‹ Entretien avec de Saci sur Épictète et MontaigneChapitre 9 sur 16 · EXPOSITION DE LA PHILOSOPHIE DE MONTAIGNE · texte numérisé non relu

EXPOSITION DE LA PHILOSOPHIE DE MONTAIGNE

LA BASSESSE DE l'hOMMB.

(( Pour Montaigne, dont vous voulez aussi, monsieur, que je VOUS parle, étant né dans un État chrétien, il fait profes* sion de la religion catholique, et en cela il n'a rien de particulier. Mais comme il a voulu chercher quelle morale la raison devrait dicter sans la lumière de la foi, il a pris ses principes dans cette supposition ; et ainsi, en considérant l'homme destitué de toute révélation, il discourt en cette sorte \ Il met toutes choses dans un doute universel et si général, que ce -doute s'emporte soi-même, c'est-à-dire s'il doute ^, et doutant même de cette dernière proposition, son incertitude roule sur elle-même dans un cercle perpétuel et sans repos ; s'opposant également à ceux qui assurent que tout est incertain et à ceux qui assurent que tout ne l'est pas, parce qu'il ne veut rien assurer. C'est dans ce doute qui doute de soi et dans cette ignorance qui s'ignore, et qu'il appelle sa maîtresse forme, qu'est l'essence de son opinion, qu'il n'a pu exprimer par aucun terme positif. Car, s'il dit quil doute, il se trahit, en assurant au moins qu'il doute ; ce qui étant formellement contre son intention, il n'a pu s'expliquer que par interrogation ; de sorte que, ne voulant pas dire u Je ne sais, » il dit « Que sais-je? » Dont il fait sa devise, en la mettant sous des balances qui, pesant les contradictoires, se trouvent dans un parfait équilibre', c*est-à-

< Montaigne, Apologie : « Considérons donc, ponr cette heure, Thomme seul, armé seulement de ses armes et dégarni de la grâce et connaissance divine ; voyons combien il a de tenue en ce bel équipage. » (V. les Éclair eissements.) — C'est peut-être là, pour Montaigne, une simple précaution oratoire.

* a Cest-à-dire emporte cela même, savoir : s*il doute. »

* ApoLy p. 1T7.

G. EKTRQTIEN avec DK SACt. t

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dire qu'il est pur pyrrhonien \ Sur ce principe roulent tous ses discours et tous ses Essaie; et c'est la seule chose qu'il prétende bien établir, quoiqu'il ne fasse pas toujours remarquer son intention'. Il y détruit insensiblement ^tout ce qui passe pour le plus certain parmi les hommes, non pas pour établir le contraire avec une certitude de laquelle seule il est ennemi, mais pour faire voir seulement que, les apparences étant égales de part et d'autre, on ne sait où asseoir sa créance.

Dans cet esprit il se moque de toutes les assurances ; par exemple, il combat ceux qui ont pensé établir dans la France un grand remède contre les procès par la multitude et par la prétendue justesse des lois^ : comme si Ton pouvait couper la racine des doutes d'où naissent les procès, et qu'il y eût des digues qui pussent arrêter le torrent de l'incertitude et captiver les conjectures*! C'est là que,

* Cette balance qui, pesant les contradictoires, se trouve en^équilibre, est en effet la t représentation sensible du système de Pyrrhon. — D'après ce dernier, à toute idée on peut opposer une autre idée, à tout raisonnement un autre raisonnement ; toutes ces raisons et tous ces raisonnements contraires, de force égale, se contrebalancent, s'annulent. De là, dans l'esprit da pyrrhonien, une équivalence de fm^ces, laoaOéveta (Diogène Laërce, IX), c'est-à-dire une équivalence de raisons, qui produit à la fois le doute et le repos. Quelque opinion que vous essayiez de faire pénétrer en lui pour y susciter la variété et le mouvement, il prétendra trouver une autre opinion non moins plausible qu'il opposera à la première, qui l'annulera, et qui ramènera en lui l'immobilité du doute. Le pyrrhonien ne sait et ne peut rien : sa pensée et sa vie sont également arrêtées, suspendues dans le vide. Le dernier mot de ce système est suspension, indifférence, impuissance : e?îo/^7(, aTuaGe^a, àyaata, àpfst{(^a, aopiaTta, àxaTaX7)«J;/a.

2 « Je n'ai point, prétend-il, d'autre sergent de bande à arranger mes pièces que la fortune. A même que mes rêveries se présentent, je les entasse... Je veux qu'on voie mon pas naturel et ordinaire, ainsi détraqué qu'il est ; je me laisse aller comme je me trouve, je prends de la fortune le premier argument, pensant ici un mot, ici un autre, échantillons dépris de leurs pièces, écartés sans dessein ni promesses. »

3 Insensiblement : c'est bien là Montaigne.

* Essais, III, XIII. — De nos jours, grâce à cette spécialisation croissante des lois eft des tribunaux contre laquelle s'emporte Montaigne, les procès vont diminuant.

