I14 ENTRETIENS
guerite d'Écosse baisa un jour en passant par une
salle où 1l était endormi. Vous savez l’histoire, et ce que répondit la princesse aux dames dé sa suite, qui trouvaient étrange qu'elle eût baisé un homme si laid. Ÿe n'ai pas baisé l’homme, ditelle, j'ai baisé seulement la bouche d’où 1l est sorti tant de belles paroles.
Depuis ce temps-là la pureté de la langue augmenta toujours de plus en plus avec la politesse des mœurs. On vit peu à peu disparaître la barbarie des premiers siècles. Le langage perdit même, à la fin, son nom de Roman, comme les fleuves perdent quelquefois leur premier nom, quand ils sont fort éloignés de leur source.
— À regarder les langues de ce côté-là, dit Ariste, elles sont encore plus semblables aux rivières, qui changent à mesure qu’elles coulent et qui sont en quelque façon différentes d’ellesmêmes, bien qu’elles aient toujours le même rivage et le même lit. — Les langues, reprit ugène, ressemblent encore assez aux eaux miné-
rales, qui prennent la teinture et les qualités des # lieux par où elles passent ; et de là vient que, # comme dans les guerres du Levant notre langue # prit beaucoup de la langue grecque, elle prit aussi « quelque chose de la langue italienne dans les guerres d'Italie. Les affaires que les Français M eurent au-delà des monts sous Charles VIIT, sous
PE OR PR PP PO SC UT NT le
François Ier et sous Henri IT firent qu'il se mêla à notre langage quelques locutions étrangères. Au reste les choses changèrent fort sous les règnes de ces deux derniers rois. Les beaux esprits qui se rencontrèrent en foule à la Cour, depuis que François Ier eut rétabli les belles-lettres et les beaux-arts, entreprirent tout de nouveau de polir la langue. Ils commencèrent par réformer plusieurs mots vulgaires qui étaient demeurés latins avec une simple terminaison française. Ils les accommodèrent à l’air de notre nation, ou ils les abandonnèrent tout à fait ; ils abolirent aussi les termes qui leur semblèrent trop rudes, ou ils y passèrent la lime pour les adoucir. Ils firent même des mots nouveaux en la place de ceux qu'ils avaient Ôtés. Enfin ils donnèrent à la langue un caractère d'élégance et de doctrine qu’elle n’avait point auparavant, en l’enrichissant des dépouilles de la Grèce et de l'Italie. Ronsard et Amyot ! furent ceux qui eurent le plus de part à ce changement ; mais tout ce que firent ces grands maîtres ne fut qu’une Chauche, dont les traits furent effacés ou corrigés dans les règnes suivants. Desportes, Du Perron, Malherbe, Coëffeteau * réformèrent le langage de Ronsard et d’Amyot, comme Ronsard et Amyot avaient réformé le langage de ceux qui les avaient précédés. Coëffeteau tient le premier rang parmi ces derniers
réformateurs ; 1l embellit fort la langue, et le style de son Histoire Romaine semblait si pur à Vaugelas qu’il ne pouvait presque recevoir de phrase qui n'y fût employée, et qu’à son jugement, si nous en croyons Balzac, #l n’y avait point de salut hors de l'Histoire Romaine, non plus que hors de l'Église Romaine.
Après tant de réformations, la langue ne laissa pas de changer encore vers le milieu du dernier règne. Balzac fut le principal auteur de ce changement, en donnant à notre langue un tour et un nombre qu'elle n'avait point auparavant. Il fit à peu près comme ces habiles architectes, qui changent et qui ajoutent quelque chose à ün superbe bâtiment pour le rendre régulier. Nous devons à ce grand homme le bel arrangement de nos mots et la belle cadence de nos périodes.
