SECONDE LETTRE
Monsieur,
Voici le second entretien, qui est de la langue française. L'auteur s'y propose principalement de faire voir les avantages de notre langue et de juger des ouvrages qui s'y écrivent.
Sur cela j'ai vu beaucoup d'honnêtes gens qui disent que dans les deux parties de l'Entretien il y a de bonnes choses, que tout le style en général est pur et correct, que l'éloge et l'histoire qu'il fait de la langue française sont justes et véritables ; mais ils ajoutent qu'il devait au moins nommer les deux auteurs chez qui il les a pris presque mot à mot ; qu'il devait dire son sentiment avec plus de précaution et de retenue ; qu'il devait prendre garde à ne point faire paraître tant d'affectation, tant de comparaisons, tant de contrariétés, tant de bonne opinion de soi-même...
Mais il est temps de vous dire les observations particulières que l'auteur a faites sur notre langue. Elles sont belles, curieuses, justes, raisonnables, et il n'y a rien à dire, sinon qu'il n'a pas nommé les deux ouvrages où il les a prises, qui sont le septième livre des Recherches de Pasquier et les Avantages de la langue française sur la latine de Monsieur le Laboureur. J'ai fait des extraits de quelques endroits de ces deux ouvrages pour vous montrer combien notre auteur a de commerce et d'intelligence avec les autres, car, à moins que de le voir, je ne crois pas qu'il soit possible de se l'imaginer.
Voici le premier endroit de l'auteur des Entretiens. « Le langage, dit-il, suit d'ordinaire la disposition des esprits, et chaque nation a toujours parlé selon son génie. Le langage des Espagnols se sent fort de leur gravité et de cet air superbe qui est commun à toute la nation. Les Allemands ont une langue rude et grossière ; les Italiens en ont une molle et efféminée, selon le temoérament et les mœurs de leur pays. Il faut donc que les Français, qui sont naturellement brusques et qui ont beaucoup de vivacité et de feu, aient un langage court et animé, qui n'ait rien de languissant. »
Voyons maintenant ce que Pasquier a écrit sur le même sujet.
« Nos langages, dit-il, suivent la disposition
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de notre esprit. L'Espagnol, haut à la main, produit un vulgaire superbe et plein de piaffe. L'Allemand, éloigné du luxe, parle un langage fort rude, et lorsque les Italiens, dégénérant de l'ancienne force du Romain, firent plus de profession de la délicatesse que de la vertu, aussi formèrent-ils peu à peu de ce langage mâle romain un largage tout efféminé et mollasse. Ainsi nos Gaulois, comme ceux qui avaient l'esprit plus brusque et plus prompt que les Romains, ont par conséquent le langage plus court. »
Conférez ces deux pièces l'une avec l'autre et voyez s'il y a quelque autre différence que celle que l'inégalité d'âge met nécessairement entre les choses et les personnes qui se ressemblent le mieux.
L'auteur continue : « Nos ancêtres, dit-il, qui étaient plus prompts que les Romains, accourcirent presque tous les mots qu'ils prirent de la langue latine. On fit d'ocddere occire, qui a duré longtemps. Les autres mots se formèrent à peu près de même : temps, nom, fin, an, mort, corps... Et pour les monosyllabes, qui ne peuvent être abrégés, ou il n'y changèrent rien du tout, où ils les changèrent en d'autres monosyllabes, si, ?ion, plus, tu, es, est )>, etc.
De tout cela Pasquier est le meilleur garant que l'auteur pouvait avoir. « Nos Gaulois, dit-il, trans-
plantant la langue romaine chez eux, ils accourcirent les paroles de ces mots, corpus, tempus, asperum et autres semblables, dont ils firent corps ^ temps, âpre... Notre vulgaire est un langage raccourci du latin aux paroles de deux, trois et quatre syllabes ; mais aux monosyllabes, qui ne pouvaient recevoir raccourcissement, nous en usons tout de même façon que les Romains sans y rien immuer, si, non, tu, plus, es, est, etc. »
Vous voyez. Monsieur, de quelle manière ces deux discours se rapportent l'un à l'autre et dans le sens et dans les paroles. Mais voyons si rien ne se démentira dans la suite.
