‹ Entree de clownsChapitre 14 sur 17 · LB BEFOS DE ROSE · texte numérisé non relu

LB BEFOS DE ROSE

n J'ai de tristes nouvelles à vous apprendre. Ma mère, subissant des influences, no veut pas de ce mariage qui nous aurait comblés tous deux. Elle dit qu'elle ne peut consentir à se sépiù-er de moi.

K Qu'ai-je donc fait d'injuste, pour être si contrariée?

Adieu, mon cher Marius....»

Maman n'empêchait rien du tout. Un bon parti, M. Finoncelli; mais Bosc ne voulait plus en en-

ENTRÉli DE CLOWNS

tendre parler. Son imagination c^caltée n'avait plus que dédain pour l'agent voyer, membre de la Société scientifique et littéraire de Grivedeayignes , rédacteur d'une publication semestrielle considérée dans le déparlement : le Hanneton des Alpes.

— Tu sais bien, maman, que je l'ai toujours considéré non comme un amoureux, mais comme un bouffon... un innocent... Té! quand je vois une bèle,jc pense àluil

DËtS KX UACOIRA.

Marius, sachant ces propos, entra dans une grande colère. C'était la seule femme qu'il eut jamais aimée. Puis sa vanité s'en mêlait. Il e^l agent voyer; c'est une position. Peut-être parce qu'elle a son brevet de capacité, elle voudrait épouser un « monsieur » de la ville. Mais estce qu'il n'est pas un monsieur? Il émarge à la Trésorerie, Rose le refuse; et elle en sera réduite à accepter un ouvrier ou un paysan.

Après un accès d'orgueil, bien compréhensible,

la mémoire parlait à son tour. Elle Tavait aimé; il n'en peut douter. C'est comme si elle s'était livrée à lui, à ses étreintes ; tant de baisers échangés valent certes mieux qu un oui devant M. le maire de Champourcin. Elle niera ! Mais il a des témoignages de leur passion partagée, des le tires!

Le soir, dans sa chambre, il les relut. C'était, on une atmosphère un peu pourrie, un bruit continu de bêtes qui s'efTorcent gauchement, qui rampent. Dans les bocaux posés sur le parquet ou sur des étagères, des serpents, des crapauds, des grenouilles essayaient de soulever les couvercles chargés de lourdes ammonites, ou cornes d'Ammon, dieu phénicien, le Soleil.

Ce billet se rapportait au temps des dernières leçons d'histoire naturelle : « Au point de vue théorique, tu m'as suffisamment instruite. Pour complétermon éducation, quand donc, m'ami, une expérience ensemble? Les robes ne me gêneraientelles pas? » Rose, en effet, avait écrit cela ; ses sens exaltés, dans la tranquillité de la vie provinciale, parfois s'apaisaient ainsi. Marins considéra Rose comme une impudique, ce qui est bien nature; et il songea à montrer ces billets intimes. (Il ne l'aurait pas fait ; c'est un brave garçon.)

ROSE n AUOUR 201

Tout cela revint, colporté, à M°" Scholaslique Mouton et à M"°Rose, qu'on n'appelait plus, dans le pays, que « Rose d'amour >.

La mère et la fille vivaient dans la terreur d'un esclandre, d'autant qu'un voyageur en riium»

de la maison Lambert, de Marseille, un joli homme, qui gagnait au moins dix mille franc»

par an, courtisait Rose, Il lui écrivait souvent de Gap, de Grenoble, d'Avignon, de Turin, de Gènes, et sans doute il l'épouserait. Comment se tirer de là ? La mère et la fille y songeaient quand Rose eut une excellente idée :

— Si nous en parlions à l'oncle?

Un solide, un dur à cuire, cet oncle, M. Pierre

Brusquet, capitaine des pompiers à Malefougasse. Il fallait le voir parader, le dimanche, casque en tète, sabre au côté, sur la poitrine la médaille militaire, avec sa compagnie de quinze citoyens. El tous du poil.

M°" Mouton se rendit chez son frère.

Malefougasse, 10 septembre 1886.

« Jeune homme,

« J'ai l'avantage de vous faire savoir que W^^ Rose Mouton a un oncle à Malefougasse, qu'il s'appelle Brusquet, dit Cigare, et que, depuis seize ans, il est capitaine des pompiers dans cette ville.

« Si vous ne me connaissez pas et que vous aviez envie de voir la tête que j'ai, vous n'avez qu'à vous arrêter un instant à Grivedesvignes, devant la vitrine du photographe Tistet.Le portrait qui représente un capitaine des pompiers avec des épaulettes d'or, c'est le mien.

« Ces explications données, vous cesserez immédiatement d'écrire à M""® Mouton et à ma nièce des lettres injurieuses et qui n'ont pas le sens commun.

(( Nonobstant, vous vous attireriez une affaire

ROSE DAHOUR

désagréable, car je vous ferais voir de quel bois se chauffe un capitaine des pompiers à Malcfougasse.

« Je vous salue.

Ainsi finit la comédia .

Vors cinq heures du soir, elle remontait la rue Taitbout, quand Paul Ravier, de retour du Japon depuis une semaine, amusé par la silhouette élégante de c?tte petife modiste, trottinant d'un air crâne, à la main son carton h chapeau, au collet, pour broche, «ne couronne de marquise :

■ — Vous êtes bien jolie... mais vous le seriez encore plus sans lien du tout...

— Alors, comme une statue?... Mais où donc jo mettrais les mains?

— Dans mes poches.

