I08 ENTRETIENS
et d'éloquence, fut d'ajouter à l'alphabet je ne sais quels caractères ^ que le temps efïaça bientôt.
A dire les choses comme elles sont, le langage de ce siècle-là n'était qu'une pure barbarie, aussi bien que celui des siècles suivants ; témoin le serment de Louis, roi de Germanie, fait en langue romane, et presque aussi mal aisé à entendre que le serment de Charles son frère, roi de France, fait en langue tudesque. On ne se soucia guère en ces temps-là de bien parler. Outre que les Français étaient encore fort barbares, ils furent si occupés dans les guerres qu'ils entreprirent et dans celles qu'ils soutinrent qu'ils n'eurent pas le loisir de cultiver les sciences : ils songèrent plus à faire de belles actions que de beaux discours.
Le langage ne commença proprement à changer que vers la fin de la seconde race de nos rois, après que l'Empire fut séparé de la Maison de France. Ce fut environ ce temps-là, comme l'a remarqué un de nos historiens, que le Roman l'emporta tout à fait sur le tudesque et qu'il devint la langue dominante depuis la Meuse jusqu'aux Alpes et aux Pyrénées. Ce Roman, qui se répandit partout, prit alors une nouvelle forme : j'entends par cette forme nouvelle premièrement les articles, dont on n'usait point sous le règne de Charles le Chauve, ainsi qu'il paraît par le serment de Louis, son frère, qui doit être notre règle
en ce qui regarde le vieux Roman, comme étant la seule pièce qui nous en soit demeurée. Outre // qui se dit d'abord, et qu'on f/t servir aux deux genres ^ et aux deux nombres, on dit aussi le^ la y les, selon la différence du masculin et du féminin, du singulier et du pluriel. Cela se voit dans le Code de Guillaume le Conquérant, qui est, après le Serment de Louis, le plus ancien monument de notre langue. Le seul titre de ce Code fait foi de ce que je dis. Le voici, si ma mémoire ne me trompe : Ce sont les leis et les custumes que li Rets William grantut a tut le peuple de Engleterre, après le conquest de la terre , où vous voyez le, la y les en usage aussi bien que //.
Au reste, si vous me demandez pourquoi notre langage n'eut point d'articles au commencement, et qu'il en eut dans la suite, je n'ai point d'autre raison à vous en rendre sinon que le Roman étant un latin corrompu, il suivit d'abord le génie de la langue latine, qui n'a point d'articles, et qu'étant devenu le langage d'un peuple sorti de Franconie, il prit peu à peu des articles, à l'imitation de la langue tudesque, qui en a de propres, aussi bien que la langue grecque et que la langue hébraïque.
J'entends de plus par cette nouvelle forme du langage les terminaisons différentes ^ du latin. Ce qui se fit en retranchant, en ajoutant, en transposant quelque lettre dans les mots. Ainsi, par