‹ Entretiens d'Ariste et d'Eugène, par le père Bouhours;Chapitre 17 sur 33 · LEON DEEE ME REP T · texte numérisé non relu

LEON DEEE ME REP T

quoi d’agréable et de fleuri pour plaire aux gens de bon goût, et c’est ce qui fait le caractère des belles choses. Pour entendre ma pensée, souvenezvous de ce que dit Platon, que la beauté est comme la fleur de la bonté. Selon l’idée de ce philosophe, les bonnes choses qui n’ont point cette fleur sont simplement bonnes, et celles qui l'ont sont véritablement belles. — C'est-à-dire, ajouta Eugène en riant, que le bel esprit, à le définir en platonicien, est un bon esprit fleuri, semblable à ces arbres qui portent des fruits et des fleurs tout ensemble, et

où l’on voit la maturité de l’automne avec la

beauté du printemps.

Col fior, maturo ha sempre il frutto (?).

— Ces fleurs et ces fruits, reprit Ariste, marquent encore cette heureuse fécondité, qui est si propre à un beau génie. Car, pour moi, je trouve qu'il n’y a pas moins de différence entre les esprits fertiles et ceux qui ne le sont pas qu’il y en a entre de beaux orangers et de méchants arbres qui ne rapportent rien.

— Je ne sais, interrompit Eugène, si la fertilité est une bonne marque de la beauté de l’esprit. Il me semble que les esprits les plus féconds ne

(à) « En même temps que des fleurs, il a toujours des fruits mûrs. »

sont pas toujours les plus raisonnables ni les plus fins. Cette grande fécondité dégénère le plus souvent en une abondance vicieuse, en une profusion de pensées fausses ou inutiles ; et, si vous y prenez garde, ce que vous appelez une propriété du bel esprit n’est pour l'ordinaire que l'effet d’une imagination déréglée.

— Je sais bien, repartit Ariste, qu’il y a une fertilité d'esprit pareille à celle de ces arbres, qui, pour être trop chargés de fruits, en portent fort peu de bons. La fécondité dont je parle n’est pas de cette nature. C’est une fécondité heureuse, comme je l’ai appelée ; c’est non seulement un fonds de bonnes choses, mais c’est un fonds ménagé par le bon sens. Un vrai bel esprit est comme ces gens riches et sages qui sont magnifiques (a) en tout et qui néanmoins ne font jamais de folles dépenses.

— À ce compte-là, dit Eugène, ce ne serait pas un bel esprit que le Cavalier Marin !. Car il ne s’est jamais vu une imagination plus fertile ni moins réglée que la sienne. Vous le savez mieux que moi. S'il parle d’un rossignol ou d’une rose, il en dit tout ce qu’on en peut imaginer ; bien loin de rejeter ce qui se présente, il va chercher ce qui

(a) «Somptucux en dons et çn dépenses » (Académie, 1694).

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ne se présente pas ; 1l épuise toujours son sujet.

— J'en tombe d’accord, répondit Ariste, et je vous confesse aussi, ajouta-t-1l en riant, que si l’on donnait des lettres de bel esprit comme on en donne de noblesse, je ne serais jamais d’avis qu’on en donnûât à ces sortes d’auteurs, qui ne ménagent ni leurs pensées ni leurs paroles et qui ne laissent rien à penser ni à dire sur les matières qu'ils traitent. Mais tous les poètes ne sont pas si fous ni si emportés que le Marin. Il y en a de sages et de modérés, même parmi les Italiens, quand il n'y aurait que le l'asse.

— Je vous assure, dit Eugène, que le Tasse n’est pas toujours le plus raisonnable du monde, À la vérité on ne peut pas avoir plus de génie qu’il en a. Ses imaginations sont nobles et agréables ; ses sentiments sont forts ou délicats, selon que le sujet le demande ; ses passions sont bien touchées et bien conduites ; toutes ses comparaisons sont justes, toutes ses descriptions sont merveilleuses ; mais son génie l'emporte quelquefois trop loin : il est trop fleuri en quelques endroits ; il badine dans des rencontres assez sérieuses ; il ne garde pas’ aussi exactement que Virgile toutes les bienséances des mœurs. — Il a de si grandes beautés, repartit Ariste, qu’on peut bien lui pardonner ces petites taches. S’il manque un peu de ce bon sens qui distingue Virgile des autres poètes, il a beau-

coup de ce beau feu qui fait les poètes. Après tout, quelque liberté qu'il se donne, il ne s’égare pas comme le Marin ni comme l’Arioste.