Celui ! qu’on a accusé si injustement d’avoir voulu bannir Car de notre langue contribua peutêtre autant que Balzac à la rendre non seulement nombreuse et magnifique, mais exacte et raisonnable. C’est à ce prétendu ennemi de Car que nous devons en partie le bannissement du galimatias et du phébus, que Nervèze et des Escuteaux ? avaient autrefois introduits à la Cour. Il fut le premier qui se déclara pour la pureté et qui enseigna comment il fallait accorder le beau style
avec le bon sens. Entre les autres Académiciens
LEE D ta dent
PAST AÏN:GU. Et x F/RMAN: C'ASLS E XL
qui travaillèrent sur le même plan, , Vaugelas s’attacha particulièrement à établir la netteté du style et à régler la langue selon la façon de parler des meilleurs écrivains du temps et des plus honnêtes gens de la Cour. Enfin les changements qui se sont faits depuis trente ans ont servi de dernières dispositions à cette perfection où la langue française devait parvenir sous le règne du plus grand monarque de la terre.
Vous voyez bien que le changement n’a rien gâté et qu’on a tort de nous reprocher notre inconstance sur le chapitre du langage. C’est là le cours ordinaire des choses humaines, et particulièrement des langues vivantes. L'italien et l’espagnol ont changé à leur tour, nonobstant toute la fermeté dont se piquent les Italiens et les Espa-
gnols. L’un et l’autre n’était à sa naissance qu’un jargon qui faisait pitié ; et ce ne fut qu’en chan- | geant qu'ils devinrent ce qu'ils sont aujourd’hui. Il est vrai que ces deux langues ont été plus tôt
faites que la langue française ; mais cela ne leur donne aucun avantage sur elle. Les ouvrages qui
. sont le plus tôt achevés ne sont pas les plus par- | faits : la nature est des siècles entiers à former l’or
et les pierres précieuses.
Quoi qu'il en soit, la langue espagnole et la langue italienne, lesquelles sont nées de la confusion des peuples qui se sont rendus maîtres de
l'Espagne et de l'Italie, ne languirent pas longtemps dans les faiblesses de l’enfance : elles devinrent capables de quelque chose presque aussitôt après qu’elles furent nées, pareilles en cela à ces rivières qui sont navigables à leur source. En un mot, elles parvinrent en assez peu de temps au comble de leur perfection : maïs aussi, bien loin de se purifier toujours de plus en plus comme la nôtre, elles se sont gâtées peu à peu, ou du moins elles sont déchues de leur première pureté, de sorte qu’elles ne sont pas si pures présentement qu'elles étaient aux siècles passés. Pour ce qui regarde l'espagnol, les Leftres de Guevarre , l'Histoire de Mariana ?, toutes les Œuvres de sainte Thérèse #, de Ribadeneira * et de Grenade 5 ont une netteté et une élégance que les livres nouveaux n’ont point. Et pour ce qui est de l'italien, je. connais peu d’auteurs modernes de delà les monts qui vaillent les Villani 6, les Pétrarques et les Boccaces. Cela vient apparemment de ce que les choses qui acquièrent bientôt leur perfection tombent bientôt en décadence. Ainsi les fruits avancés ne sont pas de garde, et les femmes vieillissent plus tôt que les hommes. Au contraire, ce qui se fait avec beaucoup de temps dure aussi beaucoup de temps ; et c’est ce qui m'assure en quelque façon de la durée de notre langue. | — Si elle est dans la perfection, dit Ariste, je
meurs de peur qu’elle né se corrompe bientôt, car il me semble que les choses ne sont jamais plus près de leur ruine que quand elles sont arrivées au plus haut point où elles peuvent monter. Je pourrais vous citer là-dessus un aphorisme L d'Hippocrate et plus d’une sentence de Sénèque ; “mais je me contente de vous citer l’exemple de la langue latine. Ne dégénéra-t-eile pas en moins de rien de sa première noblesse? N'’eut-elle pas la même fortune que la grandeur de l’Empire Romain, qui s’affaiblit toujours peu à peu depuis le siècle d’Auguste ? Dès le règne de Néron le style changea tout à fait. Quintilien avoue que de son temps il n'y avait presque nulles traces de Pancienne pureté, et vous savez que T'ertullien reprocha aux Romains, dans l’apologie qu’il pré- senta à l’empereur Sévère, qu’ils n'avaient rien retenu de leurs ancêtres, non pas même le lanage.
