‹ Entree de clownsChapitre 13 sur 17 · LES HANNETONS DANS L^ÉGLISE · texte numérisé non relu

LES HANNETONS DANS L^ÉGLISE

Au mois de mai, l'Alpe est ravissante. Les hautes cimes sont encore couvertes de neige; mais l'odeur grisante du renouveau flotte sur les bas paysages, blancs aussi de la floraison des amandiers, des pêchers, des pruniers. Le printemps monte; aux flancs de la montagne, aux endroits où la roche est couverte d'un peu de maigre terre, des fleurs s'épanouissent, buvant les premiers soleils. Une chaleur réveille le sol, agite le sang plus vif des bêtes. Est-ce à cause de mai, qui se pomponne, dont les parfums enivrent? Marins, dans ses courses, se surprit envoyant des baisers aux insectes vagabonds, aux daphnés, aux violettes.

Il fredonnait parfois, et cela lui arriva même d le village, sur la Place-aux-Herbes, où est le reau de tabac :

Ne parle pas. Rose, je t'en supplie.

Car me trahir...

Amoureux décidément, Marias Pinoncelli soir, se rendait à l'église pour les exercices Marie. Certes, ce n'était point la dévotion l'amenait là, car il se piquait d'être un darwini convaincu, .et les principes de la religion cat lique n'étaient pour lui qu'un tissu d'absurdil Il allait au mois de Marie, uniquement pour \ Rose, pour l'enteadre chanter. Les jeunes K avaient organisé un chœur de pieux cantiqu Oh! les heures exquises. Sur l'autel de la Vier superbement paré, illuminé de cierges, surj saient des lys; jeunes filles et lys, chants et p fums, par intervalles traversés d'encens, jetai Pinoncelli en une extase d'un agrément infini.

El la voix de Rose dominait tout.

Bru'Squement, le charme amoureux et dévot q subissait était rompu. 1!

fins avait un haut-le-co et envoyait la main à i ^ cou. Un hanneton , se promenait tranqui méat, lui chatouillait la peau.

J78 EKTRËE DE CLOWNS

Pour rien au mon Jo, les gamins de Champourcin n'auraient manqué le mois de Marie. Ils arrivaient dans le lieu saint, une douzaine de polissons, et à leur lêto Jérôme Chinchourlet, le plus grand vaurien du pays, les poches pleines de hannetons. Ils trouvaient très divertissant de lancer ces insectes pendant la cérémonie. Voyant ces coléoptères voler un peu partout et troubler le recueillement des lîdèles, les galopins riaient dans leur coin. Mais i étaiiBut pris surtout d'une joie folle lorsque Chinchourlet, sur la . pointe des pieds, s'approchait lentent, lentement, du naturaliste qui lui tournait le dos, et lui posait un liaiincton sur le cou. (Marins était un brin la risée de là contrée; le -"■ ' ridicule ne cessait pas pour lui dans

le lieu saiut; et pourtant Jésus est la bonté même).

Pinoncelli, trop absorbé pour s'apercevoir du

ROSE DAJIOUR 179

manège de Chinchourlet, saisissait le coiéoplère,

trouble maJenconireux dt! sou ravissement. Mais il n'avait pas le coarag;e de le luer, se disant :

— Un lamelliforme, un de mes frères inférieurs, nVt-il pas le droit, lui aussi, de venir dans la maison de TÈtre des êtres ?

lude, jncée aous- Jeuna 'l chez M"' Mouton, qui sans doute

voyait en lui un gendre possible. ïé, un employé du gouvernement, mon bon! On ne peut pas cracher dessus! Au dessfrt, maman offrit une vieille

nOSE d' AMOUR 181

bouteille de vin des Méès. Puis, Rose et Marius restèrent seuls dans la chambie du premier.

M°* Mouton, en bas, seryait les clients.

Ayant trop à se dire et ne sachant sans doute par où commencer, les deux échauffés se mirent à la fenêtre. Sur la place, dans la salle de verdure improvisée pour le bal, niagniliqucmcnt pavoises, Eustache Beaume et François Poitevin, qui sont de tous les « romérages « du canton, jouaient avec entrain, juchés sur une table, l'un du fifre et l'autre du violon.