Ainsi Germaine, qui s'appelait déjà de Rosay, devint la maîtresse d'un « mêlé » de Montmartrois et de boulevardier. Comme, le soir même, il donnait une fête pour célébrer son retour et faire admirer à un choix d^horizontales et de gomraeux, avant de leur en faire présent, des merveilles rapportées d'Orient — une grue en grès de Bizen, laquée de blanc et perchée sur une feuille de lotus, des manches en shibouitschi etenshakoudo; un lapin par Masatami ; une grenouille sur un sceau, netzké en bois, par Masakadzou; des albums d'Hokousai, des foukousas — la gentille modiste, marquise de Rosay, eut un succès fou. (Le dîner en tête-à-tête avait été suivi d'un abandon complet.)

Vers dix heures, les invités arrivèrent.

Ce fut à minuit que Germaine, très drôlichonnè en robe de satin vieil or brodée de canards mandarins, eut envie d'être seule un instant. Ravier lui ayant indiqué, elle trouva la porte au fond d'un couloir; le long du mur, sur des étagères, étaient plusieurs petits aquariums où évoluaient des poissons bizarres destinés au Jardin d'acclimata-

LKS GROSEILLES 200

tion. Germaine, qui cepondanl ne savait point comment Gargantua se servit 'l'un masque de velours, des gants de sa mère, de marjolaine, de

roses, de feuilles de courge, finalement d'un oison bien duveté, se demanda, grise un brin, si ces poissons n'étaient pas, dans un hûLel si fantaisiste, pour un usage intime. Et, plongeant le bras, ,

elle en sortit un, au dos rouge à bande d'argent ; mais au dernier moment, il lui glissa entre les doigts. Tranquillement elle en choisit un autre, noir à points dorés; parmi les dentelles du jupon, il s'échappa encore. D'abord contente, elle s'impatienta lorsqu'une vingtaine,' sans qu'elle fût parvenue à rien, cabriolèrent, de côté et d'autre, jusque dans le corridor. Dépitée, pestant, criant, jurant comme Cambronne, elle rentre dans le hall :

— Si c'est l'habitude en Chine, ils sont vraiment maUns!... Presque tous les bocaux sont vides... J'en ai plein le dos...

Personne ne comprit, sauf Ravier qui se précipita, ses invités à la

suite. Vo)'ant ce désastre frétillant, une colère lui monta à la face, si bien que les autres ne savaient quelle contenance avoir et rentraient leur moquerie. Il était bien drôle à voir dans son chagrin, quand Germaine prononça tout à coup, au milieu du silence général :

— Est-il bête, cet imbécile-là!... Non, est-il bète !...

A cette exclamation, à son rire gamin et charmant, s'éleva une joie énorme. On ne se gênait plus ; on se payait la tête de Ravier en train de ramasser ses poissons. Et Germaine de recommencer : « Est-il bète. cet imbécile-là !... » Jusqu'au matin, pendant le bal, chaque fois qu'elle le répétait, de gais éclats parlaient en fusées. Toute glorieuse, elle adopta définitivement cette saillie quelconque. Elle disait : « C'est mon mot ».

Le lendemain, Thistoriette était suc de toute la haute noce. Au cercle, le petit comte de Mauvieuse fut enthousiasmé. « C'est très bécarre, » déclarait-il.

Quatre jours après, très fier, il présentait Germaine à ses amis.

Si elle n'avait qu'un mot, René de Mauvieuse, un gorameux accompli, un zéro distingué, n'en avait

ENTRÉE lïE CLOWNS

qu'un aussi, celui à la mode. Le couple était assoit), absolumi^nt « zain ». Lui, inipas.sibte et

ennuyé. Elle, inconsciente, très décorative, surtout aux lumitros, les Ifevres passées au carmin, les cils accentués, ses cheveux blondis relevés sur la

nuque, avec quelques mèches folles voltigeant ; une fine et lourde crinière à reflets d'or, à la fois bestiale et exquise, donnant une sensation de fauve et de femme. A des instants de gravité troublés par aucune pensée, de bon ton, de grand air vraiment, succédaient des rires en cascade pour le seul plaisir de s'entendre et de montrer ses quenottes, parfois un geste ou un terme canaille, mais si gentiment fait, si gentiment dit, qu'elle ravissait, tour à tour arrogante et gavroche.

Aussi d'abord, le marquis de Mauvieuse fut assez flatté de l'heureux goût de son fils; et même un jour, il lui en fit compliment. Amoureux des froufrous, il en excusait la passion chez les autres. Malgré qu'il eût dépassé la soixantaine, devant une jolie femme, à l'occasion, il se redressait. Elles lui semblaient toujours le seul but, le seul bonheur de l'existence.

Quasi légendaire dans le monde de la hautenoce, avec sa houppe blanche, son monocle au large ruban de moire, mais obligé à un repos bien gagné, il ne savait rien refuser à René, pour ses maîtresses, lorsqu'il les trouvait, lui, distinguées et plaisantes. Belles performances etbelles actions; le père jugeait les premières, et le fils les secondes.

SJ14 ENTRÉK DE CLOWNS

Lorsqu'on lui parlait d'une nouvelle amie du comte, il s'ingéniait pour la rencontrer, entrant un quart d'heure à Torchestre d'un petit théâtre, afin de la lorgner négligemment, ou bien aux courses, à une exposition. Plus il était satisfait de la bonne fortune de René, venue en donnant, mieux il ouvrait son portefeuille.

Et, décidément, Germaine lui plaisait.

Yiveur longtemps, un peu triste d'être obligé d'enrayer, sans trop le faire paraître, un tantinet braque sur le tard, pas encore gaga néanmoins, ce qui est le parisianisme suprême, le chic de la fin^ il était légitimiste, mais platonique. Il eut souhaité volontiers, sans l'avouer, que le roi fît son entrée à Paris, comme Charles-Quint à Anvers, avec les plus jolies femmes delà ville, allées à son devant toutes nues.