— Je sais tout cela, reprit Eugène, et je sais de plus que la belle latinité se seraït perdue entièrement après la destruction de l’Empire Romain, si elle n'avait été conservée dans les bibliothèques des curieux. Néanmoins je ne puis m'imaginer que notre langue ait jamais de si funestes aventures ; je croirais plutôt, s’il m'était permis de faire son horoscope, qu’elle sera toujours florissante,
Ce n’est pas, continua-t-il, que ces sortes de révolutions ne soient assez naturelles, mais c’est que la langue française a quelque chose de singulier (a) et d’extraordinaire qui doit la préserver de la corruption à laquelle les autres langues sont sujettes. Nous savons que la langue latine fut altérée d’abord par le mélange de tant de nations diverses, qui étaient tributaires ou sujettes des Romains et que la curiosité, le commerce, ou d’autres raisons attiraient souvent à Rome ; qu’ensuite elle se corrompit tout à fait par les invasions des Goths et des autres peuples du Nord, et qu’enfin l’usage s’en perdit peu à peu après que les Lombards se furent emparés de l'Italie.
Voilà les véritables causes de la décadence et de la perte entière de la langue latine. Mais, pour peu que vous y fassiez de réflexion, la langue française n’a rien de pareil à craindre. Car, en premier lieu, la passion que tous les autres peuples ont pour elle nous peut presque assurer qu’ils n’y donneront aucune atteinte, et l’expérience nous fait voir que les nations différentes qui abordent de tous côtés dans la capitale du royaume oublient plutôt leur langue naturelle qu’elles ne corrompent la nôtre. D'ailleurs, 1l n’y a guère d’apparence qu’une monarchie qui n’a point changé depuis
(3) D'unique.
L'ANL ÉNGUESFRANCAIS.E 121
son établissement devienne un jour la conquête des étrangers. L'étoile de notre grand monarque promet à la France une fortune toute contraire, et je ne sais quelle inspiration me dit que les 1ys, qui viennent du ciel, ne se flétriront jamais dans le champ où ils sont plantés, mais qu'ils fleuriront un jour par toute la terre.
— Quand vos prophéties seraient vraies, dit Ariste, il ne s'ensuit pas que notre langue demeure toujours dans l’état où elle est présentement. — Vous avez raison, répliqua Eugène ; car, encore que nous n’ayons rien à craindre du côté des causes étrangères, le seul caprice des hommes est capable de faire quelques changements dans le langage. C’est la nature des choses vivantes de changer de temps en temps, et s’il y a quelques langues modernes qui ne changent point, elles doivent être comptées entre celles qui sont mortes. Je ne prétends donc pas que la nôtre ne change point du tout ; mais je prétends que les changements qui s y feront dans la suite des siècles ne seront pas plus essentiels ni plus remarquables que ceux qui s’y sont faits depuis trente ans ; je veux dire qu'ils n'altéreront point le fonds de la langue. Il y aura toujours la même naïveté, la même clarté, le même ordre et le même tour dans le style. Quelques mots et quelques façons de parler pourront s’établir ou S'abolir, selon la bizarrerie de l’usage ; mais ce
LA RS E NTIRE, PUDEN'S
changement sera tout au plus comme une légère maladie qui arrive dans la force dé l’âge, et quis ne change ni le tempérament ni l’humeur ; os plutôt il sera de notre langage comme de nos modes. |
À la vérité nos modes changent de temps en" temps ; mais avez-vous pris garde que ces change ments ne vont pas tant à l’essentiel des habits qu'aux ajustements et à la petite oie?! Je m'ex# plique. Depuis que les vieilles modes ont étés bannies avec le vieux langage, on a porté en France des étoffes et des rubans de toutes façons et dem toutes couleurs ; on a resserré ou élargi les chausses, selon que la fantaisie en a pris ; on 2 donné mulle formes aux collets et aux chapeaux mais on ne s’est point encore avisé de porter des robes à la romaine, ou des vestes à la persane ; on n’a point quitté le chapeau pour prendre le turban des Turcs ou le bonnet des Polonais : les fraises même, les collets montés ?, les vertugadins neë sont point revenus, et apparemment ils ne reviendront jamais, parce aw’ils sont contraires à cet ait libre, propre et galant dont on s’habille depuis plusieurs années et qu’on a soin de conserver avec toutes sortes d’habillements. Disons aussi, pouf ce qui regarde la langue, que le Nervèze, le galisn matias et le phébus ne reviendront point, par la raison qu'il n’y a rien de plus opposé à cet aif
nr, 1 L'UA
LA LANGUE FRANÇAISE 123 facile, naturel et raisonnable qui est le caractère de notre nation et comme l’âme de notre langue.
