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Nos autres compagnons étaient partis par différentes lignes pour retourner dans leurs foyers.
Chaque jour que Dieu faisait, nous nous rendions tous les cinq sur la jetée du Hâvre, explorant l'horizon et regardant, comme sœur Anne, si nous ne verrions rien venir, et tous les matins nous revenions tristes et mornes, marchant en file indienne, à l’hôtel des Armes de Rouen où nous avions établi nos quartiers généraux, furieux d’attendre et de dépenser inutilement les belles piastres que nous avions péniblement mises de côté.
Nos soirées n'étaient pas toujours des plus gaies, malgré la verve de Faucher, les récits de notre excellent abbé, les saïllies de Décheneset les descriptions de voyage de Pinault,etil arrivait des moments où nous nous regardions en dessous, demandant lequel de nous avait le mauvais œil, qui était le jettatore.
Pour comble d’ennui, la maison située en face de notre hôtel était occupée par un marchand de bois nommé Migraine, et nous ne pouvions mettre le nez à la fenêtre sans apercevoir une enseigne colossale portant en énormes lettres deuil, sur fond blanc, ce mot de sinistre augure : MIGRAINE ! !!
Et le navire n’arrivait pas.
L'ennui de cette longue attente a cependant été interrompu un jour—un seul jour—par une excursion des plus agréables que nous avons en.
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treprise aux environs du Hâvre, grâse à l’obligeance de M. René Bossière, je tiens à le constater, véritable découverte qu'il nous a fait faire et que je vous demande la permission de vous conter, car mes lecteurs pourront en profiter quand ils aurcnt l'occasion d’aller en France.
Un dimanche, alors que nous nous éternisions dans cet hôtel des Armes de Rouen, dont il semblait que nous devions devenir les hôtes perpétuels, M. Bossière vint nous prendre en landau pour aller à Etretat, la jolie plage située à sept lieues de la cité qui : doané le jour à Bernadin de Saint- Pierre et à Cashir'r Jelavigne.
Le temps était maihen:eusement un peu sombre et le brouillard qui s'élevait de la mer nous empècha de jouir du magnifique panorama, un des plus beaux du monde, que l’on découvre, quand le ciel est pur, des hauteurs de Saïinte-Adresse, et qui n’a guère de rivaux que ceux de Constantinople et de Québec.
Cependant, le côté terre était moins brumeux et nous pûmes apprécier entièrement toutes les beautés de ce coin du pays normand, si gracieux et si poétique aux jours d'automne.
La température, très douce encore, car le froid est en retard cette année, nous dit-on, a permis aux cultivateurs de travailler aux champs jusqu’à présent, et la campagne est admirable.
Les colzas et les blés sortent de terre et les grands carrés verts qu’ils forment, tranchent sur le ton sépia des terres fraîchement labourées et humides de la brume du matin.
Les muisons, aux toits de chaume ou construites en gallandages, attirent notre attention, et nous étonnent par leur aspect si pittoresque et si coquet, enfouies qu’elles sont le plus souvent au milieu de bouquets.de grands hêtres, d'ormes touffus et surtout de pommiers à cidre, ce produit si apprécié de la terre normande.
Nous traversons le joli bourg de Montivilliers, mais, en arrivant sur la place, la vue de l’église m'arrache un cri d’admiration.
— Voulez-vous descendre, me demande M. Bossière? L'église de Montivilliers est certainement un monument des plus curieux et vaut la peine d’être vue. |
Nous mettons pied à terre et nous nous dirigeons du côté du portail qui s’anime tout à coup, car le prêtre vient de prononcer l’ie missa est; l'office divin est terminé. C’est l’heure, où, pendant que l’orgue fait entendre ses dernières notes, la foule envahit les portes qui viennent de s’ouvrir. |
Nous avons devant les yeux une preuve de plus que le sentiment religieux existe ‘ toujours en France, car l’église est pleine à se demsnder comment tout ce monde a pu y trouver place, et nous
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Pendant que les vieux forment déjà des groupes sur la place pour y deviser des affaires du pays, de politique, de la pluie et du beau temps et que les bonnes commères se disposent à commenter les ‘ancans du village, nous entrons vivement, car nous ne pouvons nous arrêter que quelques minu tes, nous promettant de revenir plus tard, si nous repassons par ici un jour ou l’autre.
