I06 ENTRETIENS
sans quelque usage de la langue latine, soit enfin que les ordonnances romaines, qui obligeaient à faire tous les actes publics en latin, fissent peu à peu cet effet-là.
Quoi qu'il en soit, les Gaulois oublièrent insensiblement leur propre langage, ou plutôt ils le corrompirent, en le mêlant avec celui des Romains. Car, ne pouvant se défaire tout à fait de l'un ni apprendre tout à fait l'autre, ils les confondirent tous deux ; et de cette confusion il résulta je ne sais quel jargon qu'ils appelèrent Roman, pour le distinguer du latin. Les Francs, qui vinrent ensuite et qui chassèrent les Romains des Gaules, au lieu d'abolir ce langage barbare, s'y accommodèrent eux-mêmes par une politique toute contraire à celle des Romains, qui imposaient le joug de leur langue aux nations vaincues avec celui de la servitude, comme parle saint Augustin. Ces nouveaux conquérants voulurent apparemment faire voir par là aux Gaulois qu'ils étaient bien éloignés de rien entreprendre sur la liberté de ceux qu'ils venaient de délivrer de la domination romaine. Cependant, pour marquer qu'ils étaient les maîtres, ils donnèrent, avec le temps, le tour de leur langue à ce latin corrompu en l'assujettissant à l'usage des verbes auxiliaires être et avoir^ qui sont propres à l'allemand ^, et qui régnent partout dans le français. Il ne faut pas douter qu'il
ne se mêlât alors beaucoup de mots allemands à ce ktin gaulois, ou rustique, comme quelques-uns l'ont appelé. Il y a bien de l'apparence aussi que les Goths et les Bourguignons, qui firent une irruption dans les Gaules devant les Francs, que les Huns et les Vandales, qui vinrent. après, ajoutèrent les uns et les autres au langage des pays où ils s'établirent plusieurs termes que le commerce porta ensuite de ville en ville et de province en province. — A dire vrai, interrompit Ariste, voilà une étrange origine pour une langue aussi noble que la nôtre. Je ne trouvais pas bon, poursuivit-il, qu'un savant critique ^ l'eût appelée un avorton de la langue latine. Mais, à ce que je vois, il n'a rien dit qui ne soit bien fondé ; et il aurait pu dire même que dans sa naissance c'était un horrible monstre. — La merveille est, reprit Eugène, que ce monstre dura longtemps, la barbarie du langage ayant subsisté, avec celle des mœurs, pendant des siècles entiers. Les rois de la première race tâchèrent de polir un peu ce langage brut qu'ils parlaient eux-mêmes. Car outre le tudesque, qui était la langue naturelle de nos premiers rois, le roman était en usage à la Cour ; mais cette entreprise fut assez inutile, et tout ce que put faire Chilpéric, qui se piquait d'esprit, de doctrine (^)
{^) Science.