— Il serait inutile, dit Ariste en souriant, de vous contester une chose qui ne peut être décidée que quand nous ne serons plus au monde, et dont la postérité seule sera juge. Il vaut mieux, continua-t-1il, vous en croire sur votre parole que de vous contredire mal à propos. — Vous en croirez ce qu’il vous plaira, repartit Eugène : je pourrais bien me tromper dans mes conjectures, et, après tout, je ne vois pas assez clair dans l’avenir pour répondre de ce qui arrivera dans mille ans.
— Pour moi, dit Ariste, je suis d’avis que, sans nous mettre fort en peine de ce que deviendra un jour notre langue, nous tâchions de la bien savoir telle qu’elle est présentement. — Ce n’est pas une petite entreprise, répliqua Eugène : on a mis les choses à un tel point que, plus on étudie le français, plus il y a en quelque façon à apprendre : la pureté, la netteté, l'exactitude et le beau tour coûtent infiniment ; tout cela demande une grande étude et un grand travail.
— J'en tombe d’accord, dit Ariste ; mais une langue aussi belle que la nôtre, ajouta-t-il, mérite bien quelque application et quelque soin. Je pardonne aux Italiens et aux Espagnols de ne l’étudier pas à fond ; mais je ne puis le pardonner aux Français, surtout à ceux qui ont de la disposition
et du naturel (2) pour les langues. N’est-ce pasune «
chose ridicule de cultiver soigneusement les langues étrangères et de négliger sa langue natu-
relle? d'entendre parfaitement le grec, le latin, M
l'italien, l'espagnol et de ne savoir ni bien parler, ni bien écrire en français ?
— Que faut-il faire, dit Eugène, pour bien « parler et pour bien écrire ? — Vous le savez mieux 4
que moi, répondit Âriste, et c’est à vous à m’'ap-.
prendre ce que vous avez fait pour cela. — À vous dire la vérité, repartit Eugène, je dois le peu que je sais au commerce des honnètes gens et à la lecture des bons livres. Ce sont, à parler en général, les deux voies qu’il faut tenir, ce me semble, pour
savoir bien la langue française : l’une ne suffit pas «
sans l’autre. En fréquentant les personnes polies, .
on prend insensiblement je ne sais quelle teinture de politesse que les livres ne donnent point ; ce n’est guère que dans les belles conversations qu’on apprend à parler noblement et naturellement tout ensemble. Mais aussi ce n’est guère que dans les bons livres qu’on apprend à parler juste, et selon toutes les règles de l’art. Ceux qui ne font que lire
et qui ne voient point le beau monde ne sont pas M assez polis et n’ont pas pour l'ordinaire cet air M
(2) « Disposition ct facilité naturelle pour certaines choses. » (Académie, 1694).
LrAnr L'ASNCCGURE RAS N: CAT SE 125
aisé et naturel qui est si fort à la mode ; et ceux qui ne lisent point du tout ou qui lisent sans nulle réflexion, comme quelques gens de la Cour qui passent toute leur vie dans les cercles et dans les ruelles, ne sont pas fort exacts : à peine peuvent-ils écrire un billet qu'ils ne fassent quelque faute contre la pureté ou contre la netteté du style. — Mais puisque la lecture est si nécessaire,
reprit Ariste, que faut-il lire pour bien savoir
notre langue ? — Je voudrais, répondit Eugène, u A )
qu’on lût d’abord Vaugelas : ses Reinarques sont
pleines de mille réflexions qui donnent une véri-
table idée de la langue ; elles contiennent presque
toutes les règles qui peuvent servir pour bien parler et pour bien écrire. Son Ouinte-Curce est un modèle sur lequel on peut se former sûrement.
Il faut lire Balzac, car il a de grandes beautés, et on apprend beaucoup en le lisant ; mais il ne
faut pas trop l’imiter. Il est aisé de parler mal, en P P P
voulant parler aussi bien que lui.