Religieux, il avait fait présent à l'église de son village, consacrée à cette sainte, d'une Madeleine en marbre, pour laquelle une amie de sa jeunesse avait posé.

Chaque année, l'été, l'automne, pendant la messe à laquelle il assistait régulièrement, tous les dimanches, avec sa famille, dans le banc du châtelain, il avait plaisir à voir, dans la clarté adoucie de la nef, les paysans en prière, sur le dos de qui les vitraux allongent des prismes, et, à Tautel,

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parmi rétoîlement des cierges, la famée bleutée de l'encens qui se disperse, à suivre, sous le vêtement de pierre, les contours de la pécheresse dont il fut complice.

Même il lui arriva, tandis que le bon curé chantait un psaume, de se laisser distraire, à Taccompagncment de Torgue, et, les yeux clos à demi, ce que le populaire prenait pour une minute de grande dévotion, de murmurer encore une litanie d'autrefois :

Esther charmeresse,

Esther enchanteresse,

Esther israëlite,

Esther favorite, .

Esther ballerine,

Esther divine,

Esther enivrante,

Esther frissonnante,

Esther impudique,

Esther adamique (toute nue, mot de sa maîlresse.)

Esther friponne,

Esther polissonne,

Esther bissée,

Esther convulsée,

Esther capiteuse,

Esther luxurieuse,

quand . Esther amoureuse ?

Bref, un sceptique ce galant homme. Mais l'indulgence a ses limites.

Le marquis était volontiers pour que son fils eût toutes les femmes. Une soûle , c'était trop. Germaine s'rmparaitj corps et âme, de Hcné. Des bijoux, des chevaux, trësbien. Mais il voulait à présent lui offrir un hôtel. Le caprice se changeait en amour définitif qui s'installe. li était lemps d'aviser. Il appela son fils et lui dit son sentiment :

• — Tu m'obliges k le sermonner, ca qui n'est ni dans mes goûts, ni dans mes habitudes...

Si je n'y mettais le holà, tu te compromettrais pour celle petite, qui ne doit rien être de plus qu'un passage... d'ailleurs nous allons couper court. Le cap du V grand prix est franchi, ,. tu vas

m'accompagnera Touraneuc... Tout est préparé, au château, pour notre arrivée... Elle est austère, la Bretagne; elle te calmera.

— Je n'aime pas beaucoup le paysage, mon père.., je pense, comme vous, qu'il est incompréhensible sans la femme...

— Tu veux dire par là ?

— Que si je vais à Touraneuc, j'emmènerai Germaine.

— Tu es ridicule, mon cher... Pour moi, ça ne fait rien... mais la famille...

— Je comprends ta gêne?... Eh bien... nous installerons la petite dans le voisinage, à l'Ours, l'auberge du père Markoff.

— Oui... mais tu promets de ne plus faire de bêtises et de varier bientôt tes plaisirs... sinon, l'hiver prochain, je coupe les vivres.

— Je ne te reconnais pas... Et c'est toi qui disais, l'autre soir, à Alice Penthièvre : « Tout pour la femme, même les hommes. » C'est elle qui m'a conté ça.

L'auberge de FOurs, à Pentrée du hameau de Blénor, est située peu loin du rivage, tandis que le château de Touraneuc se trouve à une bonne lieue dans les terres. D'après les ordres de René, depuis une semaine de retour dans le pays, mais un peu malade, le père Markoff, accompagné d'un domestique du comte, alla, sur le coup de midi,

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chercher à la gare de la ville voisine M"" GerniAÏne de Rosay. Jusqu'alors, n'ayant pas dépassé fiougival, tout heureuse de ce voyage, elle eut uu fou rire quand le vieux, en costume breton, la salua trbs bas de son chapeau à larges ailes. Se posant un monocle dans l'arcade sourcilïère droite

(ce qui l'amusait beaucoup, et ne gâtait point sa joliesse) elle dit :

— C'est toi, l'ours Markoff?

— Oui, madame la marquise.

Germaine fut délicieusement flattée. 11 lui avait donné ce titre d'un ton simple et grave. Aussi, le

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long du chemin, elle fui superbe de tenue, marquisette. C'est à peine si elle écoutait d'un air distrait les renseignements du bonhomme sur les localités, Touraneuc, Blénor, Tuville ; à un détour de la route, il prononça :

-^ Voici la « raê «.

Soudain, en face de l'océan, des flots interminables, de cette étendue mouvante, qui jette brusquement une idée d'inhni à celui qui voit et entend pour la première fois la grande bleue, la grande verte, elle eut une secousse, à la fois d'admiration et de crainte. " On ne peut pas marcher dessus! » Dans le sentiment vague de respect pour cette force énorme, s'allongeanl devant elle par delà l'horizon, ce fut ce que démêla Germaine impres~

2ZZ ENTREK DE CLOWHS

stonnée. Le vieux avait cessé île parler; et ils furent silencieux jusqu'à ce qu'ils aperçurent le hameau éparpillé vers la mer qui, dans un flux puissant, montait avec un fracas de vagues.

Très pittoresque l'auberge, avec son toit d'ar-

doise en pointe, son unique étage, sa galerie de bois et son auvent de chaume. Au bout d'une tringle rouillée, une enseigne se balance, sur laquelle on barbouilleur a peint en grosses lettres :

A rOurs

L'animal est représenté. Oui, plaisante & voir,

rhôiellerie, un peu isolée des autres maisons, parmi les feuillages.

Deux chambres étaient réservées à M"° la marquise, Tune sur la route, du côté de la mer, Tautre, avec le lit, sur le jardin. Aussitôt descendue de la carriole, Germaine, sans prendre le temps de changer de costume, voulut s'installer; elle accrocha dans les coins des ombrelles japonaises, çà et là, sur les murs, des éventails, des kakémonos, souvenirs de Ravier. Enfin, ayant renvoyé lo domestique de M. de Mauvieuse, elle se rafraîchit, s'habilla comme si elle devait dîner aux Ambassadeurs, et, triomphante en toilette claire, elle sortit quand le soleil fut moins chaud.

