LE BEL ESPRIT IAE
par des rencontres fortuites et imprévues, ils prennent parti(:) auprès des ambassadeurs et des ministres. Cet engagement fait qu’ils s’appliquent aux affaires ; l’application les y fait réussir et les rend capables avec le temps des premières charges de l’État. Ainsi c’est proprement la fortune qui fait jouer un grand rôle à un bel esprit sur le théâtre du monde, tandis qu’elle en laisse d’autres dans l’obscurité et dans la poussière. Car assurément il y a de beaux esprits qui sont inconnus et inutiles, faute d’un emploi qui les fasse paraître et qui les oblige à travailler.
— Je confesse, dit Eugène, que la fortune contribue beaucoup à former un homme d’État, mais elle ne fait rien sans la nature et, quelque favorables que soient les occasions, quelque application que l’on ait, on parvient peu à la dignité de premier ministre, quand on n’a pas le génie des grandes affaires. Car, quoi que vous en disiez, le génie est une habileté particulière et un talent que la nature donne à quelques hommes pour de certaines choses. Les uns ont du génie pour la peinture, les autres en ont pour les vers. Il ne suffit” pas d’avoir de l'esprit et de l’imagination pour exceller dans la poésie, il faut être né poète et
(8) Acceptent un emploi. « Parli, emploi, soit dans les affaires, soit dans les troupes. » (Académie, 1694.)
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avoir ce naturel qui ne dépend ni de l’art ni de l'étude, et qui tient quelque chose de l’inspiration.
Je dis le même de la négociation et du ministère (a). Ce n’est pas assez pour y réussir d’être fort éclairé et même fort sage ; 1l faut avoir un talent propre pour gouverner les autres esprits sous l'autorité du prince, pour commander en obéissant. Ce qui a fait dire à un politique espagnol que le génie et l’esprit sont les deux causes principales de l'élévation et de la gloire d’un grand homme. Genio y ingenio los dos exes del lucimiento de prendas : el uno sin el otro felicidad a medias, no basta lo entendido, desease lo genial (+).
Il est vrai que le génie, quelque puissant qu’il soit, languit en quelque façon et demeure comme étouffé hors des emplois qui lui conviennent,
parce qu’il a besoin d’une certaine matière pour .
se développer et pour agir. Mais, à le regarder en soi-même, il est indépendant du hasard et de la fortune : c’est un don du ciel, où la terre n’a point de part ; c’est je ne sais quoi de divin, qui rend un bel esprit, que la providence de Dieu a destiné au
(2) Fonction d’un ministre d’Etat ». (Académie, 1694.)
(b) Le génie et l’esprit sont les deux conditions fondamentales du succès et de la gloire. L’un sans l’autre n’est qu'un demi bonheur, l'esprit tout seul ne suflit pas, il faut aussi le génie,
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