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derniers règnes nous font pitié. Les ouvrages qui ont été les délices et l’admiration de la vieille Cour sont le rebut des provinces et du peuple. Les mots et les phrases de ce temps-là sont comme ces habits antiques, dont on ne se sert que dans les mascarades et dans les ballets, Il se fait à toute heure des changements dans la prononciation, dans l’orthographe et dans le style. L'usage, qui est le roi ou le tyran des langues vivantes, est en France le maître du monde le plus impérieux et le plus bizarre. Il abolit souvent de bons mots sans raison ; il en établit quelquefois de mauvais contre la raison même ; il autorise jusqu’à des solécismes, selon la remarque de Vaugelas. En un mot la langue française tient beaucoup de la légèreté de l'humeur française ; et c’est un reproche que les étrangers nous font avec beaucoup de justice, Il n’en est pas de même de la langue italienne et de la langue espagnole. Elles se sentent en quelque manière de la constance et du flegme de leurs nations : elles ne savent ce que c’est que de changer.
— Je ne nie pas, répondit Eugène, que notre langue n'ait beaucoup changé depuis sa naissance, J'avoue même que l’ancien français a peu de rapport avec le français moderne, sinon en un point essentiel, à quoi vous n'avez peut-être pas pris garde : c’est que le langage de nos ancêtres
a beaucoup de la naïveté du nôtre, comme l'or chargé de crasse et de terre a l’essence de l’or le” plus pur et le plus fin. Et cela paraît visiblement dans nos vieux auteurs qui, avec toute leur négligence, ont une naïveté admirable : de sorte qu’on prend autant de plaisir à les lire qu’à entendre un villageois de bon sens, qui parle mal à la vérité, mais qui parle naturellement. J’avouerai encore qu’au siècle passé le langage était si informe qu'il n’y avait ni choix, ni ordre, ni cadence dans les paroles, mais avec tout cela je ne puis avouer que le changement qui s’est fait dans notre langue soit un effet de la légèreté dont on nous accuse. Cela vient, à mon avis, d’un autre principe. Ce que les étrangers appellent un défaut de la langue française est la marque, ou plutôt la cause de la perfection où elle est parvenue.
Pour entendre ma pensée, il faut remonter à la source des choses dont nous parlons. Les langues ont leur naissance, leur progrès, leur perfection et même leur décadence, comme les empires. Vous savez que la langue grecque a eu ses différents âges ; qu’elle a été dans les faiblesses de l'enfance avant que d’être dans sa maturité et dans sa force ; qu’elle n’est parvenue à la perfection où elle était du temps d’Aristote, d’Isocrate et de Démosthène qu'après avoir souffert mille changements dans ses mots et dans ses phrases.
La langue latine, qui a été si longtemps la langue souveraine et universelle, a eu de faibles commencements, aussi bien que l’Empire romain. Ce n’était d’abord qu’un mélange ! de la langue grecque et de celle du pays où les Romains s’établirent ; ou plutôt ce n’était qu'une corruption de ces deux langues. Il n’y avait rien de plus barbare, de plus rampant et de plus pauvre qu’elle, sous la domination des rois. Elle s’épura un peu dans les premiers temps de la république ; elle s'enrichit ensuite par le commerce qu’eurent les Romains avec les nations étrangères : elle changea tout à fait et se polit fort du temps de Térence, de Scipion et de Lélius, qui la cultivèrent avec beaucoup de soin. Mais son état florissant fut au temps de Cicéron et sous le règne d’Auguste.
