‹ Entretiens d'Ariste et d'EugèneChapitre 5 sur 8 · IL I · texte numérisé non relu

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exemple, au lieu de Deiis et à'amor, on vint à dire Dell, Diex, Dieux ; amm\ amors, amours ^. Comme il n'y avait rien de réglé ni de bien établi dans la langue, ces mots se dirent indifféremment pendant plusieurs règnes et se conservèrent même avec avec Dieu et amour, qui vinrent après. On fit de mori, morir, et ensuite mourir ; à'occidere, occire, qui a duré si longtemps. Les autres mots se formèrent à peu près de même. Temps, nom, fin, an, mort, corps, qens, et la plupart de nos monosyllabes tels que nous les avons aujourd'hui sont de ce temps-là ; car les mots d'une syllabe ont été faits plus tôt que les autres et n'ont pas changé comme les autres dans les diverses révolutions de la langue, si ce n'est en ce qui regarde l'orthographe, qui n'a pas toujours été la même.

Ce fut aussi, ce me semble, alors qu'on inventa notre c féminin, ou du moins qu'on l'ajouta à plusieurs mots pour en rendre le son plus doux et plus agréable ; de sorte qu'au lieu d'Iiom et d'occir, qu'on disait dans les premiers temps, on dit ho?ne et occire dans la suite ^.

Vous voyez qu'en retenant les mots latins nous nous sommes défaits de la terminaison latine, qui est demeurée aux Italiens et aux Espagnols ; en quoi ils sont comme des esclaves, qui portent toujours la marque et les livrées de leur maître, au lieu que nous sommes comme, des personnes

qui jouissent d'une entière liberté. En ôtant à notre langue cette ressemblance sensible que ses voisines ont avec le latin, nous nous sommes fait en quelque façon une langue qui a plus l'air d'avoir été formée par un peuple libre que d'être née dans la servitude. — C'est-à-dire, interrompit Ariste en riant, que nous avons fait comme ces hommes de fortune ^, qui cachent aux autres et à eux-mêmes ce qu'ils sont en déguisant le nom de leur (amille, parce qu'il leur reproche la bassesse de leur naissance.

— Je m'imagine encore, dit Eugène, que dans les premiers voyages d'outre-mer les Français prirent des Grecs plusieurs mots qu'ils accommodèrent à leur langage et qu'ils imitèrent en quelque chose le tour et l'économie de la langue grecque ; et de là vient probablement la conformité ^ qu'a notre langue avec le grec, plutôt que des colonies que les Phocenses plantèrent à Marseille, avant que les Romains se rendissent maîtres des Gaules. Je vous dis mes conjectures, et je ne prétends pas vous obliger à me croire sur ma parole. — Si vos conjectures ne sont vraies, dit Ariste, elles sont au moins vraisemblables ; et c'est beaucoup que de deviner raisonnablement dans des choses aussi obscures que sont celles-là.

— Quoi qu'il en soit, reprit Eugène, il est certain que, sous le règne de Louis le jeune, la

langue était formée selon les règles de la grammaire ; car on commença dès lors à écrire en roman, au rapport de Fauchet ^ et de du Verdier ^ ; et vous savez que la première marque d'une langue faite est d'être capable de style et de sortir des bornes du discours familier, où toutes les langues sont renfermées dans leur naissance.

Au reste, cette langue qui avait ses mots, ses articles, les inflexions de ses noms et de ses verbes, ses phrases et sa syntaxe, était comme un enfant au berceau qui n'a pas la force de se soutenir et qui ne fait que bégayer. Elle se fortifia un peu et elle prit l'essor, pour parler ainsi, sous le règne de Philippe- Auguste. Comme ce prince, véritablement auguste par la grandeur de son courage et par celle de son génie, n'aimait pas moins les lettres que les armes, on s'appliqua plus aux sciences ^ sous son règne qu'on n'avait fait sous les règnes de ses prédécesseurs, et ensuite on cultiva un peu la langue. Les poètes qui parurent alors sous le nom de Trouvères et de Jongleurs furent les premiers qui ôtèrent à l'ancien Roman ce qu'il avait de plus grossier et de plus barbare ; car les poètes, en tout pays, ont toujours le plus contribué à polir les langues.

Les auteurs qui vinrent après, sous saint Louis et sous Philippe le Bel, commencèrent à orner un peu le langage. Vous jugez bien que ces premiers

ornements furent fort simples, dans un siècle où régnait la simplicité. Mais enfin, tout simples qu'ils étaient, ils ne laissaient pas d'être des ornements. Le plus célèbre d'entre ces auteurs, et celui à qui notre langue doit ses premières beautés, fut Jean de Meung, surnommé le père et l'inventeur de l'éloquence française. Le Roman de la RosCy qu'il continua après la mort de Guillaume de Lorris, est le premier ^ livre qui a eu quelque réputation en notre langue. Il fut estimé non seulement pour l'élégance du style, mais aussi pour le fonds de la doctrine ; car on y a cherché des mystères qui passent la galanterie et à quoi probablement l'auteur ne pensa jamais ; mais il est toujours des chercheurs d'allégories, comme des chercheurs de pierre philosophale.

.La langue se purifia beaucoup vers le milieu du règne de Philippe de Valois ^, témoin les Registres de la Chambre des Comptes de Paris, où l'on voit une construction et une pureté qui commence à se sentir de notre âge, ou du moins de l'âge de nos pères.

Ces heureux commencements eurent une suite encore plus heureuse sous le règne de Charles VIL Alain Chartier, son secrétaire, qui était un laid homme et un bel esprit, ajouta Je nouvelles grâces à la langue, ce qui le fit surnommer à son tour le père de l'éloquence française. C'est lui que Mar- Entr. Ar. 8

guérite d'Ecosse baisa un jour en passant par une salle où il était endormi. Vous savez l'histoire, et^ ce que répondit la princesse aux dames de sa suite, qui trouvaient étrange qu'elle eût baisé un homme si laid. Je n'ai pas baisé V homme, ditelle, fai baisé seulement la bouche d'oîi il est sorti tant de belles paroles.

Depuis ce temps-là la pureté de la langue augmenta toujours de plus en plus avec la politesse des mœurs. On vit peu à peu disparaître la barbarie des premiers siècles. Le langage perdit même, à la fin, son nom de Roman, comme les fleuves perdent quelquefois leur premier nom, quand ils sont fort éloignés de leur source.

— A regarder les langues de ce côté-là, dit Ariste, elles sont encore plus sem^blables aux rivières, qai changent à mesure qu'elles coulent et qui sont en quelque façon différentes d'ellesmêmes, bien qu'elles aient toujours le même rivage et le même lit. — Les langues, reprit Eugène, ressemblent encore assez aux eaux minérales, qui prennent la teinture et les qualités des lieux par où elles passent ; et de là vient que, comme dans les guerres du Levant notre langue prit beaucoup de la langue grecque, elle prit aussi quelque chose de la langue italienne dans les guerres d'Italie. Les affaires que les Français eurent au-delà des monts sous Charles VIII, sous

François I^^ et sous Henri II firent qu'il se mêla à notre langage quelques locutions étrangères.

Au reste les choses changèrent fort sous les règnes de ces deux derniers rois. Les beaux esprits qui se rencontrèrent en foule à la Cour, depuis que François P' eut rétabli les belles-lettres et les beaux-arts, entreprirent tout de nouveau de polir la langue. Ils commencèrent par réformer plusieurs mots vulgaires qui étaient demeurés latins avec une simple terminaison française. Ils les accommodèrent à l'air de notre nation, ou ils les abandonnèrent tout à fait ; ils abolirent aussi les termes qui leur semblèrent trop rudes, ou ils y passèrent la lime pour les adoucir,. Ils firent même des mots nouveaux en la place de ceux qu'ils avaient ôtés. Enfin ils donnèrent à la langue un caractère d'élégance et de doctrine qu'elle n'avait point auparavant, en l'enrichissant des dépouilles de la Grèce et de l'Italie. Ronsard et Amyot ^ furent ceux qui eurent le plus de part à ce changement ; mais tout ce que firent ces grands maîtres ne fut qu'une ébauche, dont les traits furent effacés ou corrigés dans les règnes suivants. Desportes, Du Perron, Malherbe, Coëffeteau ^ réformèrent le langage de Ronsard et d'Amyot, comme Ronsard et Amvot avaient réformé le langage de ceux qui les avaient précédés. Coëffeteau tient le premier rang parmi ces derniers

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réformateurs ; il embellit fort la langue, et le style de son Histoire Romaine semblait si pur à Vaugelas qu'il ne pouvait presque recevoir de phrase qui n'y fût employée, et qu'à son jugement, si nous en croyons Balzac, il ri y avait point de salut hors de r Histoire Romaine, noît plus que hors de l'Église Romaine.

Après tant de réformations, la langue ne laissa pas de changer encore vers le milieu du dernier règne. Balzac fut le principal auteur de ce changement, en donnant à notre langue un tour et un nombre qu'elle n'avait point auparavant. Il fit à peu près comme ces habiles architectes, qui changent et qui ajoutent quelque chose à un superbe bâtiment pour le rendre régulier. Nous devons à ce grand homme le bel arrangement de nos mots et la belle cadence de nos périodes.

Celui 1 qu'on a accusé si injustement d'avoir voulu bannir Car de notre langue contribua peutêtre autant que Balzac à la rendre non seulement nombreuse et magnifique, mais exacte et raisonnable. C'est à ce prétendu ennemi de Car que nous devons en partie le bannissement du galimatias et du phébus, que Nervcze et des Escuteaux* avaient autrefois introduits à la Cour. Il fut le premier qui se déclara pour la pureté et qui enseigna comment il fallait accorder le beau style avec le bon sens. Entre les autres Académiciens

qui travaillèrent sur le même plan, Vaugelas s'attacha particulièrement à établir la netteté du style et à régler la langue selon la façon de parler des meilleurs écrivains du temps et des plus honnêtes gens de la Cour. Enfin les changements qui se sont faits depuis trente ans ont servi de dernières dispositions à cette perfection où la langue française devait parvenir sous le règne du plus grand monarque de la terre.

Vous voyez bien que le changement n'a rien gâté et qu'on a tort de nous reprocher notre inconstance sur le chapitre du langage. C'est là le cours ordinaire des choses humaines, et particulièrement des langues vivantes. L'italien et l'espagnol ont changé à leur tour, nonobstant toute la fermeté dont se piquent les Italiens et les Espagnols. L'un et l'autre n'était à sa naissance qu'un jargon qui faisait pitié ; et ce ne fut qu'en changeant qu'ils devinrent ce qu'ils sont aujourd'hui. Il est vrai que ces deux langues ont été plus tôt faites que la langue française ; mais cela ne leur donne aucun avantage sur elle. Les ouvrages qui sont le plus tôt achevés ne sont pas les plus parfaits : la nature est des siècles entiers à former l'or et les pierres précieuses.

Quoi qu'il en soit, la langue espagnole et la langue italienne, lesquelles sont nées de la confusion des peuples qui se sont rendus maîtres de

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l'Espagne et de l'Italie, ne languirent pas longtemps dans les faiblesses de l'enfance : elles devinrent capables de quelque chose presque aussitôt après qu'elles furent nées, pareilles en cela à ces rivières qui sont navigables à leur source. En un mot, elles parvinrent en assez peu de temps au comble de leur perfection : mais aussi, bien loin de se purifier toujours de plus en plus comme la nôtre, elles se sont gâtées peu à peu, ou du moins elles sont déchues de leur première pureté, de sorte qu'elles ne sont pas si pures présentement qu'elles étaient aux siècles passés. Pour ce qui regarde l'espagnol, les Lettres de Guevarre ^, V Histoire de Mariana ^, toutes les Œuvres de sainte Thérèse ^, de Ribadeneira ^ et de Grenade ^ ont une netteté et une élégance que les livres nouveaux n'ont point. Et pour ce qui est de l'italien, je connais peu d'auteurs modernes de delà les monts qui vaillent les Villani ^, les Pétrarques et les Boccaces. Cela vient apparemment de ce que les choses qui acquièrent bientôt leur perfection tombent bientôt en décadence. Ainsi les fruits avancés ne sont pas de garde, et les femmes vieillissent plus tôt que les hommes. Au contraire, ce qui se fait avec beaucoup de, temps dure aussi beaucoup de temps ; et c'est ce qui m'assure en quelque façon de la durée de notre langue.

— Si elle est dans la perfection, dit Ariste, je

meurs de peur qu'elle ne se corrompe bientôt, car il me semble que les choses ne sont jamais plus près de leur ruine que quand elles sont arrivées au plus haut point où elles peuvent monter. Je pourrais vous citer là-dessus un aphorisme d'Hippocrate et plus d'une sentence de Sénèque ; mais je me contente de vous citer l'exemple de la langue latine. Ne dégénéra-t-elle pas en moins de rien de sa première noblesse ? N'eut-elle pas la même fortune que la grandeur de l'Empire Romain, qui s'affaiblit toujours peu à peu depuis le siècle d'Auguste ? Dès le règne de Néron le style changea tout à fait. Quintilien avoue que de son temps il n'y avait presque nulles traces de l'ancienne pureté, et vous savez que TertuUien reprocha aux Romains, dans l'apologie qu'il présenta à l'empereur Sévère, qu'ils n'avaient rien retenu de leurs ancêtres, non pas même le langage.

— Je sais tout cela, reprit Eugène, et je sais de plus que la belle latinité se serait perdue entièrement après la destruction de l'Empire Romain, si elle n'avait été conservée dans les bibliothèques des curieux. Néanmoins je ne puis m'imaginer que notre langue ait jamais de si funestes aventures ; je croirais plutôt, s'il m'était permis de faire son horoscope, qu'elle sera toujours florissante.

Ce n'est pas, continua-t-il, que ces sortes de révolutions ne soient assez naturelles, mais c'est que la langue française a quelque chose de singulier (a) et d'extraordinaire qui doit la préserver de la corruption à laquelle les autres langues sont sujettes. Nous savons que la langue latine fut altérée d'abord par le mélange de tant de nations diverses, qui étaient tributaires ou sujettes des Romains et que la curiosité, le commerce, ou d'autres raisons attiraient souvent à Rome ; qu'ensuite elle se corrompit tout à fait par les invasions des Goths et des autres peuples du Nord, et qu'enfin l'usage s'en perdit peu à peu après que les Lombards se furent emparés de l'Italie.

Voilà les véritables causes de la décadence et de la perte entière de la langue latine. ]\Iais, pour peu que vous y fassiez de réflexion, la langue française n'a rien de pareil à craindre. Car, en premier lieu, la passion que tous les autres peuples ont pour elle nous peut presque assurer qu'ils n'y donneront aucune atteinte, et l'expérience nous fait voir que les nations différentes qui abordent de tous côtés dans la capitale du royaume oublient plutôt leur langue naturelle qu'elles ne corrompent la nôtre. D'ailleurs, il n'y a guère d'apparence qu'une monarchie qui n'a point changé depuis

(^) D'unique.

son établissement devienne un jour la conquête des étrangers. L'étoile de notre grand monarque promet à la France une fortune toute contraire, et je ne sais quelle inspiration me dit que les lys, qui viennent du ciel, ne se flétriront jamais dans le champ où ils sont plantés, mais qu'ils fleuriront un jour par toute la terre.

— Quand vos prophéties seraient vraies, dit Ariste, il ne s'ensuit pas que notre langue demeure toujours dans l'état où elle est présentement. — Vous avez raison, répliqua Eugène ; car, encore que nous n'ayons rien à craindre du côté des causes étrangères, le seul caprice des hommes est capable de faire quelques changements dans le langage. C'est la nature des choses vivantes de changer de temps en temps, et s'il y a quelques langues modernes qui ne changent point, elles doivent être comptées entre celles qui sont mortes. Je ne prétends donc pas que la nôtre ne change point du tout ; mais je prétends que les changements qui s'y feront dans la suite des siècles ne seront pas plus essentiels ni plus remarquables que ceux qui s'y sont faits depuis trente ans ; je veux dire qu'ils n'altéreront point le fonds de la langue. Il y aura toujours la même naïveté, la même clarté, le même ordre et le même tour dans le style. Quelques mots et quelques façons de parler pourront s'établir ou s'abolir, selon la bizarrerie de l'usage ; mais ce

changement sera tout au plus comme une légère maladie qui arrive dans la force de l'âge, et qui ne change ni le tempérament ni l'humeur ; ou plutôt il sera de notre langage comme de nos modes.

A la vérité nos modes changent de temps en temps ; mais avez-vous pris garde que ces changements ne vont pas tant à l'essentiel des habits qu'aux ajustements et à la petite oie ? -^ Je m'explique. Depuis que les vieilles modes ont été bannies avec le vieux langage, on a porté en France des étoffes et des rubans de toutes façons et de toutes couleurs ; on a resserré ou élargi les chausses, selon que la fantaisie en a pris ; on a donné mille formes aux collets et aux chapeaux ; mais on ne s'est point encore avisé de porter des robes à la romaine, ou des vestes à la persane ; on n'a point quitté le chapeau pour prendre le turban des Turcs ou le bonnet des Polonais ; les fraises même, les collets montés ^, les vertugadins ne sont point revenus, et apparemment ils ne reviendront jamais, parce qu'ils sont contraires à cet air libre, propre et galant dont on s'habille depuis plusieurs années et qu'on a soin de conserver avec toutes sortes d'habillements. Disons aussi, pouf ce qui regarde la langue, que le Nervèze, le galimatias et le phébus ne reviendront point, par la raison qu'il n'y a rien de plus opposé à cet air

facile, naturel et raisonnable qui est le caractère de notre nation et comme l'âme de notre langue.

