‹ Entrepreneurs et profits industrielsChapitre 15 sur 28 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Dans les théories dont dous allons aborder Tétude, l'action du travail de l'entrepreneur, ou l'importance de son capital, sont laissées de côté. Non point qu'on les méconnaisse complètement. Mais on Fait figurer parmi les frais de production de la marchandise l'intérêt des capitaux propres de l'entrepreneur et le salaire de son travail appréciés au taux courant. Le surplus seul est appelé profit : celui-ci ne comprendra donc pas tout le revenu de l'entrepreneur, mais n'en constituera qu'une partie. On aura recours, pour l'expliquer, à des théories diverses dont la plus caractéristique est celle qui le Tonde sur l'idée de monopole ou de rente.

Déjà, dans une note obscure d'un appendice au Traité de logiçuede l'archevêque Whalely, Walker(l) signale cette remarque que la rente du sol est seulement une espèce d'un genre plus extensif.

La même observation avait été Taïte en 1 807 par Hufeland. Mais celui-ci ne considérai! que les renies qui prennent naissance dans la personne même de l'entre-

[i)QualeTty Journal of Econ., avril 1887, p. 276.

preneur, et soot dues par conséquent à des inégalités d'intelligence, d'aptitudes ou d'instruction.

Buchanan, dans une note à l'édilton des œuvres d'A. Smith (i), différencie le gain qui procède de secrets industriels, du salaire et du profit. Quoique, dit-il, on ne lui ait pas appliqué le nom de rente, il en constitue réellement une. De même que la rente de la terre est le surplus qui, par te haut prix des produits, surpasse les dépenses de culture, de même le gain extrordinaire provoqué par un secret industriel est un surplus que le haut prix des produits élève au -dessus des salaires et des profits.

Plus lard Mangoldt trouvera dans l'analyse du profit, une rente ou prime de rareté consistant en ce que le nombre des entrepreneurs d'une certaine espèce ne peul pas s'augmenter à volonté en toutes circonstances et que dès lors il y a possibilité pour les entrepreneurs existant en nombre limité d'obtenir un extra-revenu. Parmi les motifs qui peuvent s'opposer h l'augmentation du nombre des entrepreneurs, il faut classer :

I ° Les dispositions légales qui limitent le nombre des entreprises et les soumettent à certaines conditions :

2* Les secrets de fabrique, soit qu'ils portent sur des détails, soit qu'ils portent sur toute l'affaire, en général ;

3' Le manque d'individualités propres à l'entreprise

(1)P, 79,édit. Garnier.

(soit à raison du manque de capacités personnelles, soit à raison du manque de capital).

Toutes ces rentes résultent d'un certain prix des produits, mais ne sont pas la cause d'une élévation de prix. Elles sont de plus en pins réduites parles progrès de la ciTiltsation : et nous retrouvons, ici, avec une explication nouvelle, la croyance à la baisse du taux des profils que nous avons signalée déjà chez les économistes classiques.

Gross (1), après avoir distingué deux catégories de profits, l'une qui est la conséquence logique du procès de production et qui est due à l'observation rigoureuse de la loi économique du moindre coût et de la plus haute utilité, l'autre qui est due simplement aux conditions favorables de vente des produits, classe dans ce dernier groupe tous les profits de monopoles.

Ces monopoles se divisent en juridiques, légaux et de fait. Tous ont pour effet de mettre l'entrepreneur en position de dictersans concurrence le prix de vente de leurs marchandises et d'augmenter aussi la différence entre le coût de production et le prix de vente, c'est-à-dire le profit.

Le monopole de fait d'une entreprise peut trouver sa raison d'être dans la nature propre de l'entreprise considérée, qui ne permet qu'une concurrence très restreinte, par exemple les entreprises de transport.

(1) Ouvr. cité, p. S13.

MONOPOLES ET PROFITS fOT

D'autres monopoles de fait sont fondés sur des capacités personnelles de l'eDtrepreneur qui lui permettent de produire à meilleur compte que ses concurrents, ou sur la situation commerciale locale : ce dernier perd de son importance avec les progrès du commerce.

Les monopoles légaux apparaissent, soit comme la consolidation des monopoles de fait déjà existants, soil sous la forme de privilèges ou de concessions du pouvoir. Le type des premiers est le brevetd'inveotion. Les seconds peuvent tendre au développement d'une branche de production (les privilèges aux manufactures du temps de Colberl, la protection à l'heure actuelle), soit è l'enrichissement d'une personne ou d'une famille.

