Artillery, en Canada, où il fut cantinier à Québec, pendant trois ans, et à l’île Sainte- Hélène pendant deux ans.

En 1868, il prit son congé et tint une auberge, à Montréal, dans la rue Claude, où il resta pendant deux ans, après quoi il transporta ses pénates sur le quai, rue Commune, où nombre de mes lecteurs l'ont sans doute connu.

J’allais vous faire une description de cet étrange cabaret, quand le hasard d'une lecture est venu me faire changer d’idée.

Tous ceux qui ont voyagé savent que les grandes villes de tous les pays possèdent des établissements spéciaux où l’on trouve pêle-mêle des échantillons disparates de l'humanité, et les lignes suivantes donneront une idée de ce que peut-être un des cabarets les plus excentriques de Paris, /& Oalifornie.

‘ Il v a là, dit Alfred Devean, en train de lever le coude, la plus riche collection de porte-haillons, de loqueteux et de guenillous qu’il soit possible

d'imaginer. Rembrandt et Callot en eussent tressailli d’'aise. Ce sont les malandrins, les francsmitous, les truands, les mercelots, les argotiers, les sabouleux et autres pratiques du XIXe siècle ; société inêlée s’il en fut jamais! C’est un tohubohu à ne pass’ y reconnaître, une vapeur à ne pas s’y voir. Diogène, ce sont tes fils, ces gueux !”

C'était bien, un peu.. beaucoup cela, la cantine de Joe Becf; des honnôtes gens, des vieux soldats, de pauvres diables versés sur le quai, par des navires venant de toutes les parties du monde ; des malheureux, que l'abus de boire avait fait échouer là, où ils pouvaient encore avaler, de temps en temps, un verre de whiskey qui écorchaïit le palais; d’anciens pensionnaires des prisons cherchant à travailler de différentes manières ; des vieux usés ; des jeunes à la poitrine déjà défoncée par tous les liquides corrosifs buvables ; des vagabonds habitués à coucher dans les terains vagues durant l'été ; tous connaissaient cette maison, où l’on trouvait un lit, pour dix centins, et où l’on mangeait à sa faim, pour quelques sous.

Tout ce monde était reçu tant qu'il y avait une place dans les cent vingt-cinq lits qui garnissaient les vingt-deux chambres de l'immeuble, mais Joe Beeï réservait toujours les paillasses les moins dures et les morceaux de bœuf les moins rétifs aux anciens soldats, ses vieux compagnons d’armes, que le hasard avait jetés sur ies rives du

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Saint-Laurent, après qu'ils avaient foulé la poussière des chemins sous tous les soleils. Ah! ceuxlà étaient les bienvenus et, quand toute sa bande de clients affamés et assoiffés était repue, comme il causait du bon temps où l’on grelottait dans les tranchées de Sébastopol et où l’on rôtissait sous les tentes de Delhi!

C’étaient de bien bons moments, ceux-là !

Pendant l'été, les pensionnaires étaient moins nombreux, mais nombre d'ouvriers du portallaient souvent lever le coude chez Joe Beef, qui ne leur ménageait ni les observations ni les conseils.

--Eh ! toi, Pat, ne bois donc pas tout ce que tu gagnes | Jack, tn as l’air ému, s{op mon garçon.

Cela ne faisait pas grand effet, sans doute, mais le principe était sauf.

Et quand l'hiver commençait à cristaliser les

rapeurs sur les vitres, à percer les vêtements ren-

dus diaphanes par l'usage, et à rougir les nez, tous les déclassés et les pauvres hères venaient chaque année ouvrir la porte de la grande salle où l’on s’asseyait sur les bancs autour du poële énorme, en fumant un tabac impossible, dont l’âcre odeur vous prenait à la gorge.

On avait chaud là! pendant qu'au dehors, les flocons blancs valsaient en se bousculant, sous les soufflets des vents furieux.

Alors commençait la longue vie monotone dont le programme avait été fait par le patron Joe Beef et dont il ne fallait pas s’écarter.

Dès le jour, parfois avant, vieux et jeunes, portant qui une hache, qui une pelle, dévalaient et déambulaient dans les rues de Montréal, s’offrant de porte en porte, pour enlever la neige du trottoir ou briser la glace sur les toits et gagner ainsi de quoi payer la pitance que Joe Beef vendait à si bon marché.

Les fainéants n'avaient pas beau jeu chez lui, et malheur aux carottiers !

Je me suis laissé conter une légende à propos du squelette que vous avez tous vu dans le comptoir de ce philantrope à sa façon, et je ne sais vraiment, si je dois en parler, car il parait qu’il circule cinquante versions à ce sujet.

On m'a done dit que le squelette en question était celui d’un ancien pensionnaire de Joe Beef.

On ajoutait même que le patron ne manquait jamais de faire observer à ses nouveaux clients que le dit système osseux avait appartenu à un individu, ivrogne et fainéant, qui avait quitté l'auberge un beau matin, sans payer son écot.

Huit jours après, on l'avait trouvé mort.. de remords, disent les uns ; de froid et de whisky, selon les mieux rénseignés.

Quoiqu'il en soit, il est certain que la vue de ce squelette n’avait rien de réjouissant, et cependant

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plus d’un misérable l’a regardé souvent d’un œil d’eurie

—Hein, Jack, quand nous serons comme ça, on m'aura plus faim

—Plus froid, non plus.

