LE DERNIER HOMME
A Ernest Molier
Il est de fait que Charles Bergheim, de la société « L'affichage stellaire, Stephenson andC* », après le déjeuner au cabaret avec sa blonde amie, Alice Penthièvre, avait montré un enthousiasme remarquable, à l'exposition des Arts Incohérents, pour un dessin shoking de Mlle ***, représentant deux lézards cohérents.
Cette adorable composition où deux petites bêtes amoureuses sont près de s'épancher tendrement, prouve, chez la spirituelle femme aux cheveux d'or rouge qui en est l'auteur, une étude patiente
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et cnntinue de la nature. A côté, Diaah Samuel, au bras d'un jeune homme, reprochait à la lézarde de n'avoir pas les pattes suffisamment hospitalières et au lézard de manquer de cohérence. (A étudier.) Bergheîm, lui, ne fil pas de critiques. Les yeux pleins de flammes perverses, il dit tout haut, contre l'avis de Penthièvre, que Mlle*" est charmante, babahissante. Son dessin, merveilleux.
Depuis, Alice boudait.
Ils avaient pris, le soir même, le train pour un châloau, f^arçonnière angevine où était organisée une jolie chasse de gibier en tout genre, car ils n'étaient allés à cette exposition folle que pour attendre gaiement l'heure du départ.
Marthe ne lui avait pas adressé quatre mots. Elle s'était accotée dans .un coin du coupé; lui, s'était blotti à l'autre bout.
La lampe, en haut, les regardait comme la lune.
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Bergieim songea quelque peu à une idée qui le travaillait, l'éclairage do Paris par un formidable foyer de lumière électrique au sommet d'un phare,
concurrent du soleil, tour de pierre et de fer élevée au centre de la ville. II lut deux pages d'un roman nouveau et s'endormit.
Comnne il n'avait pas la conscience tranquille vis-à-vis de Pentliiêvre, car, pour ce qui est des affaires, il n'avait plus de remords depuis longtemps, sa nuit fui pleine de songes; il rêva qu'au lieu d'être en express, ils étaient rentrés chez elle, avenue de Messine.
Son amie, faisant toujours la moue, avait feimé
à clef la porte de sa chambre à coucher. Après tout, il aimait autant la solitude ; il s'installa dans le salon, sur un divan moelleux. Au fond de la pièce, sous un palmier, un perroquet sommeillait dans sa cage.
Vers deux heures, Bcrgheim entr'ouvrit subitement les paupières et se dressa sur son séant. 11 entendait un grand tumulte et voyait, par les fenêtres, comme de l'air en feu. Quelle pouvait être la cause d'une semblable anomalie? Serait-ce un tremblement de terre où Paris sombrerait ? Est-ce que les égouts, enfin, se soulèveraient?
Il regarda au dehors.
Un courant lui fouetta le visage, comme s'il avait mis la tête à la portière d'un wagon rapide. Une population affolée allait et venait sur le boulevard, dans une confuse mêlée, chacun, toutefois, semblant vaquer à ses occupations ordinaires, mais dans une vie surexcitée à la trentième puissance. Celaient des cris presque sauvages; Bergheim se serait cru à la Bourse.
Sans plus de souci, il réfléchit que ce n'était qu'un rêve, qu'il serait bien bon de se déranger, inutilement d'ailleurs, si c'était en effet un bouleversement terrestre ; il s'étendit de nouveau sur son divan, et, drapé dans une étoffe de soie japo-
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naise, où étaient brodés des monstres d'argent et d'or, il se dit :
— Avant moi la fin du monde.
Ce qui s'était passé dans la nuit était fort simple. Une comète, arrivée de l'infini, sans être annoncée, avec une vitesse de plusieurs millions de lieues à la minute, sortie de son orbite à la suite d'un cataclysme céleste, avait traversé le groupe
t.VTHÊt DE CLOWNS
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du soleil. Sa queue incommensurable, une traînée d'oxygène, une rien du tout, rencontrant notre planète avait couru prodigieusement autour du globe ; le salon, avenue de Messine, où reposait Bergheim, ayant été, par un hasard naturel, le centre de ce monstrueux tourbillon, le financier et son perroquet avaient été seuls épargnés.
Quand le premier entra dans la chambre à coucher, le matin, par un panneau enfoncé de la porte, Alice Penthièvre, vêtue seulement de ses bas noirs, nue sur les tapis et les coussins, semblait dormir paisiblement ; mais son pouls ni son cœur ne battaient ; elle était morte.
Bergheim- ignorait qu'elle était tombée après avoir dansé une gigue effrénée, car la comète, avec sa queue d'oxygène, avait, durant son passage, multiplié étrangement, sur terre, la force vitale.
Tous, bêtes et gens, à leur soudain éveil, s'étaient trouvés comme possédés par les démons; ils s'étaient adonnés, avec de prodigieuses facultés, à leurs habitudes, à leurs désirs, à leurs instincts, à leurs passions. Chacun avait,, dans ses derniers instants, produit la force, bonne ou mauvaise, qu'il portait en lui; elle s'était accrue jusqu'à l'extrême dans cette atmosphère anormale.
