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LE PREMIER HOMME

A Maurice Barrés,

C'est au quartier juif de Leipsig.

Qaels types extraordinaires! Cornélius Schweiger, de Darmstadt, a décomposé un corps réputé simple jusqu'à présent : Tazote. Sa découverte n'est pas connue. (Ne sachant pas le grec, il n'a jamais pu trouver les noms techniques des élé-^ ments.) L'autre, Isaac Gorabrich, un Israélite du Ghetto, a transformé la houille en diamant. A ce propos, Isaac avait un tic. Lorsque la houille était devenue diamant, il s'amusait à en coraburer les morceaux. Il éprouvait, dit son biographe Herzénus Klingel, une volupté intense à voir ces corps qui

représentaient des miiliuns de consciences s'en aller en oxyde de carbone.

Depuis sept jours, Isaac Gombrich était absent. Il corrigeait les épreuves du douzième volume du son grand ou-

i/rage : Traité de cristallographie transcendante.

.Mais Isaac avait un souci qui le torturait, une obsession si grande qu'au bas de la troisième colonne de la page 1063 du onzième volume, il avait laissé passer une coquille dans le trentième paragrapbe de son article sur le système trikiinoédrique.

Cornélius Schweiger lui cacbait quelque chose. Depuis cinquante-neuf ans, vers l'équinoxe de mars, le vieux savant allemand semblait aimer l'anatomie. Souvent il rentrait, ayant sous les plis de sa houppelande usée, marquée de taches d'acide, des fémurs, des tibias, des crânes, rouges des vertèbres, des os iliaques. Une fois même, Isaac Gombrich, à travers ses lunettes rondes, à.

branches d'or, Tavait vu tirer de son gousset une petite main blanche, de femme, sans doute, ou d'enfant.

Que pouvait-il en faire?

Jamais, au laboratoire, trace ne restait de ces détritus humains.

Quoi qu'il en soit, Cornélius Schweiger, au milieu d'un tas désordonné de fourneaux, d'alambics, d'éprouvettes, de piles du nommé Bunsen, de bobines d'un certain Rhumkorff, allait et venait, transvasant, rêvant, monologuant, faisant des mélanges, des combinaisons. 11 est obligé de se servir d'appareils inventés par des ignares. Lui est autrement fort, il a trouvé le dissolvant du corps humain, un liquide incolpre et inodore comme l'eau, agita commiinis, en latin.

Il en a préparé mille cent quarante-deux pintes, plus une fraction. .

Cornélius Schweiger est triste cependant. Telle substance dissout la corne, celle-ci la chair, cellelà le phosphate de chaux. Il avait mélangé toutes ces substances, en avait ajouté do nouvelles, et il avait résolu un des grands problèmes, le plus grand peut-être. Inutiles les catacombes, inutiles les cimetières, inutile l'incinération ! L'homme, et dans l'homme j'entends la femme, serait dissous,

liquéfié.

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Mérite-t-il tant?

Cornélius Schweiger avait bien souffert autrefois. Pourquoi ne garderait-il pas son secret pour lui? Il est un génie aussi bien qu'Archimède, Gutenberg, Fulton, et il peut tout. La cuve est là, pleine, et il ferait bon finir, emportant la formule.

Alors des idées inaccoutumées traversent le cerveau du vieux savant. Pour la première fois, il sent le charme de la vie et la douceur des choses. Le ciel était bleu pâle, les feuUles avaient des frissonnements.

Cornélius Schweiger se rappelle qu'il est musicien. Il prend plusieurs flacons à hydrogène, et installe un harmonica chimique étrange, une sorte d'orgue jouant automatiquement les airs qu^il aimait. Il dispose Tappareil dans un coin du laboratoire, puis vient à la fenêtre grillée contempler la nature.

Le grand Tout inintelligent sommeillait, tranquille, sous la loi immuable; Cornélius Schweiger regarde au dehors penda^it quelques minutes. Près de lui, l'harmonica chimique avait commencé sa musique mystérieuse. Il murmurait, il soupirait la rengaine allemande : la dernière pensée de Weber,

Cornélius Schweiger écoute debout. Tout son être est envahi par une tendresse immense, et les

LES SINGKS 13&

§^lobules sanguins battent plus fortement à ses tempes. La cuve est toujours là. Un alliée va mourir.

La musique continuait, plaintive. Elle avait des pleurs, des caresses infinies. Le savant écoutait toujours. Cependant, il se dissolvait, comme fait dans un verre d'eau un morceau de sucre. Il ne se sentait pas fondre. Un morceau du sucre ne s'aperçoit pas qu'il fond. Les chairs s'en allaient par

plaques, se creusaient de trous, les os s*amollissaient. Enfin, la dernière note de Tair en question plus haut retentit.

Il y eut alors une seconde d'intermède. Cornélius Schweiger n'avait plus qu'une notion vague <le Texistence. Il entendait toujours, pourtant. L'harmonica jouait un air qu'il avait composé, lui, Cornélius Schweiger, et auquel il avait donné ce titre : Pan,

C'était d'abord une mélodie douce et suave, quelque chose comme un chant d'hymen, un susurrement de baisers. Puis la mélodie devenait grave et poignante; elle avait des appels, des cris, des colères, et Ton percevait en elle la voix grandiose des mers et des souffles.