Tout la ravissait.

D'abord, le jardin, très vaste, avec ses carrés de choux, d'épinards, d'oseille dont elle grignotta quelques feuilles, et traversé en toîis sens de longues allées de groseilliers. Mutine, s'étonnant d'un 4)apillon qui court les fleurs, d'une bête à bon Dieu qui circule, elle emplit de menues grappes, blanches et rouges, l'enveloppe d'une lettre d'un ami de ce pauvre René. Puis, après avoir répondu avec grâce et hauteur (car elle se rappela sa noblesse), au bonsoir du vieux Markoff en train de fumer, sur un banc de chêne grossier, près du

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seuil, elle se dirigea vers la plage en mangeant sa cueillette.

La mer se relirait. La plage étant très peu en pente, une grande étendue était à découvert. Germaine s'amusail à trottiner, à marquer sur le sable la semelle plate et large de ses souliers anglais.

Elle rigolait au bord de l'océan écumeux ; même, un instant, elle fit un petit fleuve. Le soleil, déclinant en face, semblait, avec un énorme œii/irdent, la regarder. Puis, distraite de l'astre qui, à i'horî- Kon, commençait à incendier les nuées, elle écrasa i!cs méduses afin de voir dedans ; elle courut après des crabes ; et, sans y avoir pris garde, elle se trouva dans un arc de cercle formé de hautes falaises. Ça et là, des flaques d'eau luisaient; au

loin, de Tocéan diminué, surgissaient de monstrueuses roches qui, dans la brume crépusculaire, prenaient de vivantes formes et, parmi les gloires du couchant, les éblouissements d'or, la pluie de braises et d'étincelles, avaient l'air de boire, de lui faire des gestes de satyre ; on eût dit des géants enivrés de soleil.

Une brume, lentement, s'étendait.

Soudain la sirène parisienne, s'apercevant qu'elle était loin de tout, très seule, fut saisie de crainte, d'une peur de la nuit et du tapage incessant de la vague. Sans regarder en arrière, tremblante un peu d'être suivie par le flot, qui cependant s'en allait, elle retourna, hâtive, son ombrelle de dentelle crème à demi pleine de coquillages, de varechs, d'immenses algues lourdes d'eau.

Elle achevait à peine de dîner, qu'une tristesse l'envahit tout à coup, en même temps que la fatigue de sa promonade vagabonde dans la griserie de l'air vif. Gentil oiseau de cage, elle tomba d'épuisement, peu habituée à l'espace.

. Toute « chose » de se coucher si tôt, gênée d'être seule, se sentant petite dans un grand lit, ahurie d'inconnu, elle ferma vite ses yeux, encore impressionnée par le prodigieux charbon de feu

qui tantôt s'enfonçait dans les flots, innombrables.

Elle s'était endormie un peu partout, Germaine ; aussi elle ne fut point étonnée en s'éveillant dans cette chambre de campagne.

A travers les rideaux à carreaux blancs et rouges de Tunique fenêtre, le matin clair transparaissait. Somnolente, elle fermait les paupières, luttant pour le sommeil, et rêvassait, ayant rejeté les couvertures, absolument nue. D'un volet, par le trou rond comme une chattière de porte, un rayon filtrait, coupant la pénombre d'une traînée lumineuse.

Arrêté, ainsi qu'une caresse, à mesure, sur les cheveux blonds dénoués, sur les seins mignons^ il fut dorer un champ de folle avoine.

De temps en temps, chicanée par le jour, elle bougonnait, en s'étirant, contre ce rayon indiscret; comme pour Técarter, elle faisait un geste. Puis elle ne bougea plus, semblant en extase.

Elle voyait en songe un globe énorme, foyer resplendissant, autour duquel dans l'azur, dans Tinfini, tournaient des mondes ; c'était ensuite une étendue immense et vide traversée d'un fil de

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clarté, au bout duquel elle se pâmait, blonde araignée d'amour suspendue au soleil.

Alors, s'éveillant tout à fait, elle éclata de rire.

Assise au bord du lit, elle enfila longuement ses bas de soie noire, regardant avec complaisance ses jarretières, vert pomme pas mûre, et le galbe du mollet. Enfin, pour s'admirer mieux, elle ouvrit les volets à deux battants.

Elle resta saisie.

A rhorizon dans l'opale du lointain, une ligne vague de collines. Un clocher piquait le ciel bleu tendre; autour, çà et là, des toits de chaume, couverts d'une mousse profonde que le matin veloulait. Une buée très légère, déchirée par la chaleur naissante, flottait encore au-dessus des prairies. Et, en bas, sur les feuilles bossuées des choux et frisées des salades, des gouttelettes s'irisaient dans le jardin, clos par des haies vives de trois côtés, et de l'autre, d'une palissade de planches taillées en pointe, trouées et gardant la rouille des gros clous, débris de barques.

Les groseilles en pendeloques surtout lui tiraient l'œil, ainsi que des parures de rubis.

228 ENTRÉE DE CLOTNS

Il sembla pourtant à Germaine qu'il lui man* qiiail quelque choac. Elle ne sut pas quoi; c'était le roulement continu des voitures, les cris des [iiuirhands de quatre saisons, le bruit toujours sous-entendu de la ville. Elle fut, une minute, sérieuse sous l'influence de cette paix profonde que troublait à peine la chanson intermittente de la mer.

Personne.

Si elle descendait comme ça?

