‹ Entree de clownsChapitre 12 sur 17 · T3N SAVANT DE PROVINCE · texte numérisé non relu

T3N SAVANT DE PROVINCE

Un excentrique, au physique aussi bien qu'au moral, H, Marins Pinoncelli, agcnl voycr, g;éologue distingué, membre de l'académie scientifique et littéraire de Grivedesvignes. D'une taille excessive et d'une maigreur extraordinaire, il est encore remarquable par une petite tête au zygoraas saillants, des joues creuses recouvertes d'un duvet roux, par un menton pointu, et, sur des yeux myopes, ses lunettes fines et rondes. Celte petite

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os. do fossiles variés, sans compter une douzaine

jf batraciens ou d'ophidiens grouillant dans les

Masques de sa jaquette. On lui doit, au reste, la

Jtifouverle importante d'une grenouille : Rana

ftisca Pinoncelli. D'un caractère doux, gai sans

jamais rire , il témoigne son contentement par

une sorif Hp siffloment guttural.

choses et des bètcs, affectionnant les cicîndêles, il analyse, classe,

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étiquette. Pinoncelli était bien jeune encore qu'un lézard glissant sur une muraille, une empreinte de coquillage sur une pierre, le rendaient rêveur. Sans aucun maître, il est arrivé à savoir beaucoup; ses lectures favorites sont les traités d'histoire naturelle, leii œuvres des frères d'Orbigny, les revues scientifiques.

Un phénomène. Marins. S'il n'est point indifférent aux récits égrillards, il affecte pour la femme le plus profond dédain. A une fille il préfère une grenouille. On ne l'a jamais vu se re virer au frôlement d'un jupon; il est persuadé d'un moyen de reproduction humaine sans le secours de la femme. Devant la plus ensorcelante, aux agaceries délicieuses, s'offrant à lui toute nue, il resterait inoffensif. Sans doute, il pourrait admirer les neigeuses tranparences des seins, les pointes roses, la rondeur des bras et des cuisses, l'éclat satiné des hanches, les pénombres exquises, les lignes impures du corps ondoyant; mais il eut été incapable de se précipiter à coup de baisers au petit bonheur.

Après les jolies couleuvres à peau de jade, aux zigzags gracieux, les batraciens, voilà sa passion. Durant les nuits embaumées d'avril, lorsqu'un fourmillement d'étoiles scintille dans le ciel très bleu, il se plaît à rêvasser au bord de l'eau, à se laisser bercer par le chant plaintif des cra-

e:m'hë£ de clowns

pauûd; et bien souvent il savourait celte volupté.

Un chœur de coassements était pour lui la musique la plus charmeresse. mieux que cela, un langage plein d'éloquence attendrissante. Il comprenait le sens de ces cris, de ces sanglots ; c'est que la femelle désirait son amant. Et, si l'appel était entendu, s'il accourait, lui, s'il répondait aux étreintes, c'était alors un susurrement pâmé de plaintes douces, voilées, comme imprégnées de langueur.

Un peu artiste. Marins.

Il s'attendrit à la musique ; lui-même joue du saxophone.

Voilà le personnage.

C EST LA FAtTE DES TIMURES

Le buroau tie tabac de Cliampourcin, où M. Marias Pinoncelli avait été envoyé on intérim, est géré par M°° Mouton, une veuve assez affriolante, l'eu rigoriste sur le chapitre des mœurs, aimant à rire, au point de ne pas trop détester la farce gauloise, elle avait inculqué, d'exemple, ces bons principes à sa fille. Pas plus de quarante ans, certes, M"* Mouton ; et ils excitaient encore l'appétit. Lorsqu'on tient un bureau de tabac, ou ne peut pas faire grise mine aux messieurs. M"'^ Rose accueillait avec grâce les compliments ; elle avait un sourire gentil pour les clients.

Ses yeux noirs, profonds, brillaient parfois d'un

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éclat aveuglant. Pinoncelli, du moins, ne pouvait soutenir la fascination de tels regards. Et, en correspondance avec des savants de Paris, de Londres, Pélersbourg, Vienne, pour sa grenouille dont il expédiait de nombreux spécimens, il venait souvent au bureau acheter des timbres.

Certes, il préférait être servi par M°" Mouton que par M"" Rose; il se sentait gêné lorsqu'il' se trouvait avec la jeune fille. Alors, il balbutiait quelques mots inintelligibles, avec une hâte d'être dehors; mais elle, coquette, prenait malîn plaisir h le retenir le plus longtemps possible dans son magasin. Les allures de ce sauvage piquaient sa curiosité :

— A qui pouvez-Vous écrire si loin?..,, qufl

faites-vous de tant de pierres... et de tant de crapauds?,..

Sunnontant sa timidité, Marîus dut initier Rose aux mœurs de la couleuvre verte etjaunc [Zamenis viridi'flaviis), aux merveilles do l'entomologie. Elle s'intéressait à tout cela; ses prunelles, à travers les longs cils qui les tamisaient, semblaient toujours jeter des étincelles.

Et l'agent voyer bredouillait de plus en plus.

IDYLLE INSTBUCTIVB

ancho, en sortant dos vêpres, se promener avec Joséphine Cougourdon. Elles étaient inséparables. Un vrai plaisir do les voir ensemble! Les clioveux noirs de Rose rendaient plus pâle la raatité de son teint ; les frisons dorés de Fine voletaient sur le front. Douce et troublante, la blonde avec ses yeux de lapin.

Elles suivaient, depuis un quart d'heure, la route qui longe la Bléonc. Une brise fraîche chantait dans les peupliers au bord de la rivjère. Elles marchaient sans parler, quand, tout à coup, Fine B'écria :

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— Oh 1 c'est lui!...