— Il serait inutile, dit Ariste en souriant, de vous contester une chose qui ne peut être décidée que quand nous ne serons plus au monde, et dont la postérité seule sera juge. Il vaut mieux, continua-t-il, vous en croire sur votre parole que de vous contredire mal à propos. — Vous en croirez ce qu'il vous plaira, repartit Eugène : je pourrais bien me tromper dans mes conjectures, et, après tout, je ne vois pas assez clair dans l'avenir pour répondre de ce qui arrivera dans mille ans.

— Pour moi, dit Ariste, je suis d'avis que, sans nous mettre fort en peine de ce que deviendra un jour notre langue, nous tâchions de la bien savoir telle qu'elle est présentement. — Ce n'est pas une petite entreprise, répliqua Eugène : on a mis les choses à un tel point que, plus on étudie le français, plus il y a en quelque façon à apprendre : la pureté, la netteté, l'exactitude et le beau tour coûtent infiniment ; tout cela demande une grande étude et un grand travail.

— J'en tombe d'accord, dit Ariste ; mais une langue aussi belle que la nôtre, ajouta-t-il, mérite bien quelque application et quelque soin. Je pardonne aux Italiens et aux Espagnols de ne l'étudier pas à fond ; mais je ne puis le pardonner aux Français, surtout à ceux qui ont de la disposition

et du naturel (») pour les langues. N'est-ce pas une chose ridicule de cultiver soigneusement les langues étrangères et de négliger sa langue naturelle ? d'entendre parfaitement le grec, le latin, l'italien, l'espagnol et de ne savoir ni bien parler, ni bien écrire en français ?

— Que faut-il faire, dit Eugène, pour bien parler et pour bien écrire ? — Vous le savez mieux que moi, répondit Ariste, et c'est à vous à m'apprendre ce que vous avez fait pour cela. — A vous dire la vérité, repartit Eugène, je dois le peu que je sais au commerce des honnêtes gens et à la lecture des bons livres. Ce sont, à parler en général, les deux voies qu'il faut tenir, ce me semble, pour savoir bien la langue française : l'une ne suffit pas sans l'autre. En fréquentant les personnes poUes, on prend insensiblement je ne sais quelle teinture de politesse que les livres ne donnent point ; ce n'est guère que dans les belles conversations qu'on apprend à parler noblement et naturellement tout ensemble. Mais aussi ce n'est guère que dans les bons livres qu'on apprend à parler juste, et selon toutes les règles de l'art. Ceux qui ne font que lire et qui ne voient point le beau monde ne sont pas assez polis et n'ont pas pour l'ordinaire cet air

(*) '( Disposition et farllitr nahir«'llo pour cortaincs chosos, » (Académie, 1G04).

aisé et naturel qui est si fort à la mode ; et ceux qui ne lisent point du tout ou qui lisent sans nulle réflexion, comme quelques gens de la Cour qui passent toute leur vie dans les cercles et dans les ruelles, ne sont pas fort exacts : à peine peuvent-ils écrire un billet qu'ils ne fassent quelque faute contre la pureté ou contre la netteté du style.

— Mais puisque la lecture est si nécessaire, reprit Ariste, que faut-il lire pour bien savoir notre langue ? — Je voudrais, répondit Eugène, qu'on lût d'abord Vaugelas : ses Remarques sont pleines de mille réflexions qui donnent une véritable idée de la langue ; elles contiennent presque toutes les règles qui peuvent servir pour bien parler et pour bien écrire. Son Ouinte-Curce est un modèle sur lequel on peut se former sûrement.

Il faut lire Balzac, car il a de grandes beautés, et on apprend beaucoup en le lisant ; mais il ne faut pas trop l'imiter. Il est aisé de parler mal, en voulant parler aussi bien que lui.

Quoique le st3'le de Voiture ne soit pas toujours fort exact ni fort châtié, parce qu'il n'a jamais revu ses ouvrages et que ne c'est pas lui qui les a fait imprimer, la lecture de ses lettres ne laisse pas d'être fort utile. Si on n'y trouve pas la dernière pureté du langage, on y trouve une naïveté et une délicatesse qui ne se rencontrent point partout ailleurs.

La Défense de Voiture est le chef-d'œuvre de Costar ^ ; ses autres livres ne sont pas si fins ni si corrects que celui-là.

Tout ce que d'Ablancourt et la Chambre ont mis en lumière mérite fort d'être lu. Il serait à souhaiter que nous eussions les lettres du secrétaire de l'Académie ^, car il ne sort rien de ses mains qui ne soit fini et il y a dans tout ce qu'il fait un certain air d'honnête homme qui me plaît infiniment.

Nous avons attendu longtemps les Œuvres d'un Académicien que les plus savants dans la langue consultent comme leur oracle ^ ; elles paraissent enfin, et il ne faudrait presque que ce livre-là pour apprendre à bien écrire. Les Plaidoyers, qui en sont la principale partie, ont les vraies beautés de l'éloquence française, et quand l'auteur ne donnerait point au pubHc la rhétorique qu'il a promise, nous n'aurions rien à lui demander après le présent qu'il nous a fait.

U Histoire de VAcadéinie Française * est un des livres français que j'estime le plus. Outre le bon sens et la politesse qui y régnent partout, l'auteur y a joint ensemble la facilité et l'exactitude. Le Discours que le même auteur a composé sur les œuvres de Sarrasin est une très belle chose. Je l'ai lu plusieurs fois, et je l'ai toujours lu avec plaisir.

La Préface qui a été mise depuis peu au com^

mencement des œuvres de Balzac ^ est savante et bien écrite. Je serais d'avis qu'on la lût avant que de lire les lettres et les discours qui la suivent. — A propos de préface, dit Ariste, il ne se peut rien voir de plus sensé ni de plus juste que la nouvelle traduction de V Enéide ^.

— Mais puisque nous sommes sur les préfaces, dit Eugène, nous ne devons pas oublier celle qu'un de nos amis a faite sur de fort beaux Panégyriques ^. Elle est digne assurément de l'approbation qu'elle a eue dans le monde. — Je ne sais, dit Ariste, si la lecture de cette belle Préface ne m'a point causé plus de douleur que de plaisir ; car je n'ai pu la lire sans pleurer celui dont elle parle. Comme j'avais pour ce cher ami une fort grande tendresse et toute l'estime qu'on peut avoir pour un homme extraordinaire, sa perte m'a sensiblement touché, et je ne pourrais m'en consoler de ma vie, si je ne trouvais cet illustre mort dans ses frères, comme dans d'autres lui-même. Celui qui a suivi une jeune reine dans un pays étranger est un homme de grand mérite, habile, modeste, secret, désintéressé, et infatigable dans le travail. Il écrit en sa langue d'une manière à faire juger qu'il n'en aurait jamais étudié aucune autre. Cependant, outre la connaissance qu'il a des langues grecque et latine, il parle celles de nos voisins presque aussi facilement et aussi poliment que la sienne.

— Pour revenir aux bons livres et aux bons écrivains dont nous parlions, reprit Eugène, l'auteur des Réflexions ou Maximes morales a un caractère fort noble et je ne sais quelle finesse que tous les bons auteurs n'ont pas. Le Discours ^ qui a été mis à la tête de ces Réflexions est de la main d'un grand maître, qui sait le monde aussi bien que la langue, et qui n'a pas moins d'honnêteté que de savoir. L'Auteur des Conversations ^ qui parurent l'an passé et celui des Observations sur les Poèmes d'Homère et de Virgile ^ écrivent d'une manière fort judicieuse et fort délicate.

Les Paraphrases sur les Epîtres de saint Paul * ; Les Actions publiques d'un Prédicateur célèbre '^, la Guide des pécheurs de Grenade, traduite par Girard ^, sont de bons livres. U Histoire Sainte du Nouveau Testament est également pure et fleurie. Il n'y a rien de plus net ni de plus élégant que la Morale du Sage ' : on y trouve de quoi former ses mœurs et son style en même temps. Il n'appartenait qu'à une personne considérable par sa naissance et par son mérite d'être l'interprète de Salomon ; et il fallait savoir notre langue aussi bien que cet ^ illustre solitaire la sait pour le bien faire parler français.

— Mais que pensez-vous, dit Ariste, de ces solitaires ^ qui ont tant écrit depuis vingt ans ? — Je leur fais justice, répliqua Eugène, car il la faut

faire à tout le monde ^, et j'avoue de bonne foi que ces Messieurs ont beaucoup contribué à la perfection de notre langue. — Avez- vous vu, dit Ariste, la traduction qu'ils ont faite de V Imitation de Jésus-Christ ^ ? J'ai ouï dire que c'est un de leurr, chefs-d'œuvre et qu'ils la proposent eux-mêmes pour un modèle de la pureté du langage. — Je la lis depuis quelques jours, repartit Eugène, et je l'estime pour le m.oins autant que les Confessions de saint Augustin ^ et que la Vie de Dom Barthélemi des Martyrs, où les longues périodes fatiguent un peu le lecteur.

— Il est vrai, dit Ariste, que ces écrivains si fameux ne peuvent pas être accusés de laconisme ; ils aiment naturellement les discours vastes ; les longues parenthèses leur plaisent beaucoup ; les grandes périodes, et surtout celles qui par leur grandeur excessive suffoquent ceux qui les prononcent, comme parle un auteur grec, sont tout à fait de leur goût. La belle Vie de l'Archevêque de Brague commence par une période démesurée . il faut avoir de bons poumons pour la lire tout d'une haleine et une grande attention pour la comprendre la première fois qu'on la lit.

— Cela s'appelle se lasser dès le commencement du voyage, dit Eugène. Mais que voulez- vous, ajouta-t-il ? ces Messieurs ont pris ce train-là il y a longtemps ; ils y sont accoutumés, et apparem-

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ment ils auront de la peine à le quitter. Après tout, il ne faut pas les chicaner sur un défaut qui ne vient que d'abondance : si c'est un vice que de faire de grandes périodes, c'est le vice des grands orateurs et c'est ce qui me fait croire que ces Messieurs ne s'en corrigeront pas.

— Pourquoi ne se corrigeraient-ils pas de leurs longues périodes, repartit Ariste ? Ils se sont bien corrigés avec le temps de leurs exagérations et de leurs hyperboles. Il n'y avait rien de plus commun dans leurs premiers livres que des expressions excessives. On y voyait partout jme audace qui 7î'eut jamais de pareille, la plus grande et la plus punissable de toutes les hardiesses, la plus étrange témérité et la plus grossière ignorance qui fut jamais, la plus sanglante de toutes les invectives et la plus insigne de toutes les fourberies.

C'est ce qu'un des plus judicieux critiques ^ de notre temps leur reprocha fort galamment il y a quelques années.

— Ils ne se sont pas défaits entièrement de ces sortes d'expressions, dit Eugène. Ils mettent encore le plus en bien des endroits où il n'a que faire ; ou s'ils ne se servent pas de ce terme pour exagérer ce qu'ils disent, ils emploient de grands mots et de grandes épithètes qui font à peu près le même effet. Témoin une impertinence signalée , un égarement prodigieux, une extrême faiblesse cP esprit,

un attentat insupportable^ un emportement diabolique^ un ejfroyable excès de malice et de folie ^. Four ce qui regarde l'étendue des périodes, bien loin de les accourcir, ils y ajoutent des queues qui rendent le discours extrêmement long. Par exemple, après de grandes périodes qui lassent déjà assez d'elles-mêmes, ils mettent d'ordinaire quelque participe, comme étant certain que, etc., rien n'étant plus avantageux que, etc., ce qui ne sert pas trop à délasser les esprits et à faire reprendre haleine aux lecteurs.

A la vérité, je ne trouve dans V Imitation de Jésus-Christ ni des expressions hyperboliques, ni des périodes démesurées ; cependant, à ne vous rien déguiser, j'y trouve je ne sais quoi qui me fait de la peine. Ce sont peut-être des scrupules ; vous enjugerez, s'il vous plaît. J'ai le livre sur moi, et j'ai marqué les endroits qui m'ont arrêté. Je commence par VÉpître dédicatoire.

Tant s^en faut que ce glorieux rabaissement soit indigne du courage des personnes de votre naissance...

Je vous avoue que ce glorieux rabaissement ne me plaît guère. — Il ne me plaît point du tout, dit Ariste, et je doute que rabaissemeîit soit français en ce sens-là. J'ai bien ouï dire le rabaissement des monnaies, et peut-être le rabaissement d'une personne à qui on fait perdre sa dignité et son rang.

mais je n'ai pas ouï dire rabaissement pour hiimilité, et ce glorieux n'y revient (a) pas trop, selon mon sens.

— Il y a dans V Avertissement au lecteur un mot qui m'a surpris, continua Eugène ; le voici : // égale la hautesse et la ynagnificence des ouvrages des saint Pères. Que dites-vous de hautesse ? — J'avais cru jusqu'à cette heure, dit Ariste, que la hautesse était affectée au Grand Seigneur et je ne croyais pas qu'on dût jamais donner de la hautesse aux saints Pères. J'aimerais autant leur donner de Valtesse, et je trouverais aussi bon V altesse de leurs ouvrages que la hautesse. Raillerie à part, la hautesse me choque encore plus que le rabaissetnefit. Mais voyons le reste. Eugène lut alors les endroits suivants.

L'œil est insatiable de voir. Ils travaillent plus à s'acquérir de V éclat qu'à se fonder dans rhumilité. D'oii viennent tous vos troubles, sinon des affections immortifiées de votre cœur }

— Je trouve vos premiers doutes assez bien fondés, dit Ariste. Insatiable est de ces mots qui n'ont point de queue et qui ne régissent rien. On dit : une avarice ifisatiable, un cœur insatiable ; mais on ne dit point : insatiable de manger, ni insatiable de voir. A la vérité on peut dire un désir

(*) Ne s'accorde guère avec.

insatiable d'apprendre ; mais alors d'apprendre est régi par désir ^ et non pas par insatiable.

Se fonder dans r humilité me semble bon ; mais acquérir de V éclat ne me semble pas français. On dit bien aimer V éclata faire de V éclat ; mais on n'a jamais dit acquérir de V éclata en quelque sens que ce soit.

Pour immortifié ^ c'est un mot de la façon de ces Messieurs, aussi bien qu'inexpérimenté, irréligieux, inallié, inalliable, incorrompu, inconvertible, intolérance, clairvoyance, inobservation, indévotion, inattention, désoccupation, désoccuper , désaveugler , coronateur, insidiateur ; à quoi l'on peut ajouter élèvement, abrègement, brisement, déchirernent, resserrement, attiédissement, et ces adverbes, déclarément, inexplicablement et insoutenablement. Car ils ne font point de difficulté de faire des mots nouveaux, et ils prétendent même avoir ce droitlà ; comme si des particuliers et des solitaires avaient une autorité que les Rois mêmes n'ont pas.

— C'est apparemment en vertu de cette autorité prétendue, dit Eugène, que le traducteur de Vlmitation a fait un mot dont nous n'avions jamais ouï parler : c'est indisposer avec une signification active ; en voici des ^jcemples :

Celui qui, après m' avoir reçu, se répand aussitôt en des satisfactions extérieures s'indispose beaucoup pour me recevoir.

Ainsi vous pourriez différer longtemps de communier et z'Oîisy trouver indisposé dans la suite.

— Cet indisposer est gaillard, répondit Ariste, et je suis bien trompé si ce mot-là fait fortune. Car il est des mots à peu près comme des hommes : il y en a qui ont une étoile heureuse, pour parler ainsi, et qui sont reçus dès qu'ils se présentent ; mais il y en a de malheureux qu'on ne peut souffrir

\/' et auxquels on ne s'accoutume jamais. Indisposer est du nombre de ces malheureux, aussi bien qiiélèvement^ que ces Messieurs mettent partout, et dont personne qu'eux ne se sert.

— Que voulez- vous, dit Eugène ? Ils aiment les mots nouveaux, et ils se plaisent à en faire. Mais passons outre. Aimez- vous fort se trouver dans VohsciCrcissement^ dans Venivrement et dans le resserrement ?

Lorsque vous vous trouverez dans V obscurcisse^ jnent..,

Quand ma grâce entre une fois dans un cœur, il ne se trouve plus dans le resserrement.

U aveuglement et l' enivrement où' ils se trouvent ne leur permet pas de discerner ce qu'ils sont.

Aimez-vous Venivrement des divertissements du monde ? Complaire à Dieu, au lieu àQ plaire?

U enivrement de Vamov.r et des divertissements du monde V emporte en l'âme de plusieurs.

N'ayez qu'une fin unique, qui est de me complaire.

— A ne vous rien déguiser, dit Ariste, je n'aime point tout cela, — Je ne sais, reprit Eugène, si vous aimerez davantage ce qui me reste à vous lire. Il lut alors les autres endroits qu'il avait marqués, et Ariste lui dit son sentiment sur chaque endroit dans l'ordre qui suit.

Vous serez sujet, malgré vous, à la mutabilité et au changement.

Celui qui est encore assujetti au trouble de ses passions.