Etres primitifs (des faunessesl) les griseltes parisiennes sont volontiers nues. Un artiste ne se fait pas trop prier pour montrer ses œuvres ; c'est un instinct bien naturel que les petites belles, non contrariées par '. une bonne éducation, soient fières de faire admirer comme t'Iles sont faites.

Germaine allait et venait

"^ cliaussée de salin et seulement

viHiie de ses bas de soie. Sa

blonde chevelure dénouée llollaît sur son échine

souple, sur les épaules, et, par instants, voilait ses

seins rigides et divergents.

L^exquise folle s*ainusail, trottant de ci, de là, comme un jeune chat. De loin en loin, elle se campait devant un groseillier, mi-baissée, picorant. Tantôt, elle prenait des grappes à pleines mains et les dévorait à même dans le creux, comme on se désaltère ; tantôt, avec un geste gourmet, elle les admirait, faisant glisser du soleil au travers, ravie. et les saisissait, grain à grain, du bout des dents. Soudain, elle s'interrompait avec un frisson et un rire ; une goutte de rosée était tombée d'une brancbette sur les hanches, ou ailleurs. Elle poussait de légers cris, et, parfois se penchait ou se ren> versait, comme une clownesse, pourboire la gouttelette.

Cependant, l'auberge était en révolution.

Le père MarkofT avait appelé dans la cuisine, d'où il voyait tout, sa femme, puis leur gars. Us demeuraient stupéfaits, sans trouver une parole pour exprimer leur saisissement. La mère marmottait de vagues syllabes en levant les yeux au ciel, comme pour le prendre à témoin qu'ils n'étaient pour rien dans ce péché. Enfin^ le vieux dît :

— Faut parler à la dame, Grégoire...

Le nigaud, immobile comme une des planches à bateau de la haie, ouvrit une bouche énorme, sans que sortît la moindre parole, interloqué à cette idée d'approcher, lui qui pourtant était assez

LES GROSDLLES 23f

faraud avec les luronnes de la coBtrée, de cette jolie fille, frêle élégante, à la toison d'un or étrange, do cette marquise, la veille, en toiletto si pimpante, qui à présent gaminait dans l'herbe, sans même une chemise (en abîmant ses petits souliers], avec des bas si ténus qu'au travers le rose delà peau transparai ssail. Après un chamaillis, le vieux prononça :

— Alors, toi, la mère, va!,.. Je réfléchis que c'est ben mieux... plus approprié.

La vieille, invoquant la madone, égrenant son chapelet, comme vers une diablesse, s'avance, encore alerte malgré la soixantaine, timide devant Germaine impudique qui avait cessé de grignoter pour la regarder venir.

L'antithèse était délicieuse : la paysanne h&lée, ridée, aux mains osseuses, maigres, les veines saillant ainsi que des iicclles, à la face douce et rude, d'un brun de vieux bois et comme sculptée à

coups de couteau par un bûcheron, les soirs de veillée ; et ce corps si jeune, si blanc, si g-racicux en sa fraîche nouveauté, sa nudité dorée.

Ces deux êtres si différents étaient deux femmes.

— Bonjour maman... Ça va bien?

— Oui... oui... madame la marquise...

Elle hésitait, ne sachant par où commencer.

Brusquement :

— Oui... Mais on ne sort pas habillée comme (;a.

— Comment? Ça ennuie quelqu'un? Il n'y a encore personne de levé à cette heure?...

— Personne!... Vous voulez dire tout le village? Il est ben près de neuf heures.

— Pas possible!... A Paris, on ne se lève jamais si tôt. Est-ce que ce n'est pas la même chose ici?

La mère Markoff lui expliqua qu'à la campagne plus d'un se sauvait du lit à l'aurore, qu'à ce moment on était, qui aux champs, qui sur mer.

Germaine écoulait avec grande attention tout en contemplant ses ongles rosés; elle semblait faire un effort de raisonnement.

Sans doute elle estima que l'observation était juste, que des paysans pouvaient sortir d'entre les draps avant neuf heures du matin. Gentiment, elle remonta chez elle. De la cuisine, le vieux et

lES GROSEILLES S33

son gars ébahi, raidô comme un piquet, entendirent le clic-clac des talons sur les marches usées de l'escalier de bois.

Depuis son arrivée, René s'ennuyait en son vaste château. Il ne pouvait vivre loin du boulevard, du cercle ; n'ayant jamais compris la grandeur simple des champs, il préférait de beaucoup le bruissement d'une jupe de soie au souffle du vent dans les branches, les platanes étiques piqués en rang le long des maisons grises aux forêts formidables et charmantes, la boue des trottoirs aux chemins qui zigzaguent. Il avait dû faire des politesses aux familles des alentours, des visites à des douairières aussi délabrées que leurs manoirs. Parfois une jeunesse souriait parmi ces antiquités; mais il trouvait hébétés les jeunes filles. Certes il ne sortirait plus de chez lui, sauf pour aller dire bonjour à Germaine; ce serait son seul but. Il faisait déjà peine à voir, se traînant dans les vastes salles mornes ou dans les allées du parc, visitant le chenil, les écuries, en négligé, pâle, efflanqué, tétant un cigare éteint, fatigué, même pour le rallumer.

Quand sa maîtresse, le jour même, lui conta son aventure, il en fut diverti un instant :

— C'est très bécarre, ma chère.

S34 DrnttE db txovns

Vîcieax, le petit comte, oui; solide, dod pas. Elle était très excitée, blondinette; l'air vivifiant, après avoir vagabondé sur l'ean salée, la remuait toute. Elle le lit comprendre mais en fut pour sa peine :

— Non... non... Je n'aime pas ça... «.iitre deux cigaiTS.

Pauvre Germaine! Et il était parti la laissant penaude.