AVEC DE SAGI ^

quand il dit qu'il voudrait autant soumettre sa cause au premier passant * qu'à des juges armés de ce nombre d'or? donqances, il ne préteud pas qu'on doive changer Tordre de rÉtat, il n'a pas tant d'ambition^ ; ni que son avis soit meilleur, il n'en croit aucun de bon. C'est seulement poqr prouver la vanité des opinions les plus reçues ; montrant que l'exclusion de toutes lois diminuerait plutôt le nombre des différends que cette multitude de lois qui ne sert qu'à l'augmenter, parce que les difficultés croissent à mesure qu'on les pèse; que les obscurités se multiplient par le commentaire ; et que le plus sûr moyen pour entendre le sens d'un discours est de ne le pas examiner et de le prendre sur la première apparence : si peu qu'on l'observe, toute sa clarté se dissipe ^. Aussi il juge à l'aventure de toutes les actions des hommes et des points d'histoire, tantôt d'une manière, tantôt d'une autre, suivant librement sa première vue, et sans contraindre sa pensée sous les règles de la raison, qui n'a que de fausses mesures, rayi de montrer par son exemple les contrariétés d'un même esprit. Dans ce génie tout libre, il lui lest entièrement égal de l'emporter ou non dans la dispute, ayant toujours, par l'un et l'autre exemple, un moyen de faire voir la faiblesse des opinions ; étant porté avec tant d'avantage dans ce doute universel, qu'il s'y fortifie également par son triomphe et par sa défaite *.

C'est dans cette assiette, toute flottante et chancelante

^ EtsaUf liv. II(, ch. xiii, p. 125 : « En voilà qui pour tous juges emploient en leurs causes le premier passant qui voyage le long de leurs montagnes ; et ces autres élisent le jour du marché quelqu'un d'entre eux, qui sur le champ décide tous les procès. »

3 C'est pourtant Montaigne qui a publié le beau traité de son ami la Boëtie sur la Servitude volontaire.

3 V. les Eclaircissements, W partie. — Toutes ces objections de Mon taigne à la raison et au progrès font sourire, malgré la force et la finesse avec laquelle Pascal les résume.

* V. les Éelaireissementê, Impartie.

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qu'elle est, qu'il combat avec une fermeté invincible les bérétiques de son temps, sur ce qu'ils assuraient de con« neutre seuls le véritable sens de l'Écriture ; et c'est de là encore qu'il foudroie plus vigoureusement l'impiété horrible de ceux qui osent assurer que Dieu n'est pointa II les entreprend particulièrement dans l'apologie de Raymond de Sebonde; et les trouvant dépouillés volontairement de toute révélation et abandonnés à leur lumière naturelle, toute foi mise à part, il les interroge de quelle autorité ils entreprennent de juger de cet Être souverain qui est infini par sa propre définition, eux qui ne connaissent véritablement aucunes choses de la nature^ ! Il leur demande sur quels principes ils s'appuient; il les presse de les montrer. Il examine tous ceux qu'ils peuvent produire, et y pénètre si avant ', par le talent où il excelle, qu'il montre la vanité de tous ceux qui passent pour les plus naturels et les plus fermes. Il demande si l'âme connaît quelque chose , si elle se connaît elle-même ; si elle est substance ou accident *, corps ou esprit ; ce que c'est que chacune de ces choses, et s'il n'y a rien qui ne soit de l'un de ces ordres ; si elle connaît son propre corps, ce que c'est que matière, et si elle peut discerner entre l'innombrable variété des corps qu'on en a produits*; comment elle peut raisonner, si elle est matérielle ; et conunent elle

< Pascal a pris tout à fait Montaigne an sérieux. Mais il faut se défier de Montaigne comme de Bayle ; ses apologies du théologien Raymond de Sebonde sont souvent des attaques indirectes. (V. les ÉelcUreissements, i'* partie.)

* V. les ÉelaireUsemenU^ l'« partie.

3 L'analyse de Montaigne est loin d*ètre si pénétrante (pie le croit Pascal.

^ Si rame ne se connaît ni comme substance ni comme accident, elle a du moins conscience d'elle-même comme pensée et volonté. — Le scepticisme de Montaigne sur ce point trouve sa cause et son explication dans les disputes scholastiques sur la substance et l'accident.

« Le P. Desmolets écrit : « quand on en a produit. » C'est évidemment une faute.

AVEC DR SACt 2d

peut être unie à un corps particulier et en ressentir les passions, si elle est spirituelle : quand a-t-elle commencé d'être ? avec le corps ou devant? et si elle finit avec lui ou non 1 ; si elle ne se trompe jamais ; si elle sait quand elle erre, vu que l'essence de la méprise consiste à ne la pas connaître ; si dans ses obscurcissements elle ne croit pas aussi fermement que deux et trois font six, qu'elle sait ensuite que c'est cinq ' ; si les animaux raisonnent, pensent, parlent*; et qui peut décider ce que c'est que le temps, ce que c'est que l'espace ou étendue, ce que c'est que le mouvement, ce que c'est que l'unité, qui sont toutes choses qui nous environnent et entièrement^ inexplicables; ce que c'est que santé, maladie, vie, mort, bien, mal, justice, péché, dont nous parlons à toute heure ; si nous avons en nous des principes du vrai, et si ceux que nous croyons, et qu'on appelle axiomes ou notions communes, parce qu'elles sont communes dans tous les hommes, sont conformes à la vérité essentielle. Et puisque nous ne savons que par la seule foi qu'un Être tout bon nous les a donnés véritables, en nous créant pour connaître la vérité, qui saura sans cette lumière si, étant formés à l'aventure, ils ne sont pas incertains, ou si, étant formés par un être faux et méchant '^y il ne nous les a pas donnés faux afin de nous séduire, montrant par là que Dieu et le vrai sont inséparables, et que si l'un est ou n'est pas, s'il est certain ou incertain,

< Montaigne, alors même qu'il ne mettait plus a la foi à part, » doutait encore sur la question de Fimmortalité de Tàme. V. les Eclair cist&tnentt,

* On ne peut « croire fermement » que deux et trois forment le même nonibre que trois et trois ; ce qu'on peut faire, c'est de confondre les mots qui expriment ces nombres, et qui sont indifférents en eux-mêmes. L'erreur porte alors sur les mots, non sur les choses.