Ces deux phrases ne me plaisent point. On est sujet au changement ; mais on n'est point sujet à la mutabilité. Qui dit mutabilité dit une disposition au changement ; être muable, c'est être sujet à changer ; de sorte qu'être sujet à la mutabilité vaut autant qu'être sujet à la disposition au changement et au pouvoir de changer, ce qui me ne semble pas trop raisonnable.

Je dis le même d'assujetti au trouble de ses passions. On est assujetti à ses passions, on est esclave de ses passions ; mais on n'est point assujetti au trouble, ni esclave du trouble de ses passions : cela n'est ni selon la raison ni selon l'usage.

Qu'il est triste au contraire et pénible de voir des personnes sans ordre et sans règle !

Il est triste de voir, il est pénible de voir m'est insupportable.

Celui-là est vraiment sage qui ne prête point

Voreille aux amorces et aux enchantements de ces Sirènes, qui tuent en caressajit.

Je pardonnerais ce prêter Voreille aux amorces à de petits écrivains qui ne sont pas obligés d'être si exacts ; mais je ne puis le pardonner à de grands auteurs qui ne se doivent rien pardonner euxmêmes. Amorcer est de ces mots métaphoriques auxquels il reste toujours quelque chose de leur signification propre : x)n dit bien les amorces du vice, on dirait bien : se laisser prendre aux amorces des Sirènes ; mais je doute qu'on puisse dire : prêter Voreille aux amorces. Il me semble que ces deux mots oreille et amorces ne sont pas faits l'un pour l'autre.

Que cette vie est malheureuse, puisquelle est toujours assiégée de pièges et de filets, et pleine d'une infinité d'ennemis qui V enviroîinent de toutes parts !

Ce mot d'assiégée ne s'accorde pas trop bien avec pièges et filets ; il s'accorderait mieux avec ennemis, et cet endroit serait plus juste de la sorte : Que cette vie est malheureuse, puisqu'elle est toujours assiégée d'ennemis, et pleine d'une infinité de pièges et de fi.lets qui l'environnent de toutes parts !

Afiîi que vous soyez le donmiateur de vos actions...

Bon Dieu, quelle façon de parler ! J'aimerais autant dire : le seigneur et le roi de vos actions. Ce n'est pas que dominateur ne soit français, mais

c'est que dominateur et actions ne s'accordent pas bien ensemble.

// faut que vous conserviez votre âme dans une privation de toutes les douceurs.

Abaissez mon cou et ma tête superbe, afin de faire plier ma volonté déréglée et inflexible sous la rectitude et la sainteté de la vôtre.

Voilà ce qui s'appelle des phrases * Conserver son âme dans la privation de toutes les douceurs ; faire plier sa volonté sous la rectitude de la volonté de Dieu. Ou je ne m'y connais pas, ou cela est un peu Nervèze.

Je suis dans une défaillance générale de toutes choses. Ce n'est pas bien parler, pour dire toutes choses me manquent. Défaillance ne signifie pas manquement et défaut en ce sens-là. On dit défaillance de cœur, défaillance^d' esprits, défaillance des astres, mais on ne dit pas défaillance d'argent, défaillance d'habits, défaillance de choses nécessaires à la vie.

^impuissance où je me trouve d' être consolé par aucun homme...

Etre dans V impuissance s'accommode bien à un verbe actif, mais non pas à un verbe passif. On dit : Je suis dans V impuissance de vous assister, d.e vous servir, etc. ; mais je ne crois pas qu'on puisse dire : Je suis dans V impuissance d'être assisté de mes amis, d'être consolé par aucun homme.

Si impuissant à vous taire ; si facile pour la dissipation et le ris ; si fécond à former de bonnes résolutions et si stérile à en produire les effets...

Ces phrases-là ne sont point françaises = Quel langage ! Je suis impuissant à parler, je suis impuis^ sûnt à me taire, pour dire : je ne puis parler, je ne puis me taire. Les Allemands qui commencent à apprendre le français parient de la sorte. Il fallait dire : si peu maître de votre langue, au lieu de si impuissant à vous taire. Facile n'est pas bien avec pour, ni avec un nom : ou il ne veut rien après soi, ou il veut à et un verbe. C'est une humeur facile, c'est un esprit facile ; c'est une chose facile à faire.

VouT fécond et stérile, on ne les a jamais joints avec des verbes. La terre est féconde, un champ est stéi'ile ; mais la terre n'est point féconde à former des métaux dans ses entrailles ; un champ n'est point stérile à produire du blé ; tout au plus la terre e^t féconde en métaux, un champ est stérile en blé. Le traducteur aurait pu dire : si fécond en bonnes résolutions et si stérile en bo7is effets.

De peur que, m' abstenant plus longtemps de votre sacré corps, je ne me refroidisse peu à peu de mes saints désirs...

Se refroidir de ses saints désirs, c'est une phrase nouvelle que je n'ai point encore entendue. J'ai toujours ouï dire : se refroidir dans ses exercices

LA LANGUE FRANÇAISE 13g

de piété, dans une entreprise où l'on s'est engagé avec chaleur.

O état sacré de la vie religieuse, qui rend V homme chéri de Dieu !

Si vous avie.:^ soin de rendre votre âme vide de r affection de toutes les créatures...

Je suis sûr que les gens un peu délicats dans la langue n'aimeront pas ces façons de parler : rendre chéri, rendre vide. Rendre ne s'accorde pas avec les participes, ni avec toutes sortes d'adjectifs. On ne dit point : il se rend aimé, quoi qu'on dise : il se rend aimable. On ne dit point aussi rendre vide, non plus que rendre plein pour dire : vider et remplir. Ces locutions sont comme rendre connu, que Balzac a condamné absolument dans le Sonnet de Job.

Comme ils n'ont pas en moi une pleine confiance, ils s'entremettent encore du soin d'eux-mêmes .

Cela n'est pas français. On dit bien : s'entremettre d'une affaire ; mais on ne dit pas : s'entremettre du soin d'une affaire, ni du soin d'tme personne.

Tous mes désirs soupirent vers vous.

C'est le cœur, c'est la personne qui roupire, mais les désirs ne soupirent point ; ce sont eux qui font soupirer. Soupirent vers vous n'est pas bien ; il faut dire : soupirent après vous ou pour vous.

Je ne trowce du repos en aucune créature, mais en z'oiis seul, 0 ?non Dieu.

Cette construction n'est pas régulière. Je ne trouve du repos ne se rapporte pas bien à mais en vous seul. Il fallait tourner autrement la phrase ou du moins il fallait dire : mais f en trouve en vous seul. Les verbes ne doivent point être sous-entendus en ces rencontres ; ils doivent être toujours exprimés et on ne doit point craindre de répéter le même mot : la répétition ne choque point, quand elle contribue à la régularité de la construction et à la netteté du style.

Vous vous aimez trop par un amour déréglé.

Considérer tout par un œil si pur et si éclairé.

Dès qu'on s'aime trop, on s'aime avec dérèglement ; ainsi par un amour déréglé est inutile après trop. D'ailleurs ce n'est pas bien dit s'aimer par un amour déréglé, non plus que considérer par un œil si pur et si éclairé ; il faut dire : s'aimer d'un amour déréglé ; considérer tout d'un œil si pur et si éclairé.

Il y en a peu qui sortent entièrement de leurs inclinatioîis et de leur humeur.

Ce n'est pas bien parler français, pour dire : qui renoncent entièrement à leurs inclinations et à leur humeur. On dit bien: il est hors de soi, en parlant d'un homme que la passion emporte ; on dit : rentrer en soi-même, rentrer en son bon sens,

sortir de son péché, sortir de son caractère, mais on ne dit point : sortir de soûmême ^sortir de sse inclinations et de son humeur pour dire : renoncer à soimême, renoncer à ses inclinations et à son humeur.

Vancien serpent s'armera contre vous de toute sa malice et sa violence.

Elle s'attache à vous par toutes ses puissances et ses mouvements.

L'exactitude demande qu'on dise : de toute sa malice et de toute sa violence ; par toutes ses puissances et par tous ses mouvements . Ces omissions sont des négligences qu'on doit éviter.

A inoins que Dieu ne leur fasse la grâce de renonce^' à cette attache à leur sentiment...

C'est se négliger beaucoup que d'écrire de la sorte. A cette attache à leur sentime?it fait un fort mauvais effet. Il y a une négligence qui ne gâte rien, qui plaît même et qui pare quelquefois le discours, et c'est celle qui est opposée à l'efîectation ; mais il y en a une autre qui sied mal, qui choque toujours, bien loin de plaire, et c'est celle qui est opposée à l'exactitude. La négligence du traducteur, dans l'endroit que vous venez de lire, est de cette dernière espèce.

— Ne pourrait-on pas compter, dit Eugène, entre les négligences vicieuses une construction qui est fort familière au traducteur ? En voici des exemples.

Notre mérite ne consiste pas dans les joies et les goûts spirituels.

Remettant à Dieu le temps et la manière en la^ quelle il lui plaira de tous visiter...

Oui peut seid lui donnei' un secours et une consolation parfaite...

Toute la hautessc et Véclai du monde, étant comparé à votre éternelle gloire, n'est que folie et que vanité, etc.

— A ce que je vois, dit Ariste, le traducteur a la hautesse fort en tête, et il ne tiendra pas à lui que toutes les grandeurs de l'univers ne partagent avec le Grand Turc un titre qui lui est propre et que personne ne lui a encore disputé. Si le traducteur en est cru, on dira bientôt : la hautesse des rois, la hautesse des papes, la hautesse des anges, la hautesse de Dieu, comme il dit la hautesse du monde et la hautesse des saints Pères.

Mais, pour vous dire mon sentiment sur ce que vous me demandez, quand deux substantifs de différent genre se rencontrent, comme joies et goûts, temps et înanière, secours et consolation, hautesse et éclat, ce n'est pas absolument une faute de faire rapporter l'adjectif au dernier substantif et de dire : les joies et les goûts spirituels ; le temps et la manière en laquelle ; un secours et une consolation parfaite ; la hautesse et P éclat du inonde étant comparé. Quoique ces constructions soient irrégu-

Hères à l'égard du premier substantif, et que spirituels^ en laquelle, parfaite ^ comparé ne s'accordent pas avec joies, te?nps, secours, hautesse, on ne laisse pas de parler et d'écrire ainsi communément, comme a remarqué Vaugelas. A la vérité, ceux qui se piquent d'une grande justesse doivent éviter cela comm.e un écueil, selon l'avis de Malherbe et de Vaugelas même, et je m'étonne que le traducteur de V Imitation, au lieu d'éviter cet écueil, y donne à toute heure et de tout son cœur.

— Ce qui m'étonne le plus, dit Eugène,c'est qu'il donne quelquefois dans le galimatias. Ecoutez les endroits suivants :

A la vue de r abîme de vos jugements, dans lesquels je ne trouve en moi autre chose que le péché et le néant...

Le remède à ce mal est de 71' avoir aucun égard à ces fantômes qu'il nous présente, fnais d'en rejeter au contraire contre lui-même toute V abomination et toute V horreur.

Les moindres étincelles de cette estime présomtueuse de moi-tneme seront comme éteintes et étouffées dans cet abîme de ?non néant, sans qu'elles en puissetit ressortir jamais.

— Vraiment, dit Ariste, si ce n'est là du galimatias, c'est quelque chose qui en approche : J'os jugements dans lesquels je ne trouve en moi. En rejetei' contre lui-même toute l'abomination et toute

V horreur. Les étincelles de F estime de moi-même éteintes et étoujfées dans Vahîme de mon néant, sans qu'elles en puissent ressortir jamais. Ce sont des façons de parler si particulières et si mystérieuses que j'ai bien de la peine à les comprendre. Après tout, si le traducteur est obscur et guindé en quelques endroits, ce n'est pas la faute de l'auteur, qui est partout clair et simple, comme vous savez. Mais peut-être que ce qui vous reste à lire est plus net et plus aisé à entendre.

— Nous ne finirions jamais, dit Eugène, si je vous lisais tous les endroits que j'ai marqués. Il n'y a pas un chapitre sur lequel je n'aie plusieurs doutes. Cependant, ajouta-t-il, Vlmitation de Jésus-Christ est le plus petit livre de ces Messieurs, et de tous leurs livres, c'est celui qui a eu le plus de cours : on en a fait jusqu'à treize éditions, et mon Imitation est de la dernière, comme vous voyez. — Je conclus de tout cela, dit Ariste, que les plus grands maîtres sont capables de se méprendre quelquefois, et que les dernières éditions ne sont pas toujours correctes, quoiqu'elles soient revues et corrigées.

— Je pense pour moi, reprit Eugène, que si l'on voit peu de livres français où l'on ne puisse trouver quelque chose à dire, il faut s'en prendre à la délicatesse du siècle et à la perfection de la langue, plutôt qu'aux auteurs des livres. Car enfin on veut

aujourd'hui dans le langage des qualités qu'il est assez difficile d'allier ensemble : une grande facilité et une grande exactitude ; des paroles harmonieuses, mais pleines de sens ; de la brièveté et de la clarté ; une expression fort simple, et en même temps fort noble ; une. extrême pureté, une naïveté admirable, et avec cela je ne sais quoi de fin et de piquant. Il n'appartient pas à toutes sortes de gens de parvenir jusque là. On a beau lire les bons livres et voir le grand monde, on ne fait rien, si la nature ne s'en mêle. Pour bien profiter de la lecture et de la conversation, il faut avoir du naturel pour la langue, beaucoup d'esprit, beaucoup de jugement et même beaucoup d'honnêteté. Je prends ce mot dans un sens qu'on lui a donné depuis peu, et j'entends par honnêteté une certaine politesse naturelle, qui fait que les honnêtes gens ne gardent pas moins de bienséances dans ce qu'ils disent que dans ce qu'ils font. En un mot, il faut avoir ce qu'un de nos bons auteurs a appelé le talent de la parole. Ceux qui ont ce talent- là n'ont pas besoin, comme les autres, d'une longue étude et d'un grand usage pour avoir une connaissance parfaite de notre langue : leur génie leur tient lieu de tout ; ils n'ont qu'à le suivre pour bien parler.

Il se voit à la Cour plusieurs personnes de ce caractère qui, sans avoir jamais beaucoup étudié Entr. Ar. 10

la langue, parlent comme les maîtres, et peut-être mieux ; avec le seul secours de la nature, ils gardent exactement toutes les règles de l'art. ]Mais savez- vous bien que notre grand monarque tient le premier rang parmi ces heureux génies et qu'il n'y a personne dans le royaume qui sache le français comme il le sait ? Ceux qui ont l'honneur de l'approcher admirent avec quelle netteté et avec quelle justesse il s'exprime. Cet air libre et facile dont nous avons tant parlé entre dans tout ce qu'il dit ; tous ses termes sont propres et bien choisis, quoiqu'ils ne soient point recherchés ; toutes ses expressions sont simples et naturelles ; mais le tour qu'il leur donne est le plus délicat et le plus noble du monde. Dans ses discours les plus familiers, il ne lui échappe pas un mot qui ne soit digne de lui et qui ne se sente de la majesté qui l'accompagne partout ; il agit et il parle toujours en roi ; mais en roi sage et éclairé, qui observe en toutes rencontres les bienséances que chaque chose demande. Il n'y a pas jusqu'au ton de sa voix qui n'ait de la dignité et je ne sais quoi d'auguste, qui imprime du respect et de la vénération. Comme le bon sens est la principale règle qu'il suit en parlant, il ne dit jamais rien que de raisonnable ; il ne dit rien d'inutile ; il dit en quelque façon plus de choses que de paroles ; cela paraît tous les jours dans ces réponses si sensées et

si précises qu'il fait sur-le-champ aux ambassadeurs des princes et à ses sujets. Enfin, pour tout dire en un mot, il parle si bien que son langage peut donner une véritable idée de la perfection de notre langue. Les rois doivent apprendre de lui à régner ; mais les peuples doivent apprendre de lui à parler. Si la langue française est sous son règne ce qu'était la langue latine sous celui d'Auguste, il est lui-m.cme dans son siècle ce qu'Auguste était dans le sien. Entre les grandes qualités qui lui cont communes avec cet empereur si célèbre, il a l'avantage d'être né éloquent, comme il faut qu'un prince le soit.

— Il ne ressem.ble pas seulement à Auguste, dit Ariste ; il ressemble aussi à César par cet endroit-là. Le roi de France parle sa langue comme le conquérant des Gaules parlait la sienne, c'est-à-dire qu'il la parle très purement, et sans nulle affectation ; de sorte que si notre prince se donnait la peine d'écrire lui-même son histoire, les Commentaires de Louis vaudraient bien ceux de César.

Quoique le soleil fût déjà couché quand Ariste et Eugène commencèrent à parler du Roi, ils ne laissèrent pas de faire encore deux ou trois tours de promenade, et les autres vertus de ce grand monarque les occupèrent si agréablement que leui* entretien dura jusqu'à la nuit, qui les obligea enfin de se retirer.

EUGÈNE et Ariste commencèrent leur promenade par la lecture d'un ouvrage mêlé de prose et de vers, qu'un de leurs amis avait composé depuis peu. Il le lurent attentivement, comme on lit toujours les pièces nouvelles, et, après l'avoir examiné à loisir, ils jugèrent tous deux que de longtemps il ne s'était rien fait de plus raisonnable et de plus spirituel.

