BATAILLES DE LA VIE
Vingt ans, au plus; couchée à cOtÉ d'un vieillard Roormand de' sa peau douce et de son air très crâue, elle a de loogs cheveux dorés ; pour lui, son crâne enfouce en netteté les billes de billard.
La mignonne a le sac d'un financier paillard el presque impuissant, qui la tira de la panne. Uais c'est dur le métier! La blonde se profane devant leyoulre. En bas, attend un corbillard.
58 ENTRÉE DE CLOWXS
11 faut gagner l'hôtel qu'elle a sur l'avenue. La jeune horizontale, adorablement nue, tâche en vain d'exciter son amant circoncis.
A-t-elle le dégoût, sur le barbon qui tarde et tatillonne trop, d'un viveur, rentré gris, s'éveillant, le patin, près d'une vieille garde?
Quand il eut achevé le dernier vers, accoudé sur la table, la tête dans ses mains, il pensa d'abord à la folie des millions qui agite Paris, puis à son aïeul.
On n'est pas plus naïf que ce docteur. Il prétendait tout savoir: la philosophie, le droit, la médecine, la théologie aussi ; mais, s'il avait eu à ses travaux une autre distraction que d'invoquer Phœbé, en l'appelant sa douce et mélancolique amie ; s'il avait étudié la vie, au lieu de s'être courbé, presque sans trêve, sur des livres poussiéreux, il n'eût pas demandé à Méphistophélès, en échange de son âme, de lui donner la jeunesse. Le docteur, quand le diable lui offrit la fortune^ n'eut pas assez d'injures pour l'or et ses plaisirs. La jeunesse a tous les privilèges... Ceux qui se le figurent peuvent se fouiller et voir s'ils ont des louis dans le gousset et des billets de banque dans le portefeuille... Les apparitions surnaturelles ne
sont plus dans le mouvomenl, car, si le diable consenlait à se moatror, le petit-fils de Faust lui vendrait volontiers ce qu'il peut avoir d'âme pour obtenir l'opulence et la vieillesse.
Comme il réQéchissait de la sorte, il entendit un léger bruit de pas, et, dirigeant ses regards vers la porte d'entrée, Il aperçut un im distingué , qui après s'être incliné, s'approcba cl lui remit une carte sur laquelle étaient gravés , sous une couronne fermée, ces mots :
PrÎDce de Salao. „^
Le jeune homme pria le visiteur do s'asseoir et lui présenta une boite de londrës en le priant de ciioisir. Il ajouta:
— Pardon, monsieur... mais qu'est-ce qui me prouve que vous êtes réellement le diable ?
Satan prit sur la clieminée quelques allumelles lie la régie et, coup sur coup, en alluma sept.
C'était extraordinaire.
Le petit-fils de Faust, convaiiicu par cette mani-
tiO ENTRÉE DE CLOWNS
festation évidente d'une puissance supérieure et mystérieuse, parla en ces termes :
— Mon aïeul, qui eut Thonneur de traiter avec vous, vous livra son âme, moyennant quoi, sur son désir, vous Tavez rendu jeune. Il a pu conter fleurette à Marguerite et voir, ce dont il n'aurait pas été capable quand il bouquinait, à ses paupières mi-closes, sur ses lèvres fraîches, plus de charmes que dans toute la sagesse de l'univers. Moi, le petit-fils de Faust, je suis jeune, et pourtant, je n'estime pas que ce soit le bien préférable de la vie. L'homme, pendant son enfance, ignore tout. Il use, ensuite, sa jeunesse, même son âge mûr, en efforts qui parfois ne sont pas couronnés de succès, afin d'acquérir pour sa vieillesse le repos et la fortune. Un employé obtient sa retraite, c'est-à-dire le bonheur, après trente ans de soumission et de régularité. Un commerçant devient rentier après avoir perdu le meilleur de son existence dans un magasin ; un militaire reçoit, quand il est sur le tard, les épaulettes de général admirées par les belles dames et saluées par les messieurs ; un artiste, peintre, musicien, écrivain, sculpteur, n'a la renommée et le succès, ne possède, surtout, la fortune, rêvée pour satisfaire ses caprices de grand seigneur (car l'artiste, digne de ce titre, est aristocrate), qu'au temps chenu où, depuis des hivers, la jeunesse s'est envolée, en pieu-
rant, au milieu des illusious. C'est pourquoi, moDsieiir, peu désireux de rester à la peine, pressé d'arriver à la jouissance et au but, je serai enchanté , si vous pouvez me l'accorder, ce dont je ne doute pas, d'être, tout de suite, [respectablement vieu x et millionnaire.