3 Quand les bêtes raisonneraient, penseraient et même parleraient, qu'importe, après tout, à notre raison et à notre pensée ?

^ a Entièrement, » au lieu d' « intérieurement », que porte le texte du P. Desmolets.

'^ Cette idée d'un dieu ou démon « faux et méchant » est plutôt empruntée par Pascal à Descartes qu'à Montaigne.

Tautreest nécessairement de même '. Qui sait donc si le sens / commun, que nous prenons pour juger du vrai, en a l'être* de celui qui Ta créé? De plus, qui sait ce que c'est que vérité, et comment peut-on s'assurer de l'avoir sans la connaître'? Qui sait même ce que c'est qu'être, qu'il est impossible de définir, puisqu'il n'y a rien de plus gfoéral, et qu'il faudrait d*abord, pour l'expliquer, se servir dp ce mot-là même, en disant : C'est être... *? Et puisque nous ne savons ce que c'est qu'âme, corps, temps, espacp, mouvementj vérité, bien, ni même être, ni expliquer l'idée que nous nous en formons, comment nous assurons-nous qu'elle est la même dans tous les hommes, vu que nous n'avons d'autre marque que l'uniformité des conséquences, qui n'est pas toujours un signe de celle des principes ; cay ils peuvent bien être différents et conduire néann^oins aux mêmes conclusions, chacun sachant que le vrai se conclut souvent du faux ^.

« Enfin il examine si profondément les sciences et la géométrie, dont il montre l'incertitude dans les axiomes et dans les ternies qu'elle ne définit point, comme d'étendue, de mouvement, etc. ; la physique en bien plus de ma-

* Pascal semble admettre dans ce passage l'hypothèse cartésieime de la volonté diyine créant la vérité.

2 « L'être », l'essence.

r 8 Et aussi de la connaître, si on ne Ta pas déjà. On trouve des objections analogues dans le Mènon : Platon y répond par sa théorie de la réminiscence.

♦ De l'Esprit géométriqtte, I : « J'en sais qui ont défini la lumière <t en eette sorte : la lumière est un mouvement luminaire des corps tt lumineux ; comme si on pouvait entendre les mots de luminaire et « de lumineux sans celui de lumière. On ne peut entreprendre de dé- « finir Tètre sans tomber dans cette absurdité ; car, pour définir l'être, « il faudrait dire e'esty et ainsi employer le mot détoi dans sa défini- « tioB. » — On peut pourtant ramener la notion abstraite d'être à une idée plus concrète et plus vivante, par exemple, avec Heraclite et Hegel, à l'idée de devenir, ou, mieux encore, avec Fichte, à celle de vouloir et de devoir. Il n'y a là aucune absurdité.

6 On ne peut conclure le vrai d'une fausseté absolue ; mais on peut tirer d'une vérité partielle \me vérité complète.

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nières, et la médecine en une infinité de façoûs * ; et This^ toire, et la politique, et la morale, et la jurisprudence, et le reste-. De telle sorte qu'on demeure convaincu que nous ne pensons pas mieux à présent que dans un songe dont nous ne nous éveillons qu'à la mort, et pendant lequel nous avons aussi peu les principes du vrai que durant le sommeil naturel '. C'est ainsi qu'il gourmande si forte^ ment et si cruellement la raison dénuée de la foi, que, lui faisant douter si elle est raisonnable, et si les animaux le sont ou non, ou plus ou moins, il la fait descendre de Texcellence qu'elle s'e^t attribuée, et la met par grâce en parallèle avec les bêtes, sans lui permettre de sortir de cet ordre jusqu'à ce qu'elle soit instruite par son Créateur même de son rang qu'elle ignore; la menaçant, si elle gronde, de la mettre au-dessous de tout, ce qui est aussi facile que le contraire; et ne lui donnant pouvoir d'agir cependant que pour remarquer sa faiblesse avec une humilité sincère, au lieu de s'élever par une sotte insolence*.» •

M. de Saci, se croyant vivre dans un pouveau pays et entendre une nouvelle langue, se disait en lui-même les paroles de saint Augustin : Dieu de vérité ! ceux qui savent ces subtilités de raisonnement vous sont-ils pour cela plus agréables? Il plaignait ce philosophe qui se piquait et se déchirait de toutes parts des épines qu'il se formait % comme saint Augustin dit de lui-même lorsqu'il était en cet état. Après donc une assez longue patience, il dit à M. Pascal :

« Je vous suis obligé, monsieur; je suis sûr que, si

* Mwataigne ?iv*it l'horreur de la médecine ; iQftis la médecine moderne a donné tort à Montaigne.

* La critique des sciences morales par Montaigne est extrêmement faible.

3 Mont., ApoL, p. 316. — V. les Pensées, III, 44 ; VIII, 1.

* V. les ÉelaireissementSy 4^« partie.