C'était vraiment joli.

Le quadrille commence. Jean Bélier est fier de danser avec Louise Mouche. Courtisée pnv le plus

solide gars du pays, la plantureuse garce ne se tient pas d'aise. Aussi elle a soigné sa toilette -

elle a mis sa robe bleue, et, en arrivant dans la salle verdoyante, elle a eu soin de s'attacher ua mouchoir à la taille afin que la main en sueur du galant no maculât point son corsage. Elle a même étrenné aujourd'hui un bracelet de corail, qui lui a coûté cinquante sous à la foire de Pâques, à Grivedesvignes.

Rose, accoudée à la tenêtre, près de Marius^ souriait, tandis que lui remarquait, avec moins de timiciité, l'incarnat des lèvres, le feu sombre des yeux de la coquette. A présent, sur la place, Jean Bélier faisait le cavalier seul. Il se trémoussait, le chapeau sur l'oreille, en bras de chemise. Au plus fort des applaudissements, il empoigne Louise Mouche, la soulevant vigoureusement; étroitement serrés, ils tournent ; ou aperçoit la jarretière rose de sa promise.

Marins excité, saisit la main de Rose, pour l'emmener dans la chambre, où ils s'asseyent sur le canapé. Les cheveux de la brune t.*xhalaient une odeur plaisante; des effluves se dégageaient des joues empourprées. Comme il se penchait vers le visage de la jeune fille, un moment leurs lèvres se touchèrent. Lentement, il murmura :

— Rose, je vous aime...

Les cils de la friponne se baissèrent en frémis-

saol; et, alanguie, elle laissa tomber son front sur l'épaule de Marius.

— Hé ! Rose, viens un peu!.. Fine te demande !

C'était M"' Mouton qui appelait. Ce fut la fin de l'extase dangereuse. Il mit encore un baiser sur la bouche, et ils descendirent, le cœur empli de joie.

CAMCÀNS A CHAUPOURCIEt

Marius ardait pour la prcmifere fois. Mais il était trop respectueux pour que le cri de son corps ne se tùt point près de Rose qui, le soir du romérage, lui avait dît, à la fin d'une promenade, après souper, sur la route de Grivedesvignes :

— Je l'aimerai toujours...

Oui, timide, il craignait d'efTaroucher par un mot un peu leste la chaste enfant qu'il adorait. Et, parfois, il ne laissait pas d'être embarrassé par les saillies ntùves de Rose. Il y avait surtout une dia-

BOSE D ABIOVR 18:>

blesse de prière qu'elle lui adressait, en le fascinant de ses grands yeux noirs où la passion étincclait :

— Marins, je n'ai jamais rien sn de l'amour... je voudrais être apprise par toi...

11 n'était pas assez savant! Pas même une brûle, cet agent voyer respectueux ! Un sourire plissait la bouche entr'ouvcrte de la jeune moqueuse, qui n'avait pas besoin d'être instruite, à ce qu'on dit. Elle avait piqué dans sa chevelure très noire quelques daphnés; les mignonnes fleurs rouges semblaient saigner là en exhalant leur suave parfum .

Cependant, les assiduités de l'herpétologue étaient remarquées.

Quand la femme de l'épicier Trotabas eu causa devant elle, M""" Mouton de répliquer :

— Je suis bien tranquille, ma pauvre!.. Ils font de la science... Mu lille, qui a son brevet de capacité, vous savez, a un caprice pour l'his- / loire naturelle, voilà

tout! El M. Pinoncelli est très fort sur ce cliapilre.

D'auli-e part, Rose luonlrait une langueur qui oncourageait les désirs du calignaire, les bavardages des voisins. Entre chion et loup, Marius entendit des femmes, dans la traverse des Bécots, dire :

— Et toi, Charlotte, que penses-tu àe Rose?

— C'est un volcan, cette petite.