Méphistophélès, qui fumait son cigare, avait
écouté de la façon la plus polie le petit-fils de Faust, car il lui avait prêté une attention scrupuleuse el^ certainement, il savait d'avance tout ce que le jeune homme avait à lui confier. Il dit d'un ton familier :
— Je devine, mon cher, que vous êtes sous le coup de Téternelle question de Tamour et de l'argent. Vous avez dépensé quelque monnaie, trente mille francs, tout votre avoir, en un mois, pour Alice Penthièvre, «ivenue de Messine, et, comme vous êtes décavé, vous avez passé la main. Vous n'êtes pas de ces amants qui montent par l'escalier de service et pénètrent par la cuisine. Je vous en félicite d'autant plus, que je suis heureux de vous l'apprendre, il a été décidé, ce soir, dans le conseil des ministres auquel j'ai assisté sous la peau de M. Grévy, que le préfet de police recevrait la mission de purger Paris d'au moins dix mille souteneurs... On a le projet d^en former trois régiments exceptionnels auxquels on fera franchir la mer, afin qu'ils terminent les affaires du Tonkin. Ils garderont, d'ailleurs, leur caractère distinctif et auront un superbe costume vert collant, à brandebourgs, avec de hautes casquettes. C'est Grévin qui dessinera l'uniforme des trois régiments. On en finira de la sorte avec ces ridicules Chinois... Les journaux, si M. Grévy ac-
cepte la décision du conseil, seront bientôt remplis, aux nouvelles extérieures, de bulletins de triomphe : « Grand combat naval. Les casquettes à trois ponts continuent à se couvrir d« gloire... » A Paris, voyez-vous, mon cher, le diable doit être partout. C'est éreintant, parole d'honneur!... Mais revenons à notre affaire. Vous voulez être immensément riche, sans doute pour que soient exécutés les moindres caprices d'une femme ou de plusieurs, vous voulez être opulent.et vieux surTheure; j'y consens... Que me cédez-vous en revanche?
— Mon âme. Elle vous sera livrable par traité, quand il plaira à Dieu de? la séparer de mon corps.
Satan oublia toute discrétion et poussa un éclat de rire aux notes aiguës :
— Votre âme, avez-vous dit? C'est trop drôle! ]N'est-ce pas, tâchons de causer un peu sérieusement.
11 ajouta :
— L'âme existe. C'est une valeur, mais elle n'est pas en hausse. Autrefois, j'ai spéculé beaucoup là-dessus, il y a une centaine d'années. Une âme est montée de 500 francs à 700, puis à 1,200, enfin à 3,000... Cependant, j'ai traversé de fortes crises sans broncher, quand Locke, Condillac, Kant, qui cherchaient le siège de l'âme dans l'eau contenue dans les cavités cérébrales, déclarèrent
que toute idée est une sensation continuée ; quand Voltaire dit en souriant que l'âme est un mol. inventé pour exprimer confusément et obscurément les •ressorts de notre vie. J'ai résisté à toutes ces attaques; mais sont venues, après celles do Cabanis, les expériences de Magendie, de Flourens, celles de sir John Lubboch, de Bain, de Huxley, en Angleterre; de Berthelot, de Broca, de Robin, de Vulpian, d'Orbigny, en France... Friedreich écrivit que la même force qui digère par l'estomac pense par le cerveau; Littré, que l'esprit est une propriété delà substance nerveuse, comme la gravitation Test de toute particule matérielle....
La débâcle menaçait. J'aurais dû m'en douter; ça été le krach des âmes. Je me suis laissé rudement enfoncer. Mais j'ai de l'estomac et j'ai tenu le coup... Quand même, diable échaudé craint l'eau froide. Je neveux pgts de votre âme!... Pourquoi ces prétendus savants ont-ils tant d'influence? Il ne me font cependant, du premier au dernier, que délayer, en mauvaise prose, ce distique du poète grotesque, Cyrano de Bergerac :
Une heure après la mort, notre âme évanouie Devient ce qu'elle était une heure avant la vie.
