‹ Entretiens d'Ariste et d'Eugène, par le père Bouhours;Chapitre 21 sur 33 · T0 ENTRETIENS · texte numérisé non relu

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— Quoi qu’il en soit, continua Eugène, il est

certain que la nature ne fait pas toute seule un bel esprit. La plus heureuse naissance (2) a besoin d’une bonne éducation et de ce bel usage du monde qui raffine l'intelligence et qui subtilise le bon sens. De là vient que les savants de profession ne sont pas d'ordinaire de beaux esprits. Comme ils sont toujours ensevelis dans l’étude et qu'ils ont peu de commerce avec les honnêtes gens, ils n’ont pas dans l'esprit une certaine politesse et je ne sais quel agrément qu'il faut y avoir. Ce n'est pas que la science soit contraire d’elle-même à la beauté de l’esprit, mais c’est que les grands docteurs et ceux qui savent le plus de grec et de latin ne savent pas le plus souvent bien user de leur science.

Il est certain encore, ajouta-t-il, que, de quelque principe que vienne cette beauté, il est des beaux esprits de plus d’une espèce. Car, outre ceux dont nous avons parlé jusqu’à cette heure, qui excellent dans les lettres et qui ont acquis tout ce que l'étude peut donner de belles connais: sances, 1l y en a qui, sans avoir presque étudié que le monde, ont tout ce qu’il faut pour réussir dans la conversation.

(2) « Bonnes ou mauvaises qualités avec lesquelles on est né. » (Académie, 1694.)

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Le caractère de ces esprits-là est de parler bien, de parler facilement et de donner un tour plaisant (4) à tout ce qu'ils disent ; ils font dans les rencontres des reparties fort ingénieuses ; ils ont toujours quelque question subtile à proposer et quelque joli conte à faire pour animer la conversation ou pour la réveiller quand elle commence à languir. Pour peu qu’on les excite, ils disent mille choses surprenantes ; ils savent surtout l’art de badiner avec esprit et de railler finement dans les conversations enjouées ; mais ils ne laissent pas de se bien tirer des conversations sérieuses ; ils raisonnent juste sur toutes les matières qui se proposent et parlent toujours de (Pb) bon sens.

Il y a encore une autre sorte de beaux esprits qu'on peut appeler des esprits de négociation et de cabinet. Ce sont des génies éclairés, judicieux, actifs et propres pour les affaires. D’une vue ils en pénètrent le fond, ils en découvrent toutes les circonstances et toutes les suites (c) ; ils trouvent en un instant tous les expédients et toutes les voies par où l’on peut ménager et faire réussir les choses les plus difficiles. Mais ils ne voient que ce qu'il faut voir, et qu'autant qu'il faut pour prendre un bon parti et faire un choix raisonnable. Car c’est

°) Conséquences.

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quelquefois un faible (2) dans [a politique d’avoir trop de pénétration et trop de lumière : tant de biais et tant de jours (b) différents dissipent (c) l'esprit et nuisent souvent à l'exécution : le temps d’agir se passe à délibérer.

Ces esprits sont nés pour le gouvernement des Etats ; aussi ne forment-ils jamais que de grands desseins, utiles à leur patrie et glorieux à leur prince, ce qui arrive particulièrement quand le prince, persuadé de leur capacité, de leur fidélité et de leur zèle, leur abandonne Îa direction des affaires. Comme ils ont un grand sens avec une grande expérience, ils ne prennent point de fausses mesures et ne font point de fausses démarches. Que si la fortune, qui ne s'accorde pas toujours avec la prudence, ne favorise pas toutes leurs entreprises, ils profitent d’un mauvais succès, en imitant ces sages pilotes qui se servent des vents contraires comme des vents favorables. Dans les négociations ils se conduisent avec beaucoup d’habileté et d’une manière fort délicate : ils découvrent d’abord les pensées de celui avec qui ils traitent sans se découvrir eux-mêmes ; ils s’insinuent dans son esprit; ils l’engagent (d) par

(%) Défaut.

(b}) Jour : « Facilité, moyen pour venir à bout de quel

que affaire ». (Académie, 1694.)

(c) Dispersent.

(4) Détcrminent,

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ses propres intérêts ; ils le manient et ils le tournent si bien qu'il pense trouver son compte à entrer dans leurs sentiments et qu’il donne où ils veulent, sans croire même y donner. T'els ont été le cardinal de Richelieu et le comte d’Olivarès, les deux plus célèbres ministres que la France et l'Espagne aient jamais eus.

Voilà les divers caractères du bel esprit. Ce sont trois sortes de beautés qui, pour être différentes, ne laissent pas de se rencontrer quelquefois en une même personne. Car, sans parler des anciens et des étrangers, le cardinal Du Perron et feu Monsieur d’Avaux ! étaient des génies universels, propres pour les lettres, pour la conversation et pour les affaires ; et il y en a encore parmi nous qui ne cèdent guère à ces grands hommes et qui sont capables de faire également bien un ouvrage d'esprit, un conte agréable et un traité de paix.

