IAENCB'EL ESPRIT TO
quoi les véritables beaux esprits sont si rares des qualités aussi opposées que la vivacité et le bon sens, la délicatesse et la force, sans parler des autres, ne se rencontrent pas toujours ensemble. Mais je voudrais bien savoir, ajouta-t-il, d’où viennent toutes ces qualités qui font le bel esprit. — Elles viennent, répondit Ariste, d’un tempérament heureux et d’une certaine disposition des organes. Ce sont des effets d’une tête bien faite et bien proportionnée, d’un cerveau bien tempéré et rempli d’une substance délicate, d’une bile ardente et lumineuse, fixée par la mélancolie et adoucie par le sang. La bile donne le brillant et la pénétration ; la mélancolie donne le bon sens
et la solidité ; le sang donne l'agrément et la déli-
catesse.
— Je ne vous comprends pas, dit Eugène, avec votre bile, votre sang et votre mélancolie ; car enfin, je ne puis croire que des esprits qui tiennent plus de l’ange que de l’homme doivent tout ce qu’ils sont à ce que nous avons de commun avec les bêtes, et je ne vois pas comment les humeurs qui croupissent dans le corps peuvent être le principe des plus nobles opérations de l’âme.
— J'ai lu dans je ne sais quel philosophe platonicien, reprit Ariste, que ces humeurs, toutes matérielles qu’elles sont, font les beaux génies, de même à peu près que les vapeurs de la terre
font les foudres et les éclairs. La pensée de ce philosophe est subtile et ingénieuse. Il veut dire, à mon avis, que les esprits ! du sang et de la bile s’allument dans le cerveau, ainsiqu’uneexhalaison chaude s’enflamme dans une nue froide et
humide ; que les esprits allumés répandent dans la
tête cette splendeur sèche, qui rend l’âme sage et intelligente, selon Héraclite ; que, comme entre les choses corporelles il n’y a rien qui ait moins de matière et plus de vertu, qui soit plus pur et plus animé que ces esprits, la flamme qui en sort est la plus subtile, la plus vive et la plus ardente qui soit dans la nature ; que c’est cette flamme qui éclaire la raison et qui échauffe l’imagination en même temps, que c’est elle qui rend visibles à l’âme les espèces des choses et qui lui fait voir tous les objets dans leur jour ; en un mot, que c’est à la lueur de ce beau feu que l’entendement découvre et contemple les vérités les plus obscures ; et c’est peut-être ce feu qui brille dans les yeux des personnes spirituelles et qui les distingue des gens stupides, dont les yeux mornes et sombres marquent assez qu'ils n’ont dans la tête qu’un feu noir et obscur, plus propre à offusquer l’âme qu’à l’éclairer.
— Voilà ce qui s'appelle de belles visions, dit Eugène, et je ne sais si les rêveries des poètes ne méritent pas autant de créance que les idées de ces