LE" B'EMN ESPRIT
indiscrètes, légères, impatientes, babillardes, comme a fait voir clairement un de nos bons auteurs dans son Art de connaître les hommes }, les empêchent d’avoir le jugement, la solidité, la force, la justesse que le bel esprit demande. Cette pituite dont elles sont pleines et qui leur fait le teint délicat ne s’accorde pas trop avec la délicatesse et la vivacité de l'esprit : elle en émousse la pointe, elle en affaiblit les lumières ; et si vous y faites réflexion, ce que les femmes ont de brillant est de la nature des éclairs, qui éblouissent un moment et qui n’ont point de consistance. Elles brillent un peu dans la conversation, et, pourvu qu’on ne parle que de bagatelles, elles ne parlent pas mal, mais hors de là elles ne sont pas trop raisonnables. En un mot il n’y a rien de plus mince n1 de plus borné que l'esprit des femmes.
— Ce que vous dites est vrai en général, repartit Ariste, et Je vous avoue qu'il y a quelque sorte d'opposition entre la beauté de l'esprit et celle du corps que les femmes ont en partage, mais cela n'empêche pas que quelques-unes ne soient exceptées de la règle générale. Ce sontcelles qui du côté de l’esprit n’ont rien des imperfections de leur sexe et auxquelles la nature a donné, ce semble, un tempérament particulier.
On peut compter entre ces femmes privilégiées la fameuse Grecque ? qui inventa une nouvelle
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espèce de vers, et qui fut nommée la dixième Muse ; la vertueuse Cornélie, mère des Gracques ; la sage et savante Athénaïs !, que son mérite éleva au trône de Constantinople ; l’illustre Marie Stuart, dont toute l’Europe a admiré la beauté, le savoir et la vertu ; Victoire Colonne ?, marquise de Pesquaire, Angélique Nogarole, Séraphine Contarin, Olive Marguerite Sarrochi, toutes quatre Italiennes ; Marguerite Morus et Elisabeth Tanfield, Anglaises ; Isabelle de Roseres, Espagnole ; Catherine de Portugal, duchesse de Bragance ; Marguerite de Valois, sœur de François Ier, qui fut appelée par les beaux esprits de son temps la dixième Muse et la quatrième Grâce ; la Reine Marguerite, la Princesse de Conti, fille de Henri, duc de Guise ; Mademoiselle de Gournay, que Montaigne appelait sa fille, et Juste Lipse sa sœur ; Mlle de Scurmans, et tant d’autres qui ont été l’ornement de leur pays et de leur siècle, sans parler de celles qui vivent encore.
Mais, outre l'esprit des belles lettres, celui des grandes affaires se rencontre aussi en quelques femmes que la nature a élevées au-dessus des autres. Il y en a eu presque dans tous les temps d’intelligentes et d’habiles, qui ont été capables des négociations les plus importantes, et il s’en est vu même en quelques États qui ont eu la tête
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assez forte pour porter le faix des affaires publiques.
Ariste dit alors à son ami tout ce que sa mémoire lui put fournir sur le chapitre des sages princesses qui ont gouverné les empires. Il n’oublia pas Pulchérie !, sœur de T'héodose ; Blanche, mère de saint Louis ; Isabelle, femme de Ferdinand-; Catherine Paléologue, duchesse de Mantoue et marquise de Montferrat ; de sorte qu'Eugène fut obligé de confesser à la fin qu'il y avait parmi les femmes de bezux esprits de toutes les espèces et de toutes les manières.
Les réflexions qu'ils firent ensuite l’un et l'autre sur la conduite admirable de ces princesses les engagèrent si avant dans l’histoire et dans la politique qu'ils ne purent presque finir leur conversation.
EnrTr. An. 13
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ORS qu'Ariste et Eugène se furent rendus au lieu de leur promenade, ils se témoignèrent d’abord la joie qu'ils avaient de passer
ensemble de si douces heures, et Eugène prenant la parole : Quelque solitaires que nous soyons, je ne porte, dit-il, aucune envie aux plus agréables sociétés du monde.