De ce gain de monopole, Gross distingue ce qu'il appelle la rente de l'entrepreneur, Il désigne par là des gains qui ne résultent pas de circonstances accidentelles, de pures conjonctures, mais qui prennent un caractère de régularité et de constance, parce qu'ils correspondent à une organisation particulièrement économique du procès de production et de la vente des produits. De tels bénéfices coïncident donc avec l'intérêt général.

Une telle régularité des bénéfices se manifestera d'àbord là où elle résulte de la nature même des choses. Et c'est pourquoi la rente du sol est apparue la première. Le service économique rendu par le possesseur de terres a été de mettre en culture celles qui plus tard

payeraient une rente, parce que leur emploi était le plus avantageux. De même que, dans les entreprises industrielles, le service rendu par l'enlrepreDeur tient k ce qu'il a employé son capital en un lieu particulièrement avantageux, à ce qu'il a choisi le mode d'emploi le plus économique, ou à ce qu'il a su adapter ses produits aux besoins des acheteurs et se créer une nombreuse clientèle.

Cette rente peut h un moment donné se transformer par une capitalisation . C'est ce qui arrivera si l'on vend ou loue la chose qui est source de rente. Mais cela n'est pas toujours possible. Il faut pour cela que la chose source de rente, soit elle-même susceptible de transfert, ce qui n'arrivera pas pour les rentes basées sur les qualités personnelles de l'entrepreneur. D'autres sont fortement liées à l'entreprise et sont comprises dans le prix de vente de cette dernière : ce prix de vente sera alors calculé de façon que l'intérêt apprécié au taux courant, représente la rente retirée jusque-là; (à l'inverse, une perte constante pendant plusieurs années, se capitaliserait et se manifesterait par une diminution du prix de vente). Une application particulièrement intéressante de cette idée concerne la rente du sol. Par le fait que depuis longtemps la plus grande partie du sol est appropriée, la création de nouvelles entreprises est empêchée, et comme, depuis ce temps, des changements de propriété sont survenus, la rente est transformée en intérêt. Mais de nouvelles rentes peuvent encore naître

de l'emploi de nouvelles méthodes de culture, et elles garderont, jusqu'à la proctiaÎDecapilalisation, le caractère de renie.

Par un phénomène analogue; la capitalisation des renies industrielles se manifestera par l'élévation du cours des actions.

C'est également par l'idée de monopole el de renie que M. Bourguin (1) explique le profit de l'entrepreneur (qui ne comprend pas l'intérêt des capitaux de l'entrepreneur ni le salaire de son travail, lesquels sont rangés parmi les frais de production). De même pour M. Domanski(2).

Mais c'est l'économiste américain Walker (3) qui a surtout cherché à formuler d'une manière logique les analogies du prolit et de la rente.

Après avoir exclu du profit l'intérêt des capitaux propres de l'entrepreneur, il suppose pour un instant que tous les entrepreneurs constituent une classe distincte, doutions lesentrepreneursseraientdoués d'une égale capacité. Précisons l'hypothèse :

l'Dans cette société imaginaire, il y a un nombre d'entrepreneurs, plus ou moins grand, qui, de parla loi ou la coutume, sont seuls aptes h faire les affaires de banque, de manuraclures, de transports, ou qui sont doués de dons tellement exceptionnels qu'aucune autre classe ne peut aspirer à eu faire partie ;

(1) La monnaie el ta mesure de la valeur, p. 247 et s.

(S) Joum. des écm., juillet 180S.

(3) Polit, ieon., p. 240. Quaterly JourttalofEcoit.,iS61, p. 26tl.

2" Aucun de ces entrepreneurs n'a de supériorité sur l'autre, ni au point de vue des capacités, ni au point de vue des chances. Ils sont tous calqués sur le même type.

Quels vont être alors les profits des entrepreneurs?

S'ils étaient en petit nombre on pourrait concevoir qu'ils s'entendissent pour Rxer à leur gré le prix de leurs propres services. Mais s'il s'agit d'une grande société et si la classe des entrepreneurs est nombreuse, une telle coalition sera toujours empêchée par les rivalités et la jalousie. Il y a donc compétition entre ces entrepreneurs, et cette compétition ne s'arrêtera que lorsqu'elle aura réduit les profits à un minimum.

Il faut que ce minimum soit sudisant pour mettre en œuvre le nombre d'entrepreneurs nécessaires au boa fonctionnement de la société. Or si nous avons supposé que les travailleurs ne peuvent pas s'élever au rang d'entrepreneur, nous n'avons pas supposé, en revanche, que les entrepreneurs ne pourraient pas devenir salariés, si la concurrence réduisait leurs bénéfices h une somme inFërieure au taux courant des salaires. Le taux minimum des profits est donc déterminé par le taux courant des salaires.