Vous comprenez donc que je ne puis pas accepter votre âme, puisque sa distinction avec- le corps
est, pour les hommes, simple procédé analytique. Mais je puis prendre voire jeunesse.
Vous avez vingt ans, une chevelure noire et souple, des yeux énergiques et doux. Si vous voulez, j'acquiers tout cela, afin de m'en servir à mener à mal quelque fille chaste, non pas sur la terre, par exemple, car personne n'y croit plus aux fadaises, et les vierges ne s'y laissent plus enjôler par les fariboles,mais dansles astres qui aont en retard survoirc planète, et oïl ne sont pas encore ridicules les chimères... En retour de l'abandon que vous me ferez, vous obtiendrez ce que vous auriez, à force de labeur, dans une trentaine d'années à peine : la vieillesse et la fortune... Le moyen est facile. J'ai toujours su ce que les savants découvrent à mesure dans la suite des siècles. Claude Bernard expose, dans ses études sur le problème de la physîo
ENTUKK lU: (XOWNS
logie, qu'en injectant du sang oxygéné, par la carotide, dans la tête d*un chien décapité, on voit reveni* lentement les propriétés vitales des muscles, des glandes, des nerfs et celles du cerveau. Si vous me permettez d'opérer, mon cher, in ani^ ma nohili, je vais vous oxygéner jusqu'à saturation, et vous vivrez quarante ans dans Tespace de cinq minutes... Me vendez-vous votre jeunesse? J'espère utiliser ceUe défroque dans ime des terres qui tournent autour de votre soleil.
Après un silence, le jeune homme dit :
— J'accepte volontiers pour être vieux et posséder à moi seul la bienaimée qui me fuit... Penthièvre,ce qui m'étonnerait, car elle a de l'esprit, est capable, alors, de me cramponner...
A propos, vous savez, je ne veux pas une passion gênante. Il suffit que jf trouve un amour tranquille et déli cieux , le soir, à dix ou onze heures , après le cercle.
— Comme il vous plaira.
— Alors, signons le pacte!
Ainsi le petit-fils de Faust vendit sa jeunesse, eut soixante ans et enleva, par surenchère, Alice
Pcnlhiëvrc au boursier enrichi dans le désastre de M, Bontoux. Sa blonde amie le trompait avec un jeune remisier ; mais, comme il n'en sut jamais rien, il fut très heureux. Et même il resta jeune, car, à mesure qu'elle en voyait, elle lui enlevait ses cheveux blancs.
Wm EXÉCUTION
A Aimé Guerlain
Au cercle, on parlait de John Lee. Condamné au gibet, après avoir été amené plusieurs fois (c'est atroce!) sans pouvoir être pendu, sur une trappe qui ne s'ouvrait pas, il a été gracié.
A propos de ce misérable échappé de potence, ua de nous, grand garçon sceptique, dit :
— Je me souviens d'avoir assisté à un fait encore plus horrible, et même d'y avoir participé.
— Comment? Vous allez nous conter cela.
-T Volontiers... En 70, mon bataillon reçut l'ordre du général Crouzat de se porter sur Autun,
72 ENTKÉË DE CLOWNS
pour y prendre une batterie d'artillerie de la Charente-Inférteurc et la conduire sur les champs de bataille de Pasque et de VandenessCf où Garibaldi était aux prises avec le général von Werdor.
Partis de Bligny-sur-Ouche, bourg d'un millier d'babitants, près de Beaune, artilleurs et fautassias, en route pour le lieu du combat, nous suivions la vallée, une gorge, avec des bois de chaque côté; au milieu, la rivifer^,. C'était le 29novembre, par un temps de brouillard et de boue ; les échos répercutaient le bruit du canon épouvantable, ment... Arrivés au Pont d'Ouche, où devait se faire la grand' halte , à peine la colonne arrêtée, des fuyards de Vaudenesae accourent. Soldats garibaldiens dans tous les uniformes, avec des jalons à chaque couture, francs-tireurs, guides, cela passait devant nous, un tourbillon de che-
mises rouges. Enfin apparaît le chef J'élat-major, le colonel Clysdane, dans une voiture escortée d'un demi-escadroD du 7* chasseurs à cheval.
Il nous dît de protéger la retraite. Nous l'avons protégée... elle n'a pas même été inquiétée.
Et nous rentrons, la retraite couverte, à Blignysur-Ouche, à la tombée de la nuit.