Encore un souhait que nous ne pourrons jamais réaliser, comme vous le verrez bientôt.
L'église de Montivilliers, reste d’une puissante abbaye de religieuses fondée en 682, par le maire du palais Warratton et Saint-Philibert de Jumièges, et relevée en 1033 par le duc Robert le Magnifiquè, remonte en majeure en partie à la construction des XIe et XIe siècles.
Son clocher, encore couronné de sa flèche primitive, est des plus remarquables.
Nous traversons la nef toute pleine encore de fidèles ; et le suisse énorme, les minuscules enfants de chœur, les élèves du couvent et les vieilles dévotes qui partent toujours les dernières, regardent avec étonnement ces cinq étrangers qui arrivent quand tout le monde s’en va, examinant deci delà les grandes fenêtres ogivales et les vieux tableaux de cette antique maison de Dieu qui a
vu tant de générations s’agenouiller sur ses larges dalles de marbre.
Nous voudrions rester plus longtemps, visiter en détail et donner un coup d'œil au Musée Bibliothèque, maïs il faut remonter en voiture pour aller à Gonneville, qui possède, nous dit M. Bossière, une petite auberge où l’on ne déjeune pas trop mal.
Cette raison d’estomac fait rentrer tous les regrets que nous éprouvons de partir aussi vite.
Gonneville ? mais c’est un nom connu, si je ne me trompe, dans l’histoire du Canada. N’existe-til pas encore à Montréal des Pelletier de Gonneville ?
N'ayant pas de documents sous la main, je ne puis éclaircir ce point qui peut nous intéresser ; jy verrai plus tard.
Nous nous arrêtons devant une maïson de très bonne apparence, ma foi ; trois étages, style étran ge, sans homogénéité, mais le tout très coquet et très propre.
—$Soyez les bienvenus, messieurs, nous dit une voix mâle et bien timbrée.
Celui qui nous accueille ainsi est le patron de l'immeuble. Un singulier patron, bien campé, barbe châtain-clair dans laquelle les années ont planté quelques fils blancs, front élevé, couvert d'un bérêt, une vraie tête d’artiste.
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Sommes-nous dans un hôtel, un musée, un atelier d’amateur ?
C’est tout cela ensemble, car si les murs sont couverts de tableaux, d’esquisses, de vieilles faïences, d'objets curieux, et si çà et là on aperçoit une toile inachevée, on entend aussi le bruit de ferraille de la cuisine, les ordres se croisent, et les parfums de volailles rôties viennent caresser notre nerfolfac tif et nous donnent l’assurance de faire un bon dîner.
Tant mieux, car il fait très faim, et rien ne creuse l’estomac comme la poésie d’un beau paysage.
L'établissement de M. Aubcurg est connu de tous les artistes de France et de Savoie, et plus d’un d’entre eux y a trouvé bons repas et bon gîte, aux jours de misère, alors que la renommée lui refusait encore ses palmes et les banquiers leur argent.
En retour d’une aussi plantureuse hospitalité, on laissait à Aubourg qui une marine, qui un paysage, une scène d'intérieur, un croquis, un portrait, et c’est ainsi que l’on peut dire que les murs de cette célèbre auberge de village sont tapissés de témoignages de reconnaissance, j'allais écrire d’ex-voto, en prenant ce terme dans sa meilleure acception.