— Il faut avoir bien de l'esprit, dit Eugène, pour faire de ces sortes d'ouvrages où l'esprit brille partout et où il n'y a point de faux brillants. — Il ne suffit pas pour cela d'avoir beaucoup d'esprit, répondit Ariste, il faut en avoir d'une espèce particulière. Il n'y a que le bel esprit qui soit capable de ces chefs-d'œuvre ; c'est lui proprement qui donne aux pièces excellentes ce tour qui les distingue des pièces communes et ce caractère de perfection qui fait qu'on y découvre toujours de nouvelles grâces. Mais tout le monde n'a pas de ce bel esprit dont je parle, ajouta-t-il ; et tel, qui fait le bel esprit, en a peut-être moins qu'un autre. Car il y a bien de la différence entre

être bel esprit de profession et avoir l'esprit beau d'une certaine beauté que je me figure.

— Si cette beauté d'esprit que vous vous imaginez est une chose fort rare, dit Eugène, la réputation de bel esprit est assez commune ; il n'y a point de louange qu'on donne plus aisément dans le monde. Il nve semble m6me qu'il n'y a point de qualité qui coûte moins à acquérir. On en est quitte pour savoir l'art de faire agréablement un conte ou de bien tourner un vers ; une folie dite de bonne grâce, un madrigal, un couplet de chanson est assez souvent le mérite par lequel on s'érige en bel esprit, et vous m'avouerez que ce n'est guère que de ces diseurs et de ces faiseurs de jolies choses dont on a coutume de dire : // est bel esprit.

— J'avoue, repartit Ariste, qu'on a usurpé ce titre dans notre siècle avec autant de liberté et d'injustice que celui de gentilhomme et de marquis ; et si les usurpateurs étaient punis dans l'empire des lettres aussi sévèrement qu'ils le sont depuis quelques années dans la France, il y aurait bien des gens dégradés de bel esprit, comme il y en a beaucoup qui sont dégradés de noblesse. Ces Messieurs les beaux esprits auraient beau faire valoir leurs madrigaux, leurs bouts-rimés et leurs impromptus pour se maintenir dans la possession où ils sont, je m'assure qu'iis ne trouveraient pas

dans leurs papiers de quoi justifier leur qualité prétendue. Tous leurs titres ne sont pas meilleurs que ceux des faux nobles ; le nom qu'ils portent est un nom en l'air, qui n'est soutenu de rien ; ils ont la réputation de bel esprit, sans en avoir le - mérite ni le caractère.

— C'est un caractère fort ridicule que celui de bel esprit, dit Eugène, et je ne sais si je n'aimerais point mieux être un peu bête que de passer pour ce qu'on appelle communément bel esprit. — Toutes les personnes raisonnables sont de votre goût, reprit Ariste. Le bel esprit est si fort décric depuis la profanation qu'on en a faite en le rendant trop commun que les plus spirituels s'en défendent et s'en cachent comme d'un crirne. Ceux qui s'en font le pl»s d'honneur ne sont pas les plus honnêtes gens du monde ; ils ne sont pas même ce qu'ils pensent être ; ils ne sont rien moins que de beaux esprits : car la véritable beauté de l'esprit consiste dans un discernement juste et délicat que ces Messieurs-là n'ont pas. Ce discernement fait connaître les choses telles qu'elles sont en elles-mêmes, sans qu'on demeure court, comme le peuple, qui s'arrête à la superficie ; ni aussi sans qu'on aille trop loin, comme ces esprits raffinés qui, à force de subtiliser, s'évaporent en des imaginations vaines et chimériques.

— Il me semble, interrompit Eugène, que ce

discernement exquis appartient plus au bon sens qu'au bel esprit. — Le vrai bel esprit, repartit Ariste, est inséparable du bon sens, et c'est se méprendre que de le confondre avec je ne sais quelle vivacité qui n'a rien de solide. Le jugement est comme le fond de la beauté de l'esprit, ou plutôt le bel esprit est de la nature de ces pierres précieuses qui n'ont pas moins de solidité que d'éclat. Il n'y a rien de plus beau qu'un diamant bien poli et bien net ; il éclate de tous côtés et dans toutes ses parties.

Quanta sodezza, tanto ha spletidore (»).

C'est un corps solide qui brille ; c'est un brillant qui a de la consistance et du corps. L'union, le mélange, l'assortim.ent de ce qu'il a d'éclatant et de solide fait tout son agrément et tout son prix. Voilà le symbole du bel esprit, tel que je me l'imagine. Il a du solide et du brillant dans un égal degré ; c'est, à le bien définir, le bon sens qui brille. Car il y a une espèce de bon sens sombre et morne qui n'est guère moins opposé à la beauté de l'esprit que le faux brillant. Le bon sens dont je parle est d'une espèce toute différente : il est gai, vif, plein de feu, comme celui qui paraît dans les Essais de ^Montaigne et dans le Testament de la

(*) tt Autant il a de solidité, autant il a d'éclat ».

Hoguette ■•• ; il vient d'une intelligence droite et lumineuse, d'une imagination nette et agréable.

Ce juste tempérament {^) de la vivacité et du bon sens fait que l'esprit est subtil et qu'il n'est point évaporé ; qu'il brille, mais qu'il ne brille point trop ; qu'il conçoit tout promptement et qu'il juge sainement de tout. Quand on a de cette sorte d'esprit, on pense bien les choses, et on les exprime aussi bien qu'on les a pensées. On ramasse beaucoup de sens en peu de paroles, on dit tout ce qu'il faut dire, et on ne dit précisément que ce qu'il faut dire. Un vrai bel esprit songe plus aux choses qu'aux mots ; cepencant il ne méprise pas les ornements du langage ; mais il ne les recherche pas aussi ; la politesse de son style n'en diminue pas la force, et on pourrait le comparer à ces soldats de César qui, tout propres et tout parfumés qu'ils étaient, ne laissaient pas d'être vaillants et de bien combattre.

— De la m.anière dont vous en parlez, dit Eugène, il n'y a pas beaucoup de différence entre un bel esprit et un esprit fort. — Il n'y en a point du tout, répondit Ariste, à prendre l'esprit fort dans sa vraie signification. La beauté de l'esprit est une beauté mâle et généreuse, qui n'a rien de mol ni d'eiTéminé.

('^) Mélange harmonieux, équilibre.

Mais cette force ne consiste pas à douter de tout, à ne croire rien et à se roidir contre des vérités établies. Selon la pensée d'un Père de l'Église, c'est être fort comme le sont les frénétiques que de l'être de la sorte. Elle consiste donc à raisonner bien, à pénétrer les principes des sciences et à découvrir les vérités les plus cachées. C'est le propre d'un esprit fort d'approfondir les sujets qu'il traite et de ne se laisser pas surprendre par les apparences. Les raisons qui contentent les esprits faibles ne sont pas des raisons pour lui : il va toujours droit au but, en quelque matière que ce soit, sans s'écarter ni sans s'amuser (^) en chemin. Son principal caractère est d'entraîner les autres esprits où il veut, et de s'en rendre maître quand il lui plaît. C'était une des qualités du dernier maréchal de Schomberg ^. On a dit de lui, aussi bien que de César, qu'il parlait avec autant de courage qu'il combattait et que ses armes n'étaient pas plus invincibles que ses raisons.

Mais ne pensez pas qu'un bel esprit, pour avoir beaucoup de force, en ait moins de délicatesse : il ressemble à l'Achille d'Homère et au Renaud du Tasse, qui avaient des nerfs et des muscles extrêmement forts sous une peau blanche et délicate. Sa solidité et sa pénétration ne l'empêchent pas

(a) Perdre son temps.

de concevoir finement les choses et de donner un tour délicat à tout ce qu'il pense. Les images sous lesquelles il exprime ses pensées sont comme ces peintures qui ont toute la finesse de l'art et je ne sais quel air tendre et gracieux qui charme les connaisseurs.

Il y a d'excellents esprits qui n'ont point de délicatesse et qui font même gloire de n'en point avoir, comme si la délicatesse était incompatible avec la force. Leur manière de penser et de dire les choses n'a nulle douceur ni nul agrément. Avec toute leur lumière et toute leur subtilité, ils ont quelque chose de som^bre et de grossier dans l'imagination, comme ce peintre espagnol qui ne pouvait faire que de gros traits et qui répondit un jour fièrement à des gens qui y trouvaient à redire, qu'il aimait mieux être primero en aquella grosseria^ que segundo en la delicadeza {f).

Mais ces esprits, quelque bons qu'ils soient, ne sont pas si heureux dans leurs ouvrages que ce peintre le fut dans les siens. Les pièces les plus savantes et même les plus ingénieuses ne sont point estimées dans notre siècle, si elle ne sont touchées (b) délicatement. Outre ce qu'elles ont de solide et de fort, il faut qu'elles aient je ne sais

(^) t: Le premier en ce genre grossier que le second en fait de^délicatesse ».

(t>) Traitées.

quoi d'agréable et de fleuri pour plaire aux gens de bon goût, et c'est ce qui fait le caractère des belles choses. Pour entendre ma pensée, souvenezvous de ce que dit Platon, que la beauté est comme la fleur de la bonté. Selon l'idée de ce philosophe, les bonnes choses qui n'ont point cette fleur sont simplement bonnes, et celles qui l'ont sont véritablement belles. — C'est-à-dire, ajouta Eugène en riant, que le bel esprit, à le définir en platonicien, est un bon esprit fleuri, semblable à ces arbres qui portent des fruits et des fleurs tout ensemble, et où l'on voit la maturité de l'automne avec la beauté du printemps.

Col for, maiuro ha sempre il frutto (^).

— Ces fleurs et ces fruits, reprit Ariste, marquent encore cette heureuse fécondité, qui est si propre à un beau génie. Car, pour moi, je trouve qu'il n'y a pas moins de diflPérence entre les esprits fertiles et ceux qui ne le sont pas qu'il y en a entre de beaux orangers et de méchants arbres qui ne rapportent rien.

— Je ne sais, interrompit Eugène, si la fertilité est une bonne marque de la beauté de l'esprit. Il me semble que les esprits les plus féconds ne

('''') « En môme temps que des ilcurs. il a toujours des fruits mûrs. «

sont pas toujours les plus raisonnables ni les plus fins. Cette grande fécondité dégénère le plus souvent en une abondance vicieuse, en une profusion de pensées fausses ou inutiles ; et, si vous y prenez garde, ce que vous appelez une propriété du bel esprit n'est pour l'ordinaire que l'effet d'une imagination déréglée.

— Je sais bien, repartit Ariste, qu'il y a une fertilité d'esprit pareille à celle de ces arbres, qui, pour être trop chargés de fruits, en portent fort peu de bons. La fécondité dont je parle n'est pas de cette nature. C'est une fécondité heureuse, comme je l'ai appelée ; c'est non seulement un fonds de bonnes choses, mais c'est un fonds ménagé par le bon sens. Un vrai bel esprit est comme ces gens riches et sages qui sont magnifiques {^) en tout et qui néanmoins ne font jamais de folles dépenses.

— A ce compte-là, dit Eugène, ce ne serait pas un bel esprit que le Cavalier Marin ^. Car il ne s'est jamais vu une imagination plus fertile ni moins réglée que la sienne. Vous le savez mieux que moi. S'il parle d'un rossignol ou d'une rose, il en dit tout ce qu'on en peut imaginer ; bien loin de rejeter ce qui se présente, il va chercher ce qui

(a) «Somptueux en dons et en dépenses» (Académie,

ne se présente pas ; il épuise toujours son sujet.

— J'en tombe d'accord, répondit Ariste, et je vous confesse aussi, ajouta-t-il en riant, que si l'on donnait des lettres de bel esprit comme on en donne de noblesse, je ne serais jamais d'avis qu'on en donnât à ces sortes d'auteurs, qui ne ménagent ni leurs pensées ni leurs paroles et qui ne laissent rien à penser ni à dire sur les matières qu'ils traitent. Mais tous les poètes ne sont pas si fous ni si emportés que le Marin. Il y en a de sages et de modérés, même parmi les Italiens, quand il n'y aurait que le Tasse.

— Je vous assure, dit Eugène, que le Tasse n'est pas toujours le plus raisonnable du monde. A la vérité on ne peut pas avoir plus de génie qu'il en a. Ses imaginations sont nobles et agréables ; ses sentiments sont forts ou délicats, selon que le sujet le demande ; ses passions sont bien touchées et bien conduites ; toutes ses comparaisons sont justes, toutes ses descriptions sont merveilleuses ; mais son génie l'emporte quelquefois trop loin : il est trop fleuri en quelques endroits ; il badine dans des rencontres assez sérieuses ; il ne garde pas aussi exactement que Virgile toutes les bienséances des mœurs. — Il a de si grandes beautés, repartit Ariste, qu'on peut bien lui pardonner ces petites taches. S'il manque un peu de ce bon sens qui distingue Virgile des autres poètes, il a beau-

coup de ce beau feu qui fait les poètes. Après tout, quelque liberté qu'il se donne, il ne s'égare pas comme le Marin ni comme l'Arioste.

Mais, pour reprendre notre discours, continua-t-il, un bel esprit est riche de son fonds : il trouve dans ses propres lumières ce que les esprits communs ne trouvent que dans les livres. Il s'étudie et s'instruit lui-même, comme a dit un savant homme ^ d'un des plus beaux génies que la France ait jamais porté. Surtout il ne s'approprie point les pensées des autres ; il ne dérobe point aux anciens ni aux étrangers les ouvrages qu'il donne au public. — Cependant, dit Eugène, c'est ce que font la plupart de nos beaux esprits. Ils pillent continuellement les Grecs et les Latins, les Italiens et les Espagnols ; et, si l'on voulait se donner la peine de bien examiner leurs ouvrages j on trouverait que le pays des belles lettres est plein de larrons et que Mercure, qui préside aux arts et aux sciences, n'est pas sans raison le dieu des voleurs, comme a remarqué ingénieusement Bartoli dans son Uomo diLettere. Car, en blâmant ceux qui volent les pensées d'autrui, je n'ai garde de voler celle-là à son auteur ^.

En défendant le larcin à un bel esprit, poursuivit Ariste, je ne prétends pas lui interdire la lecture des bons livres ; je ne prétends pas même que ses lectures lui soient inutiles. Je veux bien

qu'il imite les grands modèles de l'antiquité, pouvu qu'il tâche de les surpasser en les imitant ; mais je ne puis souffrir qu'il fasse comme ces petits peintres qui se bornent à copier des originaux et qui ne feraient rien de beau, si les maîtres de l'art n'avaient rien fait avant eux. Je veux bien aussi qu'il se serve dans les rencontres des pensées des bons auteurs, pourvu qu'il y ajoute des beautés nouvelles et qu'à l'exemple des abeilles, qui changent en m.iel ce qu'elles prennent sur les fleurs, non seulement il choisisse ce qu'il y a de bon dans les livres, mais encore qu'il se fasse propre ce qu'il choisit et qu'il le rende meilleur par l'usage qu'il en fait. C'est un des grands talents de Voiture : en imitant les autres, il s'est rendu inimitable. Il savait admirablement l'art de mettre en œuvre et de faire valoir les belles pensées des auteurs. Les traits qu'il emprunte quelquefois de Térence et d'Horace semblent faits pour son sujet et sont bien plus beaux dans les endroits où il les met que dans ceux d'où il les a pris, de même que les pierres précieuses sont plus belles dans les bagues où on les enchâsse que dans les rochers d'où on les tire.

Mais ne vous imaginez pas que toute la beauté de l'esprit se réduise là. Outre ce que je viens de dire, elle demande un génie capable de toutes les belles connaissances, une intelligence élevée et

1 6o ENTRETIENS

étendue que rien ne surpasse et que rien ne borne. Car il est de la beauté de l'esprit à peu près comme de celle du corps : les petits hommes, quelque bien faits qu'ils soient, ne sont point beaux, selon le sentiment d'Aristote ; ils ne sont tout au plus que jolis, parce que l'avantage de la taille est une partie essentielle de la beauté. Ainsi les petits génies qui sont bornés à une seule chose, les faiseurs de jolis vers qui ne peuvent faire que cela, quelque agrément et quelque politesse qu'ils aient, ne sont pas, quoi qu'on en dise, de beaux esprits : ce ne sont que de jolis esprits, à le bien prendre, et ce serait bien assez pour eux d'être regardés sur ce pied-là dans le monde.

Au reste, il ne sufiit pas, pour avoir l'esprit beau, de l'avoir solide, pénétrant, délicat, fertile, juste, universel ; il faut encore y avoir une certaine clarté que tous les grand génies n'ont pas. Car il y en a qui sont naturellement obscurs, et qui affectent même de l'être : la plupart de leurs pensées sont autant d'énigmes et de mystères ; leur langage est une espèce de chiffre ; on n'y comprend presque rien qu'à force de deviner. Gracian ■•■ est parmi les Espagnols m.odernes un de ces génies incompréhensibles : il a beaucoup d'élévation, de subtilité, de force, et même de bon sens ; mais on ne sait le plus souvent ce qu'il veut dire, et il ne le sait pa, peut-être lui-même. Quelques-

LE BEL ESPRIT l6l

uns de ses ouvrages ne semblent être faits que pour n'être point entendus.