Bientôt, la vie, usée par une telle manifestation
chimérique d'elle-même, s'était arrêtée tout à fait. Dans le cataclysme étaient morts tous les êtres, depuis les géants jusqu'aux microbes. Anéantis, les plus subtils germes de vie animale, de sorte que la putréfaction était, pour longtemps, impossible.
Bergheim sortit^ et, bien que la comète fût éloignée, Tair étant itrès chargé d'oxygène, il se sentit une grande vigueur. Fort surexcité, content, car il méprisait le genre humain, il se promena, comme un fou, à travers les rues bizarrement calmes.
Cependant, sa marche était difficile à cause des cadavres, aux aspects encore vivants, qui jonchaient le sol; il fallait fréquemment enjamber un corps, comme il aurait fait pour un lazzarone sur u» môle d'Italie. Des voitures de toute sorte avaient l'air de filer à grande vitesse, tellement les chevaux avaient été arrêtés, les poumons brûlés, dans un accès de vie vertigineuse.
Les cochers, le buste en avant, les yeux ouverts, les lèvres comme prêtes à insulter, tenaient ferme les rênes ; des voyageurs avaient la tête aux portières ; ils avaient expiré sans doute en criant de trotter plus vite. Les nerfs magiquement tendus, les êtres qui, à la suprême minute, possédaient
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on appui quelconque, avaient gardé les attitudes de la vie.
Les bëtes étaient sur leurs pallcs; au Sénat, M. de G"" était debout comme une statue de cire, la main cramponnée à la tribune. L'oreille n'était plus agacée p^r le continuel bruit des cités.
Un silence effrayant pesait sur la terre.
El, le soir, Bergbeim, certain d'être seul, se réjouit.
11 commença ses flâneries dans Paris; il réalisait un rêve du temps oii il en avait, à douze ans, avant qu'il entrât dans les affaires ; ce rêve était d'avoir l'anneau de Gygfes qui le rendit invisible et lui permît de connaître la vie bumaine intime.
Sans anneau mystérieux , il pénétrait maintenant dans les maisons populeuses d'ouvriers, dans les appartements bourgeois, dans les boudoirs des horizontales, chez les politiques, chez les artistes ; il entrait dans les milieux mondains, féminins, les plus fermés. (Qu'est-ce que l'amour? Un échange d'électricité , un rapprochement des contraires.)
Bergheim surprenait ainsi la vie interrompue dans son^acuité, bien des actes vils.
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De temps en temps, Bergheim éprouvait un désir de parler à quelqu'un; alors il s^adressait à son perroquet, au seul être qui fût resté vivant avec lui. Mais il fut bientôt las de cette compagnie et donna la liberté à Toiscau, qui demeura plusieurs mois à Paris. Le perroquet demandait toujours de ses nouvelles à son ancien maître, lorsqu'ils se rencontraient :
— Comment vous portez-vous?
— Pas mal, mon cher... Et vous?
Le perroquet remplaçait suffisamment les nombreux amis qu'on croise dans la rue et avec qui on fait poliment un échange de paroles vaines.
Un jour ressemblait au suivant. Existence peu variée. Bergheim déjeunait et dînait au cabaret, où il buvait des vins antiques.
Il s'invitait aussi chez des particuliers.
Un de ses plaisirs, après dîner, en fumant son cigare, était d'admirer la végétation produite par le passage de la comète et la chaleur nouvelle de la température. Après quelques hésitations, il avait abandonné son complet anglais.
La nature était redevenue à peu près ce qu'elle était aux époques anlédiluviennes avant que le feu central, brisant la frêle écorce qui l'emprisonne,
ne soulevât brusquement des chaînes de montagnes, les Alpes, les Cordillières, les Andes, et des terres nouvelles au milieu des vastes Océans.
La vie végétale était extraordinaire dans l'atmosphère surchauffée. La Seine coulait sous un enchevêtrement de lianes, sous une verdure exubérante et capricieuse. Les collines de Sèvres, de Meudon, les moulins de Montmartre, d'Orgemont, de Sannois étaient couverts d'un épanouissement de fougères arborescentes, de lycopodendrons, de prêles gigantesques.
A Paris, des brins d'herbe, en s'accroissant, soulevaient les pavés et devenaient des arbres élancés et flexibles, avec un feuillage indéfiniment accidenté. Sur le boulevard des Italiens, autour de rOpéra, la végétation ascendait vers les toits comme un flux de sève des forêts primitives.
Parfois, Bergheim, qui sautait à présent de branche en branche comme un singe, apercevait un gros oiseau vert au bec crochu. C'était le perroquet qui se modifiait peu à peu. Il avait retenu un seul des refrains qu'il savait jadis, il le chantait souvent :
Coco, Coco.
Gratf-moi