Abandonnons maintenant cette société imaginaire pour revenirà la vie réelle. Nous trouvons, dans chaque branche d'industrie, des entrepreneurs qui ne gagnent pas plus que ce qu'ils recevraient dans la classe salariée (1). Légèrement au-dessus, nous trouvons une

(1) Cf., Uadle; dans le Cyclopedia de Lalor, qui détermiae le profit

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classe qui réalise des gains modérés, c'esl-à-dire sultisants pour vivre largement; les profits de ces entrepreneurs ne sont que de peu supérieurs à ceux des membres les plus élevés de la classe salariée (comptables, contremaîtres, etc.} et ce peu est plus que compensé parlessouciset l'anxiété. En sorte qu'on peut comprendre tous ceux dont nous venons de parler parmi les entrepreneurs sans-profils (no-profits).

A compter de I&, nous voyons la classe des entrepreneurs s'élever par échelons successifs jusqu'à ces rares maîtres de l'industrie, qui sont capables d'organiser les plusgrandesentreprises.etsemblentchangerenoriout ce qu'ils loucbent.

Le surplus que ces derniers reçoivent, après le paiement des frais de production, représente ce qu'ils sont capables de produire en plus de leurs concurrents, à égalité de travail et de capital. Ce surplus est leur création propre : il est produit par cette habileté qui distingue ces entrepreneurs de ceux que nous avons appelés sans-profits. Ce surplus, h vrai dire, et c'est ici que la théorie de M. Walker se sépare nettement de la théorie française, ce surplus n'est pas obtenu par une plus grande dépense de force musculaire ou nerveuse. Au contraire, lorsqu'une affaire est conduite par un homme d'une haute capacité industrielle, tout va réguhëremenl

mlnimam, de raSine que le salaire commun, par le standard of confort and decency.

m DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE IV

et sans secousses : il y a moins de soucis et de peines que dans les entreprises mal dirigées.

Ce produit-surplus provient d'une direction plus simple et plus courte donnée aux forces productives, d'économies sur tout usage inutile de matériaux et d'outils, d'une satisraclion plus rapide de la demande, d'une appréciation très sûre du moment delà vente et du terme du paiement.

Ces profits, pas plus que la rente du sol, n'entrent dans le prix des produits. Le prix normal de toute espèce de biens est en effet fixé par te coCtt de cette portion de l'ofîre qui est produite le plus désavantageusement. Si le blé est récolté sur un champ à raison de 2 shellings le bushel, et si la demande est assez Torte pour exigerl'apporl, sur le marché, de blés récoltés sur des terres tellement pauvres ou distantes que son prix de revient soit de 6 shellings, tout le blé sur le marché sera vendu à ce prix. Ceux qui produisent à moins de 6 shellings retirent un profit qui est la rente.

De même le coût du maintien en fonction de l'entrepreneur le moins capable fixe le prix normal du produit. Le coût de la portion d'offre nécessaire qui est produite sous la direction d'entrepreneurs de cette catégorie fixe le prix de l'offre tout entière, fclt ceux qui produisent à de meilleures conditions ont dans les mains un surplus.

Ce surplus n'est pas obtenu, il est important de le remarquer, par une déduction sur les salaires. Car c'est

UQ fait que les entrepreneurs les plus heureux paieol d'aussi liauls salaires que les entrepreneurs sans profil. Même la sécurité de l'emploi dans les établissements bien achalandés constitue une véritable addition aux salaires.

En somme, M. Walker assimile absolument le profit à la rente. Sous un régime de libre et entière concurrence, l'entrepreneur qui réussit gagne une rémunération qui est exactement calquée sur la quantité de richesses qu'il peut produire, avec une somme donnée de capital et de travail, en plus de ce que produirait, par l'application du même capital et du même travail, un entrepreneur du degré inférieur, ou sans profits, exactement comme la rente mesure le surplus du produit des meilleures terres sur ce que peut produire, avec un même capital et travail, la terre la moins productive contribuant à l'offre sur le marché, terre qui ne rapporte aucune rente (1).