<* Pascal sç fonnait-il réellement ces épines & Im-méme?

dâ ENTRETIEN DE PASCAL

j'avais longtemps lu Montaigne, je ne le Côônnaîtrais pas autant que je fais depuis cet entretien que je viens d'avoir avec vous. Cet homme devrait souhaiter qu'on ne le connût que par les récits que vous faîtes de ses écrits ; et il pourrait dire avec saint Augustin : Ihi me vide, attende. Je crois assurément que cet homme avait de l'esprit ; mais je ne sais si vous ne lui en prêtez pas un peu plus qu'il n'en a, par cet enchaînement si juste que vous faites de ses principes. Vous pouvez juger qu'ayant passé ma vie comme j'ai fait, on m'a peu conseillé de lire cet auteur, dont tous les ouvrages n'ont rien de ce que nous devons principalement rechercher dans nos lectures, selon la règle de saint Augustin, parce que ses paroles ne paraissent pas sortir d'un grand fonds d'humilité et de piété. On pardonnerait à ces philosophes d'autrefois, qu'on iiommait Académiciens, de mettre tout dans le doute. Mais qu'avait besoin Montaigne de s'égayer l'esprit en renouvelant une doctrine qui passe maintenant aux yeux des chrétiens pour une folie ? C'est le jugement que saint Augustin fait de ces personnes. Car on peut dire après lui de Montaigne, à regard de sa jeunesse : II met dans tout ce qu'il dit la foi à part ; ainsi nous, qui avons la foi, devons de même mettre à part tout ce qu'il dit*. Je ne blâme point l'esprit de cet auteur, çtui est un grand don de Dieu ; mais il pouj vait s'en servir mieux et en faire plutôt un sacrifice à Dieu qu'au démon. A quoi sert un bien,' quand on en use si mal ? Quid proderat, etc ? dit de lui ce saint docteur avant sa conversion. Vous êtes heureux, monsieur, de vous être élevé au-dessus de ces personnes qu'on appelle des docteurs, plongés dans l'ivresse, mais qui ont le cœur vide

1 M. de Saci est autrement plus circonspect que Pascal à Tendroit de Montaigne: il se tient sur ses gardes, tandis que Pascal, lui, y va en toute confiance et de tout cœur, coupe droit à travers les circuits et les détours sans nombre où Montaigne aime à égarer qui le lit, et, croyant sur parole cet « incomparable auteur », comme il rappelle, ne cherche point la « penséç de derrière la tète. »

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de la vérité. Dieu a répandu dans votre cœur d'autres douceurs et d'autres attraits que ceux que vous trouviez dans Montaigne. Il vous a rappelé de ce plaisir dange- ^ reux, a jucunditaie pestifera, dit saint Augustin, q]ii rend ' grâces à Dieu de ce qu'il lui a pardonné les péchés qu'il avait commis en goûtant trop la vanité. Saint Augustin est d'autant plus croyable en cela, qu'il était autrefois dans ces sentiments ; et comme vous dites de Montaigne que c'est par ce doute universel qu'il combat les hérétiques de son temps,^aussi, par ce même doute des Académiciens, saint Augustin quitta l'hérésie des Manichéens. Depuis qu'il fut à Dieu, il renonça à ces vanités qu'il appelle sacrilèges. Il reconnut avec quelle sagesse saint Paul nous avertit de ne nous pas laisser séduire par ces discours. Car il avoue qu'il y a en cela un certain agrément qui enlève : on croit quelquefois les choses véritables, seulement parce qu'on les dit éloquemment. Ce sont des viandes dangereuses, dit-il, que Ton sert dans de beaux plats ; mais ces viandes, au lieu . de nourrir le cœur, elles le vident. On ressemble alors à des gens qui dorment, et qui croient manger en dormant : ces viandes imaginaires les laissent aussi vides qu*ils étaient *. »

M. de Saci dit à M. Pascal plusieurs choses semblables : sur quoi M. Pascal lui dit que, s'il lui faisait compliment de bien posséder Montaigne et de le savoir bien tourner, il pouvait lui dire sans compliment qu'il savait bien mieux saint Augustin, et qu'il le savait bien mieux tourner, quoique peu avantageusement pour le pauvre Montaigne. TL lui témoigna être extrêmement édifié de la solidité de tout ce qu'il venait de lui représenter ; cependant, étant encore tout plein de son auteur, il ne put se retenir et lui dit:

1 Saint-Augostin, Canfeirionii III, vi ; IV, xvi ; V, iv, v.

CpMPARAISON ET CONCILIATION d'ÉPICTÊTB ET DE MON- TAIGNE. — CE QUI FAIT A LA FOIS LA GRANDEUR ET LA BASSESSE DE l'hOMME.

a Je vous avoue^ moQsiear, qae je ne puis voir sans joie daua cet auteur la superbe raison si invinciblement froissée par ses propres armes, et cette révolte si sanglante de rhomme contre Thomme, gui, de la société avec Dieu, où il s'élevait par les maximes, le précipite dans la nature des bêtes ^ ; et j'aurais aimé de tout mon cœur le ministre d-une si grande vengeance, si, étant disciple de l'Église par la foi, il eût suivi les règles de la morale, en portant les hommqs, qu'il avait si utilement humiliés, à ne pas irriter par de nouveaux crimes celui qui peut seiil les tirer des crimes qu'il les a convaincus de ne pouvoir pas seulement connaître ^

« Mais il agit au contraire en païen de cette sorte. De ce principe, diMl, que hors de la foi tout est dans Tincertitude^ et considérant bien combien il y a^ que l'on cherche le vrai et le bien sans aucun progrès vers la tranquillité.

* SHl y a une certaine grandeur, bien sentie par Pascal, dans cette « révolte sanglante de rhonime contre J'homme, » il y a aussi quelque chose d'immoral dans cette dégradation volontaire de l'homme par l'homme : le désespoir du doute, e^ un sens, est une défaillance morale.

