T44 ENTRETIENS
l'horreur. Les étincelles de l'estime de moi-même
éteintes et étouffées dans l’abîine de mon néant, sans
qu’elles en puissent ressortir jamais. Ce sont des façons de parler si particulières et si mystérieuses que j'ai bien de la peine à les comprendre. Après
tout, si le traducteur est obscur et guindé en quel-
ques endroits, ce n’est pas la faute de l’auteur, qui est partout clair et simple, comme vous savez. Mais peut-être que ce qui vous reste à lire est plus net et plus aisé à entendre.
— Nous ne finirions jamais, dit Eugène, si je vous lisais tous les endroits que:j'ai marqués. Il n’y a pas un chapitre sur lequel je n’aie plusieurs doutes. Cependant, ajouta-t-il, l’mitation de Jésus-Christ est le plus petit livre de ces Messieurs, et de tous leurs livres, c’est celui qui a eu le plus de cours : on en a fait jusqu’à treize éditions, et mon Îmitaiion est de la dernière, comme vous voyez. — Je conclus de tout cela, dit Ariste, que les plus grands maîtres sont capables de se méprendre quelquefois, et que les dernières éditions ne sont pas toujours correctes, quoiqu’elles soient revues et corrigées.
— Je pense pour moi, reprit Eugène. que si l’on voit peu de livres français où l’on ne puisse trouver quelque chose à dire, il faut s’en prendre à la délicatesse du siècle et à la perfection de la langue, plutôt qu'aux auteurs des livres. Car enfin on veut
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aujourd’hui dans le langage des qualités qu’il est assez difficile d’allier ensemble : une grande facilité et une grande exactitude ; des paroles harmonieuses, mais pleines de sens ; de la brièveté et de la clarté ; une expression fort simple, et en même temps fort noble ; une extrême pureté, une naïveté admirable, et avec cela je ne sais quoi de fin et de piquant. Il n’appartient pas à toutes sortes de gens de parvenir jusque là. On a beau lire les bons livres et voir le grand monde, on ne fait rien, si la nature ne s’en mêle. Pour bien profiter de la lecture et de la conversation, il faut avoir du naturel pour la langue, beaucoup d’esprit, beaucoup de jugement et même beaucoup d’honnêteté. Je prends ce mot dans un sens qu'on lui a donné depuis peu, et j'entends par honnêteté une certaine politesse naturelle, qui fait que les honnêtes gens ne gardent pas moins de bienséances dans ce qu’ils disent que dans ce qu'ils font. En un mot, il faut avoir ce qu’un de nos bons auteurs a appelé le talent de la parole. Ceux qui “ont ce talent-là n’ont pas besoin, comme les autres, d’une longue étude et d’un grand usage pour avoir une connaissance parfaite de notre langue : leur génie leur tient lieu de tout ; ils n’ont qu'à le suivre pour bien parler.
Il se voit à la Cour plusieurs personnes de ce caractère qui, sans avoir jamais beaucoup étudié
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la langue, parlent comme les maîtres, et peut-être mieux ; ayec le seul secours de la nature, ils gardent exactement toutes les règles de l’art. Mais savez-vous bien que notre grand monarque tient le premier rang parmi ces heureux génies et qu’il n'y à personne dans le royaume qui sache le français comme 1l le sait ? Ceux qui ont l’honneur de l’approcher admirent avec quelle netteté et avec quelle justesse il s’exprime. Cet air libre et
facile dont nous avons tant parlé entre dans tout .
ce qu’il dit ; tous ses termes sont propres et bien choisis, quoiqu'ils ne soient point recherchés ; toutes ses expressions sont simples et naturelles ; mais le tour qu'il leur donne est le plus délicat et le plus noble du monde. Dans ses discours les plus familiers, il ne lui échappe pas un mot qui ne soit digne de lui et qui ne se sente de la majesté qui l'accompagne partout ; 1l agit et il parle toujours en roi; mais en roi sage et éclairé, qui observe en toutes rencontres les bienséances que chaque chose demande. Il n’y a pas jusqu’au ton de sa voix qui n’ait de la dignité et je ne sais quoi d’auguste, qui imprime du respect et de la vénération. Comme le bon sens est la principale règle
qu’il suit en parlant, il ne dit jamais rien que de raisonnable ; il ne dit rien d’inutile ; il dit en
quelque façon plus de choses que de paroles ; cela paraît tous les jours dans ces réponses si sensées et
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si précises qu'il fait sur-le-champ aux ambassadeurs des princes et à ses sujets. Enfin, pour tout dire en un mot, il parle si bien que son langage peut donner une véritable idée de la perfection de notre langue. Les rois doivent apprendre de lui à régner ; mais les peuples doivent apprendre de lui à parler. Si la langue française est sous son règne ce qu'était la langue latine sous celui d’Au-
- guste, il est lui-même dans son siècle ce qu’Auguste était dans le sien. Entre les grandes qualités qui lui sont communes avec cet empereur si célèbre, 1l a l'avantage d’être né éloquent, comme 1] faut qu’un prince le soit.
— Il ne ressemble pas seulement à Auguste, dit Ariste ; 1l ressemble aussi à César par cet endroit-là. Le roi de France parle sa langue comme le conquérant des Gaules parlait la sienne, c’est-à-dire qu'il la parle très purement, et sans nulle affectation ; de sorte que si notre prince se donnait la peine d'écrire lui-même son histoire, les Commentaires de Louis vaudraient bien ceux de César,
Quoique le soleil fût déjà couché quand Ariste et Eugène commencèrent à parler du Roi, ils ne
laissèrent pas de faire encore deux ou trois tours de promenade, et les autres vertus de ce grand monarque les occupèrent si agréablement que leur entretien dura jusqu’à la nuit, qui les obligea enfin de se retirer.
UN
LÆ BEL ESPRIT
UGÈNE et Ariste commencèrent leur promenade par la lecture d’un ouvrage mêlé
de prose et de vers, qu’un de leurs amis.
avait composé depuis peu. Il le lurent attentivement, comme on lit toujours les pièces nouvelles, et, après l’avoir examiné à loisir, ils jugèrent tous deux que de longtemps il ne s’était rien fait de plus raisonnable et de plus spirituel.
— Il faut avoir bien de l'esprit, dit Eugène, pour faire de ces sortes d'ouvrages où l’esprit brille partout et où il n’y a point de faux brillants. — Il ne suffit pas pour cela d’avoir beaucoup d'esprit, répondit Ariste, 1l faut en avoir d’une espèce particulière. Il n’y a que le bel esprit qui soit capable de ces chefs-d’œuvre ; c’est lui proprement qui donne aux pièces excellentes ce tour qui les distingue des pièces communes et ce caractère de perfection qui fait qu’on y découvre toujours de nouvelles grâces. Mais tout le monce n’a pas de ce bel esprit dont je parle, ajouta-t-il ; et tel, qui fait le bel esprit, en a peut-être moins qu'un autre. Car il y a bien de la différence entre
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