Cependant il ne doit y avoir ni obscurité ni embarras dans tout ce qui part d'un bel esprit : ses pensées, ses expressions doivent être si nobles et si nettes que les intelligents l'admirent et que les plus simples l'entendent. Malherbe, qui était sans doute un beau génie, tâchoit surtout de donner ce caractère de netteté à tout ce qu'il faisait, et vous savez que, quand il avait composé un ouvrage, il le lisait à sa servante avant que de le montrer aux gens de Cour, pour connaître s'il avait bien réussi, croyant que les pièces d'esprit n'avaient pas leur entière perfection si elles n'étaient remplies d'une certaine beauté qui se fait sentir aux personnes même les plus grossières. Vous voyez bien que cette beauté doit être simple et naïve, sans fard et sans artifice, pour faire son eflfet ; et vous devez juger par là de ces esprits qui ne sont point naturels, qui sont toujours guindés, et qui ne veulent jamais rien dire qui ne surprenne et qui n'éblouisse.

— Mon Dieu ! que vous me faites de plaisir, dit Eugène, d'exclure du nombre des beaux esprits ces diseurs éternels de beaux mots et de belles sentences ; ces copistes et ces singôs de Sénèque, ces Mancini ^, ces Malvezzi ^ et ces Loredans, qui courent toujours après les brillants et les vivezze Entr. Ar. 11

l62 ENTRETIENS

d'ingegno (a), comme ils les appellent dms leur langue. Car, à vous dire le vrai, je ne les puis souffrir, et j'ai bien de la peine à souffrir Sénèque lui-même, avec ses pointes et ses antithèses perpétuelles.

— Il n'y a rien qui choque plus le bon sens que tout cela, dit Ariste, et c'est, à mon avis, un plus grand défaut de briller trop que de ne briller pas assez .

— Il ne se peut rien voir de plus beau que l'idée que vous avez du bel esprit, reprit Eugène ; j'ai pensé dire qu'il ne se peut rien voir de plus beau que votre portrait ^, car on dirait que vous vous êtes peint vous même dans le tableau que vous venez de faire, tant il vous ressemble. — Si je me suis peint, dit Ariste en souriant, je m.e suis tellement flatté que je ne me reconnais pas. Mais, à vous parler sérieusement, ajouta-t-il, j'ai trop m.auvaise opinion de moi pour me croire un bon modèle en matière de bel esprit ; je ne m'en pique pas et je serais ridicule d'y prétendre. — Il ne faut pas aussi s'en piquer, dit Eugène ; il ne faut pas même se savoir trop bon gré d'être bel esprit, pour l'être effectivement, et si j'osais mettre la main à la peinture que vous avez faite, j'y ajouterais la modestie pour un dernier trait. C'est une

P) Traits d'esprit.

qualité qui relève toutes les autres et qui ne sied pas moins bien aux beaux esprits qu'aux belles personnes.

— J'entre fort dans votre sentiment, repartit Ariste, et je vous avoue que je ne hais rien tant que certains esprits qui s'en font extrêmement accroire. Ils ont dans leur mine, dans leurs gestes, et jusque dans le ton de leur voix un air de fierté et de suffisance qui fait juger qu'ils sont fort contents d'eux-mêmes. Ils font profession de n'estimer rien et de trouver à redire à tout. Il ne se fait pas un ouvrage d'esprit qui ne leur fasse pitié ; mais en récompense (a) ils ne font rien qu'ils n'admirent. Ils prennent quelquefois un ton d'oracle et décident de tout souverainement dans les compagnies. Pour leurs ouvrages, ils en font un grand mystère, ou par affectation, ou pour exciter davantage la curiosité de ceux qui ont envie de les voir, ou parce qu'ils jugent peu de personnes capables d'en connaître le juste prix. Ce sont des trésors cachés qu'ils ne communiquent qu'à trois ou quatre de leurs admirateurs.

— Il est d'une autre sorte d'esprits, continua Eugène, qui sont moins mystérieux, mais qui ne sont pas moins entêtés de leur mérite. Ils n'ont pas plutôt fait une bagatelle qu'ils en régalent

(a) En revanche.

tout le monde. Ils sont toujours prêts à réciter leurs madrigaux et leurs odes pour s'attirer un peu de louange ; ils se louent sans façon et se donnent de l'encens les premiers. Cependant les vrais beaux esprits sont de l'humeur des vrais braves, qui ne parlent jamais de ce qu'ils ont fait. Ils fuient les applaudissements populaires et, bien loin de se produire mal à propos, ils se cachent autant qu'ils peuvent.

— Je ne sais, dit Ariste, s'il n'y aurait point plus de modestie à n'affecter rien. Vous avez ouï parler de cette femme que Néron aimait tant, et vous savez que ce n'était pas une fort honnête personne. Néanmoins, si nous en croyons Tacite, elle ne se montrait guère, et elle ne sortait point qu'elle ne fût voilée.

Un bel esprit doit, à mon avis, garder le tempérament de la Sophronie du Tasse, qui était également belle et modeste.

Non copri sue hellezze, e non l'espose (*).

Il ne faut pas qu'il fasse toujours mystère de ses ouvrages, mais il ne faut pas aussi qu'il les montre partout : il ne doit ni se cacher par affectation, ni se produire par vanité.

— Je vois bien à cette heure, dit Eugène, pour-

{^) « Elle ne cachait pas ses beautés et ne les montrait pas ».

quoi les véritables beaux esprits sont si rares : des qualités aussi opposées que la vivacité et le bon sens, la délicatesse et la force, sans parler des autres, ne se rencontrent pas toujours ensemble. Mais je voudrais bien savoir, ajouta-t-il, d'où viennent toutes ces qualités qui font le bel esprit. — Elles viennent, répondit Ariste, d'un tempérament heureux et d'une certaine disposition des organes. Ce sont des effets d'une tête bien faite et bien proportionnée, d'un cerveau bien tempéré et rempli d'une substance délicate, d'une bile ardente et lumineuse, fixée par la mélancolie et adoucie par le sang. La bile donne le brillant et la pénétration ; la mélancolie donne le bon sens et la solidité ; le sang donne l'agrément et la délicatesse.

— Je ne vous comprends pas, dit Eugène, avec votre bile, votre sang et votre mélancolie ; car enfin, je ne puis croire que des esprits qui tiennent plus de l'ange que de l'homme doivent tout ce qu'ils sont à ce que nous avons de commun avec les bêtes, et je ne vois pas comment les humeurs qui croupissent dans le corps peuvent être le principe des plus nobles opérations de l'âme.

— J'ai lu dans je ne sais quel philosophe platonicien, reprit Ariste, que ces humeurs, toutes matérielles qu'elles sont, font les beaux génies, de même à peu près que les vapeurs de la terre

l66 ENTRETIENS

font les foudres et les éclairs. La pensée de ce philosophe est subtile et ingénieuse. Il veut dire, à mon avis, que les esprits ^ du sang et de la bile s'allument dans le cerveau, ainsi qu'une exhalaison chaude s'enflamme dans une nue froide et humide ; que les esprits allumés répandent dans la tête cette splendeur sèche, qui rend l'âme sage et intelligente, selon Heraclite ; que, comme entre les choses corporelles il n'y a rien qui ait moins de matière et plus de vertu, qui soit plus pur et plus animé que ces esprits, la flamme qui en sort est la plus subtile, la plus vive et la plus ardente qui soit dans la nature ; que c'est cette flamme qui éclaire la raison et qui échauflFe l'imagination en même temps, que c'est elle qui rend visibles à l'âme les espèces des choses et qui lui fait voir tous les objets dans leur jour ; en un mot, que c'est à la lueur de ce beau feu que l'entendement découvre et contemple les vérités les plus obscures ; et c'est peut-être ce feu qui brille dans les yeux des personnes spirituelles et qui les distingue des gens stupides, dont les yeux mornes et sombres marquent assez qu'ils n'ont dans la tête qu'un feu noir et obscur, plus propre à offusquer l'âme qu'à l'éclairer.

— Voilà ce qui s'appelle de belles visions, dit Eugène, et je ne sais si les rêveries des poètes ne méritent pas autant de créance que les idées de ces

philosophes. — Quand vous devriez traiter de rêveur et de visionnaire le docteur Abailard, reprit x^riste, il faut que je vous dise sa pensée touchant la différence des esprits. Sa chère Héloïse ^ lui fit un jour la question que vous me faites. Il lui répondit que tous les hommes avaient un miroir dans la tête, et sa réponse était fondée sur les paroles de saint Paul, qui portent que nous voyons par un miroir en cette vie ; mais il lui ajouta que les esprits grossiers avaient un miroir tout terni et que les esprits subtils en avaient un fort éclatant et fort net qui leur représentait distinctement les objets. Il voulait dire que la bile, mêlée avec le sang, formait dans le cerveau une espèce de glace polie et luisante, à laquelle la mélancolie servait comme de fond.

— Quoi que vous en disiez, poursuivit Eugène, et quoi qu'en dise votre docteur amoureux, je ne puis me résoudre à croire que les âmes empruntent toutes leurs lumières du corps et que la beauté de l'esprit soit une perfection étrangère à l'esprit même. Je croirais bien plutôt que la perfection du corps dépend de celle de l'esprit, ou du moins que l'excellence d*e l'esprit vient de la noblesse de l'âme.

Je sais bien que les âmes sont toutes d'une même espèce ; mais cela n'empêche pas, si nous en croyons les philosophes les plus raisonnables,

l68 ENTRETIENS

qu'elles n'aient des perfections singulières (") qui les distinguent fort les unes des autres, comme les étoiles ont des clartés et des vertus différentes, quoiqu'elles soient toutes composées d'une même matière. A la vérité toutes les âmes raisonnables sont des images de Dieu ; elles sont toutes marquées de la lumière de sa face, selon la parole d'un prophète ; mais il y en a où cette lumière est mieux peinte et où les traits de sa beauté divine sont gravés plus profondément, et ce sont les plus nobles et les plus parfaites, les plus sensées et les plus ingénieuses. Car, comme entre les figures faites sur la cire avec le même cachet les unes sont plus nettes et mieux formées que les autres, sans que cela vienne d'autre part que de la main qui a appliqué le cachet, de même, la perfection qui se trouve en quelques âmes vient de ce que l'image de Dieu y est mieux imprimée ; c'est cette impression plus forte qui les rend en quelque façon plus spirituelles et plus divines.

— INIais si cela est ainsi, dit Ariste, d'où vient que, l'âme étant incorruptible et inaltérable de sa nature, une vapeur qui monte au cerveau altère l'esprit et ôte quelquefois la raison ? — C'est que les âmes les plus nobles, répliqua Eugène, sont comme les peintres qui, quelque habiles

{^) Pîwticulièros.

qu'ils soient, ne peuvent rien faire sans les instruments de leur art. Les organes bien disposés et les humeurs tempérées d'une certaine manière ne rendent pas précisément les âmes sensées et ingénieuses, non plus que les pinceaux délicats et les belles couleurs ne font pas les peintres excellents, mais ces organes et ces humeurs sont des instruments dont les âmes ont besoin pour agir tandis (») qu'elles sont dans les corps ; dès que ces instruments sont gâtés, elles n'agissent plus ou n'agissent qu'imparfaitement, quelque parfaites qu'elles soient d'elles-mêmes. Ce sont de bons peintres qui ont de méchants pinceaux et de méchantes couleurs.

— Il y a de l'esprit à ce que vous dites, interrom.pit Ariste ; mais après tout, ces philosophes, que vous croyez les plus raisonnables, ne sont pas mieux fondés en raison que les autres, et je crains fort, ajouta-t-il en riant, que, si on examinait bien cette noblesse des âmes à laquelle ils attribuent l'excellence de l'esprit, toutes les preuves ne s'en trouvassent fausses. Le meilleur parti, à mon avis, est de n'en point prendre en des disputes où l'on ne peut connaître la vérité, et les plus raisonnables sont peut-être ceux qui raisonnent le moins sur ces sortes de matières.

(*) Tant que.

•hAMtatreaiaidktiAÉ

— Quoi qu'il en soit, continua Eugène, il est certain que la nature ne fait pas toute seule un bel esprit. La plus heureuse naissance («) a besoin d'une bonne éducation et de ce bel usage du monde qui raffine l'intelligence et qui subtilise le bon sens. De là vient que les savants de profession ne sont pas d'ordinaire de beaux esprits. Comme ils sont toujours ensevelis dans l'étude et qu'ils ont peu de commerce avec les honnêtes gens, ils n'ont pas dans l'esprit une certaine politesse et je ne sais quel agrément qu'il faut y avoir. Ce n'est pas que la science soit contraire d'elle-même à la beauté de l'esprit, mais c'est que les grands docteurs et ceux qui savent le plus de grec et de latin ne savent pas le plus souvent bien user de leur science.

Il est certain encore, ajouta-t-il, que, de quelque principe que vienne cette beauté, il est des beaux esprits de plus d'une espèce. Car, outre ceux dont nous avons parlé jusqu'à cette heure, qui excellent dans les lettres et qui ont acquis tout ce que l'étude peut donner de belles connaissances, il y en a qui, sans avoir presque étudié que le monde, ont tout ce qu'il faut pour réussir dans la conversation.

(*) « Bonnes ou mauvaises qualités avec lesquelles on est né. » (Académie, IGO'i.)

Le caractère de ces esprits-là est de parler bien, de parler facilement et de donner un tour plaisant {^) à tout ce qu'ils disent ; ils font dans les rencontres des reparties fort ingénieuses ; ils ont toujours quelque question subtile à proposer et quelque joli conte à faire pour animer la conversation ou pour la réveiller quand elle commence à languir. Pour peu qu'on les excite, ils disent mille choses surprenantes ; ils savent surtout l'art de badiner avec esprit et de railler finement dans les conversations enjouées ; mais ils ne laissent pas de se bien tirer des conversations sérieuses ; ils raisonnent juste sur toutes les matières qui se proposent et parlent toujours de {^) bon sens.

Il y a encore une autre sorte de beaux esprits qu'on peut appeler des esprits de négociation et de cabinet. Ce sont des génies éclairés, judicieux, actifs et propres pour les affaires. D'une vue ils en pénètrent le fond, ils en découvrent toutes les circonstances et toutes les suites {^) ; ils trouvent en un instant tous les expédients et toutes les voies par où l'on peut ménager et faire réussir les choses les plus difficiles. Mais ils ne voient que ce qu'il faut voir, et qu'autant qu'il faut pour prendre un bon parti et faire un choix raisonnable. Car c'est

(a) Qui plaît.

(b) Avec.

{^) Conséquences.

quelquefois un faible (^) dans la politique d'avoir trop de pénétration et trop de lumière : tant de biais et tant de jours (b) différents dissipent (*^) l'esprit et nuisent souvent à l'exécution : le temps d'agir se passe à délibérer.

Ces esprits sont nés pour le gouvernement des Etats ; aussi ne forment-ils jamais que de grands desseins, utiles à leur patrie et glorieux à leur prince, ce qui arrive particulièrement quand le prince, persuadé de leur capacité, de leur fidélité et de leur zèle, leur abandonne la direction des affaires. Comme ils ont un grand sens avec une grande expérience, ils ne prennent point de fausses mesures et ne font point de fausses démarches. Que si la fortune, qui ne s'accorde pas toujours avec la prudence, ne favorise pas toutes leurs entreprises, ils profitent d'un mauvais succès, en imitant ces sages pilotes qui se sei*vent des vents contraires comme des vents favorables. Dans les négociations ils se conduisent avec beaucoup d'habileté et d'une manière fort délicate : ils découvrent d'abord les pensées de celui avec qui ils traitent sans se découvrir eux-mêmes ; ils s'insinuent dans son esprit; ils l'engagent {^^) par

{^) Défaut.

(b) Jour : v Facilité, moyen pour venir à bout de quel- ({uo a (Taire ». (Académie. 1694.)

(c) Dispersent.

(^^) Déterminent.

ses propres intérêts ; ils le manient et ils le tournent si bien qu'il pense trouver son compte à entrer dans leurs sentiments et qu'il donne où ils veulent, sans croire même y donner. Tels ont été le cardinal de Richelieu et le comte d'Olivarès, les deux plus célèbres ministres que la France et l'Espagne aient jamais eus.

Voilà les divers caractères du bel esprit. Ce sont trois sortes de beautés qui, pour être différentes, ne laissent pas de se rencontrer quelquefois en une même personne. Car, sans parler des anciens et des étrangers, le cardinal Du Perron et feu Monsieur d'Avaux ^ étaient des génies universels, propres pour les lettres, pour la conversation et pour les affaires ; et il y en a encore parmi nous qui ne cèdent guère à ces grands hommes et qui sont capables de faire également bien un ouvrage d'esprit, un conte agréable et un traité de paix.

Néanmoins, à parler en général, ces trois talents ne se trouvent ensemble que fort rarement. Les esprits de négociation ne réussissent pas d'ordinaire aux belles lettres ; mais aussi les auteurs les plus polis et les plus exacts ne brillent pas toujours dans la conversation. Les premiers ont plus de solidité que de délicatesse : l'étude de la politique les occupe tout entiers ; ils comptent les autres sciences pour rien. Les seconds sont trop délicats et trop chagrins : ils ne se contentent

presque jamais de ce qui se présente à eux ; ils ne disent presque rien dans les compagnies où ils se trouvent, pour trop penser à ce qu'ils veulent dire. Comme ils" sont accoutumés à rêver profondément afin de bien tourner une pensée, ils sont le plus souvent distraits ; ils gardent quelquefois un silence morne dans une conversation enjouée, mais aussi, comme ils ont souvent la tête pleine de leurs compositions, ils parlent quelquefois trop ; ils attirent toute la conversation à eux et ne laissent pas aux autres la liberté de parler.