* « ^p J'aurais aimé de tout mon cœur, p Comparez ces beaux passajçes des Pensées^ où Pascal songe encore à Montaigne : « Ce n'est pas dans Montaigne, mais dans moi, que je trouve tout ce que j'y vois

(ICXV, S4) Quand un discours naturel peint une passion, ou un

effet, on trouve dans soi-jnême la vérité de ce qu'on entend, laquelle on ne savait pas qu'elle y fût, en sorte qu'on est porté à aimer celui qui nous le fait sentir ; car il ne nous a pas fait montre de son bien, mais du nôtre ; et ainsi ce bienfait nous le rend aimable : outre que cette comnaonauté d'intelligence que nous avons avec lui incline né' cessairement le cœur à l'aimer. » (VII, 26.)

3 tt Combien il y a, » combien de temps il y a.

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îl conclut qu'on en doit laisser le soin aux autres; et demeurer cependant ^n repos, coulant légèrement sur les sujets de peur d'y enfoncer en appuyant ; et prendre le yrai et le bien sur la première apparence, sans les presser, parce qu'ils sont si peu solides que, quelque peu qu'on serre les mains, ils s'échappent entre les doigts et les laissent vides. C'est pourquoi il suit le rapport des sens et les ^ notions communes, parce qu'il faudrait qu'il se fît violence pour les démentir, et qu'il ne sait s'il gagnerait, ignorant 1 où est le vrai: Ainsi il fuit la douleur et la mort, parce que ' son instinct l'y pousse, et qu'il ne veut pas résister par la même raison, mais sans en conclure que ce soient de véritables maux, ne se fiant pas trop à ces mouvements na^ turels de crainte, vu qu'on en sent d'autres de plaisir qu'on ^^ accuse d'être mauvais, quoique la nature parle au contraire. Ainsi, il n'a rien d'extravagant dans sa conduite ; t il agit comme les autres hommes; et tout ce qu^ils font dans la sotte pensée qu'ils suivent le vrai bien, il le fait par un autre principe, qui est que les vraisemblances étant pareillement d'un et d'autre côté, l'exemple et la commodité sont les contre-poids qui l'emportent.

(( n monte sur son cheva!, comme un autre qui ne serait pas philosophe, parce qu'il le souffre \ mais sans croire que ce soit de droit, ne sachant pas si cet animal n'a pas, au contraire, celui de se servir de lui^. Il se fait aussi quelque violence pour éviter certains vices ; et même il a gardé la fidélité au mariage, à cause de la peine qui suit les désordres ; mais si celle qu'il prendrait ' surpasse celle

1 « II le souffre, » le cheval le souffre.

3 Si le cheval était un être raisonnable, il aurait en effet, sinon le droit de se servir de nous, du moins celui de ne plus nous servir. Montaigne ici n'est pas loin d'Épictète : « Si l'àne avait reçu la raison, dit Épictète, il ne nous obéirait plus, il ne nous servirait plus comme il le fait, il serait à notre niveau et pareil à nous. » {Entretiens d'Épictète, II, viii).

5 Pour éviter certains vices.

qu'il évite, il y demeure en repos ^, la règle de sou action étant en tout la commodité et la tranquillité. Il rejette donc bien loin cette vertu stoïque qu'on peint avec une mine sévère, un regard farouche, des cheveux hérissés, le front ridé, et en sueur, dans une posture pénible et tendue, loin des hommes, dans un morne silence, et seule sur la pointe d'un rocher' : fantôme, à ce qu'il dit, capable d'effrayer les enfants, et qui ne fait là autre chose, avec un travail continuel, que de chercher le repos, où il n'arrive jamais'. La sienne est naïve, famih'ère, plaisante, enjouée, et pour ainsi dire folâtre : elle suit ce qui la charme, et badine négligemment des accidents bons ou mauvais, couchée mollement dans le sein de Toisîveté tranquille, d'où elle montre aux hommes, qui cherchent la félicité avec tant de peines, que c'est là seulement où elle repose ^, et que l'ignorance et l'incuriosité sont deux doux oreillers pour une tête bien faite, comme il dit luimême **.

« Je ne puis pas vous dissimuler, monsieur, qu'en lisant cet auteur et le comparant avec Épictète, j'ai trouvé qu'ils étaient assurément les deux plus grands défenseurs des deux plus célèbres sectes du monde et les seules conformes à la raison, puisqu'on ne peut suivre qu'une de ces deux routes, savoir : ou qu'il y a un Dieu, et lors il y place son

t <f II y demeure en repos » : dans ces vices.

* C'est là une spirituelle caricature plutôt qu'un portrait véridiqne.

3 Remarque plaisante : les stoïciens auraient donné prise à ce reproche s'ils « n'avaient fait autre chose que de chercher le repos ; » ce qu'ils cherchaient en outre, c'était le devoir à accomplir, le bien moral à réaliser : leurs efforts étaient-ils donc dispi'oportionnés avec la fin poursuivie ?

♦ Le style rude et nerveux de Pascal s'adoucit ici et se relâche par ime sorte d'harmonie imitative.

8 Etsaity III, xiii : « Oh ! que c'est un doux et mol chevet, et sain, que l'ignorance et l'incuriosité, à reposer une tète bien faite. » — « Doux et mol chevet en effet, répliquera Diderot ; mais il faut pour pouvoir c'y appuyer avoir la tête ^ussi bien faite que Montaigne. »

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souverain bien ; oa qu'il est incertain, et qu'alors le vrai bien Test aussi, puisqu'il en est incapable \

<( J'ai pris un plaisir extrême à remarquer dans ces divers raisonnements en quoi les uns et les autres sont arrivés à quelque conformité avec i&s^esse véritable qu'ils ont essayé de cgnnaître. Car, s'il est agréable d'observer dans la nature le désir qu'elle a de peindi'e Dieu dans tous ses ouvrages, où Ton en voit quelques caractères parce qu'ils en sont les images, combien est-il plus juste de considérer dans les productions des esprits les efforts qu'ils font pour imiter la vérité^ essentielle, même en la fuyant, et de remarquer en quoi ils y arrivent et en quoi ils s'en égarent ', comme j'ai tâché de faire dans cette étude *.