Dépitée, elle prit son ombrelle, ses gants et se dirigea du cûLé de la mer. Sur le pas Je la porte le père MarkolT fumait sa pipe avec recueillement

Lorsque Germaine parut, il se leva et^ comme d'habitude, il la salua très bas. M"^* de Rosay dai> gna tailler une bavette. Le vieux lui sembla superbe avec sa carrure henculéenne, sa figure énergique, ses deux bouclettes d'or lui balançant aux oreilles et brillant sur le cou aux tons de bronze. Un robuste mâle, aux instincts de pirate, ce vieux. (Ce n'est pas lui qui aurait refusé, entre deux cigares). Il regrettait, sans doute, de ne pouvoir, comme ses aïeux, partir d'un petit havre, par n'importe quel temps, faire des courses au loin et revenir après avoir capturé quelques bateaux marchands des bons voisins.

— On fait ce qu'on peut... C'est vraiment dommage, avec des bras comme la paire que voici, de tenir une auberge ! ... Eh ! grâce à eux,j 'ai tombé un ours...

— Un ours?... fit curieusement Germaine, ouvrant de grands yeux.

— Mais oui, il y a pas mal de temps déjà... A la fête patronale de Douarnenez, un bateleur l'exhibait, et il donnait comme prix un lapin, à qui pourrait renverser sa bête. Six gars de la contrée avaient essayé, mais sans résultat. Moi, après un rude combat, j'ai terrassé Martin et j'ai gagné le prix... C'était dur, allez ! Les os m'en craquaient!... En mémoire, j'ai fait peindre l'ours sur l'enseigne de l'hôtellerie.

236 ENTRte DB CLOWNS

Elle n'était pas pensive souvent, Germaine. Mais, tout en cheminant vers la plage, la vision de cet homme luttant avec Ténorme animal la hantait*

La mer, secouée par des rafales, beuglait; une buée grisâtre la couvrait, estompant les falaises et les grosses roches immergées. Le soleil, sans éclat, comme sous un voile, tombait morne, terne, minable ainsi qu'un vieux sou rouillé. Bientôt, sans un rayon d'adieu, il disparut. Le crépuscule se fit; en haut, (,'àet là, parurent, clignottant, de blondes étoiles. Germaine, avec ses cheveux à reflets étranges, avait Tair d'être l^ur sœur dégringolée.

Elle ne savait ce qu'elle avait, ni ce qu'elle pensait ; elle était toute drôlettc, comme annihilée, joli rien du tout, devant la mer immense. Elle aimait respirer le parfum de white rose ; et elle ne le sentait plus, une forte brise lui soufflant au visage les odeurs du large.

La nuil fut mauvaise, encore pleine de rêves, mais peu agréables. Le jour se répandait à peine qu<3 Germaine se leva. Son moral étant triste, le matin le lui parut aussi. Les arbres, le

clocher, 1 s maisons, très ternes, tout en gris Soudain, le rouge des groseilles la tenta de nouveau; de si bonne heure, elle serait seule assurément.

Pas plus vêtue que la veille, promenant à travers les sentes du jardin la gaieté de ses bas violets, si ténus, de sa peau très blanche, de ses lèvres carminées et souriantes, des toisons d'or, des veux qui brillent, elle commençait sa récolte, quand surgit encore la vieille.

Cette fois, elle fut plus vive .

— Vous êtes donc maudite pour vous montrer ainsi? C'est pourtant pas la mode, dans la capitale? Moi, Je m'habille, point bellement, mais je m'habille, le matin, avant l'ouvrage... Bon sang! même lorsque je suis allé à la mer, il y a longtemps deçà, lors de mon mariage, j'avais sur le dos une robe usée; on n'a rien vu, rien de rien... Il faut rentrer, la petite dame, et vite...

La vieille saisit Germaine par le bras. Elle se montait, la maman !

L'histoire de la première escapade ayant couru le village, les garçons, dans l'espoir de voir quelque chose, s'étaient embusqués derrière les haies;

des regards passaient dans l'enchevêtrement des feuilles, entre les pointes d'épines. On s*amusait aussi, et dur, derrière les épaves de bateaux. Les gars n'avaient jamais vu de chair si élégante, de bas si fins. Quand la vieille appela Germaine « petite dame » et la toucha, marquisette, au contact de ces doigts rugueux, se fâcha, et son corps devint tout rose de colère :

— Lâchez-moi!... Hier, je comprenais; mais aujourd'hui, il n'est pas sept heures... En voilà un pays d'idiots!... J'en ai assez d'une campagne où on ne peut pas se balader tranquillement. Sontils bêtes, ces imbéciles-là !... Je veux m'en aller, et tout de suite... Qu'on attelle la carriole, pour me porter à la gare, où j'attendrai, s'il faut... Je ne veux pas rester une heure de plus dans cette fichue auberge... Je veux m'en aller!..

Scandant chaque mot, elle répéta encore :

— Je veux m'en aller!

— • Mais... que dira M. René?...

— Ça m'est bien égal... Il n'est bon à rien, ce petit éreinté!.. Qu'on attelle aussitôt tandis que je m'habille, mère Markoff... je file d'ici... oui, je « me tire ».

Sur la grand'route court une patache, conduite

par le fils MarkoEF, encombrée de Germaine et de son bagage, de malles, de parapluies, de

cartons ^ chapeaux, el même d'une liasse de varechs.

itO ËNTkÉE DE CLOWNS

Uti drôle d'équipage et un amusant contr&sle : ce paysan rasé, à longue chevelure , en chapeau à grands hords, la veste bleue avec un calvaire jaune dans le dos, sa ceinture à plaque de cuivre , éhlouissante d'éclat, poinçonnée de méandres, reluisant presque comme un miroir, ses larges hraies noires plissées et le mollet serré ; ce farouche dadais, habillé comme un de ses ancêtres ; puis, cette f dernière créaliondelamode, cette blondinette au pouf énorme, en jupe de satin gorge de pigeon, sur laquelle des bouquets pompadour rose et bleu tendre sont jetés, en souliers vernis et gants cendrés où s'étalent des pattes noires, les cheveux ébouriffés traversés au-dessus de la nuque, ainsi que sa capote cerise exquisement chiffonnée, d'uae lance d'écaillé blonde à pointe de diamants.