Pour l'esprit de conversation, comme c'est un esprit naturel, ennemi du travail et de la contrainte, il n'y a rien de plus opposé à l'étude et aux affaires. Aussi nous voyons que ceux qui ont ce talent sont pour l'ordinaire des gens oisifs, dont le principal emploi est de rendre et de recevoir des visites. De sorte qu'à examiner les choses à fond, il semble que ces divers esprits soient incompatibles et qu'ils demandent même des dispositions naturelles tout à fait contraires.

— Quoiqu'il semble, dit alors Ariste, que le bel esprit soit différent selon les différents caractères que vous venez de marquer, il est cependant le mêm^e partout ; car il est né à (») toutes choses et a en soi de quoi réussir en tout ce qu'il veut

{^] Fait pour.

entreprendre. La diversité qui paraît dans les esprits vient moins du fond des esprits que des matières où ils s'exercent. Les grands hommes, qui excellent en de certaines choses, parce qu'ils s'y sont appliqués dans leur jeunesse, auraient peut-être réussi également dans les autres, s'ils y avaient apporté autant de soin et d'application. Le hasard, qui se mêle (a) de la conduite des hommes et qui a souvent la meilleure part à la profession qu'ils embrassent, fait pour l'ordinaire cette différence que nous voyons parmi les esprits. Les uns se trouvent engagés (b), je ne sais comment, à établir leur réputation et leur fortune par la poésie : il ne faut pour cela qu'avoir réussi dans un sonnet, qu'une passion ou que le seul caprice aura inspiré. La louange qui en revient est une amorce agréable pour en faire entreprendre un second ; la bonne opinion que l'on conçoit aisément de soi-même anime à quelque chose de plus grand : on lit les poètes, on étudie les fables, on consulte les maîtres de l'art ; en un mot, on se tourne tout à fait du côté de la poésie et on devient insensiblement poète de profession, sans pouvoir presque être autre chose. Que si ces excellents poètes n'ont pas toujours le talent des affaires ni

(^) « On dit : « se mêler de quelque chose pour dire en faire sa profession, son occupation. » (Académie, 1G94.) (b) Amenés.

celui de la conversation, c'est qu'ils ont pris une autre route dès le commencement et qu'au lieu d'étudier la politique et de voir le monde, ils se sont attachés à la composition et aux livres.

L'esprit de la négociation, auquel on donne la prééminence, et qu'on appelle ordinairement grand esprit et grand génie, ne diffère cependant des autres que par la noblesse de la matière ; car on ne peut se rien proposer de plus noble que de traiter des intérêts des princes, d'entrer dans leurs desseins les plus secrets, d'accorder leurs différends et de gouverner leurs Etats, C'est l'emploi le plus sublime et le plus glorieux où l'esprit se puisse occuper : rien ne flatte tant l'amour-propre, rien ne remplit davantage l'ambition que ces titres éclatants d'ambassadeur, de plénipotentiaire et de ministre d'État. Ceux qui sont élevés à ces dignités éminentes ont un caractère de grandeur et d'autorité qui les distingue du reste des hommes ; ils sont sur la terre ce que sont dans le ciel les anges du premier ordre, qui approchent de plus près du trône de Dieu, qui reçoivent leurs lumières de lui immédiatement et qui sont destinés aux choses les plus importantes.

Cependant, quand on y regarde de près, on trouve que c'est la fortune qui fait ces grands hommes et ces grands esprits, en les conduisant quelquefois en des pays et en des maisons où,

par des rencontres fortuites et imprévues, ils prennent parti {^) auprès des ambassadeurs et des ministres. Cet engagement fait qu'ils s'appliquent aux affaires ; l'application les y fait réussir et les rend capables avec le temps des premières charges de l'État. Ainsi c'est proprement la fortune qui fait jouer un grand rôle à un bel esprit sur le théâtre du monde, tandis qu'elle en laisse d'autres dans l'obscurité et dans la poussière. Car assurément il y a de beaux esprits qui sont inconnus et inutiles, faute d'un emploi qui les fasse paraître et qui les oblige à travailler.

— Je confesse, dit Eugène, que la fortune contribue beaucoup à former un homme d'État, mais elle ne fait rien sans la nature et, quelque favorables que soient les occasions, quelque application que l'on ait, on parvient peu à la dignité de premier ministre, quand on n'a pas le génie des grandes affaires. Car, quoi que vous en disiez, le génie est une habileté particulière et un talent que la nature donne à quelques hommes pour de certaines choses. Les uns ont du génie pour la peinture, les autres en ont pour les vers. Il ne suffit pas d'avoir de l'esprit et de l'imagination pour exceller dans la poésie, il faut être né poète et

(^) Acceptent un emploi. « Parli, emploi, soit dans les affaires, soit dans les troupe*. » (Académie, 1(j04.)

Entr. Ar. 12

avoir ce naturel qui ne dépend ni de l'art ni de l'étude, et qui tient quelque chose de l'inspiration.

Je dis le même de la négociation et du ministère (^). Ce n'est pas assez pour y réussir d'être fort éclairé et même fort sage ; il faut avoir un talent propre pour gouverner les autres esprits sous l'autorité du prince, pour commander en obéissant. Ce qui a fait dire à un politique espagnol que le génie et l'esprit sont les deux causes principales de l'élévation et de la gloire d'un grand homme. Genio y ingenio los dos exes del lucimiento de prendas : el uno sin el otro fellcidad a médias^ no hasta h entendidoy desease lo génial (b).

Il est vrai que le génie, quelque puissant qu'il soit, languit en quelque façon et demeure comme étouffé hors des emplois qui lui conviennent, parce qu'il a besoin d'une certaine matière pour se développer et pour agir. Mais, à le regarder en soi-même, il est indépendant du hasard et de la fortune : c'est un don du ciel, où la terre n'a point de part ; c'est je ne sais quoi de divin, qui rend un bel esprit, que la providence de Dieu a destiné au

(*) Fonction d'un ministre d'Etat ». (Académie, 1694.) (b) Le génie et l'esprit sont les deux conditions fondamentales du succès et de la gloire. L'un sans l'autre n'est qu'un demi bonheur, l'esprit tout seul ne suflit pas, il faut aussi le génie.

gouvernement d'un empire, qui le rend, dis-je, naturellement droit et juste, zélé pour la gloire de son prince et pour le bien de sa patrie, capable des plus difficiles entreprises, ferme et constant dans les rencontres les plus fâcheuses, impénétrable aux plus clairvoyants, insensible aux plaisirs, infatigable dans le travail, libre et tranquille dans l'embarras, et en tout temps maître de soi-même et des affaires, lesquelles, pour grandes qu'elles soient, sont toujours au-dessous de son génie.

Ce n'est pas qu'un ministre tel que je me l'imagine soit borné précisément aux affaires. Comme son esprit a une étendue presque infinie, il n'y a point de science dont il n'ait quelque teinture ; il peut même, quand il lui plaît, faire des discours fort éloquents et tenir sa place dans une Académie de beaux esprits, comme il la tient dans le Conseil d'un puissant monarque ; mais, après tout, le génie de la politique est sa qualité dominante et son véritable caractère.

— Je trouve ce portrait du parfait ministre fort à mon gré, dit Ariste, et ce qui m'en plaît davantage, c'est qu'apparemment vous ne l'avez pas formé en l'air. Votre homme d'État est, si je ne me trompe, quelque chose de plus réel que le magnanime d'Aristote, et que le sage de Sénèque ; et j'en suis bien aise pour l'honneur de notre nation, car,

l8o ENTRETIENS

à VOUS dire le vrai, j'aurais un étrange dépit que la France ne valût pas mieux que la Grèce et que ritalie.

— Les Grecs et les Romains, répliqua Eugène, sont si jaloux de la gloire de leur nation qu'on ne peut leur disputer rien là-dessus sans se brouiller avec eux et sans avoir des affaires avec les plus braves et les plus spirituels hommes du monde. Pour moi, continua-t-il en riant, comme je n'aime pas à me faire des ennemis, j'aime mieux céder aux Grecs et aux Romains et confesser de bonne foi que tous les pays sont stériles en héros, au prix de l'ancienne Grèce et de l'ancienne Italie.

— Il faut du moins que vous confessiez, dit Ariste, que le bel esprit est de tous les pays et de toutes les nations, c'est-à-dire que, comme il y a eu autrefois de beaux esprits grecs et romains, il y en a maintenant de français, d'italiens, d'espagnols, d'anglais, d'allemands même et de moscovites. — C'est une chose singulière qu'un bel esprit allemand ou moscovite, reprit Eugène, et, s'il y en a quelques-uns au monde, ils sont de la nature de ces esprits qui n'apparaissent jamais sans causer de l'étcnnement. Le Cardinal Du Perron disait un jour, en parlant du Jésuite Gretzer : // a bien de Vesprit pour un Allemand, comme si c'eût été un prodige qu'un Allemand fort spirituel.

LE BEL ESPRIT l8l

— J'avoue, interrompit Ariste, que les beaux esprits sont un peu plus rares dans les pays froids, parce que la nature y est plus languissante et plus morne, pour parler ainsi. — Avouez plutôt, dit Eugène, que le bel esprit, tel que vous l'avez défini, ne s'accommode point du tout avec les tempéraments grossiers et les corps massifs des peuples du Nord.

Ce n'est pas que je veuille dire, ajouta-t-il, que tous les Septentrionaux soient bêtes. Il y a de l'esprit et de la science en Allemagne, comme ailleurs, mais enfin on n'y connaît point notre bel esprit, ni cette belle science qui ne s'apprend point au collège et dont la politesse fait la principale partie ; ou, si cette belle science et ce bel esprit y sont connus, ce n'est seulement que comme des étrangers dont on n'entend point la langue et avec qui on ne fait point d'habitude (»).

Je ne sais même si les beaux esprits espagnols et italiens sont de la nature des nôtres. Ils en ont bien quelques qualités et quelques traits, mais je doute un peu qu'ils leur ressemblent tout à fait et qu'ils aient précisément (b) le caractère que vous avez établi. Car enfin ce caractère est si propre à notre nation qu'il est presque impossible de le

(tt) « FréqnontAlion ordinaire ". (Académie, IGO';. ('5) Exactomont.

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trouver hors de France, soit que cela vienne en partie de la température du climat, soit que notre humeur y contribue quelque chose, soit enfin que ce soit l'étoile de la nation française d'avoir présentement ce beau tour d'esprit que les autres peuples n'ont pas.

— Je m'étonne, repartit Ariste en riant, qu'un homme qui craint tant de se mettre mal avec les Grecs et avec les Romains s'attire sur les bras, de gaieté de cœur, les Espagnols, les Italiens, les Allemands, les Polonais, les Moscovites et toutes les autres nations de la terre. Mais, raillerie à part, continua-t-ii, je vous trouve bien hardi de faire ainsi le procès à tous les étrangers. Pour moi, comme je n'aime guère à décider ni à fâcher personne, j'aime mieux croire que le bel esprit n'est étranger nulle part, et je n'ai garde d'être plus chagrin que le poète satirique, qui n'a pas fait de difficulté de dire que les grands génies naissent partout.

Je sais bien qu'il y a des pays plus spirituels que d'autres, que l'Attique a été de toutes les contrées de la Grèce la plus fertile en beaux esprits, et je ne nie pas que la France ne vaille bien en cela l'Attique. Mais il ne s'ensuit pas que les autres pays soient aussi stériles que vous dites, et enfin il n'est pas des esprits comme de l'or et des pierreries, que la nature n'a formés qu'en certains en-

droits de la terre : il s'en trouve sous les climats froids et chauds aussi bien que sous les climats tempérés, parmi les nations barbares comme parmi les nations polies.

— Mais si le bel esprit est de tous les pays, dit Eugène, il n'est pas de tous les siècles ; car il y en a de grossiers et de stupides où la barbarie et l'ignorance dominent, tel qu'a été le dixième siècle, où les gens étaient si simples et si bêtes, que dès qu'un homme savait un peu le grec, il passait pour nécromancien. — H y a aussi des siècles ingénieux, dit Ariste, et il ne faut pas être fort versé dans l'histoire et dans la chronologie pour savoir que le siècle d'Alexandre a été fécond en beaux esprits. J'entends par le siècle d'Alexandre non seulement le temps dans lequel ce fameux conquérant a vécu, mais encore celui qui a précédé sa naissance et suivi sa mort de quelques années. C'est dans ce siècle qu'ont fleuri Socrate, Anacréon, Pindare, Euripide, Sophocle, Aristophane, Isocrate, Platon, Aristote et Démosthène. Tout le monde sait que le siècle d'Auguste a été parmi les Romains le siècle du bel esprit et du bon sens, des bons auteurs et des belles lettres.

Le quatrième siècle de l'Église a été un des plus fertiles en grands génies. Car, outre un Arius si célèbre par les maux qu'il a faits au monde chrétien, un Valens, un Ursacius et un Eusèbe, dé-

fenseurs de la doctrine de cet hérésiarque, un Julien l'Apostat et un autre Julien, disciple de Pelage, qui étaient tous de méchants hommes et de fort bons esprits, sans parler de Thémistius le Philosophe, et de Libanius le Sophiste. Il y a eu dans ce siècle-là un grand nombre de saints Pères, aussi considérables par la grandeur de leur esprit que par la sainteté de leur vie. C'est le siècle des Chrysostomes, des Jérômes, des Epiphanes, des Ambroises, des Augustins, etc.

— D'où vient, interrompit Eugène, qu'un siècle est plus spirituel que l'autre ? — Si vous faisiez cette demande à un astrologue, répondit Ariste, il ne manquerait pas de s'en prendre aux astres, et il vous dirait sans doute que la révolution et le concours de certaines étoiles, dont les influences agissent plus ou moins sur les esprits, est l'unique cause de cette différence. Mais, corr.me je ne suis point astrologue, je croirais plutôt que cela vient en partie de la bonne ou de la mauvaise éducation et que les esprits sont plus subtils ou plus grossiers, selon qu'ils sont plus ou moins cultivés dans leur jeunesse.

Mais croiriez-vous qu'il ne faut quelquefois qu'un bel esprit pour polir une nation entière ? Ronsard ^ fut le premier qui chassa la barbarie de la France en inspirant à nos pères l'amour et le goût des lettres. On peut dire que Voiture nous a

appris cette manière d'écrire aisée et délicate qui règne présentement. Avant lui on pensait n'avoir de l'esprit que quand on parlait Balzac tout pur et qu'on exprimait de grandes pensées avec de grands mots.

L'émulation qui s'excite entre certaines personnes ou même entre certaines nations jalouses l'une de l'autre sert beaucoup à polir un siècle ; l'intérêt fait souvent le même effet que Témulation. L'on voit mille gens d'esprit dans un Etat où l'esprit est un moyen pour faire fortune. Ainsi dans les anciennes républiques, où un homme parvenait aux premières charges par son éloquence et par son savoir, il y avait une infinité de bons auteurs et de bons poètes. Il y a toujours eu des hommes savants dans les temps où les princes ont eu de l'amour pour les sciences.

D'où vient, pensez-vous, que dans le siècle passé les lettres fleurirent si fort en Italie, si ce n'est de l'estime que Laurent de Médicis et Léon X eurent pour elles ? Et ne fut-ce pas aussi la même inclination de François I^^ qui fit que la France devint sous son règne spirituelle et savante, de grossière et d'ignorante qu'elle avait été sous les règnes précédents ? L'affection qu'aura un premier ministre pour une science particulière fera que les esprits s'y appliqueront et qu'on y excellera avec le temps. La passion du cardinal de

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Richelieu pour le théâtre a porté la comédie française à sa dernière perfection et a fait naître dans notre siècle des poètes dramatiques qui effacent presque les anciens.

— Je trouve, dit Eugène, que les temps de paix contribuent encore beaucoup à rendre les hommes spirituels, car, comme vous savez, les Muses aiment naturellement le repos et le silence ; elles ne peuvent vivre dans le trouble et parmi le bruit. Les beaux esprits sont rares dans un temps de guerre, soit que la guerre, qui a quelque chose de sauvage et de farouche, empêche que les esprits ne se polissent, soit que ceux qui ont de l'ambition tournent leurs pensées du côté des armes et prennent le parti de la valeur, comme fit César, qui, au sentiment de Quintilien, eût pu disputer à Cicéron la gloire de l'éloquence.

— Les temps de guerre, dit Ariste, ne sont pas toujours incompatibles avec les connaissances honnêtes : ils sont quelquefois fort heureux non seulement pour la grandeur des États, mais aussi pour la perfection des esprits ; et, sans chercher des exemples étrangers, nous nous sommes polis plus que jamais pendant que la guerre a été le plus allumée entre la France et l'Espagne.

Il me semble, poursuivit-il, que les hérésies naissantes ne servent pas peu à bannir la barbarie et l'ignorance. La passion qu'ont les uns pour

établir et pour défendre une nouvelle doctrine, le zèle qu'ont les autres pour la combattre et pour la détruire animent les deux partis à l'étude et produisent d'ordinaire des ouvrages fort ingénieux. Car, pour ne rien dire des anciennes hérésies, nous devons peut-être aux dernières, si j'ose parler ainsi, la pureté de notre langue et la politesse de notre siècle.