Elle n'était pas sérieusement amoureuse, mais attirée par un savant de province à silhouette cocasse. Les goûts bizarres de Pinoncellilui avaient frappé l'imagination. En plus, l'orgueil était en jeu. 1' J'ai apprivoisé, civilisé un sauvage. Aujourd'hui il est fou de Rose, de sa rose d'amour, comme il le répèle avec bonheur. »

A [larL ce sentiment de fierté, peut-être que la bdle avait un peu de poivre dans la tête, ou ailleurs.

EMBtCHliS DE MARQL'ISETTE

Un soir, elle s'avisa de mellre la robe qu'elle portait au couvent des Ursulines, de Grivedesvignes, lorsqu'elle avait quatorze ans à peine.

N'est-ce pointlà une idée corrompue et délicate, une invention de marquisettc Watteau, de se prêter à l'imagination de l'amant pour qu'il puisse, — avançant l'époque où il vous connut, — vous adorer petite fille, vous posséder vierge ; pour que ses caresses psychologiques, envoyées dans un passé intime, marquent à mesure chaque progrès du jeune corps qui, à présent, est le souverain dispensateur de ses plaisirs ?

Nées dans un lit de châtelain ou de coa-

cierge, les femmes, êtres davantage d'instinct organisés surtout pour l'amour, sont pareilles; chez une marquisctte et une buraliste de tabac de village peut se rencontrer une égale perversité.

Il commettait de charmantes indiscrétions, le costume de pensionnaire des Ursullnes ; le corsage trop étroit ne pouvait enfermer les nichons échappés de la chemisette, cacher leur éblouissement, et la robe descendait à peine jusqu'au genou,

Marius, les lunettes sur le nez, passait en revue, doctoralemenl, chaque détail, la fine cheville et la

Son amie ne se possédait pas de joie. En minaudant, avec mille câlineries, elle lui nouait ses hras autour du cuu, le fixait avec des yeux flambants où la volonté s'abandonne, " Je veux être apprise par toi... « Elle le redisait, gentille écolière, parmi ses mots cajoleurs, sa gaieté d'être en tobe de couvent, ses caresses vaines.

LES JARRETlËnES

Marius conlinuait ses leçons. Un jour, il apporta un crapaud et mit Rose au courant des découvertes qu'il venait de faire sur ses mœurs. Le tenant lïélicatemcnt par une patte :

— Avouez qu'il est joli!... Pas plus gros que le poing, et tout habillé de vert!... Voyez quelle malice ! Savez-vous pourquoi ce jeune batracien laisse échapper des vésicules ce liquide inoffensif?... Pour que celui qui le tient dans les mains soit pris de dégoût et lui rende la liberté.

— Comment 1 s'exclamait Rose. Vous croyez réellement que c'est pour cela qu'il suinte ?

— Il a tant d'esprit !

Le crapaud suintait toujours, et le naturaliste poursuivait ses explications qui répugnaient à la jeune fille. Il s'en aperçut enfin, et le reptile, glissé avec précaution dans un petit sac bien fermé par une ficelle, alla continuer ses émissions dans la poche droite de la jaquette, réceptacle ordinaire.

Dans l'autre poche, attendait une paire de jarretières rutilantes, aux boucles en argent, que Marins baisait, chaque soir, en se mettant au lit. Ce n'est pas tout d'acheter des jarretières ; il faut les attacher. Grosse affaire ! Comment oser une proposition si hardie. Qui sait? Ne se fâcherait-elle pas lorsqu'il exhiberait les jarretières et solliciterait humblement, oh ! bien humblement ! l'honneur de les placei: lui-même?

Il retardait cette minute urgente et décisive. Son intérim à Champourcin finissait. Obligé de retourner à Grivedesvignes, il parlerait tout de suite au père Pinoncelli de son amour, de son projet de mariage. Le père consentirait; et il viendrait régulariser sa situation, demander Rose. Mais il ne pouvait partir sans offrir un souvenir à la belle qui avait pris dans son cœur la place des bêtes.

Marins, debout, pensif, inquiet, ses doigts grattant distraitement sur le sac le ventre du batracien qui gémissait sourdement, hésitait. Enfin, d'une

voix grave, très émue, l'agent voyer, tremblant et rougissant :

— Je vous ai acheté des jarretières... Voulezvous que je vous les mette?