Elle était joyeuse, Germaine, de rentrer à Paris. Elle était gaie comme la journée de soleil, comme les alouettes qui de temps à autre s'élevaient, de

chaque côté de la route, allant se perdre dans Tazur en un chant infini; à mesure qu'elles montaient, elles devenaient plus petites, et les notes plus faibles ; on les entendait encore qu'on ne voyait d'elles qu'un point noir dans le bleu ; puis, Fhaleine leur manquant, délicieusement, elles se laissaient choir parmi les blés.

Le gars, lui, ne soufflait mot, ayant peur, sans doute, que la fée qu'il avait à son côté ne s'envolât comme les alouettes; il conduisait un rêve.

Germaine fredonnait :

A poussa comme un champignon, Malgré qu'elle ait r'çu plus d'un gnon, L'soir, en faisant la cabriole A BatignoUes.

Tout à coup elle s'interrompit. Une idée lui passait par la tête :

— Mais pourquoi le père Markoff n'a-t-il pas envoyé son gars, au lieu de la vieille, pour me faire rentrer quand je mangeais des groseilles?... Je ne le connais pas; mais ce doit être intéressant, le fils d'un homme qui tombait des ours... Il m'aurait eue dans l'herbe... C'aurait été gentil .. .

Le gars sentit à la tête comme un coup. Cette femme, il aurait pu Tétreindre, comme ça! A cette image son sang refluait dans le cou et aux tempes. 11 avait une rude envie d'avouer qui il était; il

serait peut-être encore temps. Enfin, rouge comme une braise, en balbutiant :

— C'est moi... le fils Markoff... Grégoire... Ah ! fii j'avais su!... et si vous vouliez?...

Disant cela, il était si attendri, si comique, que Germaine fut prise d'une gaieté folle, spasmodique :

— Est-il bête, cet imbécile-là!... Non, est-il bête!...

Grégoire, tout sot, décontenancé, ne trouvant rien devant cet accès d'hilarité, se vengea sur la jument et la bourra de coups de fouet. La carriole dévalait la côte avec fracas; chaque fois que le gars voulait placer un mot, la voyageuse repartait iVnn éclat plus fou :

— Est-il bête, cet imbécile-là !... Non, est-il bête!...

Enfin, comme on approchait de la gare, Germaine ayant tellement ri, que depuis deux, trois minutes elle était tranquille afiti de respirer, Grégoire, reprenant ses sens, prononça une phrase confuse où on pouvait comprendre vaguement qu'il « lui aurait donné son cœur ».

Le modillon n'y tint plus:

— Ton cœur?... Je ne le moucherais pas avec des pincettes

LES CftOSeiLLES ^iî

Germaine avait gardé un trislc souvenir de Touraneuc; elle n'avait point cherché àrcvoirMau-

Le pire, seal, après s'être entraîné, avait fait

une tentative pour son propre compte; ça l'avait indignée.

C'était en octobre, an moment de la rentrée à Paris.

Leiendemaia, elle rencontre Galtoïne, le peintre moderniste; se cambrant, elle croisa baïonnetto devant lui, avec son ombrelle fermée.

— Tiens, Germaine! Toujours avec Mauvicuse?... On dit que lu es lancée,

— Pas trop maintenant.

— Tu Tas donc lâché?. . . Quelle folie ! . . . Gentille, charmeuse comme on ne l'est pas, tu devrais avoir clicTau.\, voilures, hôtel à toi...

— D'abord, j'en ai assez do tous ces mannequins!... Il faut trop se tenir, avec eux... et je n'aime pas être cramponnée..

Elle s'arrêta un instant, comme si elle cherchait à formuler une autre raison pas très nette dans son esprit; elle se doutait d'une vérité, elle qui n'avait certes pas une collection de pensées en son cerveau de grisette. Avec une moue adorable de résignation :

— Non, tu sais bien que ce n'est pas encore possible.... je n'ai pas vingt ans... Nous, nous arrivons à l'ancienneté.... Je suis trop jeune!. .J'aurai des chevaux, un hôtel épatant, mais plus tard... avec les pattes d'oie et la première ride.

■iSt

let

Pépin des Grillons, conseiller de préfecture frais émoulu, cause, au café des Cigales, à Grivcdesvignes, avec Monlclar, son camarade d'enfance, venu, comme tous les ans, passer une quinzaine au pays. Attablés sur la terrasse, derrière un lé de toile blanche bordé de glycines, à l'ombre des grands platanes du Cours, ils s'évoquent l'un

250 ENTRÉE DK aOWNS

à Tautre, en attendant le défilé de la procession, les histoires d'autrefois :

Tout à coup. Pépin des Grillons dit :

— Est-ce que tu te souviens du perroquet à& misé Sabine?

— Oui, à la Pentecôte... Nanette et la petite Lalic étaient rudement gentilles! Je me rappelle, mon vieux. Nous avions quatorze ans... Oh! ce perroquet! Il a outragé nos premières amours, et je lui aurais volontiers tordu le cou.

Les impressions de la prime jeunesse marquent pour longtemps sur la mémoire ; d'autres, plus nobles, plus cruelles, plus joyeuses, plus ardentes, ont beau s'ajouter à mesure ; les anciennes demeurent vivaces et charmantes.