— Qui donc?

— Marius...je reconnais sa jaquette, son chapeau lie paille... Tu l'aperçois, là-bas, couché sur le ventre, près du néflier?

Les deux amies se rapprochèrent du naturaliste, étendu dans l'herbe et absorbé par une étude. Quand Rose fut à quelques pas, elle se mit à rire.

Honteux d'avoir été surpris dans celte posture , l'agent voyer se leva tout d'une pièce, comme un diable sort d'une boîle.

— Nous ne voulons pas vous gêner, répondit Rose. Même, si vous étiez assez aimable, nous serions très heureuses, Fine et moi, de regarder aussi.

ROSE d'amour 171

Les fourmis allaient, venaient, très affairées ; elles trottinaient à la queue leu leu, sur une ligne droite de sept à huit mètres, aboutissant à un poudingue, jeté sur la digue de la Bléone. Rose interrogea :

— Que vont-elles faire derrière ce rocher?

— J'y ai disposé, expliqua le naturaliste, des grains de blé, qu'elles vont chercher. J'en ai vu déjà beaucoup retourner avec leur butin... et j'attends qu'elles aient fini de tout charrier pour me livrer à une expérience qui vous révélera leur intelligence.

Rose et Fine suivaient des yeux cette longue procession de fourmis qui, après avoir porté les grains dans leurs galeries, en ressortaient immédiatement pour retourner au poudingue.

— Maintenant, le blé est dans les greniers... Si vous le voulez, je vais jeter Témoi parmi la tribu. Ah! les pauvres ne se doutent pas de la catastrophe qui les menace !...

Il se dirigea vers la rivière et revint avec un flacon plein d'eau. Puis, délicatement, il le vida dans la fourmilière. Une révolution éclate; les petites bètes noires se précipitent, furieuses, hors de leur trou. Cependant leur présence d'esprit ne les abandonne pas. En grande hâte, elles sauvent de Tinondation la récolte qu'elles viennent de serrer. Puis, ayant exposé les grains au soleil, elles rentrent chez

elles pour les réparations urgentes nécessitées par le désastreux éboulement.

Marins faisait admirer tant de sagesse :

— Je ne me lasserai pas de le répéter, les animaux sont nos frères supérieurs. Quelle volonté ils montrent ! Le malheur qui les a frappés ne les décourage pas...

Cette leçon d'histoire naturelle avait amusé les jeunes filles. Comme il se faisait lard, remerciant le grand dadais, elles retournèrent à Champourcin.

Marius Pinoncelli était profondément louché de raltenliou avec laquelle les deux amies l'avaient écouté. Bîenlôt, il se dirigea tout pensif du côté opposé; il alla capturer deux ou trois batraciens (btifo vulgaris), dans le ruisseau où le père Ganzc fait rouir son chanvre. Il songeait qu'il s'était trompé sur le caractère de Rose. Elle lui avait paru légère, évaporée. Quelle erreur ! Elle ne ressemblait pas aux autres femmes, par lui enveloppées dans le même mépris.

Il discutait gravement, avec une peur de fixer le visage de la brune, quelquefois il tirait do sa poche un serpent; il faisait remarquer à Rose le vif ardent des yeux, deux brillants noirs, le frémissement des écailles, la blancheur jaunA-

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tre du ventre et une foule d'autres choses merveilleuses.

Oh! il ne lui cachait rien. Quand on s'occupe de sciences naturelles, on ne doit pas reculer devant les détails. Il enseignait combien il est difficile de reconnaître le sexe des reptiles. Un jour néanmoins, il avait eu l'indicible bonheur d'en contempler doux accouplés :

— Rose, voulez-vous que je vous raconte?...

Lundi, vers deux heures de l'après-midi, j'étais près de l'oratoire élevé à l'occasion du dernier jubilé. J'entends un bruissement de feuilles sèches. Deux serpents, si étroitement enlacés que leurs corps n'en formaient plus qu'un, le cou relevé verticalement, la tète horizontale, décrivaient les plus étranges évolutions, tantôt s^allongeant sur le sol, tantôt s'enlevant brusquement... Je restais là, bouche bée; ma présence ne les gênait pas... Enfin, ils furent une minute, pâmés, immobiles, comme morts. Soudain ils se séparèrent et disparurent dans des directions contraires, derrière les buissons du chemin... Lorsque je revins à moi, le charme de ce spectacle était rompu. Il n'était plus temps de les prendre...

Uu autre jour, il apportait des crapauds et il commentait leur persévérance lorsqu'ils font génération. A ce propos, il citait : « Tant que lapas-

sion Uiiiil les batraciens, aucun danger no les effraie, aucune douleur no les détourne de leur objet. Ils soûl dans une sorte d'extase qui les rond insensibles, non seulement aux coups, mais aux mutilations les plus graves, et on peut leur couper une patte sans qu'ils paraissent s'en apercevoir. 11 Pline, Liv. ;)3, ch 3. Il traitait encore, avec Rose, d'anatomie; il lui apprenait que, d'après certains physiologistes, un nerf d'une extrême sensibilité descend de la bouclie au cœur, et plus bas encore.

D'une voix douce comme celle du crapaud aimé, Marius déclamait ces versun peu vieillots, d'une perversion charmante :

Baisez la bouche, elle répoml à l'âme.

L'âme se colle aux terres de rubis.

Aux deula d'ivoire, à la langue amoureuse.

Ame contre àme alors est fort lieui'euse; Deux n'en font qu'un, et c'est un paradis.

( Uktio nnfiirc philosoph i'/ue.)

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