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être bel esprit de profession et avoir l’esprit beau d’une certaine beauté que je me figure.
— 91 cette beauté d'esprit que vous vous imaginez est une chose fort rare, dit Eugène, la réputation de bel esprit est assez commune ; il n’y a point de louange qu’on donne plus aisément dans le monde. Il me semble même qu'il n’y a point de qualité qui coûte moins à acquérir. On en est quitte pour savoir l’art de faire agréablement un conte ou de bien tourner un vers ; une folie dite de bonne grâce, un madrigal, un couplet de chanson est assez souvent le mérite par lequel on s’érige en bel esprit, et vous m’avouerez que ce n’est guère que de ces diseurs et de ces faiseurs de jolies choses dont on a coutume de dire : J est bel esprit.
— J'avoue, repartit Ariste, qu’on a usurpé ce titre dans notre siècle avec autant de liberté et d’injustice que celui de gentilhomme et de marquis ; et si les usurpateurs étaient punis dans l’empire des lettres aussi sévèrement qu’ils le sont depuis quelques années dans la France, il y aurait bien des gens dégradés de bel esprit, comme il y en a beaucoup qui sont dégradés de noblesse. Ces Messieurs les beaux esprits auraient beau faire valoir leurs madrigaux, leurs bouts-rimés et leurs impromptus pour se maintenir dans la possession où 1ls sont, je m’assure qu’ils ne trouveraient pas
dans leurs papiers de quoi justifier leur qualité prétendue. Tous leurs titres ne sont pas meilleurs que ceux des faux nobles ; le nom qu'ils portent est un nom en l’air, qui n’est soutenu de rien ; ils ont la réputation de bel esprit, sans en avoir le mérite ni le caractère.
— C’est un caractère fort ridicule que celui de bel esprit, dit Eugène, ét je ne sais si je n’aimerais point mieux être un peu bête que de passer pour ce qu’on appelle communément bel esprit. — Toutes les personnes raisonnables sont de votre goût, reprit Ariste. Le bel esprit est si fort décrié depuis la profanation qu’on en a faite en le rendant trop commun que les plus spirituels s’en défendent ct s’en cachent comme d’un crime.
Ceux qui s’en font le plus d'honneur ne sont pas les plus honnêtes gens du monde ; ils ne sont pas même ce qu’ils pensent être ; ils ne sont rien moins que de beaux esprits : car la véritable beauté de l'esprit consiste dans un discernement juste et délicat que ces Messieurs-là n’ont pas. Ce discernement fait connaître les choses telles qu'elles sont en elles-mêmes, sans qu’on demeure court, comme le peuple, qui s’arrête à la superficie ; ni aussi sans qu’on aille trop loin, comme ces esprits raffinés qui, à force de subtiliser, s’évaporent en des imaginations vaines et chimériques.
— [1] me semble, interrompit Eugène, que ce
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discernement exquis appartient plus au bon sens
qu’au bel esprit. — Le vrai bel esprit, repartit Ariste, est inséparable du bon sens, et c’est se méprendre que de le confondre avec je ne sais quelle vivacité qui n’a rien de solide. Le jugement est comme le fond de la beauté de l'esprit, ou plutôt le bel esprit est de la nature de ces pierres précieuses qui n’ont pas moins de solidité que d'éclat. Il n’y a rien de plus beau qu’un diamant bien poli et bien net ; il éclate de tous côtés et dans
toutes ses parties.
Quanta sodezza, tanto ha splendore (?).
C’est un corps solide qui brille ; c’est un brillant qui a de la consistance et du corps. L'union, le mélange, l’assortiment de ce qu’il a d’éclatant et de solide fait tout son agrément et tout son prix. Voilà le symbole du bel esprit, tel que je me l’imagine. Il a du solide et du brillant dans un égal degré ; c’est, à le bien définir, le bon sens qui brille. Car il y a une espèce de bon sens sombre et morne qui n’est guère moins opposé à la beauté de l'esprit que le faux brillant. Le bon sens dont je parle est d’une espèce toute différente : il est gai, vif, plein de feu, comme celui qui paraît dans les Essais de Montaigne et dans le Testament de la
(8) « Autant il a de solidité, autant il a d'éclat »,
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Hoguette ! ; il vient d’une intelligence droite et lumineuse, d’une imagination nette et agréable.