Certes, Montclar (le Parisien, comme on le surnomme à Grivedesvignes) n'avait pas oublié. Les moindres détails de ce tableau de jadis lui revenaient à l'esprit. D'ailleurs, aujourd'hui comme alors, des draps tout parfumés du romarin répandu dans les armoires, et piqués de distance en distance de petits bouquets, s'étalaient le long des maisons de la ville pleine de soleil ; aujourd'hui, comme alors, les rues étaient jonchées de fleurs, desyringas, d'œillets, et, surtout, d'un effeuillement de roses.

LE PnRROQUCr INCRËDULË 251

Ce fut vraiment drôle.

Misé Sabine, la vieille, grande et maigre, la marchande de cierges qui a son magasin sur le Cours (on prononce l's), avait élevé, en face du café Passeron, -in reposoir très coquet, lin nid de verdure.

Elle surveillait le travail de Nanette et Lalie rôdant, affairées, autour de leur autel et plaçant, de ci de là, des phalangères, des daplmés,des lis martagons, lorsque le tailleur Paticlet, depuis cinq minutes planté béatement, les mains dans les poches, près Je la dévote, prononça d'un air con-

— II est joli. 1res joli, votre reposoir!... Je vou3 fais compliment, mise Sabine...

(Un malin , Paliclet , un farceur du diable!) H^^^* — N'est-ce pas, voisin,

avouez qu'il est arrangé avec assez de goût?...

— Oui... mais il y manque quelque chose.

— Quoi donc ?

25i ENTRÉE DE CLOWNS

— Comment? Voua ne voyez pas?... Au milieu de la mousse, ca irait pourtant biea...

— Enfin, de quoi parlez-vous? s'écrie la marchande de cire qui commence à 8.'impalienter.

— Vous ferez comme vous voudrez... Si j'étais

« de » vous, je mettrais là, an sommet, un perroquet, celui que j'ai, par exemple... Il produirait, j'en suis sûr, un eflet ravissant !

Il était clair que sa proposition souriait : « Je

LE PKHHOOUET INCHÉDULR 253

vais vite le chercher, mise Sabine, j'y vais tout de suite. »

Au bout (le cinq minutes, le tailleur vint, portant fièrement son oiseau. Il plaça lui-même la cage sur le haut du reposoir ; puis, s' adressant aux badauds, qui stationnaient là :

— Qu'est-ce que vous en pensez, vous autres?

Et chacun de se récrier d'admiration : « Ça va

très bien! disait-on à Paticlet. Ça va très bien!... Quelle bonne idée vous avez eue ! »

Le perroquet, un peu effarouché, en faisant claquer son bec de colère, se suspendit aux barreaux. Ensuite, comprenant que sa nouvelle élévation n'avait pour lui aucun danger, il descendit sur le perchoir. Là, posé sur une patte, il serrait avec l'autre un morceau de sucre et le croquait avec de gentils mouvements de tête.

On s'extasiait :

— Qu'il va être content, monsieur le curé!

Le curé, c'était M. Cougourdon, Tancien directeur du petit séminaire, un brave homme que, dans la semaine, on pouvait voir, à son baslidon des Sièyes, jouant aux quilles, la soutane retroussée. En se livrant à cet exercice avec les notables, M. Testanière, le juge de paix, M. Andrelait,

231 ENTRÉE DE CLOttHS

M. Pivei-t, il ne croyait pas amoiadrir aon preslig

Et il allait en avoir aujourd'hui!

Il remplacera à la procession Mgr l'évèque, alors h. Paris, dans les antichambres du ministère.

Paticiot, cependant, se Frotlait les mains.

Mise Sabine est partie avec Lalie et Nanette, pour se rendre à l'église. Les cloches sonnent à toute volée et annoncent que la procession se met en inarche,

— La voici! la voici! crie misé Margoton à quelques femmes demeurées à côté du reposoir.

Et elle jette aussitôt de l'encens sur un brasero placé derrière des pots de géranium.

Les jeunes filles de l'école des sœurs marchent en tête du cortège. Les plus petites ont an cou,

LE PERROQUET l^CRÉDL'LE 235

tenues par des rubans bleus, des corbeilles emplies de pétales de roses et des fleurs d'or du genêt; les unes et les autres, mignonnes dans leurs robes blanches, cheveux dénoués et flottants, chantent ;

Tendre Marie, Sonveraine des cieux.

Mère chérie.

Patronne de ces lieux, VeiJkz sur notre enfancel Gardei notre innocence!

Sauvez ce bien précieux I

uis venaient les élèves des frères de la doctrine chrétienne.

Ils avançaient , les bras ballants, raidcs dans leurs habits du dimanche ; et tous s'arrêtaient, bouche bée, devant le reposoir :

— Un perroquet, chuchotaient-il, nu perroquet!... Qu'il est beau!

256 EMitÉE DE CLOWNS

Kt ils rtstaient là, on «xtase. Mais le vieux Svmmaque, le directeur, criait de sa grosse voix : i< Avancez, petits! »

Voici la cong:iégalion de l'immaculée Conception, Quatre jeunes filles portent la statue de la sainte Vierge sous laquelle des femmes passent et repassent, tenant des enfants dans leurs bras pour appeler sur eux la protection de la Bonne Mère. Les choristes, parmi elles Nanelte et Lalie, se détachent du cortège et vont se placer à côté du rcposoir pour un cantique avant la bénédiction.

Montclar et Pépin des Grillons, sanglés dans leurs uniformes de collégiens, la figure bouffie, mangent des yeux le groupe des jeunes filles. Que ces robes blanches leur vont bien! Qu'ils sont gracieux, les plis de ces voiles transparents ! Et les

bras dont on voit, à travers la mousseline, la peau troublante !

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