: Quoique le style de Voiture ne soit pas toujours fort exact ni fort châtié, parce qu’il n’a jamais revu ses ouvrages et que ne c’est pas lui qui les a fait imprimer, la lecture de ses lettres ne laisse pas d’être fort utile. Si on n’y trouve pas la dernière pureté du langage, on y trouve une naïveté et une délicatesse qui ne se rencontrent point partout ailleurs, |
La Défense de Voiture est le chef-d'œuvre de # Costar ! ; ses autres livres ne sont pas si fins ni si” corrects que celui-là,
Tout ce que d’Ablancourt et la Chambre ont mis en lumière mérite fort d’être lu. Il serait à souhaiter que nous eussions les lettres du secré- # ; taire de l’Académie ?, car il ne sort rien de ses mains qui ne soit fini et il y a dans tout ce qu'il fait un certain air d’honnête homme qui me plaît { infiniment.
Nous avons attendu longtemps les Œuvres d’un . Académicien que les plus savants dans la langue « consultent comme leur oracle * ; elles paraissent “ enfin, et il ne faudrait presque que ce livre-là M pour apprendre à bien écrire. Les Plaidoyers, qui « en sont la principale partie, ont les vraies beautés M de l’éloquence française, et quand l’auteur ne donnerait point au public la rhétorique qu'il a promise, nous n’aurions rien à lui demander après le présent qu’il nous a fait. | ;
L'Histoire de l’Académie Française ! est un des livres français que j'estime le plus. Outre le bon sens et la politesse qui y règnent partout, l’auteur M y a joint ensemble la facilité et l'exactitude. Le Discours que le même auteur a composé sur les w œuvres de Sarrasin est une très. belle chose. Je l'ai lu plusieurs fois, et je l’ai toujours lu avec plaisir, M
La Préface qui a été mise depuis peu au com=«
L'ANL AN:GUETRRANCÇCAISE 127
mencement des, œuvres de Balzac L est savante et bien écrite. Je serais d’avis qu’on la lût avant que de lire les lettres et les discours qui la suivent. — À propos de préface, dit Ariste, il ne se peut rien voir de plus sensé ni de plus juste que la nouvelle traduction de l’Énéide ?,
— Mais puisque nous sommes sur les préfaces, dit Eugène, nous ne devons pas oublier celle qu’un de nos amis a faite sur de fort beaux Panégyriques ?, Elle est digne assurément de l’approbation qu’elle a eue dans le monde. — Je ne sais, dit Ariste, si la lecture de cette belle Préface ne m'a point causé plus de douleur que de plaisir ; car je n’a1 pu la lire sans pleurer celui dont elle parle. Comme j'avais pour ce cher ami une fort grande tendresse et toute l'estime qu’on peut avoir pour un homme extraordinaire, sa perte m'a sensiblement touché, et je ne pourrais m'en consoler de ma vie, si je ne trouvais cet illustre mort dans ses frères, comme dans d’autres lui-même. Celui qui a suivi une jeune reine dans un pays étranger est un homme de grand mérite, habile, modeste, secret, désintéressé, et infatigable dans le travail. Il écrit en sa langue d’une manière à faire juger qu’il n’en aurait jamais étudié aucune autre. Cependant, outre la connaissance qu'il a des langues grecque et latine, il parle celles de nos voisins presque aussi facilement et aussi poliment que la sienne.
— Pour revenir aux bons livres et aux bons écrivains dont nous parlions, reprit Eugène, l’auteur des Réflexions ou Maximes morales a un caractère fort noble et je ne sais quelle finesse que tous les bons auteurs n’ont pas. Le Discours À qui a été mis à la tête de ces Réflexions est de la main d’un grand maître, qui sait le monde aussi bien que la langue, et qui n’a pas moins d’honnêteté que de savoir. L’Auteur des Conversations ? qui parurent l’an passé et celui des Observations sur les Poèmes d'Homère et de Virgile ® écrivent d’une manière fort judicieuse et fort délicate.