Ce juste tempérament (a) de la vivacité et du bon sens fait que l’esprit est subtil et qu’il n’est point évaporé ; qu'il brille, mais qu'il ne brille point trop ; qu'il conçoit tout promptement et qu'il juge sainement de tout. Quand on a de cette sorte d'esprit, on pense bien les choses, et on les exprime aussi bien qu’on les a pensées. On ramasse beaucoup de sens en peu de paroles, on dit tout ce qu’il faut dire, et on ne dit précisément que ce qu’il faut dire. Un vrai bel esprit songe plus aux choses qu'aux mots ; cepencant il ne méprise pas les ornements du langage ; mais il ne les recherche pas aussi ; la politesse de son style n’en diminue pas la force, et on pourrait le comparer à ces soldats de César qui, tout propres et tout parfumés qu'ils étaient, ne laissaient pas d’être vaillants et de bien combattre.
— De la manière dont vous en parlez, dit Eugène, il n’y a pas beaucoup de différence entre un bel esprit et un esprit fort. — I] n’y en a point du tout, répondit Ariste, à prendre l'esprit fort dans sa vraie signification. La beauté de l’esprit est une beauté mâle et généreuse, qui n’a rien de mol ni d’efféminé.
(2) Mélange harmonieux, équilibre,
ni .
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Mais cette force ne consiste pas à douter de tout, à ne croire rien et à se roidir contre des vérités établies. Selon la pensée d’un Père de l’Église, c’est être fort comme le sont les frénétiques que de l’être de la sorte. Elle consiste donc à raisonner bien, à pénétrer les principes des sciences et à découvrir les vérités les plus cachées. C’est le propre d’un esprit fort d’approfondir les sujets qu'il traite et de ne se laisser pas surprendre par les apparences. Les raisons qui contentent les esprits faibles ne sont pas des raisons pour lui : il va toujours droit au but, en quelque matière que ce soit, sans s’écarter ni sans s'amuser (4) en chemin. Son principal caractère est d’entrainer les autres esprits où il veut, et de s’en rendre maître quand il lui plaît. C'était une des qualités du dernier maréchal de Schomberg 1. On a dit de lui, aussi bien que de César, qu’il parlait avec autant de courage qu’il combattait et que ses armes n'étaient pas plus invincibles que ses raisons.
Mais ne pensez pas qu’un bel esprit, pour avoir beaucoup de force, en ait moins de délicatesse : il ressemble à l’ Achille d'Homère et au Renaud du J'asse, qui avaient des nerfs et des muscles extrèmement forts sous une peau blanche et délicate. Sa solidité et sa pénétration ne l’empèchent pas
(a) Perdre son temps,
de concevoir finement les choses et de donner un tour délicat à tout ce qu’il pense. Les images sous lesquelles il exprime ses pensées sont comme ces peintures qui ont toute la finesse de l’art et je ne sais quel air tendre et gracieux qui charme les connaisseurs.
Il y a d’exceéllents esprits qui n’ont point de délicatesse et qui font même gloire de n’en point avoir, comme si la délicatesse était incompatible avec la force. Leur manière de penser et de dire
les choses n’a nulle douceur ni nul agrément. Avec M
toute leur lumière et toute leur subtilité, ils ont quelque chose de sombre et de grossier dans l’imagination, comme ce peintre espagnol qui ne pouvait faire que de gros traits et qui répondit un jour fièrement à des gens qui y trouvaient à redire, qu'il aimait mieux être primero en aquella grosseria, que segundo en la delicadeza (?). | Mais ces esprits, quelque bons qu'ils soient, ne sont pas si heureux dans leurs ouvrages que ce peintre le fut dans les siens. Les pièces les plus savantes et même les plus ingénieuses ne sont point estimées dans notre siècle, si elle ne sont touchées (b) délicatement. Outre ce qu'elles ont de solide et de fort, il faut qu’elles aient je ne sais
(*) « Le premier en ce genre grossier que le second en fait defdélicatesse ».
(b) Traitées.