. (( Il est vrai, monsieur, que vous venez de mQ faire voir admirablement le peu d'utilité que les chrétiens peuvent retirer de ces études philosophiques. Je ne laisserai pas néanmoins, avec votre permission, de vous en dire encore ma pensée, prêt néanmoins de renoncer à toutes les lumières qui ne viendront pas de vous ^; en quoi j'aurai l'avantage, ou d'avoir rencontré la vérité par bonheur, ou de la recevoir de vous avec assurance. Il me semble que la source des erreurs de ces deux sectes est de n'avoir pas su que l'état de l'hom^ne à présent diffère de celui de sa

< C'est-à-dire : « On il y a un Dieu, et alors Vhomme y place son souverain bien ; on Dieu est incertain, et alors le vrai bien Test aussi, puisque Vhomme est incapable de posséder le souverain bien hors de £fieu. — Le système d'Ëpictète échappait au dilemme de Pascal ; car Ëpictète ne plaçait le souverain bien de l'homme ni en Dieu ni dans rien d'extérieur, mais dans l'homme même, dans sa volonté libre et raisonnable.

s « La vérité, » au Ueu de vertu que contient le texte du père Desmolets.

3 Pourquoi n'emploie-t-on plus cette belle expression : « s'égarer de la vérité ? »

^ Dans ces quelques lignes et comme en passant, Pascal établit les principes de la vraie critique, et le but qu'elle doit poursuivre.

6 Pascal avait écrit sur le petit papier qu'il portait toiyours avec lui : « Soumission totale à Jésus-Cbrist et à mon directeur. »

G. Bimunuxf ATBc ob sàci. S

oréaiion. ; de sorte que Vm^^ jswj^^x^wi^ quelques ka,ces de [sa première gi^audaur et iigi^ajpai^^t sa corruption, a Ivaiité la natore ooiobm» aaiue et saaa \>Q^Qm d^ réparaJ;eur, eeqai le mène au eomble de la supei^be; ^.u lieu que l'aalre, ^coAvaut la mifière présente et jjgQ^Jcant \^ pjçemîère dâg&ité, traite la sature coojixae nécessairejpcLeat iur finne et kréparaUe, ce qui le précipite dao^ le désespoir d'arpiTei k un Tévîtable bien, et de là d9As une exti^êizie lâeiieté. Ainei eea deux états qu'il &llait conoiaître eitôeija'ble pour yoîsB toute la Térité,. étant connus ^éparéu^eut, conduisent nécessairement à l'un de ces deux vices, ^d'pj- £U4^ oiA de paresse, ou sont infedUiblensent tous les hommes avant la grâoe, puisque^ s.'ili» ne demeurent danS( leurs désofd^es par lâcheté^ îk en i|ortent par vanité \ taat il est vrai ce que vous venez de me dke de $ainJî AiihgijAtin, et que je trouve d'une grande étendue ; cair en effet on^rend honasBiage aux esprit» de malice ea bien des manières ^«

u&est donc de ces lumières imparfaites qu'il arrive que l^tm, oo^»i^issant les devoir» de l'homme et ignorant son impoÎBsaAee^ se pepd dana la psésomptkMi, et que l'autçe, eenmHseant Fmpuissance et non le devoir, il s'a^bat dam la lè^lé ^ ;- d'^à il sem^ que, puisque l'un oonduit à te tériié, Ffttttpe à Ii'erFmir ^, l'on férmeratt en les aUiaai une

^ « Qs (m SQVteiit» pas "vaaité. ;• n^ mais. s!iU en sortent, o'eslé ^^ bea^boupi

s ï>mmhtAé&àtt'^ « Oa leiff ];«ad homm^e» )».'C6 qui ue se rapporte h nesk ^ C^st sans doute une aUusiou à qaeltpi0 parole de M. de S^aci^ cpie )» rédaetà» de Fontaine ne nous a pa& conservée. Y- plus haut : « L^esprit de cet auteur est un grand don de Dieu ; mm ii au- FSfftr p» s'^ servie OWBX, et en fiUrs plutôt y» tacnfieû à Dm qu'au démon, »

^ Fascal mei blen^ e» véiàei la différesoe qui âépate Épictète de Montaigne : Tun ne fait que « se perdre » et s'égarer, Tautre « s'abat » et ie àégtdiàe. Ifieux xaJoA aloss rerseor du premier qpue la* « lâcheté » du second.

* ^e9t-à-dise : ptiisifae Tua ccmdult à celle propoeilùm^ ih ^. a me vérité, l'autre * eéne^^fréfOêUmn^ : iif nV a qu'erreur.