A travers les rues encombrées de pièces d'artillerie, de charrettes, de militaires en corvée, les uns allant au pain, les autres à la viande, je rencontre le chef d'escadron d'artillerie auxiliaire commandant l'artillerie de Tarmée des Vosges. 11 me dit :
— Etes- vous au courant de la composition du conseil de guerre et connaissez-vous le décret do Tours concernant les cours martiales?
— Oui, mon commandant.
— Avez-vous été à même de le voir appliquer ?
— Non. Mais...
— Je vous nomme greffier de la cour martiah:
qui siégera ce soir... Allons prendre un apéritif et composons-la...
Nous allons au café. Le commandant crie :
« Garçon, deux absinthes... au sucre pour moi, et de quoi écrire !... » Il s'agissait de deux soldats accusés de maraudage à main armée, crime prévu par décret d'exception du 4 octobre 70 de la délégation de Tours, deux volontaires de la phalange algérienne, bande composée d'hommes de toutes
nationalités. L'un était Hongrois ; l'autre, de Beauvais, s'appelait Mignot.
— Mon commandaDt, aux termes du décret, il nous faut un chef de bataillon comme président.
— Ce sera moi.
— Il nous faul deux capitaines.
— Ce sera un Ul et un tel.
— Il nous faut un suus-lieutenanl.
II se tourna vers un consommateur de gauche qui écoutait :
— Ce sera vous.
— Et un sergent-major, parmi les juges.
— Ah! qui vous voudrez..
Sacrebleu! ce n'était pas trop régulier, le décret prescrivant que les juges de la cour martiale devaient être choisis par rang d'ancienneté... Vous n'avez pas oublié sans doute, messieurs, que ce décret établissait une juridiction exceptionnelle et des peines draconiennes?...
Immédiatement, je rédige l'ordre de convoquer la cour martiale. Il est signé par le chef d'escadron, alors qiie l'ordre de convocation. Tordre d'informer, comme celui de mise en jugement, doivent émaner du général commandant en chef. Mon officier ne s'en inquiète pas, il coupe net :
— Trouyez un local et installez-nous du mieux.
— Mais où sont les accusés ?
— Ma foi ! je ne sais pas... Cherchez-les, Et il s'en va.
La neige commençait à choir, doucement.
Après avoir, quelque temps, erré dans le village, à cause du désarroi de la guerre, je trouve les prisonniers en train de boire, dans une grange, avec leurs gardes. Je les fais transférer au poste de la place et me mets en quête d'une salle. Celle de la
76 ENTRÉE DE CLOWSS
justice de paix pouvait servir. Une table noire, daas le fond deux plus pes, une à droite, l'autre à iche ; un crucifix au mur; le manquait rien.
^ huit heures, le présiit ouvre la séance. Le lit de l'affaire s'élant déjà landu dans BHgny, des dais, dos paysans, des imes,' s'écrasaient contre ? barrière. C'était à la fois terrible et grotesque. Deux chandeliers seulement. J'avais planté des bougies dans de grosses pommes de terre coupées par moitié.
On amène les deux accusés. Un heau gars, ce Mignot,grand el brun mais absolument ivre 1 Sou camarade n'était que pompette. Les témoins sont entendus. Il en ré- - suite que, dans l'aprèsmidi, comme on traver- ^ \^ sait uo village, les deux
78 ENTRÉE de' Ctoi'NS
soldats avaient tenté, mais vainement, de chiper des canards. Des paysans ayant voulu les en empêcher, ils avaient tourné contre eux leurs armes, des carabines Minié, sans en faire us«ge.
Le décret de Tours avait supprimé l'assistance des défenseurs. Une discussion s'engage entre plusieurs membres sur la question de savoir si une carabine Minié, non chargée, est une arme; un des capitaines suggère Tidée de les faire apporter. Le maréchal des logis de garde reçoit l'ordre de glisser la baguette dans le canon de la carabine reconnue parle Hongrois; elle rend un son métallique. Rien. Un « ah! » de soulagement s'échappe de toutes les poitrines.
La même opération est recommencée pour la carabine de Mignot. Ce n'est plus le son clair de tout à l'heure.
Silence de stupeur.
Les débats sont clos. Le président fait sortir lo public, puisqu'il n'y a pas de salle de délibération. Au bout de quelques instants, la foule rentre et la cour rend un arrêt, au nom de la patrie envahie, acquittant le Hongrois et condamnant Mignot à la peine de mort. L'arrêt souverain, sans révision ni cassation, portait que le coupable serait fusillé, conformément à la loi, dans les vingt-quatre heures, devant les troupes rassemblées sous les armes.