Mais, pour reprendre notre discours, continua-t-1l, un bel esp’it est riche de son fonds : il trouve dans ses propres lumières ce que les esprits communs ne trouvent que dans les livres. Il s’étudie et s’instruit lui-même, comme a dit un savant homme ! d’un des plus beaux génies que la France ait jamais porté. Surtout il ne s’approprie point les pensées des autres ; il ne dérobe point aux anciens ni aux étrangers les ouvrages qu’il donne au public. — Cependant, dit Eugène, c’est ce que font la plupart de nos beaux esprits. Ils pillent continuellement les Grecs et les Latins, les Italiens et les Espagnols ; et, si l’on voulait se donner la peine de bien examiner leurs ouvrages, on trouverait que le pays des belles lettres est plein de larrons et que Mercure, qui préside aux arts et aux sciences, n’est pas sans raison le dieu des voleurs, comme a remarqué ingénieusement Bartoli dans son Uomo di Lettere. Car, en blâmant ceux qui volent les pensées d’autrui, je n’ai garde de voler celle-là à son auteur ?.

En défendant le larcin à un bel esprit, poursuivit Ariste, je ne prétends pas lui interdire la lecture des bons livres ; je ne prétends pas même que ses lectures lui soient inutiles. Je veux bien

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qu'il imite les grands modèles de l'antiquité, pouvu qu'il tâche de les surpasser en les imitant ; mais je ne puis souffrir qu'il fasse comme ces petits peintres qui se bornent à copier des originaux et qui ne feraient rien de beau, si les maîtres de l’art n’avaient rien fait avant eux. Je veux bien aussi qu'il se serve dans les rencontres des pensées des bons auteurs, pourvu qu’il y ajoute des beautés nouvelles et qu’à l’exemple des abeilles, qui changent en miel ce qu’elles prennent sur les fleurs, non seulement il choisisse ce qu’il y a de bon dans les livres, mais encore qu'il se fasse propre ce qu’il choisit et qu’il le rende meilleur, par l’usage qu’il en fait. C’est un des grands talents de Voiture : en imitant les autres, il s’est rendu inimitable. Il savait admirablement l’art de mettre en œuvre et de faire valoir les belles pensées des auteurs. Les traits qu’il emprunte quelquefois de T'érence et d’Horace semblent faits pour son sujet et sont bien plus beaux dans les endroits où il les met que dans ceux d’où il les a pris, de même que les pierres précieuses sont plus belles dans les bagues où on les enchâsse que dans les rochers d’où on les tire.

Mais ne vous imaginez pas que toute la beauté de l'esprit se réduise là. Outre ce que je viens de dire, elle demande un génie capable de toutes les belles connaissances, une intelligence élevée et

étendue que rien ne surpasse et que rien ne borne. Car il est de la beauté de l’esprit à peu près comme de celle du corps : les petits hommes, quelque bien faits qu’ils soient, ne sont point beaux, selon le sentiment d’Aristote ; ils ne sont tout au plus que jolis, parce que l’avantage de la taille est une partie essentielle de la beauté. Ainsi les petits génies qui sont bornés à une seule chose, les faiseurs de jolis vers qui ne peuvent faire que cela, quelque agrément et quelque politesse qu'ils aient, ne sont pas, quoi qu’on en dise, de beaux esprits : ce ne sont que de jolis esprits, à le bien prendre, et ce serait bien assez pour eux d’être regardés sur ce pied-là dans le monde.

Au reste, il ne suffit pas, pour avoir l'esprit beau, de l’avoir solide, pénétrant, délicat, fertile, juste, universel ; il faut encore y avoir une certaine clarté que tous les grand génies n’ont pas. Car il y en a qui sont naturellement obscurs, et qui affectent même de l'être : la plupart de leurs pensées sont autant d’énigmes et de mystères ; leur langage est une espèce de chiffre; on n’y comprend presque rien qu’à force de deviner. Gracian Î est parmi les Espagnols modernes un de ces génies incompréhensibles : il a beaucoup d’élévation, de subtilité, de force, et même de bon sens ; mais on ne sait le plus souvent ce qu’il veut dire, et 1l ne le sait pas peut-être lui-même. Quelques-

na.

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LENBELN ESPRIT 161 uns de ses ouvrages ne semblent être faits que pour n'être point entendus.

Cependant il ne doit y avoir ni obscurité ni embarras dans tout ce qui part d’un bel esprit : ses pensées, ses expressions doivent être si nobles et si nettes que les intelligents l’admirent et que les plus simples l’entendent. Malherbe, qui était sans doute un beau génie, tâchoit surtout de donner ce caractère de netteté à tout ce qu'il faisait, et vous savez que, quand il avait composé un ouvrage, il le lisait à sa servante avant que de le montrer aux gens de Cour, pour connaître s’il avait bien réussi, croyant que les pièces d’esprit n'avaient pas leur entière perfection si elles n'étaient remplies d’une certaine beauté qui se fait sentir aux personnes même les plus grossières. Vous voyez bien que cette beauté doit être simple et naïve, sans fard et sans artifice, pour faire son effet ; et vous devez juger par là de ces esprits qui ne sont point naturels, qui sont toujours guindés, et qui ne veulent jamais rien dire qui ne surprenne et qui n’éblouisse.

