‹ Entretiens d'Ariste et d'Eugène, par le père Bouhours;Chapitre 24 sur 33 · CE BEL ESPRIT · texte numérisé non relu

CE BEL ESPRIT

établir et pour défendre une nouvelle doctrine, le zèle qu’ont les autres pour la combattre et pour la détruire animent les deux partis à l’étude et produisent d’ordinaire des ouvrages fort ingénieux. Car, pour ne rien dire des anciennes hérésies, nous devons peut-être aux dernières, si J’ose parler ainsi, la pureté de notre langue et la politesse de notre siècle.

— Ne pourrait-on pas ajouter, dit Eugène, que la nature fait des efforts de temps en temps pour produire des génies extraordinaires et qu’elle demeure ensuite stérile durant quelques siècles, comme si ces dernières productions l'avaient épuisée et qu’elle eût besoin de repos après un si grand travail?

— Mais on peut ajouter encore, repartit Ariste, qu'il y a en tout cela je ne sais quelle fatalité ou, pour parler plus chrétiennement, je ne sais quelle disposition de la Providence où l’on ne voit goutte. Car cette barbarie ou cette politesse des esprits passe de pays en pays et de siècle en siècle par des voies qui nous sont souvent inconnues. En un temps une nation est grossière, et en un autre elle est ingénieuse. Du temps d'Alexandre les Grecs avaient plus d'esprit que les Romains ; du temps de César les Romains avaient plus d’esprit que les Grecs.

Le siècle passé était pour l'Italie un siècle de

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doctrine (2) et de politesse : il lui a plus fourni de beaux esprits qu’elle n’en avait eu depuis le siècle d’Auguste. Le siècle présent est pour la France ce que le siècle passé était pour l'Italie. On dirait que tout l’esprit et toute la science du monde soit maintenant parmi nous et que tous les autres peuples soient barbares en comparaison des Français. Ce n’est pas un avantage et un mérite en France que d’avoir de l'esprit, parce que tout le monde en a. Il n’y a presque personne, qui ait un peu d'éducation, qui ne parle bien et qui n’écrive poliment. Le nombre des bons auteurs et des faiseurs de belles choses est infini ; celui des Académies savantes croît tous les jours ; en un mot je ne sais rien de plus commun dans le royaume que ce bon sens délicat qui y était si rare autrefois.

Au reste, notre bel esprit n’est pas borné aux hommes de lettres : il s’éterd aux gens d’épée et aux personnes de la première qualité, dont il semblait que l'ignorance fût le partage dans les derniers règnes. Nous avons des braves et même des princes qui peuvent le disputer en esprit aussi bien qu’en valeur à Scipion et à César, et en mon particulier j’ai l’honneur d’en connaître un { qui, dans la fleur de son âge, a tout le discernement

(3) Science,

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et toute la maturité que l’on peut avoir. Ce jeune prince a mille agréments en sa personne qui le rendent, tout fier qu'il est, le plus aimable du monde. Il y a longtemps que je l’ai comparé au Renaud du Tasse et que je lui ai appliqué ces quatre vers comme par un esprit de prophétie :

L'età precorse, e la speranza ; e presti

Pareano i fior, quando n'usciro 1 frutlr.

S’el miri fulminar fra l'arme avvollo, Marte lo stimi ; Amor, se scopre il volto (à).

Mais je laisse là son courage et sa bonne mine pour ne vous parler que de son esprit. Quelque froideur qui paraisse sur son visage, 1l a beaucoup de vivacité et beaucoup de feu ; mais ce feu n’éclate pas toujours au dehors. Cette vivacité est presque toute dans une intelligence subtile et pénétrante à laquelle rien n’échappe.Il ert2nd tout finement ; il juge des ouvrages d’esprit avec une délicatesse admirable ; il ne dit rien qui ne soit juste et plein de bon sens, même en disant des bagatelles, car, avec son air sage et sérieux, il ne laisse pas de badiner fort spirituellement et de fort bonne grâce, quand l’cccasion s’en présente.

(4) Il a devancé l’âge et les espérances. Les fleurs paraissaient prêtes à éclore quand on vit germer les fruits. Si tu le contemples enfermé dans une armure et lançant des éclairs, tu crois voir Mars ; c’est l’Amour, s’il découvre ses traits » (Jérusalem délivrée, ch. I).

Il sait toutes les belles langues, et il a pris des sciences tout ce qu’une personne de sa qualité en doit savoir, de sorte qu'il parle sur chaque matière fort à propos et en prince, sans faire le savant et sans se piquer de rien. Ajoutez à cela une raison droite et éclairée qui lui fait toujours prendre le bon parti, un génie noble et élevé qui le rend capable de tout, enfin je ne sais quel tour particulier dans l'esprit que les plus beaux esprits n’ont pas.

Nous avons encore des ducs, des comtes et des marquis fort spirituels et fort savants, qui manient également bien la plume et l'épée, et qui ne s'entendent pas moins à faire un dessein de ballet et à écrire une histoire qu’à former un camp et à ranger une armée en bataille. Nous avons aussi des duchesses, des comtesses et des marquises qui valent peut-être bien les ducs, les comtes et

les marquis, et qui sont de véritables beaux

esprits.

— Je ne pensais pas, interrompit Eugène, qu’une femme püût être bel esprit, et, quoi que vous en disiez, je doute un peu qu’elle puisse avoir toutes les qualités qui sont nécessaires pour l'être effectivement. Ce beau feu et ce bon sens dont vous avez tant parlé ne viennent pas d’une complexion froide et humide !. La froideur et l’humidité, qui rendent les femmes faibles, #mides,

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