Les Paraphrases sur les Epîtres de saint Paul; Les Actions publiques d'un Prédicateur célèbre 5, la Guide des pécheurs de Grenade, traduite par Girard 6, sont de bons livres. L'Histoire Sainte du Nouveau Testament est également pure et fleurie. Il n’y a rien de plus net ni de plus élégant que la Morale du Sage? : on y trouve de quoi former ses mœurs et son style en même temps.
Il n’appartenait qu’à une personne considérable par sa naissance et par son mérite d’être l’interprète de Salomon ; et il fallait savoir notre langue aussi bien que cet À illustre solitaire la sait pour le bien faire parler français.
— Mais que pensez-vous, dit Ariste, de ces solitaires * qui ont tant écrit depuis vingt ans ? — Je leur fais justice, répliqua Eugène, car il la faut
RE Eh
oo LDPANTEÉ 'ALNIGIU"EN FRANCAIS. E 129
faire à tout le monde !, et j'avoue de bonne foi que ces Messieurs ont beaucoup contribué à la perfection de notre langue. — Avez-vous vu, dit Ariste, la traduction qu'ils ont faite de l’Zmitation de Jésus-Christ? ? J'ai oui dire que c’est un de leurs chefs-d’œuvre et qu'ils la proposent eux-mêmes pour un modèle de la pureté du langage. — Je la lis depuis quelques jours, repartit Eugène, et je l'estime pour le moins autant que les Confessions de saint Augustin * et que la Vie de Dom Barthélemi des Martyrs, où les longues périodes fatiguent un peu le lecteur. |
— Il est vrai, dit Ariste, que ces écrivains si fameux ne peuvent pas être accusés de laconisme ; ils aiment naturellement les discours vastes ; les longues parenthèses leur plaisent beaucoup ; les grandes périodes, et surtout celles qui par leur grandeur excessive suffoquent ceux qui les prononcent, comme parle un auteur grec, sont tout à fait de leur goût. La belle Vie de l’Archevêque de Brague commence par une période démesurée : 1l faut avoir de bons poumons pour la lire tout d’une haleine et une grande attention pour la comprendre la première fois qu’on la lit.
— Cela s’appelle se lasser dès le commencement du voyage, dit Eugène. Mais que voulez-vous, ajouta-t-1l ? ces Messieurs ont pris ce train-là il y a longtemps ; ils y sont accoutumés, et apparem-
EnTr. An. 9
ment ils auront de la peine à le quitter. Après tout, il ne faut pas les chicaner sur un défaut qui ne vient que d’abondance : si c’est un vice que de faire de dis périodes, c’est le vice dés grands orateurs et c’est ce qui me fait croire que ces Messieurs né s’en corrigeront pas.
— Pourquoi ne se corrigeraient-ils pas de leurs longues périodes, repartit Ariste ? Ils se sont bien corrigés avec le temps de leurs exagérations et de leurs hyperboles. Il n’y avait rien de plus commun dans leurs premiers livres que des expressions
excessives. On y voyait partout une audace qui
n'eut jamais de pareille, la plus grande et la plus punissable de toutes les hardiesses, la plus étrange témérité et la plus grossière ignorance qui fut jamais, la plis sanglante de toutes les invectives et la plus insigne de toutes les fourberies.
C’est ce qu’un des plus judicieux critiques ! dé notre temps leur reprocha fort galamment il 1% a quelques années.
— [ls ne se sont pas défaits entièrement de ces sortes d’expressions, dit Eugène. Ils mettent éncore le plus en bien des endroits où il n’a qué faire ; ou s'ils ne se servent pas de ce terme pour exagérer ce qu'ils disent, ils emploient de grands mots et de grandes épithètes qui font à peu près le même effet. Témoin une impertinence signalée, un égarement prodigieux, une extrême faiblesse d'esprit,
LA LANGUE FRANÇAISE î1Âi
un attentat insupportable, un emportement diabolique, un effroyable excès de malhce et de folie \. Pour ce qui regarde l'étendue des périodes, bien loin de les accourcir, ils y ajoutent des queues qui rendent le discours extrêmement long. Par exemple, après de grandes périodes qui lassent déjà assez d’elles-mêmes, ils mettent d'ordinaire quel: que participe, comrhe éfant certain que, etc., rien n'étant plus avantageux que, etc., ce qui ne sert pas trop à délasser les esprits et à faire reprendre haleine aux lecteurs.