Néanmoins, à parler en général, ces trois talents ne se trouvent ensemble que fort rarement. Les esprits de négociation ne réussissent pas d’ordinaire aux belles lettres ; mais aussi les auteurs les plus polis et les plus exacts ne brillent pas toujours dans la conversation. Les premiers ont plus de solidité que de délicatesse : l’étude de la politique les occupe tout entiers ; ils comptent les autres sciences pour rien. Les seconds sont trop délicats et trop chagrins : ils ne se contentent

presque jamais de ce qui se présente à eux ; ils ne disent presque rien dans les compagnies où ils se trouvent, pour trop penser à ce qu'ils veulent dire. Comme ils sont accoutumés à rêver profondément afin de bien tourner une pensée, ils sont le plus souvent distraits ; ils gardent quelquefois un silence morne dans une conversation enjouée, mais aussi, comme ils ont souvent la tête pleine de leurs compositions, ils parlent quelquefois trop ; ils attirent toute la conversation à eux et ne laissent pas aux autres la liberté de parler.

Pour l'esprit de conversation, comme c’est un esprit naturel, ennemi du travail et de la contrainte, 1l n’y a rien de plus opposé à l’étude et aux affaires. Aussi nous voyons que ceux qui ont ce talent sont pour l’ordinaire des gens oisifs, dont le principal emploi est de rendre et de recevoir des visites. De sorte qu’à examiner les choses à fond, il semble que ces divers esprits soient incompatibles et qu’ils demandent même des dispositions naturelles tout à fait contraires.

—- Quoiqu'il semble, dit alors Ariste, que le bel esprit soit différent selon les différents caractères que vous venez de marquer, il est cependant le même partout; car 1l est né à (2) toutes choses et a en soi de quoi réussir en tout ce qu’il veut

(2) Fait pour.

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entreprendre. La diversité qui paraît dans les esprits vient moins du fond des esprits que des matières où ils s’exercent. Les grands hommes, qui excellent en dé certaines choses, parce qu’ils s’y sont appliqués dans leur jeunesse, auraient peut-être réussi également dans les autres, s’ils y avaient apporté autant de soin et d'application.

Le hasard, qui se mêle (2) de la conduite des hommes et qui a souvent la meilleure part à la profession qu'ils embrassent, fait pour l’ordinaire cette différence que nous voyons parmi les esprits. Les uns se trouvent engagés (b), je ne sais comment, à établir leur réputation et leur fortune par la poésie : il ne faut pour cela qu’avoir réussi dans un sonnet, qu'une passion ou que le seul caprice aura inspiré. La louange qui en revient est une amorce agréable pour en faire entreprendre un second ; la bonne opinion que l’on conçoit aisément de soi-même anime à quelque chose de plus grand : on lit les poètes, on étudie les fables, on consulte les maîtres de l’art ; en un mot, on se tourne tout à fait du côté de la poésie et on devient insensiblement poète de profession, sans pouvoir presque être autre chose. Que si ces excellents poètes n’ont pas toujours le talent des affaires n1

(8) « On dit : « se mêler de quelque chose pour dire en faire sa profession, son occupation. » (Académie, 1694.) (b) Amcnés,

celui de la conversation, c’est qu’ils ont pris une autre route dès le commencement et qu’au lieu d'étudier la politique et de voir le monde, ils se sont attachés à la composition èt aux livres.

L'esprit de la négociation, auquel on donne la prééminence, et qu’on appelle ordinairement grand esprit et grand génie, ne diffère cependant des autres que par la noblesse de la matière ; car on ne peut se rien proposer de plus noble que de traiter des intérêts des princes, d’entrer dans leurs desseins les plus secrets, d'accorder leurs différends et de gouverner leurs États. C’est l'emploi le plus sublime et le plus glorieux où l’esprit se puisse occuper : rien ne flatte tant l’amour-propre, rien ne remplit davantage l’ambition que ces titres éclatants d’ambassadeur, de plénipotentiaire et de ministre d’État. Ceux qui sont élevés à ces dignités éminentes ont un caractère de grandeur et d'autorité qui les distingue du reste des hommes ; ils sont sur la terre ce que sont dans le ciel les anges du premier ordre, qui approchent de plus près du trône de Dieu, qui reçoivent leurs lumières de lui immédiatement et qui sont destinés aux choses les plus importantes.

Cependant, quand on y regarde de près, on trouve que c’est la fortune qui fait ces grands hommes et ces grands esprits, en les conduisant quelquefois en des pays et en des maisons où,

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