LE BEL ESPRIT
gouvernement d’un empire, qui le rend, dis-je, naturellement droit et juste, zélé pour la gloire de son prince et pour le bien de sa patrie, capable des plus difhiciles entreprises, ferme et constant dans les rencontres les plus fâcheuses, impénétrable aux plus clairvoyants, insensible aux plaisirs, infatigable dans le travail, libre et tranquille dans l'embarras, et en tout temps maître de soi-même et des affaires, lesquelles, pour grandes qu’elles soient, sont toujours au-dessous de son génie.
Ce n’est pas qu’un ministre tel que je me l’imagine soit borné précisément aux affaires. Comme son esprit a une étendue presque infinie, il n’y a point de science dont il n’ait quelque teinture ; il peut même, quand il lui plaît, faire des discours fort éloquents et tenir sa place dans une Académie
. de beaux esprits, comme il la tient dans le Conseil d'un puissant monarque ; mais, après tout, le génie de la politique est sa qualité dominante et son véritable caractère.
— Je trouve ce portrait du parfait ministre fort à mon gré, dit Ariste, et ce qui m'en plaît davantage, c'est qu’apparemment vous ne l’avez pas formé en l'air. Votre homme d’État est, si je ne me trompe, quelque chose de plus réel que le magnanime d’Aristote, et que le sage de Sénèque ; et j'en suis bien aise pour l’honneur de notre nation, car,
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à vous dire le vrai, j'aurais un étrange dépit que la France ne valût pas mieux que la Grèce et que l'Italie.
. — Les Grecs et les Romains, répliqua Eugène, sont si jaloux de la gloire de leur nation qu’on ne peut leur disputer rien là-dessus sans se brouiller avec eux et sans avoir des affaires avec les plus braves et les plus spirituels hommes du monde. Pour moi, continua-t-1l en riant, comme je n’aime pas à me faire des ennemis, j'aime mieux céder aux Grecs et aux Romains et confesser de bonne foi que tous les pays sont stériles en héros, au prix de l’ancienne Grèce et de l’ancienne Italie.
— Il faut du moins que vous confessiez, dit Ariste, que le bel esprit est de tous les pays et de toutes les nations, c’est-à-dire que, comme il y a eu autrefois de beaux esprits grecs et romains, il y en a maintenant de français, d’italiens, d’espagnols, d’anglais, d’allemands même et de moscovites. — C’est une chose singulière qu’un bel ‘esprit allemand ou moscovite, reprit Eugène, et, s’il y en a quelques-uns au monde, ils sont de la nature de ces esprits qui n'apparaissent jamais sans causer de l’étonnement. Le Cardinal Du Perron disait un jour, en parlant du Jésuite Gretzer : 1] a bien de l'esprit pour un Allemand, comme si ç'eût été un prodige qu’un Allemand fort spirituel.
LOMME ET M SPIR IT ISI
— J'avoue, interrompit Ariste, que les beaux esprits sont un peu plus rares dans les pays froids, parce que la nature y est plus languissante et plus morne, pour parler ainsi. — Avouez plutôt, dit Eugène, que le bel esprit, tel que vous l’avez défini, ne s’accommode point du tout avec les tempéraments grossiers et les corps massifs des peuples du Nord.
Ce n’est pas que je veuille dire, ajouta-t-il, que tous les Septentrionaux soient bêtes. Il y a de l'esprit et de la science en Allemagne, comme ailleurs, mais enfin on n’y connaît point notre bel esprit, ni cette belle science qui ne s’apprend point au collège et dont la politesse fait la principale partie ; ou, si cette belle science et ce bel esprit y sont connus, ce n’est seulement que comme des étrangers dont on n’entend point la langue et avec qui on ne fait point d’habitude (#.
Je ne sais même si les beaux esprits espagnols ct italiens sont de la nature des nôtres. Ils en ont bien quelques qualités et quelques traits, mais je doute un peu qu'ils leur ressemblent tout à fait et qu'ils aient précisément (b) le caractère que vous avez établi. Car enfin ce caractère est si propre à notre nation qu’il est presque impossible de le
(8) « Fréquentation ordinaire ». (Académie, 1694.) (Pb) Exactement,
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trouver hors de France, soit que cela vienne en partie de la température du climat, soit que notre humeur y contribue quelque chose, soit enfin que ce soit l'étoile de la nation française d’avoir présentement ce beau tour d’esprit que les autres peuples n’ont pas.
— Je m'étonne, repartit Ariste en riant, qu’un homme qui craint tant de se mettre mal avec les Grecs et avec les Romains s’attire sur les bras, de gaieté de cœur, les Espagnols, les Italiens, les Allemands, les Polonais, les Moscovites et toutes les autres nations de la terre. Mais, raillerie à part, continua-t-1l, je vous trouve bien hardi de faire ainsi le procès à tous les étrangers. Pour moi, comme je n’aime guère à décider n1 à fâcher personne, j'aime mieux croire que le bel esprit n’est étranger nulle part, et je n’ai garde d’être plus chagrin que le poète satirique, qui n’a pas fait de difficulté de dire que les grands génies naissent partout.
Je sais bien qu’il y a des pays plus spirituels que d’autres, que l’Attique a été de toutes les contrées de la Grèce la plus fertile en beaux esprits, et je ne nie pas que la France ne vaille bien en cela l’Attique. Mais il ne s'ensuit pas que les autres pays soient aussi stériles que vous dites, et enfin il n’est pas des esprits comme de l’or et des pierreries, que la nature n’a formés qu’en certains en-
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droits de la terre : il s’en trouve sous les climats froids et chauds aussi bien que sous les climats tempérés, parmi les nations barbares comme parmi les nations polies.