Tout ce qui a un nom dans les arts est représenté ici, et nous lisons des signatures de peintres
dont les tableaux se vendent aujourd’hui à leur poids de billets de mille francs,
Six grandes salles sont remplies de vieux meubles, horloges vénérables, faïences de Rouen, de Strasbourg, de Limoges, de plats admirables, de tapisseries splendides, d’armures de tous les siècles, fusils à mèche, sabres arabes, de terres cuites, de statuettes, et je trouve, jusque sur l’escalier, de vieilles crémaillières qui ont sans doute supporté les marmites de plusieurs familles.
Aujourd’hui, les peintres, les sculpteurs et les écrivains pauvres sont aussi bien accueillis qu’autrefois, maïs les temps sont cependant un peu changés, les bohômes d'autrefois ont fait fortune, Aubourg aussi, et l’on va surtout chez lui pour faire un bon dîner, arrosé d’excellent cidre et de vieux vins, le tout à des prix très modérés.
Au milieu de notre repas, une grosse servante, dont les joues sont couleur de sang, nous présente une assiette couverte de petits verres.
—Messieurs, nous dit-elle, je vous apporte le trou normand.
Nous ouvrons des yeux grands comme ça !
Les petits verres sont remplis de vieille eaude-vie de cidre ; c’est l'habitude, en ce pays, de boire ainsi au milieu du repas, afin de creuser encore l’estomac, et c’est ce qu’on appelle le trou normand.
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‘* Vive la coutume de Normandie !”” s’écrient Pinault et Déchènes qui, en leur qualité d'avocat, voient aussitôt dans ce vieil usage matière à jeu de mots, mais ne perdent pas pour cela une seule goutte de l'excellente liqueur.
Au dessert, on nous présente un album dans lequel on nous prie d'écrire ou de dessiner quelque chose. Aubourg sait que nous venons du Canada et il ne veut pas perdre cette occasion de pouvoir prouver à ses clients qu’il a des amis jusque sur les bords de la rivière Saïint-Charles et du Saint- Laurent.
Faucher improvise quelques vers, j’esquisse un habitant canadien, en costume d'hiver, avec la pipe et le fouet de rigueur, nous signons tous et adieu ! à un autre voyage ! !
=—Branle-bas de combat ! rugit Aubourg, pendant que nous remontonsen voiture, et aussitôt, un bruit à réveiller les morts ébranle l’atmosphère et menace de casser les vitres de tout le canton.
Une servante agite avec frénésie la corde d’une énorme cloche suspendue au dehors, un des fils Aubourg sonne du cor de chasse, un autre fait des ra et des ja énergiques sur un tambour, on entend des bruits de grosse caisse, des sons de trombonne, des miaulements de violon... et notre cocher aiguillonné par tout ce tapage fait claquer son fouet
avec fureur.
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Tout le monde est aux portes, le bruit redouble, les chevaux font feu des quatre fers, nous brülons le pavé... et nous voici de nouveau, dans is calme silencieux des champs et des bois, où pas une feuille ni un brin d'herbe ne s’agite dans la plaine qui semble dormir.
Après une heure de voiture, nous arrivons à Etretat.
Je ne vous ferai pas la description de cette jolie plage, elle se trouve dans tous les guides et je ne me sens pas de dispositions à la copier.
La mer est fort belle et la ville très coquette mais, hélas! on y est aussi ingrat qu'ailleurs et c'est à peine si la jeune génération connaît le nom du gracieux écrivain, Alphonse Karr, qui a découvert et mis à la mode cette côte charmante de la Normandie.
Nous visitons à la hâte et, la nuit arrivant, nous reprenons le chemin du Hâvre avec l'intention de souper à deux lieues d'ici, à Saint-Jouin, chez la belle Ernestine.
La belle Ernestine est la sœur d’Aubourg, de Gonneville, et son hôtel est encore plus curieux, quoique du même genre, que celui de son frère
Nous sommes les seuls hôtes pour le moment et, en attendant que la cuisinière soit ‘‘ parée,’’ comme on dit ici, nous admirons les chefs d’œuvre qui ornent l’hôtellerie.