La tête baissée, il regardait à peine Rose qui allait, à coup sûr, Técraser d'indignation.

Crânement, elle releva sa jupe très haut, très haut, et lui dit de sa voix la plus douce, avec un sourire qui aurait fait lever un mort :

• — Tout de suite...

Pinoncelli fut atterré. Sans être priée davantage, elle montrait sa jambe! Il en tomba sur le canapé.

Elle accourut dans ses bras, et, joyeuse, câline, la robe troussée, s'assit sur ses genoux. Jamais elle n'avait été si provoquante! Les bas de Rose, d'une longueur n'en finissant plus, montaient toujours, toujours, et la main craintive de Marins montait toujours, toujours. Il sentait sur sa joue comme une haleine brûlante.

Enfin, il boucle les jarretières.

Mais, brusquement, il les enlève, fait descendre les bas jusqu'à la cheville et promène lentement sa main sur la chair ; le toucher de cette peau satinée l'enfièvre davantage. Rose lui dit encore, voluptueuse, soupirante : « Je veux être apprise par toi... 3) Puis elle se renverse, demi-morte, en un

toi ELNTItËE DR CL0V.'»3

ROSE d'amour 193

mouvement d'une joliesse friponne et se couvre les yeux.

En vérité, Marins fut survie point de succomber; mais la passion fut vaincue.

Se dégageant, il se leva.

Sans bouger, il contemplait Rose en désordre, les seins dehors, dans une attente, les mollets nus, le giron sans défense. Elle eut Tair de s'éveiller encore un peu délirante, déjà honteuse. Alors, ne sachant plus quelle contenance se donner, il empoigna le sac sur lequel ses doigts caressaient encore machinalement le crapaud; il en tira l'animal et ne trouvant que cela à dire :

— Gesi qu'il suinte toujours

— Il a tant d'esprit! répliqua- t-elle, sèchement.

Le lendemain il lui envoyait une longue lettre :

« Ma Rose d'amour,

« Il faut que je t'écrive. Je sens que mon pauvre cœur déborde. Oublie la scène d'hier, les attouchements auxquels je me suis livré. Douce enfant, tu n'osais pas protester, tu craignais sans doute de me faire de la peine. Mais je l'ai bien vu, ta pudeur se révoltait... Voilà pourquoi tu es tombée à la fin, comme anéantie, sur le canapé, en te voilant le

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visage. El, quand lu es sortie, la parole brève, i'éclair de les yeux, le sourire de mépris plissant ta lèvre, tout me disait que je venais de manquer à mes devoirs.

• Oublie ma faute, ma 1res grande faute, Rose; j'implore la pïlié, ton pardon... »

)mANDE EN ItlAItlAGE

Le pfcre Pinonceili, serrurier à Grivedesvignes, dans la rue de Provence, tomba quasiment des nues, lorsqu'il apprit que son petit était amoureux.

— C'est bien sérieux, fiston, ce que tu me contes... Mais tu semblés changé, nom de Dieu!.. Autrefois tu fuyais les femmes comme la peste,.

— Rose... mon père... n'a rien de la femme.

— Hein? fit le serrurier stupéfait.

— Je veux dire que c'est un ange.

— Ma foi... puisque lu veux épouser, épousu.

Trois jours après. Marins se présentait chni

M"" Mouton. Il élait ou grande tenue. La buraliste parut très flattée de la itemande :

— Je sais bien que si Rose était votre femme, plie ne serait pas malheureuse. Il lui serait impossible de trouver, si elle ne vous accepte pas, unmariqui vous ressemble... car, franchement, vous êtes unique.

Pinoncelli courba le front sous cet éloge. Il attendait avec impatience que M"^ Mouton lui dit : « Rose sera votre femme ». Ce no fut point ainsi qu'elle parla. Sans doute, elle ne faisait aucune objection sérieuse. Toutefois, il fallait réfléchir un peu avant de se décider. Elle promettait de faire connaître sa réponse , à Grivedesvignes, dans huit jours au plus tard.

L'agent voyer n'insista pas. Il était fort troublé, prononçant les mots avec une difficulté extrême.

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