— Mais si le bel esprit est de tous les pays, dit Eugène, il n’est pas de tous les siècles ; car il y en a de grossiers et de stupides où la barbarie et l'ignorance dominent, tel qu’a été le dixième siècle, où les gens étaient si simples et si bêtes, que dès qu’un homme savait un peu le grec, il passait pour nécromancien. — Il y a aussi des siècles ingénieux, dit Ariste, et il ne faut pas être, fort versé dans l’histoire et dans la chronologie pour savoir que le siècle d'Alexandre a été fécond en beaux esprits. J'entends par le siècle d'Alexandre non seulement le temps dans lequel ce fameux conquérant a vécu, mais encore celui qui a précédé sa naissance et suivi sa mort de quelques années. C’est dans ce siècle qu’ont fleuri Socrate, Anacréon, Pindare, Euripide, Sophocle, Aristophane, Isocrate, Platon, Aristote et Démosthène. T'out le monde sait que le siècle d’Auguste a été parmi les Romains le siècle du bel esprit et du bon sens, des bons auteurs et des belles lettres.
Le quatrième siècle de l’Église a été un des plus fertiles en grands génies. Car, outre un Arius si célèbre par les maux qu'il a faits au monde chrétien, un Valens, un Ursacius et un Eusèbe, dé-
fenseurs de la doctrine de cet hérésiarque, un Julien l’Apostat et un autre Julien, disciple de Pélage, qui étaient tous de méchants hommes et de fort bons esprits, sans parler de Thémistius le Philosophe, et de Libanius le Sophiste. Il y a eu dans ce siècle-là un grand nombre de saints Pères, aussi considérables par la grandeur de leur esprit que par la sainteté de leur vie. C’est le siècle des Chrysostomes, des Jérômes, des Épiphanes, des Ambroises, des Augustins, etc.
— D'où vient, interrompit Eugène, qu’un siècle est plus spirituel que l’autre? — Si vous faisiez cette demande à un astrologue, répondit Ariste, il ne manquerait pas de s’en prendre aux astres, et il vous dirait sans doute que la révolution et le concours de certaines étoiles, dont les influences agissent plus ou moins sur les esprits, est l’unique cause de cette différence. Mais, comme je ne suis point astrologue, je croirais plutôt que cela vient en partie de la bonne ou de la mauvaise éducation et que les esprits sont plus subtils ou plus grossiers, selon qu'ils sont plus ou moins cultivés dans leur jeunesse.
Mais croiriez-vous qu’il ne faut quelquefois qu'un bel esprit pour polir une nation entière? Ronsard ? fut le premier qui chassa la barbarie de la France en inspirant à nos pères l’amour et le goût des lettres. On peut dire que Voiture nous a
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appris cette manière d'écrire aisée et délicate qui règne présentement. Avant lui on pensait n’avoir de l'esprit que quand on parlait Balzac tout pur et qu'on exprimait de grandes pensées avec de grands mots.
L'’émulation qui s’excite entre certaines personnes ou même entre certaines nations jalouses l’une de l’autre sert beaucoup à polir un siècle ; l'intérêt fait souvent le même effet que l’émulation. L'on voit mille gens d’esprit dans un État où l'esprit est un moyen pour faire fortune. Ainsi dans les anciennes républiques, où un homme parvenait aux premières charges par son éloquence et par son savoir, il y avait une infinité de bons auteurs et de bons poètes. Il y a toujours eu des hommes savants dans les temps où les princes ont eu de l’amour pour les sciences.
D'où vient, pensez-vous, que dans le siècle passé les lettres fleurirent si fort en Italie, si ce n'est de l’estime que Laurent de Médicis et Léon X eurent pour elles ? Et.ne fut-ce pas aussi la même inclination de François Ie qui fit que la France devint sous son règne spirituelle et savante, de grossière et d’ignorante qu’elle avait été sous les règnes précédents ? L’affection qu’aura un premier ministre pour une science particulière fera que les esprits s’y appliqueront et qu’on y excellera avec le temps. La passion du cardinal de
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Richelieu pour le théâtre a porté la comédie française à sa dernière perfection et a fait naître dans notre siècle des poètes dramatiques qui effacent presque les anciens.
— Je trouve, dit Eugène, que les temps de paix contribuent encore beaucoup à rendre les hommes spirituels, car, comme vous savez, les Muses aiment naturellement le repos et le silence ; elles ne peuvent vivre dans le trouble et parmi le bruit. Les beaux esprits sont rares dans un temps de guerre, soit que la guerre, qui a quelque chose de sauvage et de farouche, empêche que les esprits ne se polissent, soit que ceux qui ont de l’ambition tournent leurs pensées du côté des armes et prennent le parti de la valeur, comme fit César, qui, au sentiment de Quintilien, eût pu disputer à Cicéron la gloire de l’éloquence.
— Les temps de guerre, dit Ariste, ne sont pas toujours incompatibles avec les connaissances honnêtes : ils sont quelquefois fort heureux non seulement pour la grandeur des États, mais aussi pour la perfection des esprits ; et, sans chercher des exemples étrangers, nous nous sommes polis plus que jamais pendant que la guerre a été le plus allumée entre la France et l'Espagne.
Il me semble, poursuivit-il, que les hérésies naissantes ne servent pas peu à bannir la barbarie et l’ignorance. La passion qu'ont les uns pour
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