Mais il n'entendait plus rien. La vie s'en allait de son corps aminci. Tout à coup, il n'y eut plus dans Teau, toujours transparente, que de petits granules flottants. Cornélius Schweiger était dis- .sous. Les flammes d'hydrogène s'éteignaient au même instant, une à une, et l'harmonica finissait son hymne.

Toc! Toc! La porte du laboratoire grince et tourne lentement. C'est Isaac Gombrich. Il se rit à lui-même. Il a corrigé les épreuves de son douzième volume, et lu une étude de l'éminent Karl Stranzer sur la cristallographie transcendante et

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Isnac Gombrich. H est le maître et on l'a reconnu. Mais où est donc Cornélius Schweigor? Tout à l'heure le rebb Joseph Mânus lui demanda de sos nouvelles.

Que s'eat-il passé? Pourquoi cette cuve? Elle est pleine d'une eau un peu chargée. Qu'est-ce que cela peutètre? Pas d'odeur.

Isaac Gom-

irich trempe son

doigt; aussitôt 1«

doigt se fond. 11

n'y a pas de

mystère pour un

savant allemand.

Il plonge sa

main ; la main se

fond comme le

>. doigt. Le vieux

cristallographe est tout à coup saisi du désir do

l'inconnu. Il enfonce encore son bras dans le

liquide ; le bras se fond.

Qu'a fait Cornélius Schweiger? Le docteur aurait-il découvert quelque chose que lui ne saurait expliquer? Isaac Gombrich a tout étudié, tout sondé ; il sait les causes et les effets ; il saura ceci.

Il enlève sa culotte, pour ne pas Tabîmer, pénètre dans la cuve, et, de la main et du bras qui lui restent, s'appuie aux bords; les jambes et les parties basses (vous m'entendez bien!) d'Isaac Gombricli se fondent. Il est halluciné. Aucune douleur, pourtant.

Son torse soutenu par la main qui se crispe contre le zinc de la cuve, reste en Tair, et ses yeux, derrière ses lunettes, regardent fixement la surface de Teau. Ils cherchent ; pas de solution.

Il comprend enfin. Il a entrevu le secret. Un grand cri s'échappe de sa bouche violette, sa main s'entr'ouvre, et le torse tombe. Au bout de quel- <[ues instants, plus rien dans la cuve qu^une eau un peu Jaunâtre.

Deux mois s'écoulent. La librairie Samuel Hartmann n'a pas reçu le treizième volume du fameux ouvrage : Traité de Cristallographie transcendante. D'autre part, Friedrich Rumdoff, le célèbre adversaire de Cornélius Schweiger, attend en vain une réponse à sa dernière objection contre l'unité de la matière universelle. (Friedrich Rumdoff n'était pas pour la réduction des corps simples en un seul ; mais, en revanche, il était pour la grande unité allemande.)

Donc, il n'entend plus parler de Cornélius

Schweiger. Un jour, il s'informe chez Samuel Hartmann. Ils vont à la maison des deux savants, au bas du quartier, dans la rue de Mathusalem. Personne. Les deux savants n'y sont pas. Samuel Hartmann et Friedrich Rumdoff pénètrent dans le laboratoire.

Jamais profane n'y était entré.

Oe la poussière partout, sur les Hacons, les lulit's, les coupelles, sur le bois ^ ' " des armoires. Au

milieudii laboratoire était la cuve, mais splcndide. Tout l'intérieur était tapissé de pointes rouges et bleues. Ce n'étaient que cristaux, éblouissants. A l'un étaient accrochées les lunettes rondes à tranches d'nr.

Friedrich Rumdoff ressemble à un point d'in- (eiTogation. La Iiite penchée sur ia poitrine, d'un geste il renvoie Samuel Hartmann et rêve.

Il est illustre aussi, le plus célèbre à présent de tous les savants germaniques, puisque Cornélius Schweiger n'est plus. Il prend un des cristaux, le soumet à mille réactifs. Peine perdue. Il feuillette des in-folio, travaille, cherche, cherche.

Enfin, comme on approchait de onze heures du soir, l'heure de madame Rumdoff, il saisit tout, à peu près. Cornélius Schweiger et Isaac Gombrich sont là dans la cuve ; l'eau s'est évaporée et les deux savants se sont transformés en cristaux étranges.

Comment les deux savants se sont-ils liquéfiés et cristallisés ?

Il l'ignore, lui, Friedrich Rumdoff, professeur à r Université de Leipsig.

Mais il ne sera pas dit que la science d'un professeur sera vaincue. Ce qu'il a poursuivi si longtemps, Cornélius Schweiger l'a trouvé. Soit !

Il répondra à une grande œuvre par une autre plus sublime ; i) reconstituera Cornélius Schweiger et Isaac Gombrich, et leur demandera la formule du dissolvant.

Pendant neuf mois, depuis l'Annonciation jusqu'à Noël, il reste enfermé dans le laboratoire, avec madame Rumdoff pour l'aider. Il calcule, fait et refait des expériences. Le jour de Noël,

quand Samuel Hartmann revint, l'œmTe élaît accomplie, mais manquée.

Friedrich Rumdoff avait, au cours de ses opérations, commis une erreur dans une équation ; il avait mal fait ses a5somblag:es,ct n'avait pu saîsir quc l'âme négative des deux savants. L'Ame positive lui était échappée. Cornélius Schweiger et Isaac Gombrîch, à eux deux, étaient devenus le premier homme :

un singe.

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