C'est l'auteur qui parle. « Dès que les Romains, dit-il, se furent rendus les maîtres des Gaules, la langue romaine commença à y avoir cours, soit que cela vînt de la complaisance des vaincus, soit que ce fût un effet de la nécessité et de l'intérêt, les sujets ne pouvant avoir d'accès auprès de leurs maîtres sans quelque usage de la langue latine, soit enfin que les ordonnances romaines qui obligeaient à faire tous les actes publics en latin fissent peu à peu cet eiïet. Les Romains imposaient le joug de leur langue aux vaincus avec celui de la servitude, comme parle saint Augustin. »
Ecoutez maintenant Pasquier. « Les Romains, dit-il, ayant vaincu quelques provinces établissaient des préteurs, présidents ou proconsuls, qui
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administraient la justice en latin, et saint Augustin, au livre XIX de la Cité de Dieu, nous rend très assuré ce- discours quand il dit au chap. VII : Opéra data est ut imperiosa civitas non solum juguniy verum etiam linguam demissis gentibus imponeret. Cela fut cause que les Gaulois sujets à cet empire s'adonnèrent, qui plus, qui moins, à parler et entendre leur langue, tant pour se rendre obéissants que pour entendre leur droit. ))
Tout le monde peut juger si ce n'est pas de part et d'autre la même chose, témoin le passage de saint Augustin, mais il faut voir jusqu'où cela ira.
« La langue se purifia beaucoup, dit l'auteur, vers le milieu du règne de Philippe de Valois, témoin le registre de la Chambre des Comptes de Paris, où l'on voit une construction et une pureté qui commence à se sentir de notre âge, ou du moins de l'âge de nos pères. »
« Notre langue, dit Pasquier, commença grandement à se polir de cette ancienne rudesse vers le milieu du règne de Philippe de Valois, si les registres de notre Chambre des Comptes ne sont menteurs, esquels vous voyez une pureté qui commence à s'approcher de notre âge. »
En vérité. Monsieur, cette conformité de pensées et de paroles est admirable, et, comme vous
voyez, ils ont tous deux lu les registres de la Chambre des Comptes.
« Ces heureux commencements, dit l'auteur, eurent une suite encore plus heureuse sous le règne de Charles VII. Alain Chartier, son secrétaire, qui était un laid homme et un bel esprit, ajouta de nouvelles grâces à la langue, ce qui le fit surnommer à son tour le père de l'éloquence française. C'est lui que Marguerite d'Ecosse baisa un jour en passant par une salle où il était endormi. Vous savez l'histoire et ce que répondit la princesse aux dames de sa suite, qui trouvèrent étrange qu'elle eût baisé un homme si laid : Je n'ai pas baisé l'homme, dit-elle ; j'ai baisé seulement la bouche d'où il est sorti tant de belles paroles. »
C'est justement ce que dit Pasquier, et presque en mêmes terme >. '
« Plus nous allâm:;s en avant, plus notre langue reçut de politesse, témoin les œuvres de maître Alain Chartier, secrétaire du roi Charles VII. Un jour, étant endormi dans une salle, dans laquelle Marguerite, femme du Dauphin, qui depuis fut appelé le roi Louis XI, passait avec une grande suite de dames et grands seigneurs, elle l'alla baiser à la bouche, chose dont s'étant quelques-uns émerveillés, car peur dire le vrai nature avait enchâssé en lui un bel esprit en un laid corps et de mauvaise grâce, cette dame dit qu'elles ne
devaient s'étonner de ce mystère, d'autant qu'elle n'entendait avoir baisé l'homme, mais la bouche d'où étaient issus tant de mots dorés. »
La plus grande différence, comme chacun peut remarquer, est en ce que l'un a mis à la marge que la princesse Marguerite était femme du Dauphin qui fut depuis Louis XI, et l'autre l'a mis dans la suite du discours.
Je pense, Monsieur, qu'après cela et même sur cela on peut raisonnablement juger de tout le reste, mais si vous avez la curiosité de voir jusqu'au dernier trait la plus rare et la plus surprenante ressemblance qui puisse être entre un ouvrage nouveau et un ancien, je vous envoirai les Entretiens d'Ariste et d'Eugène et vous les conférerez à loisir avec votre Pasquier. Tout ce que je vous en dis ne vous empêchera pas d'être surpris, et encore plus, quand vous lirez le discours des Avafitages de la langue française sur la latine^ où l'auteur a pris tout ce qu'il dit de notre langue dans l'état où elle est présentement ; tout ce qu'il écrit de tant d'avantages qu'elle a, de sa douceur, de sa force, de sa prononciation, de sa brièveté, de sa construction si naturelle, de la variété de ses terminaisons, de sa pureté, de sa clarté, de son abondance, de son étendue et de toutes ses autres qualités. Mais je vous laisse lire cela vous-même et je ne vous rapporte que ce seul endroit de la page 23.