— Mon Dieu ! que vous me faites de plaisir, dit Eugène, d’exclure du nombre des beaux esprits ces diseurs éternels de beaux mots et de belles sentences ; ces copistes et ces singes de Sénèque, ces Mancini !, ces Malvezzi ? et ces Loredans, qui courent toujours après les brillants et les vivezze

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d'ingesno (2), comme ils les appellent dans leur langue. Car, à vous dire le vrai, je ne les puis souffrir, et j'ai bien de la peine à souffrir Sénèque lui-même, avec ses pointes et ses antithèses perpétuelles.

— Il n’y a rien qui choque plus le bon sens que tout cela, dit Ariste, et c’est, à mon avis, un plus grand défaut de briller trop que de ne briller pas assez.

— I] ne se peut rien voir de plus beau que l’idée que vous avez du bel esprit, reprit Eupène ; jai pensé dire qu'il ne se peut rien voir de plus beau que votre portrait 1, car on dirait que vous vous M êtes peint vous même dans le tableau que vous venez de faire, tant il vous ressemble. — Si je me suis peint, dit Ariste en souriant, je me suis tellement flatté que je ne me reconnais pas. Mais, à vous parler sérieusement, ajouta-t-il, j'ai trop mauvaise opinion de moi pour me croire un bon modèle en matière de bel esprit ; je ne m’en pique pas et je serais ridicule d’y prétendre. — I] ne faut pas aussi s’en piquer, dit Eugène ; il ne faut pas même sé savoir trop bon gré d’être bel esprit, pour l'être effectivement, et si j’osais mettre la main à la peinture que vous avez faite, j'y ajouterais la modestie pour un dernier trait, C’est une

(8) Traits d'esprit.

À Eee me ct A A ee D SR à PS CT 2 A ER A SES LEE CL I MARI CT End a

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qualité qui relève toutes les autres et qui ne sied pas moins bien aux beaux esprits qu'aux belles personnes.

— J'entre fort dans votre sentiment, repartit Ariste, et je vous avoue que je ne haïs rien tant que certains esprits qui s’en font extrêmement accroire. Ils ont dans leur mine, dans leurs gestes, et jusque dans le ton de leur voix un air de fierté et de suffisance qui fait juger qu'ils sont fort contents d'eux-mêmes. Ils font profession de n’estimer rien et de trouver à redire à tout. Il ne se fait pas un ouvrage d'esprit qui ne leur fasse pitié ; mais en récompense (à) ils ne font rien qu’ils n’admirent. Ils prennent quelquefois un ton d’oracle et décident de tout souverainement dans les compagnies. Pour leurs ouvrages, ils en font un grand mystère, ou par affectation, ou pour exciter davantage la curiosité de ceux qui ont envie de les voir, ou parce qu'ils jugent peu de personnes capables d'en connaître le juste prix. Ce sont des trésors cachés qu'ils ne communiquent qu’à trois ou quatre de leurs admirateurs. |

— Il est d’une autre sorte d’esprits, continua Eugène, qui sont moins mystérieux, mais qui ne sont pas moins entêtés de leur mérite. Ils n’ont pas plutôt fait une bagatelle qu’ils en régalent

(a) En revanche.

tout le monde. Ils sont toujours prêts à réciter leurs madrigaux et leurs odes pour s’attirer un peu de louange ; ils se louent sans façon et se donnent de l’encens les premiers. Cependant les vrais beaux esprits sont de l’humeur des vrais braves, qui ne parlent jamais de ce qu’ils ont fait. Ils fuient les applaudissements populaires et, bien loin de se produire mal à propos, ils se cachent autant qu’ils peuvent.

— Je ne sais, dit Ariste, s’il n’y aurait point plus de modestie à n’affecter rien. Vous avez oui. parler de cette femme que Néron aimait tant, et vous savez que ce n’était pas une fort honnête personne. Néanmoins, si nous en croyons Tacite, elle ne se montrait guère, et elle ne sortait point qu’elle ne fût voilée. |

Un bel esprit doit, à mon avis, garder le tempérament de la Sophronie du Tasse, qui était également belle et modeste.

Non copri sue bellezze, e non l’espose (*).

Il ne faut pas qu’il fasse toujours mystère de ses ouvrages, mais il ne faut pas aussi qu’il les .montre partout : il ne doit ni se cacher par affectation, ni se produire par vanité.

— Je vois bien à cette heure, dit Eugène, pour-

() « Elle ne cachait pas ses beautés et ne les montrait pas ».

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