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ton, Flandrin, Rosa Bonheur, Berne-Bellecourt, Detaille, de Neuville, Gaston Roulletet cent autres ont donné des toiles à la patronne de l’hôtel de Paris.
Je vois des autographes du prince de Galles, de la reine d'Espagne Isabelle, de la comtesse de Ségur, de de Laprade, de Jules Claretie, du duc de Magenta, du czar de Russie, de tous les académiciens, des hommes politiques passés et présents, mais je remarque surtout celui d'Alexandre Dumas fils ; le voici :
Dieu créa la belle Ernestine pour prouver que, lorsqu'elles s’en mêlent, les Normandes sont encore plus belles que la Normandie.”
Je lève les yeux et regarde l’hôtelière qui est là, debout, souriant aux réflexions que nous arrachent les curiosités que nous examinons.
Elle a des cheveux blancs et bien des rides, la belle Ernestine ; elle a soixante ans, peut-être, et cela n’est pas étonnant, puisque deux générations l’ont déjà admirée, mais si la fraîcheur de la jeunesse a disparu de ses joues autrefois rouges comme les pommes normandes, je ne puis m’empêcher d'aimer son bon visage de jolie vieille et son sourire plein de gaité.
Elle a autre chose encore que l’on ne peut s’empêcher d’aimer, la belle Ernestine, c’est... sa cuisine, et j'ai rarement rencontré de cordon bleu aussi savant.
Avant de prendre congé nous jetons encore un coup d'œil sur deux tableaux qui ont conquis tout d’abord nos suffrages, l’un représente trois chats, rien de plus, trois petits chats qui semblent tellement vivants qu’on croit les entendre miauler ; l'autre, oh l’autre ! c’est une fantaisie d’artiste comme on en voit peu : les écrevisses en cabinet particulier, et c’est très convenable, quoiqu’en dise votre sourire sceptique.
Les écrevisses, rouges comme des cardinaux, sont toutes assisses autour d’une table très bien garnie, ma foi! etsont en train de se payer un souper fin de premier ordre. C’est bien leur tour, aux pauvrettes que l’on mangera demain peut-être !
L’'écrevisse présidente porte un toast et lève son verre, en faisant un discours que l’on n'entend pas, mais je crois bien, que les hommes, grands mangeurs de crustacés, y sont fort malmenés, et toutes les autres écrevisses, verres en pinces, sont prêtes à lui faire raison.
Tout cela est fort bien brossé et très spirituel.
Il faut partir. Faucher trouve les confitures de la belle Ernestine si bonnes, maïs si bonnes, qu’il en emporte pour les faire goûter aux amis de Montréal et de Québec.
Ici, ni cloche, ni tambour, ni cor ne signalent notre départ. C’est plus intime, plus féminin ; nous serrons les doigts de la belle Ernestine et c’est tout.
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Au moment où nous allons passer le seuil de la maison, la belle Ernestine nous retient cependant encore :
—Messieurs, vous venez d’un pays lointain que vous allez revoir. Que Dieu vous accorde un bon voyage et acceptez les vœux que je fais pour vos mères, vos compagnes aimées et vos sœurs. Je vous ai entendu parler tout à l’heure de Noël ; quand vous réveillonnerez prochainement accordez une pensée à la vieille Normande qui n'oubliera pas la visite des Français d’ Amérique !
Merci! merci! ! Adieu, bonne hôtesse ! !
Pendant que nous regagnions le Hâvre, une lueur rougissait l'horizon, les nuages et les colli nes, et nous apprîmes le lendemain que léglise de de Montivilliers, que nous avions visitée à midi, n’était plus qu’un monceau de ruines.
Mais nous l’ignorions alors, et c’est avec plaisir que nous nous mîmes au lit, fatigués et contents de notre journée.
Cette nuit-là, nous fimes des rêves étranges : le Château Léoville était arrivé et Migraine était parti.
Tout songe n’est que mensonge.