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momlQ pariieàtâ ^. Mais au lieu de cette paix, il ne résulteirait âft leur assemblage qu'une guerre et qu'une deatruction générale : car, l^un établissant la certitude^ l'autre )e douie^ run b grandetur de l'homme, l'autre sa faiblesse, Us niinest le» vérités aussi bieu que les faussetés l'un d? ^alltr(^^ D». sortir qu'ils ne peuvent subsister seuls à cau$e ie leurs ^Eeiuts» m s'unir à cause, de leurs oppositions, et f u'aînsi ib se brisent et s'anéantissent pour faire place i| la vérité de l'Évangile \ C'est elle qui accorde les contralîâtéftpar «siairt tout divin, et, unissant tout ce qui est de vm et dbassant tout ee qui est de faux^, elle en fait une sagesse véritableiBent céleste où s'accordent ces opposés, qui étaietni incompatibles dans^ c«s doctrines humaines *^ Ek hi raison e» est que ces sages du moude placent Les eoDitrakes dans un même sujet ; car l'un attribuait la granr d&ur i la nature,, et l'autre lia fa3)lesse à cette mèrxud na«' tove^ ee ^ui ne pouvait subsister ; au lieu que la fcâ nous^ apprend « ks maître en des sujets» diiïérents : tout ca qu'il j ai d'infirme appadréeoaoit à la nature, tout ce qu'iil y a de pttifisax^ apparleiiftDrt à la grâce, ^oiilià l'union éton* nante et luisvdle: quet lÂ&à seul pouvait ^mé^i^mii, et que

^ SiHgiilière-morate ^*on, formerait en^ alliaol La « piésomption et la lâcheté! »

2 Grande, image. Le ton de Pascal s'élève : c'est la pensée de toiite sa vie qu'il expose en ces quelques lignes. — Mais Montaigne n'a nul«temeiib lidsé ni anéantis Ëpktèt».

3 « Ce qui est de vrai, ce qui est de faux. » Même locution dans Bossufit et dans ITénelon.. Nous dirions maiji tenant :. ce (p.'U y a de vrai, ce qu'il y a de faux.

^ Voici la synthèse succédanl à la thèse et à. l'antithèse. Pascal emploie déjà les procédés logiques dont ahusera plus tard HegeL — U es^ use idée q^e Pascal, sans même sortir des « doctrines humaine» » et de la morale hjunaine, aurait pu invoquer poux: opérei; cette conciliation qu'il cherche entre la « présomption » d'Épictète et la «<]i3i^e|té.)i de Montaigne : c'est l'Idée du courage v^ritahle et de la Kédta^la dignité,. où< peuvent se concilier à la fois et le sentiment de QPtre gijaiid^uc morale et le sentiment de notre faiblesse iateUectuelle ou matérielle^

lui seul pouvait faire, et qui n'est qu'une image et qu'un effet de l'union ineffable de deux natures dans la seule personne d'un Homme-Dieu.

(( Je vous demande pardon, monsieur, dit M. Pascal à M. de Saci, de m'emporter ainsi devant vous dans la théologie, au lieu de demeurer dans la philosophie, qui était i, seule mon sujet ; mais il m'y a conduit insensiblement ; et il est difficile de ne pas y entrer, quelque vérité qu'on traite, parce qu'elle est le centre de toutes les vérités ' ; ce qui paraît ici parfaitement, puisqu'elle enferme si visiblement toutes celles qui se trouvent dans ces opinions. Aussi je ne vois pas comment aucun d'eux pourrait refuser de la suivre. Car s'ils sont pleins de la pensée de la grandeur de l'homme, qu'ont-ils imaginé qui ne cède aux promesses de l'Évangile, qui ne sont autre chose que le digne prix de la mort d'un Dieu ^? Et s'ils se plaisaient à voir l'infirmité de la nature, leurs idées n'égalent point celles de la véritable faiblesse du péché, dont la même mort a été le remède. Ainsi tous y trouvent plus qu'ils n'ont désiré; et ce qui est admirable, ils s'y trouvent unis, eux qui ne pou^ valent s'allier dans un degré infiniment inférieur I »

M. de Saci ne put s'empêcher de témoigner à M. Pascal qu'il était surpris comment il savait tourner les choses'; mais il avoua en même temps que tout le monde n'avait pas le secret, comme lui, de faire sur ces lectures des ré-

1 « La théologie est une science, mais en même temps combien estce de sciences ! » Pensées, xxv, 63, édit. Havet.

2 Ce qu'a imaginé Épictète, c'est précisément une grandeur morale qm serait à elle-même son propre prix, qui n'aurait besoin pour se créer et se soutenir d'aucune « promesse, » qui résiderait dans la volonté libre, s'imposant à elle-même la loi du devoir (éXsuOep^a auTovofAo;).

^ 3 M. de Saci est tout surpris d'assister au travail du génie de Pascal ; il ne voit pas sans un mélange d'étonnement et de défiance se dresser devant lui tout un système philosophique, ayant il est vrai pour but de détruire la philosophie même.

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flexions si sages et si élevées. II lui dit qu'il ressemblait à ces médecins habiles gui, par la manière adroite de préparer les plus grands poisons, en savent tirer les plus grands remèdes *. Il ajouta que, quoiqu'il vît bien, par ce qu'il venait de lui dire, que ces lectures lui étaient utiles, il ne pouvait pas croire néanmoins qu'elles fussent avantageuses à beaucoup de gens dont l'esprit se traînerait' un peu, et n'aurait pas assez d'élévation pour lire ces auteurs et en juger, et savoir tirer les perles du milieu du fumier, aurum ex stercore^ disait un Père. Ce qu'on pouvait bien plus dire de ces philosophes, dont le fumier, par sa noire fumée, pouvait obscurcir la foi chancelante de ceux qui les lisent. C'est pourquoi il conseillerait toujours à ces personnes de ne pas s'exposer légèrement à ces lectures, de peur de se perdre avec ces philosophes, et de devenir la proie des démons et la pâture des vers, selon le langage de l'Ecriture, comme ces philosophes l'ont été ^. ^