— Ne pourrait-on pas ajouter, dit Eugène, que la nature fait des efforts de temps en temps pour produire des génies extraordinaires et qu'elle demeure ensuite stérile durant quelques siècles, comme si ces dernières productions l'avaient épuisée et qu'elle eût besoin de repos après un si grand travail }

— Mais on peut ajouter encore, repartit Ariste, qu'il y a en tout cela je ne sais quelle fatalité ou, pour parler plus chrétiennement, je ne sais quelle disposition de la Providence où l'on ne voit goutte. Car cette barbarie ou cette politesse des esprits passe de pays en pays et de siècle en siècle par des voies qui nous sont souvent inconnues. En un temps une nation est grossière, et en un autre elle est ingénieuse. Du temps d'Alexandre les Grecs avaient plus d'esprit que les Romains ; du temps de César les Romains avaient plus d'esprit que les Grecs.

Le siècle passé était pour l'Italie un siècle de

l88 ENTRETIENS

doctrine (^) et de politesse : il lui a plus fourni de beaux esprits qu'elle n'en avait eu depuis le siècle d'Auguste. Le siècle présent est pour la France ce que le siècle passé était pour l'Italie. On dirait que tout l'esprit et toute la science du monde soit maintenant parmi nous et que tous les autres peuples soient barbares en comparaison des Français. Ce n'est pas un avantage et un mérite en France que d'avoir de l'esprit, parce que tout le monde en a. Il n'y a presque personne, qui ait un peu d'éducation, qui ne parle bien et qui n'écrive poliment. Le nombre des bons auteurs et des faiseurs de belles choses est infini ; celui des Académies savantes croît tous les jours ; en un mot je ne sais rien de plus commun dans le royaum.e que ce bon sens délicat qui y était si rare autrefois.

Au reste, notre bel esprit n'est pas borné aux hommes de lettres : il s'éteid aux gens d'épée et aux personnes de la première qualité, dont il semblait que l'ignorance fût le partage dans les derniers règnes. Nous avons des braves et même des princes qui peuvent le disputer en esprit aussi bien qu'en valeur à Scipion et à César, et en mon particulier j'ai l'honneur d'en connaître un ^ qui, dans la fleur de son âge, a tout le discernement

{^) Science.

et toute la maturité que l'on peut avoir. Ce jeune prince a mille agréments en sa personne qui le rendent, tout fier qu'il est, le plus aimable du monde. Il y a longtemps que je l'ai comparé au Renaud du Tasse et que je lui ai appliqué ces quatre vers comme par un esprit de prophétie :

L'età precorse, e la speranza ; e presii Pareano i fior, quando ji'usciro i frutti. S'el miri fulminar jra l'arme avi'olto, Marte lo siimi ; Amor, se scopre il voUo [^].

Mais je laisse là son courage et sa bonne mine pour ne vous parler que de son esprit. Quelque froideur qui paraisse sur son visage, il a beaucoup de vivacité et beaucoup de feu ; mais ce feu n'éclate pas toujours au dehors. Cette vivacité est presque toute dans une intelligence subtile et pénétrante à laquelle rien n'échappe. Il ertmd tout finement ; il juge des ouvrages d'esprit avec une délicatesse admirable ; il ne dit rien qui ne soit juste et plein de bon sens, même en disant des bagatelles, car, avec son air sage et sérieux, il ne laisse pas de badiner fort spirituellement et de fort bonne grâce, quand l'cccasion s'en présente.

(a) Il a devancé l'âge et les espérances. Les fleurs paraissaient prêtes à éclore quand on vit germer les fruits. Si tu le contemples enfermé dans une armure et lançant des éclairs, tu crois voir Mars : c'est l'Amour, s'il découvre ses traits » [Jérusalem dclUrée, ch. I).

Il sait toutes les belles langues, et il a pris des sciences tout ce qu'une personne de sa qualité en doit savoir, de sorte qu'il parle sur chaque matière fort à propos et en prince, sans faire le savant et sans se piquer de rien. Ajoutez à cela une raison droite qJ; éclairée qui lui fait toujours prendre le bon parti, un génie noble et élevé qui le rend capable de tout, enfin je ne sais quel tour particulier dans l'esprit que les plus beaux esprits n'ont pas.

Nous avons encore des ducs, des comtes et des marquis fort spirituels et fort savants, qui manient également bien la plume et l'épée, et qui ne s'entendent pas moins à faire un dessein de ballet et à écrire une histoire qu'à former un camp et à ranger une armée en bataille. Nous avons aussi des duchesses, des comtesses et des marquises qui valent peut-être bien les ducs, les comtes et les marquis, et qui sont de véritables beaux esprits.

— Je ne pensais pas, interrompit Eugène, qu'une femme pût être bel esprit, et, quoi que vous en disiez, je doute un peu qu'elle puisse avoir toutes les qualités qui sont nécessaires pour l'être effectivement. Ce beau feu et ce bon sens dont vous avez tant parlé ne viennent pas d'une complexion froide et humide ^. La froideur et l'humidité, qui rendent les femmes faibles, timides,

indiscrètes, légères, impatientes, babillardes, comme a fait voir clairement un de nos bons auteurs dans son Art de connaître les hommes ^, les empêchent d'avoir le jugement, la solidité, la force, la justesse que le bel esprit demande. Cette pituite dont elles sont pleines et qui leur fait le teint déjicat ne s'accorde pas trop avec la délicatesse et la vivacité de l'esprit : elle en émousse la pointe, elle en affaiblit les lumières ; et si vous y faites réflexion, ce que les femmes ont de brillant est de la nature des éclairs, qui éblouissent un moment et qui n'ont point de consistance. Elles brillent un peu dans la conversation, et, pourvu qu'on ne parle que de bagatelles, elles ne parlent pas mal, mais hors de là elles ne sont pas trop raisonnables. En un mot il n'y a rien de plus mince ni de plus borné que l'esprit des femmes.

— Ce que vous dites est vrai en général, repartit Ariste, et je vous avoue qu'il y a quelque sorte d'opposition entre la beauté de l'esprit et celle du corps que les femmes ont en partage, mais cela n'empêche pas que quelques-unes ne soient exceptées de la règle générale. Ce sont celles qui du côté de l'esprit n'ont rien des imperfections de leur sexe et auxquelles la nature a donné, ce semble, un tempérament particulier.

On peut compter entre ces femmes privilégiées la fameuse Grecque ^ qui inventa une nouvelle

espèce de vers, et qui fut nommée la dixième Muse ; la vertueuse Cornélie, mère des Gracques ; la sage et savante Athénaïs ^, que son mérite éleva au trône de Constantinople ; l'illustre Marie Stuart, dont toute l'Europe a admiré la beauté, le savoir et la vertu ; Victoire Colonne ^, marquise de Pesquaire, Angélique Nogarole, Séraphine Contarin, Olive ^Marguerite Sarrochi, toutes quatre Italiennes ; Marguerite Morus et Elisabeth Tanfield, Anglaises ; Isabelle de Roseres, Espagnole ; Catherine de Portugal, duchesse de Bragance ; Marguerite de Valois, sœur de François P^, qui fut appelée par les beaux esprits de son temps la dixième Muse et la quatrième Grâce ; la Reine Marguerite, la Princesse de Conti, fille de Henri, duc de Guise ; ]\Iademoiselle de Gournay, que Montaigne appelait sa fille, et Juste Lipse sa sœur ; M^^^ de Scurmans, et tant d'autres qui ont été l'ornement de leur pays et de leur siècle, sans parler de celles qui vivent encore.

Mais, outre l'esprit des belles lettres, celui des grandes affaires se rencontre aussi en quelques femmes que la nature a élevées au-dessus des autres. Il y en a eu presque dans tous les temps d'intelligentes et d'habiles, qui ont été capables des négociations les plus importantes, et il s'en est vu même en quelques États qui ont eu la tête

assez forte pour porter le faix des affaires publiques.

Ariste dit alors à son ami tout ce que sa mémoire lui put fournir sur le chapitre des sages princesses qui ont gouverné les empires. 11 n'oublia pas Pulchérie ■••, sœur de Théodose ; Blanche, mère de saint Louis ; Isabelle, femme de Ferdinand ; Catherine Paléologue, duchesse de Mantoue et marquise de Montferrat ; de sorte qu'Eugène fut obligé de confesser à la fin qu'il y avait parmi les femmes de beaux: esprits de toutes les espèces et de toutes les manières.

Les réflexions qu'ils firent ensuite l'un et l'autre sur la conduite admirable de ces princesses les engagèrent si avant dans l'histoire et dans la politique qu'ils ne purent presque finir leur conversation.

Ëntr. An. là

l>MiiM3^S^^^^^XM€M&^ii^

L0R3 qu'Ariste et Eugène se furent rendus au lieu de leur promenade, ils se témoignèrent d'abord la joie qu'ils avaient de passer ensemble de si douces heures, et Eugène prenant la parole : Quelque solitaires que nous soyons, je ne porte, dit-il, aucune envie aux plus agréables sociétés du monde.

Ariste dit là-dessus à son ami tout ce qu'une amitié fort tendre peut inspirer en ces rencontres, et puis, laissant aller son esprit où son cœur le conduisait : Il faut avouer, mon cher Eugène, continua-t-il, qu'il y a peu d'amis comme nous, qui soient éternellement ensemble sans se lasser l'un de l'autre. Les conversations particulières où l'amour n'a point de part fatiguent presque toujours quand elles sont trop fréquentes, ou qu'elles sont un peu longues. Quelque estime et quelque affection qu'on ait pour un honnête homme, on s'ennuie insensiblement de ne voir que lui et de ne parler qu'à lui ; on sent même, je ne sais comment, diminuer par là les sentiments que son mérite avait fait naître, soit qu'on s'ac-

coutume peu à peu à ce qui paraissait extraordinaire en sa personne, soit qu'à force de le pratiquer on découvre en lui des défauts cachés qui rendent ses bonnes qualités moins estimables. De sorte que, pour trouver tous les jours de nouveaux plaisirs dans nos entretiens, comme nous y en trouvons, il faut nécessairement que notre amitié soit plus forte que ne sont les amitiés ordinaires, puisque, toute vertueuse qu'elle est, elle fait dans nous ce que l'amour fait dans les autres. — C'està-dire, ajouta Eugène, qu'il faut que nous soyons faits l'un pour l'autre et qu'il y ait une étrange sympathie entre nos esprits.

— Ce que vous dites est bien vrai, reprit Ariste ; et en mon particulier je sens fort ce que vous dites. L'ennui qui me prend dès que nous sommes séparés, la joie que me donnent nos plus longues conversations, le peu de cas que je fais des connaissances nouvelles et le peu de soin que j'ai de cultiver mes anciennes habitudes sont apparemment des effets d'une grande sympathie et de ces inclinations secrètes qui nous font sentir pour une personne je ne sais quoi que nous ne sentons point pour une autre.

— De la manière dont vous parlez, répliqua Eugène, vous avez la mine de connaître aussi bien la nature de ce je ne sais quoi que vous en ressentez les effets. — Il est bien plus aisé de le sentir

que de le connaître, repartit Ariste. Ce ne serait plus un je ne sais quoi, si l'on savait ce que c'est : sa nature est d'être incompréhensible et inexplicable.

■ — ■ Mais ne peut-on pas dire, reprit Eugène, que c'est une influence des astres et une impression- secrète de l'ascendant sous lequel nous sommes nés? — On le peut dire sans doute, répondit Ariste, et on peut dire de plus que c'est le penchant et l'instinct du cœur, que c'est un très exquis sentiment de l'âme pour un objet qui la touche, une sympathie merveilleuse et comme une parenté des cœurs, pour user des termes d'un bel esprit espagnol, un parentesco de los coraçones.

Mais, en disant tout cela et mille autres choses encore, on ne dit rien. Ces impressions, ces penchants, ces instincts, ces sentiments, ces sympathies, ces parentés sont de beaux mots que les savants ont inventés pour flatter leur ignorance et pour tromper les autres, après s'être trompés euxmêmes. Un de nos poètes-^ en a mieux parlé que tous les philosophes ; il décide la chose en un mot :

// cal des nœuds sccrcls, il est drs sympathies Dont par le doux rapport les âmes assorties SWittachent l'une à l'autre t^' .se laissent piquet Par ces je uo nais quoi qu'on ne peut expliquer.

— Quand cela serait vrai du je ne sais quoi qu'on a pour les gens et qu'on sent dans le fond du cœur, dit Eugène, cela ne le serait peut-être pas de celui qui se trouve, dans les personnes qui plaisent, qui paraît sur le visage, et qui saute aux yeux à une première vue.

— Je vous assure, dit Ariste, que ce dernier je ne sais quoi est aussi caché et aussi inconcevable que l'autre. Pour être visible, il n'en est pas pour cela plus connu ni plus aisé à définir. Car enfin ce n'est précisément ni la beauté, ni la bonne mine, ni la bonne grâce, ni l'enjouement de l'humeur, ni le brillant de l'esprit, puisque l'on voit tous les jours des personnes qui ont toutes ces qualités sans avoir ce qui plaît, et que l'on en voit d'autres au contraire qui plaisent beaucoup, sans avoir rien d'agréable que le je ne sais quoi.

Ainsi, ce qu'on en peut dire de plus raisonnable et de plus certain, c'est que le plus grand mérite ne peut rien sans lui et qu'il n'a besoin que de lui-même pour faire un très grand efî"et. On a beau être bien fait, spirituel, enjoué et tout ce qu'il vous plaira, si le je ne sais quoi manque, toutes ces belles qualités sont comme mortes ; elles n'ont rien qui frappe, ni qui touche. Ce sont des hameçons sans amorce et sans appât, des flèches et des traits sans pointe. Mais aussi, quelques défauts qu'on ait au corps et en l'esprit, avec

ce seul avantage on plaît infailliblement, et on ne fait même rien qui ne plaise : le je ne sais quoi raccommode (a) tout.

— Il s'ensuit de là, dit Eugène, que c'est un agrément qui anime la beauté et les autres perfections naturelles ; qui corrige la laideur et les autres défauts naturels ; que c'est un charme et un air qui se mêle à toutes les actions et à toutes les paroles, qui entre dans le marcher, dans le rire, dans le ton de la voix et jusque dans le moindre geste de la personne qui plaît.

— Mais qu'est-ce que cet agrément, ce charme et cet air, repartit Ariste ? Si l'on vient à examiner tout cela, on ne sait plus où l'on en est, et il en faut toujours revenir au je ne sais quoi. Un de nos beaux esprits a dit d'un jeune homme fort aimable :

Surtout, il avait une grâce, Un je ne sais quoi qui surpasse De l'amour les plus doux appas, Un ris qui ne se peut décrire, Un air que les autres n'ont pas, Que l'on voit c^' qu'on ne peut dire.

Cet agrément, ce charme, cet air ressemble à la lumière qui embellit toute la nature et qui se fait voir à tout le monde sans que nous sachions ce que c'est, de sorte qu'on n'en peut mieux parler

[^) Répare,

à mon gré qu'en disant qu'on ne peut ni l'expliquer ni le corxevoir. En effet, c'est quelque chose de si délicat et de si imperceptible qu'il échappe à l'intelligence la plus pénétrante et la plus subtile : l'esprit humain, qui connaît ce qu'il y a de plus spirituel dans les anges et de plus divin en Dieu, pour parler ainsi, ne connaît pas ce qu'il y a de charmant dans un objet sensible qui touche le cœur.

— Si cela est, dit Eugène, il faut démentir les philosophes, qui ont soutenu de tout temps que la connaissance précède l'amour ; que la volonté n'aime rien qui ne soit connu de l'entendement. — Ils ont eu raison de le soutenir, dit Ariste : on ne peut aimer sans connaître et aussi on connaît toujours la personne qu'on aime ; on connaît qu'elle est aimable, mais on ne connaît pas toujours ce qui la fait aimer.

— Mais de grâce, interrompit Eugène, est-ce assez connaître que de connaître la personne et que de connaître qu'elle est aimable? Peut-on l'aimer, et ignorer en même temps ce qui la rend digne d'être aimée ?

— Oui, repartit Ariste, et c'est en cela que consiste le mystère du je ne sais quoi. La nature, aussi bien que l'art, a soin de cacher la cause des mouvements extraordinaires : on voit la machine et on la voit avec plaisir, mais on ne voit pas le ressort

qui la fait jouer. Une personne plaît et se fait aimer dès qu'on la voit, sans qu'on sache bien pourquoi elle plaît ni pourquoi on l'aime. Vous diriez que la nature, en ces rencontres, tend ellemême des pièges à notre cœur pour le surprendre ; ou plutôt, que, le connaissant aussi fier et aussi délicat qu'il est, elle l'épargne et le ménage en lui cachant le trait qui le doit blesser.

— Je pense, pour moi, dit Eugène, que si l'âme ne voit pas le trait qui la touche en ces rencontres, c'est qu'il fait son effet si p ro nptement qu'elle n'a pas le temps de le remarquer. Car, si vous y avez pris garde, tout ce qui va avec une extrême vitesse ne se voit point. Ainsi les flèches, les balles de mousquet, les boulets de canon, les carreaux de foudre passent devant nos yeux sans que nous les apercevions. Ces choses sont visibles d'ellesmêmes, mais le mouvement qui les emporte les dérobe à notre vue.