Mignot, pas dessoûlé, ne comprit rien.
Et, lentement, la foule s'écoula. Dehors, des groupes discutaient, sous la neige qui tombait toujours doucement.
Le condamné est écroué dans une cellule du dépôt de la gendarmerie. Le président et moi, comme greffier, nous filons à Tétat-major pour rendre compte de l'arrêt. Minuit. Clysdane, installé au château de Bligny, était couché. Je le revois encore assis sur son séant, un foulard rouge loué autour de la tête et faisant deux cornes dont l'ombre agrandie sur les rideaux était énorme. Une seule lumière. A côté, sur la table de nuit, un réveille-matin et un revolver. En apprenant le verdict, il fixe Texécution à cinq heures du matin, puis à sept, puis à neuf, sur mon observation que, d'après le code militaire, cela devait avoir lieu au jour.
Quelle nuit! J'étais éreinté par la marche sut Vandenesse, par la retraite, par mon travail de greffier du soir. J'allais encore chez le maire, M. Lebeault, pour fixer le lieu de l'exécution à proximité du cimetière, ensuite chez le curé, pour lui demander son assistance. C'était un vieux brave homme, à cheveux blancs, un type très digne de doyen de province. Ses lèvres se mirent à trembler, quand il devina quel serait son devoir.
Acinqheures, j'étais chez le chef d'étatr-major général. Quand il eut visé le levé d'écrou et l'ordre d'exécuter, je lui fis remarquer :
— Il me faut encore... un bourreau.
Clysdane me regarda, effaré. J'ajoutai:
— Oui, 1p commandant de place pour...
Très hicn , je vais donner ça. C'est un liste, un gentil gar-
sommandant de place, im jeune homme qui n'avait pas vingt ans, blond et maigre , était couché 1 aussi, à l'auberge.
Je l'éveillai :
— Mon commandant, je viena vous communiquer l'ordre du chef d'état-major général concernant l'exécution de ce matin.
— Quelle exécution?
— Celle à laquelle vous allez procéder.
— Moi! une exécution !,,,
— Oui, de Mignol, qui a été condamné cette nuit par la cour martiale. C'est votre lot. Vous êtes commandant de place.
— Jamais je ne ferai cela, jamais. J'ai quitté
Montpellier et mon journal: les Droits de l'homme,.. J'ai sacrifié ina tranquillité pour défendre mon pays, non pas pour fusiller des gens... Ah ! jamais ! jamais ! Nous n'avons pas déjà des soldats de trop...
Bientôt il jugea qu'il était nécessaire d'obéir. Nous prîmes rendez-vous pour sept heures, dans la cour de la gendarmerie.
Le curé avait passé la nuit à prier. Nous pénétrons dans la cellule. Le condamné se frotte les yeux, éperdu, en un réveil d'ivrogne ; il manifeste son étonnement d'être là. Pourquoi ce prêtre ? ce sergent-major dépliant un papier? Pourquoi ces figures consternées? Mon émotion s'accroît de celle des personnes qui m'entourent. Je lis, en bredouillant, l'arrêt de la cour et l'arrêt d'exécution. Tout ce que Mignot comprend, sans comprendre, c'est qu'il est condamné à mort. Dégrisé complètement, il devient tout pâle :
— Mais je vais réclamer, obtenir ma grâce...
Il croyait avoir du temps, quarante jours peutêtre. Je le laissai seul avec le curé, lui annonçant qu'à l'heure pressante (je bafouillai et prononçai mal) c'était la seule personne qui eût qualité pour entendre ses confidences.
Le moment du départ arrive. Mignot accepte un verre de cognac et un biscuit, et le cortège se
met en route ; un peloton commandé par un adjudant, le condamné au milieu, le curé avec lui. It y avait près de deux kilomètres pour arriver au champ d'exécution. La neige tombée pendant la nuit étendait son immense linceul. De bonnes femmes, agenouillées sur le seuil des portes,, égrenaient leur .chapelet; conime sur le passage d'un enterrement, les hommes se découvraient. Là cloche tintait le glas sur la plaine blanche et morue.