—Plus soif..

On l’a donc enterré l’autre jour, ce pauvre Joe Beef, qui laisse plus de regrets que de piastres, et c'était vraiment un spectacle émouvant que de voir toute cette foule disparate suivre le convoi du vieux soldat-cantinier.

Si excentrique qu'il fut, si cynique qu'il parût être, c'était un brave homme, et je crois quil a dû trouver à se caser convenablement en paradis, où les mendiants sont, dit-on, plus nombreux que les millionnaires, et où ilk-pourra encore trouver à qui parler, comme ici-bas.

Quelque soit le sort qu'il ait trouvé là haut, sa disparition est une perte pour ceux que Daudet a si bien désignés d'un mot français, auquel les Anglais n'ont jamais pensé, malgré sa racine britaunique, les sérugforlifeurs.

Les strugforlifeurs! en est-il qui méritent mieux ce nom que Îies journalistes dont la vie est toute de combats et de luttes / Aussi, est-ce avec peine, que j'ai vu dernièrement des gens qui ont tout autre chose à faire, vouloir leur rendre l'existence

plus dure encore, en leur faisant une concurrence déloyale.

C’est la reine des Belges, Marie-[Henriette, et sa fille Clémentine, que je signale aïinsià la vindicte de tous mes confrères, et que je voue aux anathèmes des pondeurs d'articles de tous les pays.

Ces deux femmes, fort respectables sans doute, sous d’autres rapports, viennent de lancer un nouveau journal Za Jeune Fille, et elles ont même poussé l’indélicatesse, jusqu’à promettre à leurs lecteurs, la collaboration de la reine de Roumanie et de la princesse Stéphanie d'Autriche.

Quand on est riches comme vous l’êtes, Mes dames, on est et on reste abonnées payantes, et ce rôle est assez noble et assez rare pour qu’on puisse s’en contenter, si haut placé que l’on soit.

Pour moi, qui n'étais pas Géjà bien royaliste, ce est pas cette nouvelle entreprise qui me fera agenouiller bien vite au pied des trônes.

Quelle boulette, Majestés, quelle boulette ! !

Oh! quelle différence entre vous et la comtesse de Paris, qui, elle aussi, est une majesté... en espérance !

Un journal de Londres, un journal bien pensant et bien posé, un journal plus royaliste que la reine, nous annonce gravement que la comtesse de Paris se promène souvent dans les environs de la capitale anglaise, avec la pipe en bouche.

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Oui, une pipe, une vraie pipe, une pipe en plâtre, courte et noire, j'allais dire culottée !

Si j'étais certain de l’anthenticité du fait, je me ferais un devoir d'envoyer à madame la comtesse de Paris, quelques livres de bon tabac canadien, mais la nouvelle mérite confirmation avant de se lancer dans les frais.

Vrais ou non, ces racontars ont cependant leur signification.

Si nos aïeux revenaient, quelle ne serait pas leur stupéfaction d'entendre dire que les reines se font journalistes que les princesses royales fament la pipe, et que les hôteliers sont les vrais philantropes !

J'ai craint un moment, mes amis, ne jamais plus avoir le plaisir de vous souhaiter un heureux et gai Noël, comme je l'ai fait depuis plusieurs années car la mer, les vents et les hommes semblaient s'être mis d'accord pour m'empêcher de revoir les rives du plus bel afiluent du royaume de Neptune, dieu des eaux ; mais

Celui qui met un frein à la fureur des flots Sait aussi des méchants arrêter des complots.

Jonvaincu, par l'expérience, de la profonde vérité renfermée dans ces deux graves alexandrins classiques, je remercie Dieu de m'avoir protégé, mais je garde rancune à ceux qui ont empêché An du Château-Léoville de marcher plus vite

. plus tôt.

dr impardonnables, a coups de foutreau (expression pittoresque de l'ami Faucher de Saint-Maurice), manque de charbon, vivres frais insuffisants, rien n’a manqué pour nous faire mille fois désirer revoir la patrie où ceux qui nous aiment nous attendaient avec impatience.

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Cependant, ‘à quelque chose malheur est bon, ” ainsi que je vais le démontrer une fois de plus.

Jusqu'à présent j'étais convaincu de la vérité de certains prétendus axiômes dont on m'avait farci la tête dans ma jeunesse, et je croyais aussi sincèrement que naïvement que, par exemple, le plus court chemin d’un point à un autre est la ligne droite et que, moins on paye pour entreprendre un voyage, plus on économise,

Tout cela n'est qu'illusions, chimères, rêves...

J’avais pris, ainsi que nes compagnons de voyage, une ligne directe pour aller en Europe et en revenir, mais je me suis aperçu que les navires, sur cette voie, partaient quand il le voulaient, de temps à autre, sans dates fixes, à peu près comme le faisaient autrefois les trains du chemin de fer de Sorel, dont l’irrégularité était devenue proverbiale.

Comme le départ de notre navire avait été annoncé pour fin octobre où commencement novembre au plus tard, nous avions tous pris nos mesures en conséquence, et c'est ainsi que nous nous sommes trouvés réunis au Hâvre, MM. l'abbé Van de Moortel, curé de Gaspé, Faucher de Saint- Maurice, M. Déchenes, députés, F, Pinault, avocat, et votre chroniqueur, tous derniers débris de l’excursion de l'Association de la Presse de la province de Québec,

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