— Cela me fait souvenir, repartit Ariste, de la simplicité de ce Canadois qui, ayant reçu un coup de fusil et ne pouvant comprendre ce qui l'avait blessé, disait que c'était ou la flamme qui avait piru, ou le bruit qu'il avait ouï. — Si la pierre, le feu, le plomb et le bois, reprit Eugène, se rendent invisibles par la vitesse avec laquelle ils volent dans l'air, faut-il s'étonner que le trait dont l'âme çst frappée à la première vue d'une personne ne se

puisse apercevoir ? Car enfin, de tous les traits celui qui va le plus vite, c'est le trait qui blesse le cœur, et le plus court de tous les moments, si j'ose parler ainsi, c'est celui dans lequel le je ne sais cu:)i fait son effet.

— Quoi qu'il en soit, dit Ariste, il est certain que le je ne sais quoi est de la nature de ces choses qu'on ne connaît que par les effets qu'elles produisent. Nos yeux sont témoins des mouvements admirables que l'aimant cause dans le fer ; mais qui peut dire ce que c'est que la vertu de cette pierre merveilleuse ? Le vent qui ébranle les montagnes et les rochers, qui renverse les villes, qui trouble tous les éléments, est quelque chose qu'on re voit point et qu'on n'a pu encore bien définir, non plus que les influences qui tombent du ciel et qui forment les minéraux dans les entrailles de la terre. Disons le même de cet agrément et de ce charme particulier dont nous parlons : il attire les cœurs les plus durs, il excite quelquefois de violentes passions dans l'âme, il y produi»t quelquefois de fort nobles sentiments ; mais il ne se fait jamais connaître que par là. Son prix et son avantage consiste à être caché : il est comme la source de ce fleuve de l'Egypte, d'autant plus fameuse qu'elle n'a point encore été découverte, ou comme cette divinité inconnue des anciens qu'on n'adorait que parce qu'on ne la connaissait pas,

— Oserait-on dire, ajouta Eugène, qu'il est semblable à Dieu même et qu'il n'y a rien de plus connu, ni de plus inconnu dans le monde ? — On peut dire au moins sûrement, poursuivit Ariste, qu'il est une des plus grandes merveilles et un des plus grands mystères de la nature. — N'est-ce point pour cela, dit Eugène en riant, que les nations les plus mystérieuses le font entrer dans tout ce qu'elles disent? Les Italiens, qui font mystère de tout, emploient en toutes rencontres leur non so cJie. On ne voit rien de plus commun dans leurs poètes.

Un certo non sa che (^) Sentesi al petto.

A poco à poco nacque nel mio petto, Xoii sa (la qiinl radice.

(^) On sent au cœur un certain je ne sais quoi...

Peu à peu naquit dans mon cœur, je ne sais de quelles racines, comme fait une herbe qui lève d'elle-même, un amour inconnu, une douceur étrange qui laisse à la lin je ne sais quoi d'amer.

Dans ces accents langoureux retentit un je ne sais quoi de plaintif et de doux qui s'insinue en son cœur et adoucit tout son courroux.

Ce n'est pas le silence, et ce n'est pas un cri qu'on pousse, mais on entend on ne sait quoi de rauque et d'indistinct.

Un je ne sais quoi de rare, et de doux semble pénétrer le cœur endurci du roi.

Un je ne sais quoi d'insolite et d'indistinct entre l'espérance et la crainte m'étreint tout entier.

Com herba suol che per se stessa germini,

Un incognito affetto,

Un estranea dolcezza,

Che lascia nel fine

Un non sô cite d'amaro.

In queste voci languide risuona Un non s6 che di ffebile e soave, Ch'al cor gli serpe, c^- ogni sdegno ammorza.

Aon i>'è silentio, e non '-•'(■ grido espresso, Ma odi un non sa che roco e indisiinio.

Un non sô che d'inusitato e molle, Par che nel duro petto al Re trapasse.

Un non sô che d'insolito e confuso Tra speranza e timor tutto m'ingomhra.

Je n'aurais jamais fait, si je voulais vous dire tous les non so che dont je me souviens. Les Espagnols ont aussi leur no sô que qu'ils mêlent à tout et dont ils usent à toute heure, outre leur donayre (a), leur hrio et leur despejo, que Gracian appelle aima de tota prenda, realce de los mismos realces, per-

{^) Leur grâce, leur brio et leur aisance que Gracian appelle l'objet du plus vif amour, l'éclat souverain, la perfection suprême.

feccion de la niisma perfeccion, et qui est, selon le même auteur, au-dessus de nos pensées et de nos paroles, lisoîigea la inteligencia, y estrana la explicacion.

— Si vous vouliez vous donner la peine de lire nos livres avec autant de réflexion que vous avez lu les Italiens et les Espagnols, dit Ariste, vous trouveriez que le je ne sais quoi a beaucoup de vogue parmi nous, et que nous sommes en cela aussi mystérieux que nos voisins.

Mais, pour revenir à ce que nous disions, il est du je ne sais quoi comme de ces beautés couvertes d'un voile, qui sont d'autant plus estimées qu'elles sont moins exposées à la vue, et auxquelles l'imagination ajoute toujours quelque chose. De sorte que, si par hasard on venait à apercevoir ce je ne sais quoi qui surprend et qui emporte le cœur à une première vue, on ne serait peut-être pas si touché ni si enchanté qu'on est ; mais on ne l'a point encore découvert, et on ne le découvrira jamais apparemn'.e.it, puisque, si l'on pouvait le découvrir, il cesserait d'être ce qu'il est, comme je vous l'ai déjà dit.

Au reste, comme on ne saurait l'expliquer, on ne saurait aussi le peindre, et c'est peut-être pour cela qu'on ne peut faire aimer véritablement une personne en faisant voir son portrait, non plus QM'en faisant son éloge, quoi qu'en disent les

fables et les romans. La description la plus avantageuse et le portrait le plus flatté peuvent donner de l'estime pour la personne et une grande envie de la voir, mais ni l'un ni l'autre ne cause jamais une vraie inclination, parce que le pinceau et la langue ne peuvent exprimer le je ne sais quoi, qui fait tout.

Mais, outre ce je ne sais quoi qui répare, comme nous avons dit, tous les défauts naturels et qui tient lieu quelquefois de beauté, de bonne mine, de belle humeur et même d'esprit, il y en a un autre qui fait un effet tout contraire, car il détruit, il gâte et il empoisonne, pour parler ainsi, tout le mérite des personnes où il se rencontre.

Nous en voyons tous les jours qui, dans les règles, devraient plaire infiniment et qui néanmoins déplaisent fort, comme ces deux seigneurs assez connus à la Cour, de qui on disait qu'il y avait en eux plus de bonnes qualités qu'il n'en fallait pour faire quatre honnêtes gens, et que cependant ils ne l'étaient pas.

On s'étonne quelquefois pourquoi un homme ne plaît point, on s'en demande une raison à soimême, on en trouve mille qui font qu'il devrait plaire, et on n'en trouve pas une pourquoi il déplaît, sinon je ne sais quoi de choquant, qui fait dire, malgré qu'on en ait : Il est bien fait, il a bonne mine, il a de l'esprit, mais il a je ne sais

quoi qui me déplaît. Il semble à quelques-uns que cela se dit par délicatesse ou par caprice, que ce n'est qu'un faux prétexte ; cependant c'est une bonne et une solide raison, mais cachée, mais inconnue à la philosophie, et que la nature toute seule nous suggère.

— Ce qui m'étonne le plus, dit Eugène, c'est que ce même homme qui vous déplaît me plaira peut-être. — Il ne faut pas s'en étonner, reprit Ariste. Comme il y a des je ne sais quoi universels dont tout le monde est touché également, il y en a de singuliers qui ne touchent que quelques personnes, et il est de ces je ne sais quoi comme de ces fantômes qui n'apparaissent qu'en de certains lieux et qu'à de certaines gens. Tous les hommes ont un je ne sais quoi particulier qui fait qu'ils plaisent ou déplaisent à la première vue, selon les différentes personnes qui les voient, et c'est le fondement de ce qu'on appelle sympathie ou antipathie.

— Si cela est ainsi, dit Eugène, on a tort de condamner le goût et l'inclination d'autrui, quelque bizarre que soit ce goût et quelque extravagante que cette inclination puisse être. Car c'est à la nature à qui il faut s'en prendre, et non pas à nous qui ne faisons que la suivre et qui ne pouvons lui résister en ces rencontres.

— En effet, repartit Ariste, ces je ne sais quoi

en beau et en laid, pour parler de la sorte, excitent dans nous des je ne sais quoi d'inclination et d'aversion où la raison ne voit goutte et dont la volonté n'est pas la maîtresse. Ce sont de premiers mouvements qui préviennent la réflexion et la liberté. Nous pouvons bien en arrêter le cours, mais nous ne pouvons pas en empêcher la naissance. Ces sentiments de sympathie et d'antipathie naissent en un instant et lorsque nous y pensons le moins. On aime et on hait d'abord {'^), sans que l'esprit s'en aperçoive et, si j'ose le dire, sans que même le cœur le sache.

Mais savez-vous bien, continua-t-il, que le je ne sais quoi se trouve presque partout ? L'air du visage, qui distingue une personne de cent mille autres, est un je ne sais quoi fort remarquable et néanmoins fort difficile à connaître, car qui a jamais bien démêlé quels sont les traits et les linéaments en quoi consiste précisément cette diff"érence ?

La physionomie ingénieuse est un autre je ne sais quoi. Car, si l'on se donne la peine de chercher ce qui fait qu'un homme d'esprit se reconnaît d'ordinaire à la seule vue, on trouvera que ce n'est ni la largeur du front, ni le brillant et le feu des yeux, ni la délicatesse et la régularité des traits,

(*) Tout de suite.

ni la forme et la couleur du visage, que c'est quelque chose qui résulte de tout cela, ou plutôt que ce n'est rien de tout cela.

Il y a un je ne sais quoi dans les maladies, non seulement dans celles qui sont extraordinaires, et où les maîtres de l'art reconnaissent quelque chose de divin, comme ils parlent euxmêmes, mais aussi dans les plus communes, comme dans la fièvre. Ces accès si réglés, ces frissons et ces chaleurs, ces intervalles dans un mal qui dure des années entières, ne sont-ce pas autant de je ne sais quoi ? Et n'en est-ce pas un aussi que le flux et le reflux de la mer, que la vertu de l'aimant, que toutes les qualités occultes des philosophes ?

Les personnes de condition ont pour l'ordinaire sur le visage je ne sais quoi de noble et de grand qui leur attire du respect, et qui les fait reconnaître dans la foule. — Je l'avoue, dit Eugène, et ce caractère de grandeur que Dieu a imprimé particulièrement sur le front des rois distingue le nôtre de tous les seigneurs de sa Cour. Il y a dans toute sa personne un air, et je ne sais quoi de majestueux qui le marque si bien» que les gens qui ne l'ont jamais vu n'ont que faire de demander où il est, quand ils le voient dans un carrousel ou dans un ballet.

— Enfin, poursuivit Ariste, toute la nature est pleine

De ces je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.

— Au moins, ajouta Eugène, le je ne sais quoi est renfermé dans les choses naturelles, car, pour les ouvrages de l'art, toutes les beautés y sont marquées, et l'on sait bien pourquoi ils plaisent.

— Je n'en tombe pas d'accord, repartit Ariste. Le je ne sais quoi appartient à l'art aussi bien qu'à la nature. Car, sans parler des manières différentes des peintres, ce qui nous charme dans ces tableaux excellents, dans ces statues presque vivantes à qui il ne manque que la parole, ou plutôt à qui la parole même ne manque pas, si nous en croyons nos yeux :

Manca il parlai-, di idvo altro non chiedi ; Ne manca questo ancor, s'a gli occhi credi...

ce qui nous charme, dis-je, dans ces peintures et dans ces statues, c'est un je ne sais quoi inexplicable. Aussi les grands maîtres, qui ont découvert que rien ne plaît davantage dans la nature que ce qui plaît sans qu'on sache bien pourquoi, ont tâché toujours de donner de l'agrément à leurs ouvrages en cachant leur art avec beaucoup de soin et d'artifice.

E quel ch'el bello, e'I caro accrcsce à l'opre, L'arte cJie iutto fà, nulla si scopre : (*)

(*) Et ce qui rend une œuvre plus belle, plus précieuse, l'art, qui fait tout, ne se découvre nulle part.

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Les pièces délicates en prose et en vers ont je ne sais quoi de poli et d'honnête qui en fait presque tout le prix et qui consiste dans cet air âv monde, dans cette teinture d'urbanité, que Cicéron ne sait comment définir. Il y a de grandes beautés dans les livres de Balzac ; ce sont des beautés régulières qui plaisent beaucoup, mais il faut avouer que les ouvrages de Voiture, qui ont ces charmes secrets, ces grâces fines et cachées dont nous parlons, plaisent infiniment davantage.

Passons outre, mon cher Eugène, et disons encore que, quand on fera un peu de réflexion sur les choses de ce monde que nous admirons le plus, on verra que ce qui nous les fait admirer, c'est je ne sais quoi qui nous surprend, qui nous éblouit et qui nous enchante. On verra même que le je ne sais quoi est, à le bien prendre, l'objet de la plupart de nos passions. Outre l'amour et la haine qui donnent le branle à tous les mouvements du cœur, le désir et l'espérance, qui occupent toute la vie des hommes, n'ont presque point d'autre fondement. Car enfin nous désirons et nous espérons toujours, parce qu'il y a toujours au-delà du but que nous nous sommes proposés ••■ je ne sais quoi où nous aspirons sans cesse et où nous ne parvenons jamais ; et de là vient que nous ne sommes jamais contents dans la jouissance des

choses que nous avons souhaitées le plus ardemment.

Mais, pour parler chrétiennement du je ne sais quoi, n'y en a-t-il pas un dans nous qui nous fait sentir, malgré toutes les faiblesses et tous les désordres de la nature corrompue, que nos âmes sont immortelles, que les grandeurs de la terre ne sont pas capables de nous satisfaire, qu'il y a quelque chose au-dessus de nous qui est le terme de nos désirs et le centre de cette félicité que nous cherchons partout et que nous ne trouvons nulle part ? Les âmes vraiment fidèles ne connaissentelles pas, comme dit un Père de l'Église, que nous avons été faits chrétiens non pas pour les biens de la vie présente, m.ais pour je ne sais quoi d'un autre ordre, que Dieu promet dès cette vie et que l'homme ne peut encore concevoir ?

— Ainsi donc, interrompit Eugène, le je ne sais quoi est de la grâce, aussi bien que de la nature et de l'art. — Oui, repartit Ariste. La grâce ellemême, cette divine grâce qui a fait tant de bruit dans les écoles et qui fait des effets si admirables dans les âmes, cette grâce si forte et si douce tout ensemble, qui triomphe de la dureté du cœur sans blesser la liberté du franc arbitre, qui s'assujettit la nature en s'y accommodant, qui se rend maît*esse de la volonté en la laissant maîtresse d'ellemême, cette grâce, dis-je, qu'est-ce autre chose

qu'un je ne sais quoi surnaturel qu'on ne peut ni expliquer ni comprendre ?

Les Pères de l'Église ont tâché de la définir et ils l'ont appelée une vocation profonde et secrètey une impression de V esprit de Dieu y une ojiction divine ^ une douceur toute puissante ^ un plaisir victorieux y une sainte concupiscence ^ une convoitise du vrai bien ; c'est-à-dire que c'est un je ne sais quoi qui se fait bien sentir, mais qui ne se peut exprimer et dont on ferait bien de se taire.

Je conclus de tout cela, dit Eugène, que les' savants et les ignorants sont égaux en la connaissance du je ne sais quoi, ou plutôt que le je ne sais quoi est l'asile de l'ignorance, car il me semble qu'on se sauve toujours par là quand on ne sait plus que dire. Mais je n'eusse jamais cru, ajoutat-il, que le je ne sais quoi nous eût menés si loin. Je vois bien qu'il n'est rien de tel que de parler des choses qu'on n'entend pas et dont les livres ne parlent point.

— Il est vrai, poursuivit Ariste, que le je ne sais quoi est peut-être la seule matière sur laquelle on n'a point fait de livres et que les doctes n'ont pas pris la peine d'éclaircir. Il s'est fait des discours, des dissertations et des traités sur les sujets les plus bizarres ; mais aucun auteur, que je sache, n'a travaillé sur celui-ci.

— Il me souvient, dit Eugène, d'avoir lu dans

l'Histoire de TAcadémie française qu'un des plus illustres académiciens ^ prononça un jour dans l'Académie un discours sur le je ne sais quoi. Mais, comme ce discours n'a point paru, le monde n'en a pas été plus instruit qu'il ne l'était auparavant : et peut-être que, quand ce discours académique aurait été mis en lumière, nous n'en serions pas plus savants que nous sommes, cette matière étant de la nature de celles qui ont un fond impénétrable et qu'on ne peut expliquer que par l'admiration et par le silence. — Je suis bien aise, dit Ariste en riant, que vous preniez enfin le bon parti et que vous vous contentiez d'admirer ce que d'abord vous vouliez comprendre. Si vous me croyez, ajouta-t-il, nous en demeurerons là et nous ne dirons plus rien d'une chose qui ne subsiste que parce qu'on ne peut dire ce que c'est. Aussi bien il est temps de finir notre promenade : l'air se brouille de tous côtés, la pluie commence, et nous sommes en danger d'essuyer l'orage qui se prépare, si nous ne nous retirons bientôt.

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Les sentiments de Cléante sur les entretiens d'Ariste et d'Eugèfie (fragments).

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