La cause du profit se trouve ainsi dans un monopole, provenant d'un don naturel, intelligence ou habileté plus grande. Mais, par là même, le profit est justifié car il coïncide avec l'inlérêl de la société. Il est même intéressant de noter qu'il est de l'intérêt même delà classe ouvrière que la production soit confiée à ceux-là seuls qui sont d'une haute habileté industrielle. De

(1) Cf. sur les applications de l'idée de rente aui diverses classes de revenus les deux articles de Clark et Hobson dans le Qualerly Journal de 1891.

mf^me que, dans la rente, toute élévation de la limite des cultures, mettant en œuvre des terres moios fertiles, élève le coût de production de ta dernière portion de récolte nécessaire, et dès lors de toule la récolte, de même c'est élever le prix des produits que d'en confier la production à des entrepreneurs incapables. Les ouvriers, qui sont aussi des consommaleursdevraient donc regarder favorablement les entrepreneurs qui ont fait fortune. Pourquoi faut-il que des mesures maladroites aient pour résultat de pousser des incapables à entrer dans les rangs des entrepreneurs (la protection par exemple?}.

Cette théorie, très belle dans sa simplicité, exagère certainement le rôle des capacités individuelles de l'entrepreneur d'industrie : elle tend k faire du captain of indusiry un de ces héros de l'Individualisme auquel doit aller le culte chanté par Carlyle. Il semble que la seule source de profit soit dans les qualités intellectuelles ou morales de l'homme.

Il importe de remettre les choses au point. Il est vrai qu'une haute capacité industrielle est une chose assez rare, et que le possesseur de ce don, étant appelé à rendre de hauts services dans la production, doit obtenir une large rétribution. Mais faut-il aller jusqu'à prétendre que l'habileté naturelle est tout? Dans la plupart des branches de l'industrie ne voyons-nous pas des entreprises réussir, qui sont conduites par des hommes d'une habileté moyenne, suffisamment doués de bon

MONOPOLES BT PROFITS 115

sens et d'énergie pour se vouer tout entiers à leurs fonclions? Sacs doute le rôle du capitaine d'industrie est noble, mais il se borne adonner l'exemple desoouvelles métbodes de travail, ou d'une nouvelle orientation de la production. Celles-ci trouvées et démontrées, il suffît d'un talent moyen pour les appliquer (1 ).

Mais examinons de plus près l'analogie du profit et de la rente établie par Walker.

Une première difficulté se présente. A la théorie de la rente présentée par Ricardo, nous trouvions une base certaine dans l'existence de terres sans reote, qui règlent le prix des subsistances. Mais, comment en serait-il de même ici, puisqu'en dessous des entreprises qui ne réalisent aucun profit, il y a, dans chaque branche d'industrie, des industriels qui font des pertes parfois considérables. Les produits de ces entrepreneurs continuent à être apportés sur le marché , parfois pendant assez longtemps7Comment se fait-il que ce ne soit pas eux qui règlent les prix (et on ne saurait soutenir que ce sont eux, puisqu'ils ne couvrent pas leurs frais de production ?

D'autre part, M. Walker, tout préoccupé d'identifier le profit et la rente, n'a pas prévu le cas où ils entreraient en conflit. Supposons, CD effet, que nous appliquions sa théorie à une industrie extractive ou agricole. N^ous aurons alors deux échelles de productivité, l'une

(1) Uacvaae, The Ibeory ot business proBts. Qaat.Joum. ofeeon,, oct. 1887, p. 1.

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due aux facultés du sol, l'autre au lalent de l'entrepreneur. Laquelle des deux va nous servir dans la délerminalion du prix? A moins que, par un heureux hasard, l'entrepreneur le moins doué soit le propriétaire de la terre la plus ingrate, nous perdons notre régulateur des prix, et la théorie de Ricardo, ou celle de M. Walker, sera prise en défaut.

Gomment expliquer enfin, pour prendre l'hypothèse qui sert de prémisse à la théorie de M. Walker, que dans un régime hypothétique de libre concurrence, tous les entrepreneurs soient sans profit? Si le profit représente réellement la rémunération des hautes capacités de l'entrepreneur, on ne peut pas concevoir que le nombre plus ou moins grand des concurrents puisse mettre k néant celte rémunération.

Ce n'est pas à dire que tout soit à rejeter de la théorie de M. Walker, et en général, de tous ceux qui font reposer le profit sur une idée de monopole. Mais le vrai est peut-être qu'elle constitue une théorie des différences de profit (et encore de différences dues à l'action d'un seul groupe de causes) et non une théorie du profit. Cela est si évident que ces auteurs sont obligés de supposer que l'entrepreneur reçoit, à titre de salaire et d'intérêt, la plus grande partie de son revenu. Or, nous verrons, dans notre étude critique du profit, qu'il y a là un procédé injustifiable en théorie.

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