Voilà à peu près le destin de notre langue. Ce n'était dans son origine qu’un misérable jargon, demi-gaulois, demi-latin et demi-tudesque. Dès que les Romains se furent rendus maîtres des Gaules ?, la langue romaine commença à y avoir cours, non seulement parmi les honnêtes gens, mais aussi parmi le peuple, soit que cela vint de la complaisance des vaincus, qui crurent ne pouvoir se rendre agréables aux victorieux qu’en tâchant de parler leur langage, soit que ce fût un effet de la nécessité et de l'intérêt, les sujets ne pouvant avoir d’accès auprès de leurs maitres
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sans quelque usage de la langue latine, soit enfin que les ordonnances romaines, qui obligeaient à faire tous les actes publics en latin, fissent peu a peu cet eflet-la,
Quoi qu'il en soit, les Gaulois oublièrent insensiblement leur propre langage, ou plutôt ils le corrompirent, en le mêlant avec celui des Romains. Car, ne pouvant se défaire tout à fait de l’un ni apprendre tout à fait l’autre, ils les confondirent tous deux ; et de cette confusion il résulta je ne sais quel jargon qu’ils appelèrent Roman, pour le distinguer du latin. Les Francs, qui vinrent ensuite et qui chassèrent les Romains des Gaules, au lieu d’abolir ce langage barbare, s’y accommodèrent eux-mêmes par une politique toute contraire à celle des Romains, qui imposaient le joug de leur langue aux nations vaincues avec celui de la servitude, comme parle saint Augustin. Ces nouveaux conquérants voulurent apparemment faire voir par là aux Gaulois qu’ils étaient bien éloignés de rien entreprendre sur la liberté de ceux qu'ils venaient de délivrer de la domination romaine, Cependant, pour marquer qu'ils étaient les maîtres, ils donnèrent, avec le temps, le tour de leur langue à ce latin corrompu en l’assujettissant à l'usage des verbes auxiliaires é/re et avoir, qui sont propres à l'allemand }, et qui règnent partout dans le français, Il ne faut pas douter qu'il
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2 à 0 + ee ee) LA LANGUE FRANÇAISE 107
ne se mêlât alors beaucoup de mots allemands à ce latin gaulois, ou rustique, comme quelques-uns l'ont appelé. Il y a bien de l’apparence aussi que les Goths et les Bourguignons, qui firent une irruption dans les Gaules devant les Francs, que les Huns et les Vandales, qui vinrent après, ajoutèrent les uns et les autres au langage des pays où ils s’établirent plusieurs termes que le commerce porta ensuite de ville en ville et de province en province. — À dire vrai, interrompit Ariste, voilà une étrange origine pour une langue aussi noble que la nôtre. Je ne trouvais pas bon, poursuivit-il, qu’un savant critique À l’eût appelée un avorton de la langue latine. Mais, à ce que je vois, il n’a rien dit qui ne soit bien fondé ; et il aurait pu dire même que dans sa naissance c'était un horrible monstre. — La merveille est, reprit Eugène, que ce monstre dura longtemps, la barbarie du langage ayant subsisté, avec celle des mœurs, pendant des siècles entiers. Les rois de la première race tâchèrent de polir un peu ce langage brut qu’ils parlaient eux-mêmes. Car outre le tudesque, qui était la langue naturelle de nos premiers rois, le roman était en usage à la Cour ; mais cette entreprise fut assez inutile, et tout ce que put faire Chilpéric, qui se piquait d’esprit, de doctrine (a)
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et d’éloquence, fut d’ajouter à l’alphabet je ne sais quels caractères ! que le temps effaça bientôt.
À dire les choses comme elles sont, le langage de ce siècle-là n’était qu’une pure barbarie, aussi bien que celui des siècles suivants ; témoin le serment de Louis, roi de Germanie, fait en langue romane, et presque aussi mal aisé à entendre que le serment de Charles son frère, roi de France, fait en langue tudesque. On ne se soucia guère en ces temps-là de bien parler. Outre que les Français étaient encore fort barbares, ils furent si occupés dans les guerres qu’ils entreprirent et dans celles qu'ils soutinrent qu’ils n’eurent pas le loisir de cultiver les sciences : ils songèrent plus à faire de belles actions que de beaux discours.
Le langage ne commença proprement à changer que vers la fin de la seconde race de nos rois, après que l’Empire fut séparé de la Maison de France. Ce fut environ ce temps-là, comme l’a remarqué un de nos historiens, que le Roman l’emporta tout à fait sur le tudesque et qu’il devint la langue dominante depuis la Meuse jusqu'aux Alpes et aux Pyrénées. Ce Roman, qui se répandit partout, prit alors une nouvelle forme :
j'entends par cette forme nouvelle premièrement
les articles, dont on n’usait point sous le règne de Charles le Chauve, ainsi qu'il paraît par le ser-
ment de Louis, son frère, qui doit être notre règle