« Pour l'utilité de ces lectures, dit M. Pascal, je vous i/ dirai fort simplement ma pensée. Je trouve dans Épictète un art incomparable pour troubler le repos de ceux qui le cherchent dans les choses extérieures, et pour les forcer à reconncûtre qu'ils sont de véritables esclaves ' et de misérables aveugles; qu'il est impossible qu'ils trouvent

1 De môme Leil)mz, dans mie lettre à Amauld, après avoir fait rénimiération de tous les autem^s qull avait cru pouvoir se permettre^ ajoute qu'il en est résulté pour lui un effet entièrement contraire à celui que quelques personnes appréhendaient : « Le poète Ta dit, quelquefois deux poisons mêlés ensemble deviennent un remède : Et cum fatavoluntf bina venena juvant. » — « Cette chimie-là est sûre, je le crois bien, » observe Sainte-Beuve, « pour les esprits de la trempe d'un Pascal ou d'un Leibniz. » (V. Port-Royal, II, 380.)

* M. de Saci est bien sévère pour Épictète^ plus sévère même que les Pères de l'Eglise. Ces derniers ont souvent fait des emprunts aux stoïciens et aux platoniciens, qu'ils admiraient. Y. les jugements que portent sur Épictète saint Augustin (De civit. Dei, IX, 5} ; Grégoire de Nazianze {Or., III ; EjMt.,LVm) ; Origène {Adv. Cels,, III, 144).

3 'Av8pi7co8ov, dit souvent Épictète à ses interlocuteurs.

4^ ENTREttEN DE PASCAL

autre chbsfe que rerreur et la douleur qu'ih fuient, s*lte ne se donnent sans réserve à Dieu seul. Montaigùe est incomparable pour confondre l'orgueil de ceux qui, hors la foi, se piquent d'une Téritiftbie justice; pour désabuser ceux qui s'attachent à leurs opinions, et qui croient trou-^ ver dans les sciences des vérités inébranlables ; et pour convaincre si bien la raison de son peu de lumière et de ses égarements, qu'il est difficile, quand on fait un bon usage de ses principes, d'être tenté de trouver des répugnances dans les mystères : car l'esprit en est si baUu, qu'il est bien éloigné de vouloir juger si nncamation bu le mystère de l'Eucharistie sont possibles; ce que les hommes du commun n'agitent que trop souvent * .

(r Mais, si Épictète combat la paresse, il mène à l'orgueil, de sorte qu'il peut être très-nuisible à ceux qui ne sont pas persuadés de la corruption de la plus parfaite justice qui n'est pas de la foi. Et Montaigne est absolument pernicieux à ceux qui ont quelque pente à l'impiété et aux vices. C'est pourquoi ces lectures doivent être réglées avec beaucoup de soin, de discrétion et d'égard à la condition et

t Cf. Pensées, XXV, 34 : «c Mon Dieu, que ee sont de sots diseours : « ■— Dieu aurait-il fait le inonde pour le damner ? — etc. Pyrrhonismo est le remède à ce mal et rabattra cette vanité.'» Pensée*. VIII, l : « il « est sans doute c[u'il n'y a rien qui choque plus notre raison que de « dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui, « étant si éloignés de cette source, semblent incapables d'y participer. « Cet écoulement ne nous parait pas seulement impossible, il nous « semble même très-injuste ; car qu'y a-t-il de plus contraire aux règles « de notre misérable justice que de damner éternellement un enfant « incapable de volonté, pour un péché où il parait avoir si peu de « part, qu'il est commis six mflle ans avant qu'il fût en être ? Certai- « nement, rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine ; et « cependant, sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous « sommes incompréhensibles à nous-mêmes. » Cette incompréhensibilité de l'homme pour lui-même, Pascal laisse à Montaigne le soin de la prouver, car il lui emprunte presque tous ses arguments ; et comme Montaigne prend lui-même ses preuves à Sextus Empiricus et aux sceptiques païens, c'est en réalité aux philosophes païens que Pascal confie la tâche de prouvéi" le diristianisme;

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aux mœurs de ceux à qui on les conseille. Il me semble seulement qu'en les joignant ensemble elles ne prourraient réussir fort mal *, parce que l'une s'oppose au mal de l'autre : non qu'elles puissent donner la vertu, mais seulement troubler dans les vices : l'âme se trouvant combattue par les contraires, dont l'un chasse Torgueil et l'autre la paresse, et ne pouvant reposer dans aucun de ces vices par ses raisonnements ni aussi les fuir tous. »

Ce fut ainsi que ces deux personnes d'un si bel espri s'accordèrent enfin au sujet de la lecture de ces philosophes, et se rencontrèrent au même terme, où ils arrivèrent néanmoins d'une manière un peu différente : M. de Saci y étant arrivé tout d'un coup par la claire vue du christianisme, et M. Pascal n'y^étant arrivé qu'après beaucoup de détours, en s'attachant aux principes de ces philosophes.

•..M. de Saci et tout Port-Royal-des-Champs étaient ainsi tout occupés de la joie que causaient la conversion et la vue de M. Pascal... On y admirait la force toutepuissante de la grâce, qui, par une miséricorde dont il y a peu d'exemples, avait si profondément abaissé cet esprit si élevé de lui-même ^.

* « Réussir fort mal, » avoir un résultat bien mauvais,

2 Ces dernières lignes sont empruntées aux Mémoires de Fontaine.

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