À la vérité, je ne trouve dans l’Zmitation de Jésus-Christ ni des expressions hÿperboliques, ni des périodes démesurées ; cependant, à ne vous rien déguiser, j y trouve je né sais quoi qui me fait de la peine. Ce sont peut-être des scrupüles ; vous eh jugerez, s’il vous plaît. J'ai le livre sur moi, et j'ai marqué les endroits qui m'ont arrêté. Je commence par l’Épftre dédicatoire.
Tant s'en faut que ce glorieux rabaissement soit indigne du courage des personnes dé votre naissance.
… Je vous avoue que ce glorieux rabaissement n€ me plaît guère. — [1 ne me plaît point du tout, dit Ariste, et je doute que rabaissemeñt soit français en ce sens-là. J’ai bien ouï dire le rabaissement des monnaies, et peut-être le rabaissement d’une personne à qui on fait perdre sa dignité et son rahg,
mais je n’ai pas oui dire rabaissement pour humi-
lité, et ce glorieux n’y revient (2) pas trop, selon
mon sens.
— I] y a dans l’Avertissement au lecteur un mot qui m'a surpris, continua Eugène ; le voici : Z/ égale la hautesse et la magnificence des ouvrages des saint Pères. Que dites-vous de hautesse ? — J'avais cru jusqu’à cette heure, dit Ariste, que la hautesse était affectée au Grand Seigneur et je ne croyais pas qu’on dût jamais donner de la hautesse aux saints Pères. J'aimerais autant leur donner de l’altesse, et je trouverais aussi bon l’altesse de leurs ouvrages que la hautesse. Raillerie à part, la
hautesse me choque encore plus que le rabaisse-
ment. Mais voyons le reste. Eugène lut alors les endroits suivants.
L'œil est insatiable de voir. Ils travaillent plus à s’acquérir de l'éclat qu’à se fonder dans l'humilité. D'où viennent tous vos troubles, sinon des affections immortifiées de votre cœur ?
— Je trouve vos premiers doutes assez bien fondés, dit Ariste. Znsatiable est de ces mots qui n’ont point de queue et qui ne régissent rien.
On dit : une avarice insatiable, un cœur #nsatiable ; mais on ne dit point : snsatiable de manger, ni
insatiable de voir. À la vérité on peut dire un désir
(?) Ne s'accorde guère avec,
insatiable d'apprendre ; mais alors d'apprendre est régi par désir, et non pas par 2nsatiable.
Se fonder dans l'humilité me semble bon ; mais acquérir de l'éclat ne me semble pas français. On dit bien aimer l'éclat, faire de l'éclat ; mais on n’a jamais dit acquérir de l'éclat, en quelque sens que ce soit.
Pour imsmortifié, c’est un mot de la façon de . ces Messieurs, aussi bien qu'inexpérimenté, irréligieux, inallié, inalliable, incorrompu, inconvertible, intolérance, clairvoyance, inobservation, indévotion, inattention, désoccupation, désoccuper, désaveugler, coronateur, insidiateur ; à quoi l’on peut ajouter élèvement, abrègement, brisement, déchirement, resserrement, attiédissement, et ces adverbes, déclarément, inexplicablement et insoutenablement. Car ils ne font point de difficulté de faire des mots nouveaux, et ils prétendent même avoir ce droitlà ; comme si des particuliers et des solitaires avaient une autorité que les Rois mêmes n’ont pas.
— C’est apparemment en vertu de cette autorité prétendue, dit Eugène, que le traducteur de l’Zmitation a fait un mot dont nous n’avions jamais oui parler : c’est ndisposer avec une signification active ; en voici des exemples :
Celui qui, après m'avoir reçu, se répand aussitôt en des satisfactions extérieures s'indispose beaucoup pour me recevoir.