« Demandez à Monsieur de Cordemoy ce qu'il lui semble de la phrase française et de la latine. Il vous répond que la première est plus juste, plus naturelle à l'esprit, plus convenable au bon sens que n'est l'autre. Il dira que la transposition des mots qui se rencontre sans cesse dans le latin fait dans l'esprit un embarras qui ne se trouve point dans notre langue. Il dira que notre style est bien mieux réglé et que chez nous les mots se rangent dans la bouche de celui qui parle et dans l'oreille de celui qui écoute selon que les choses, pour être bien digérées, se doivent ranger dans l'entendement de l'un et de l'autre. En effet on n'en saurait dire autant du latin, où tout le contraire se remarque, où ce qui doit être au commencement est à la fin et où l'ordre des paroles confondrait l'ordre des choses si on n'y prenait garde et si un long usage n'y accoutumait notre esprit. Mais on a bien affaire d'avoir cette peine et qu'une langue qui doit servir aux hommes pour expliquer leurs pensées vienne les embrouiller et leur donner la torture, au lieu de les aider. »
Voici comme en parle notre auteur : « La langue française, dit-il, est peut-être la seule qui suive exactement l'ordre naturel et qui exprime les pensées en la manière qu'elles naissent dans l'esprit. Je m'explique et je vous prie de m'entendre. Les Grecs et les Latins ont un tour fort
irrégulier. Pour trouver le nombre et la cadence qu'ils cherchent avec tant de soin, ils renversent l'ordre dans lequel nous imaginons les choses. Ils finissent le plus souvent leurs périodes par où la raison veut qu'on les commence. Le nominatif, qui doit être à la tête du discours, selon la règle du bon sens, se trouve presque toujours au milieu et à la fin... Il faut avouer que cette transposition fait un grand embarras dans les autres langues. L'obscurité de leurs auteurs venant de là en partie, on a souvent peine à en démêler le sens, parce que le sens et les paroles ne s'accordent pas. »
Ce n'est ici. Monsieur, qu'un seul trait de la ressemblance dont je vous parle et, si vous me croyez, vous ne jugerez point par celui-ci de tous les autres, mais vous verrez tous les autres comme celui-ci, car enfin c'est une chose à voir ; et, pour vous le dire encore une fois, ces discours sont tellement semblables que, s'il se pouvait qu'il y eût des discours jumeaux, on dirait que ces deu:vlà le sont.
De tout cela. Monsieur, il s'ensuit bien clairement que l'auteur a pris l'entretien de la langue française où vous voyez qu'il l'a trouvé ; mais il ne s'ensuit pas de même qu'on le doive accuser d'avoir pillé les auteurs. C'est une différence assez surprenante que j'entendis faire ces jours passés en bonne compagnie. Car, à l'égard de Pasquier,
disait-on, il y a guerre déclarée dès longtemps entre lui et les amis de l'auteur, et, comme il les a attaqués autrefois («-), l'auteur le pille aujourd'hui. N'est-ce pas là le droit des armes ?
Pour ce qui est de Monsieur le Laboureur, qui a fait les Avantages de la langue française^ on ne sait pas bien comment il le traite. Mais, quoi qu'il en soit, il a pu prendre de celui-ci comme de l'autre, et, puisqu'il assure que tout ce que dit un bel esprit coule de source, on ne doit pas lui reprocher s'il a fait couler son discours de deux sources si fort connues et si bien marquées dans la carte.
Vous voyez donc. Monsieur, que l'original de notre auteur n'est qu'une copie de mot à mot. Il est vrai qu'il a fait là une bonne prise, et il n'a pas été si heureux en prenant le vieux conte espagnol que voici.
« Un jour, dit-il, un savant cavalier de ce payslà dit hautement en bonne compagnie qu'au paradis terrestre le serpent parlait anglais, que la femme parlait italien, que l'homme parlait français, mais que Dieu parlait espagnol. Plût à Dieu, continue-t-il, que les choses se fussent passées de la sorte ! Car enfin, si le serpent et Eve eussent parlé deux langages différents, peut-être qu'ils ne
(*) Pasquicr avait plaidé pour l'Université contre les Jésuites dans le fameux procès de 1565.
se seraient pas entendus, mais par malheur pour nous ils ne s'entendaient que trop bien, et c'est ce qui me fait un peu douter de la vérité de l'histoire. ))
Assurément, Monsieur, on ne dira pas que ce soit là le langage d'un hypocrite. Au contraire, on dit que l'auteur n'est guère moins cavalier que le cavalier même dont il fait le conte. Je ne vois pourtant pas que ce conte plaise, non plus que ce qu'il dit (a) encore en louant V Histoire romaine de Coeffeteau, qu'// n'y a point de salut hors VHistoire romaine, non plus que hors VÉglise romaine. On n'aime point ces sortes de discours et, à vous dire vrai, ils ne sont ni assez religieux ni assez raisonnables pour répondre à l'opinion de celui qui les a faits, ni pour soutenir l'autorité qu'il s'est luimême attribuée de juger de tout. Mais c'est assez vous entretenir pour une fois, et je vous dirai à la première occasion ce que c'est que les jugements qu'il prononce. Je suis, etc.