Enfin, nous arrivons derrière le cimetière, sur une hauteur. Le condamné se place devant le poteau, dressé entre 3eux murs de laves. La troupe,* avec les villageois derrière, s'échelonnait en face sur le coteau. Tambours et clairons sonnent aux champs. Je donne encore lecture de l'arrêt, tandis que Mignot ôte sa vareuse noire et sa chemise rouge; il les jette successivement à deux pas de lui, et il s'adosse au poteau, les bras croisés, sans faiblesse, sans ostentation. Le curé se retire en lui montrant la croix.
Je m'approche :
— Mignot, si vous avez un dernier service à me demander, quel qu'il soit, je suis prêt à vous le rendre.
— Oui, que ma femme et mes huit enfants ^ui demeurent à Alger, rue de la Casbah, 22, ne sachent jamais quej'ai été fusillé.
Je le promets et m'écarte.
OKB EXÉCUTION
8i ENTRÉE DE CLOWNS
L'adjudant n'avait plus qu'à tirer sabre au clair et l'abaisser pour le signal muet de l'exécution. Il hésite.
Alors, à cette minute, une émotion poignante dans l'âme de tous, la foule des villageois crie :
. — Grâce ! grâce !
Le petit commandant, encore l'air d'un gamin, qui, depuis le commencement, attendait, les dents serrées, n'y résiste plus :
— Tant pis ! qu'on arrête ! Je prends cela sur mon autorité...
Le curé, le commandant et moi, nous courons à l'élat-major, à plus de quinze cents mètres. Glysdane, en chemise rouge, sur les manches un luxe de galons d'or en trèfle, les pieds dans des pantoufles écarlates, écrivait.
Essoufflé, la main au képi, je déclare :
— Mon colonel, l'exécution n'a pas eu lieu, parce que le commandant de place a pris sur lui de surseoir...
Je n'achève pas. Un tout jeune homme se précipite :
— Mon colonel, le peuple réclame la grâce (il était partisan du suffrage universel), je...
Mais le vieux curé vient d'entrer. Il tombe à genoux devant le chef d'état-major, il lui demande
grâce et pitié, il l'implore en embrassant sesmains, sa chemise rouge. Il l'appelle : « Général, maréchal, sire ! » ne sachant quel titre donner à cet homme qu'il ne connaissait pas et qui avait droit de vie et de mort. Glysdane repousse le vieillard et frappe un grand coup de poing sur la table :
— Giovanni (c'était le fils de l'ancien pharmacien), mon revolver, mes bottes, et à cheval!
S'adressant à nous :
— Ah ! vous ne savez pas exécuter un ordre.
Eh bien! je vais moi-même... Ah ! vous ne savez pas...
Il répète :
— Giovanni, mon revolver, mes bottes et à cheval !
— Cela suffit, prononce alors le petit commandant... Puisque vous y tenez, je n'ai pas besoin de vous.
Nous partons^ laissant derrière le vieux curé. Il était comme fou. Pendant ces vingt-trois minutes, le condamné avait remis sa chemise rouge et sa vareuse. Appuyé au poteau , il contemplait, près de lui, à six mètres, le peloton d'exécution, les troupes, la foule anxieuse, et, au loin, les clochers, Thorey,Vic-des-Prés, Chaudenay-la- Ville, dans la plaine couverte de son suaire.
80 ENTlirili IIK CLOWSS
Le petit commamlant savanct' et salue :
— Citoyen, il faut que justice se fasse.
Mignot enlève- une seconde fois, sa vareuse noire et sa chemise rouge.
L'adjudant tire son sabre. Une multiple détonation retentit.
Le grand corps brun deMîgiiot gisait en avant, sur la neige, où du sang, qui coulait d'uu trou k la poitrine, faisait un creux comme une source. '
UNE EXÉCCTIOPi 87
Comme le narrateur achevait son récit, quelqu'un interrogea :
— Avez-vous eu des nouvelles de sa famille ?
Il répondit :
— Non... J'ai envoyé une lettre à sa femme :
« Madame, j'ai Thonneur de vous informer que le nommé Mignot, soldat à la phalange algérienne, est mort hier, au champ d'honneur. » Signature illisible.
Il ajouta :
— J'ai commis un oubli pourtant... J'ai pensé à tout, au curé, au verre de cognac, au bandeau, pour les yeux, au poteau... mais je n'ai pas songé à commander un cercueil pour cet homme si vivant et si robuste !