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en ce qui regarde le vieux Roman, comme étant la seule pièce qui nous en soit demeurée. Outre Bi qui se dit d’abord, et qu’on fit servir aux deux genres ! et aux deux nombres, on dit aussi /e, la, les, selon la différence du masculin et du féminin, du singulier et du pluriel. Cela se voit dans le Code de Guillaume le Conquérant, qui est, après le Serment de Louis, le plus ancien monument de notre langue. Le seul titre de ce Code fait foi de ce que je dis. Le voici, si ma mémoire ne me trompe : Ce sont les leis et les custumes que li Reis William grantut a tut le peuple de Ensleterre, après le conquest de la terre, où vous voyez le, la, les en usage aussi bien que X.
Au reste, si vous me demandez pourquoi notre langage n’eut point d’articles au commencement, et qu’il en eut dans la suite, je n’ai point d’autre raison à vous en rendre sinon que le Roman étant un latin corrompu, il suivit d’abord le génie de la langue latine, qui n’a point d'articles, et qu’étant devenu le langage d’un peuple sorti de Franconie, il prit peu à peu des articles, à l’imitation de la langue tudesque, qui en a de propres, aussi bien que la langue grecque et que la langue hébraïque.
J'entends de plus par cette nouvelle forme du langage les terminaisons différentes ? du latin. Ce qui se fit en retranchant, en ajoutant, en transposant quelque lettre dans les mots, Ainsi, par
exemple, au lieu de Deus et d’amor, on vint à dire Deu, Diex, Dieux ; amur, amors, amours }. Comme il n’y avait rien de réglé ni de bien établi dans la langue, ces mots se dirent indifféremment pendant plusieurs règnes et se conservèrent mêmeavec avec Dieu et amour, qui vinrent après. On fit de mori, morir, et ensuite #nourir ; d’occidere, occire, qui a duré si longtemps. Les autres mots se formèrent à peu près de même. Temps, nom, fin, an, mort, corps, gens, et la plupart de nos monosyllabes tels que nous les avons aujourd’hui sont de
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ce temps-là ; car les mots d’une syllabe ont été :
faits plus tôt que les autres et n’ont pas changé comme les autres dans les diverses révolutions de la langue, si ce n’est en ce qui regarde l’orthographe, qui n’a pas toujours été la même.
Ce fut aussi, ce me semble, alors qu’on inventa notre e féminin, ou du moins qu’on l’ajouta à plusieurs mots pour en rendre le son plus doux et plus agréable ; de sorte qu’au lieu d’hom et d’occir, qu’on disait dans les premiers temps, on dit home et occire dans la suite ?.
Vous voyez qu’en retenant les mots latins nous nous sommes défaits de la terminaison latine, qui
est demeurée aux Italiens et aux Espagnols ; en «
quoi ils sont comme des esclaves, qui portent toujours la marque et les livrées de leur maître, au lieu que nous sommes comme des personnes
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qui jouissent d’une entière liberté. En ôtant à notre langue cette ressemblance sensible que ses voisines ont avec le latin, nous nous sommes fait en quelque façon une langue qui a plus l'air d’avoir été formée par un peuple libre que d’être née dans la servitude. — C’est-à-dire, interrompit Ariste en riant, que nous avons fait comme ces hommes de fortune 1, qui cachent aux autres et à eux-mêmes ce qu'ils sont en déguisant le nom de leur famille, parce qu'il leur reproche la bassesse de leur naissance.
*— Je m'imagine encore, dit Eugène, que dans les premiers voyages d'outre-mer les Français prirent des Grecs plusieurs mots qu’ils accommodèrent à leur langage et qu’ils imitèrent en quelque chose le tour et l’économie de la langue grecque ; et de là vient probablement la conformité ? qu’a notre langue avec le grec, plutôt que des colonies que les Phocenses plantèrent à Marseille, avant que les Romains se rendissent maîtres des Gaules. Je vous dis mes conjectures, et je ne prétends pas vous obliger à me croire sur ma parole. — Si vos conjectures ne sont vraies, dit Ariste, elles sont au moins vraisemblables ; et c’est beaucoup que de deviner raisonnablement dans des choses aussi obscures que sont celles-là.
— Quoi qu’il en soit, reprit Eugène, il est certain que, sous le règne de Louis le jeune, la
langue était formée selon les règles de la grammaire ; Car on commença dès lors à écrire en roman, au rapport de Fauchet Let de du Verdier ? ; et vous savez que la première marque d’une langue faite est d’être capable de style et de sortir des bornes du discours familier, où toutes les langues sont renfermées dans leur naissance.
Au reste, cette langue qui avait ses mots, ses articles, les inflexions de ses noms et de ses verbes, ses phrases et sa syntaxe, était comme un enfant au berceau qui n’a pas la force de se soutenir et qui ne fait que bégayer. Elle se fortifia un peu et elle prit l'essor, pour parler ainsi, sous le règne de Philippe-Auguste. Comme ce prince, véritablement auguste par la grandeur de son courage et par celle de son génie, n’aimait pas moins les lettres que les armes, on s’appliqua plus aux sciences sous son règne qu'on n'avait fait sous les règnes de ses prédécesseurs, et ensuite on cultiva un peu la langue. Les poètes qui parurent alors sous le nom de Trouvères et de Yongleurs furent les premiers qui ôtèrent à l’ancien Roman ce qu’il avait de plus grossier et de plus barbare ; car les poètes, en tout pays, ont toujours le plus contribué à polir les langues.
Les auteurs qui vinrent après, sous saint Louis et sous Philippe le Bel, commencèrent à orner un peu le langage. Vous jugez bien que ces premiers
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ornements furent fort simples, dans un siècle où régnait la simplicité. Mais enfin, tout simples qu’ils étaient, ils ne laissaient pas d’être des ornements. Le plus célèbre d’entre ces auteurs, et celui à qui notre langue doit ses premières beautés, fut Jean de Meung, surnommé le père et l’inventeur de l’éloquence française. Le Roman de la Rose, qu’il continua après la mort de Guillaume de Lorris, est le premier 1 livre qui a eu quelque réputation en notre langue. Il fut estimé non seulement pour l'élégance du style, mais aussi pour le fonds de la doctrine ; car on y a cherché des mystères qui passent la galanterie et à quoi probablement l’auteur ne pensa jamais ; mais il est toujours des chercheurs d’allégories, comme des chercheurs de pierre philosophale.
La langue se purifia beaucoup vers le milieu du règne de Philippe de Valois ?, témoin les Registres de la Chambre des Comptes de Paris, où l’on voit une construction et une pureté qui commence à se sentir de notre âge, ou du moins de l’âge de nos pères.
Ces heureux commencements eurent une suite encore plus heureuse sous le règne de Charles VIE. Alain Chartier, son secrétaire, qui était un laid homme et un bel esprit, ajouta de nouvelles grâces à la langue, ce qui le fit surnommer à son tour le père de l’éloquence française. C’est lui que Mar-
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