RE er RE à mm ue si ae £ 4: CRETE F4: PAPE M SP EL
134 ENTRETIENS w, 6 NU
Ainsi vous pourriez différer longtemps de coni munier et vous y trouver indisposé dans la suite. |
— Cet 2ndisposer est gaillard, répondit Ariste, et je suis bien trompé si ce mot-là fait fortune Car il est des mots à peu près comme des hommes !" il y en a qui ont une étoile heureuse, pour parler” ainsi, et qui sont reçus dès qu’ils se présentent ;M mais il y en a de malheureux qu’on ne peut souffrir” et auxquels on ne s’accoutume jamais. {ndisposer. est du nombre de ces malheureux, aussi biens qu'élèvement, que ces Messieurs mettent partout," et dont personne qu’eux ne se sert. |
— Que voulez-vous, dit Eugène? Ils aiment les mots nouveaux, et ils se plaisent à en faireM Mais passons outre. Aiïmez-vous fort se {rouvers dans l'obscurcissement, dans l'enivrement et dansu le resserrement ? 1
Lorsque vous vous trouverez dans l’obscurcissement... | | .… Quand ma grâce entre une fois dans un cœur, il ne se trouve plus dans le resserrement.
L’aveuglement et l'enivrement où ils se trouvent ne leur permet pas de discerner ce qu’ils sont. D
ÀAimez-vous l’envrement des divertissements du monde ? Complaire à Dieu, au lieu de plaire P
L'enivrement de l'amour et des divertissements duw monde l'emporte en l'âme de plusieurs. |
N'ayez qu’une fin unique, qui est de me complaire.
LA" L ÆNIGUE FRANÇAISE 135
— À ne vous rien déguiser, dit Ariste, je n’aime point tout cela. — Je ne sais, reprit Eugène, si vous aimerez davantage ce qui me reste à vous lire. Il lut alors les autres endroits qu’il avait marqués, et Ariste lui dit son sentiment sur chaque endroit dans l’ordre qui suit. |
Vous serez sujet, malgré vous, a la mutabihité et au changement.
Celui qui est encore assujetti au trouble de ses passions.
Ces deux phrases ne me plaisent point. On est sujet au changement ; mais on n’est point sujet à la mutabilité. Qui dit mutabilité dit une disposition au changement ; être muable, c’est être sujet à changer ; de sorte qu'être sujet à la mutabilité vaut autant qu'être sujet à la disposition au changement et au pouvoir de changer, ce qui me ne semble pas trop raisonnable.
Je dis le même d’assujetti au trouble de ses passions. On est assujetti à ses passions, on est esclave de ses passions ; mais on n’est point asswetti au trouble, ni esclave du trouble de ses passions : cela n’est ni selon la raison ni selon l’usage.
Qu'il est triste au contraire et pénible de voir des personnes sans ordre et sans règle !
Il est triste de voir, il est pénible de voir m'est insupportable.
Celui-là est vraiment Sage qui ne prête point
l'oreille aux amorces et aux enchantements de ces Strènes, qui tuent en caressant.
Je pardonnerais ce prêter l'oreille aux amorces à de. petits écrivains qui ne sont pas obligés d’être si exacts ; mais je ne puis le pardonner à de grands auteurs qui ne se doivent rien pardonner euxmêmes. Amorcer est de ces mots métaphoriques auxquels il reste toujours quelque chose de leur signification propre : on dit bien /es amorces du vice, on dirait’ bien : se laisser prendre aux amorces des Sirènes ; mais je doute qu’on puisse dire : prêter l'oreille aux amorces. Il me semble que ces deux mots oreille et amorces ne sont pas faits l’un pour l’autre.
Que cette vie cest malheureuse, puisqu'elle est toujours assiégée de pièges et de filets, et pleine d’une infinité d'ennemis qui l’environnent de toutes parts |!
Ce mot d’assiégée ne s'accorde pas trop bien avec pièges et filets ; il s’accorderait mieux avec cnnenus, et cet endroit serait plus juste de la sorte : Que cette vie est malheureuse, puisqu'elle est toujours assiégée d’ennemis, et pleine d’une infinité de pièges et de filets qui l’environnent de toutes parts !
Afin que vous soyez le dominateur de vos actions.
Bon Dieu, quelle façon de parler ! J'aimerais
autant dire : le seigneur et le roi de vos actions.
Ce n’est pas que dominateur ne soit français, mais