Ariste dit là-dessus à son ami tout ce qu’une amitié fort tendre peut inspirer en ces rencontres, et puis, laissant aller son esprit où son cœur le conduisait : Il faut avouer, mon cher Eugène, continua-t-1l, qu’il y a peu d’amis comme nous, qui soient éternellement ensemble sans se lasser l’un de l’autre. Les conversations particulières où l’amour n’a point de part fatiguent presque toujours quand elles sont trop fréquentes, ou qu'elles sont un peu longues. Quelque estime et quelque affection qu'on ait pour un honnête homme, on s'ennuie insensiblement de ne voir que lui et de ne parler qu’à lui ; on sent même, je ne sais comment, diminuer par là les sentiments que son mérite avait fait naître, soit qu'on s’ac-
LE JE NE SAIS QUOI | es
ms a coutume peu à peu à ce qui paraissait extraordinaire en sa personne, soit qu'à force de le pratiquer on découvre en lui des défauts cachés qui rendent ses bonnes qualités moins estimables, De sorte que, pour trouver tous les jours de nouveaux plaisirs dans nos entretiens, comme nous y en trouvons, 1l faut nécessairement que notre amitié soit plus forte que ne sont les amitiés ordinaires, puisque, toute vertueuse qu'elle est, elle fait dans nous ce que l’amour fait dans les autres, — C’esta-dire, ajouta Eugène, qu'il faut que nous soyons faits l’un pour l’autre et qu'il y ait une étrange sympathie entre nos esprits.
— Ce que vous dites est bien vrai, reprit Ariste ; et en mon particulier je sens fort ce que vous dites. L’ennui qui me prend dès que nous sommes séparés, la joie que me donnent nos plus longues conversations, le peu de cas que je fais des connaissances nouvelles et le peu de soin que j'ai de cultiver mes anciennes habitudes sont apparemment des effets d’une grande sympathie et de ces inclinations secrètes qui nous font sentir pour une personne je ne sais quoi que nous ne sentons point pour une autre.
— De la manière dont vous parlez, pique Eugène, vous avez la mine de connaître aussi bien la nature de ce je ne sais quoi que vous en ressentez les effets. —- Il est bien plus aisé de le sentir
que de le connaître, repartit Ariste. Ce ne serait plus un je ne sais quoi, si l’on savait ce que c’est : sa nature est d’être incompréhensible et inexplicable.
— Mais ne peut-on pas dire, reprit Eugène, que c’est une influence des astres et une impression secrète de l’ascendant sous lequel nous sommes nés ? — On le peut dire sans doute, répondit Ariste, et on peut dire de plus que c’est le penchant et l'instinct du cœur, que c’est un très exquis sentiment de l’âme pour un objet qui la touche, une sympathie merveilleuse et comme une parenté des cœurs, pour user des termes d’un bel esprit espagnol, un parentesco de los coraçones. | ,
Mais, en disant tout cela et mille autres choses encore, on ne dit rien. Ces impressions, ces penchants, ces instincts, ces sentiments, ces sympathies, ces parentés sont de beaux mots que les savants ont inventés pour flatter leur ignorance et pour tromper les autres, après s’être trompés euxmêmes. Un de nos poètes ! en a mieux parlé que ‘tous les philosophes; il décide la chose en un mot :
Îl est des nœuds secrets, il est des sympathies Dont par le doux rapport les âmes assorties S’attachent l’une à l’autre S se laissent piquer Par ces je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.
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— Quand cela serait vrai du je ne sais quoi qu’on a pour les gens et qu’on sent dans le fond du cœur, dit Eugène, cela ne le serait peut-être pas de celui qui se trouve dans les personnes qui plaisent, qui paraît sur le visage, et qui saute aux yeux à une première vue.
— Je vous assure, dit Ariste, que ce dernier je ne sais quoi est aussi caché et aussi inconcevable que l’autre. Pour être visible, il n’en est pas pour cela plus connu ni plus aisé à définir. Car enfin ce n’est précisément ni la beauté, ni la bonne mine, ni la bonne grâce, ni l’enjouement de l'humeur, ni le brillant de l'esprit, puisque l’on voit tous les jours des personnes qui ont toutes ces qualités sans avoir ce qui plaît, et que l’on en voit d’autres au contraire qui plaisent beaucoup, sans avoir rien d’agréable que le je ne sais quoi.
Ainsi, ce qu’on en peut dire de plus raisonnable et de plus certain, c’est que le plus grand mérite ne peut rien sans lui et qu’il n’a besoin que de lui-même pour faire un très grand effet. On a beau être bien fait, spirituel, enjoué et tout ce qu'il vous plaira, si le je ne sais quoi manque, toutes ces belles qualités sont comme mortes ; elles n’ont rien qui frappe, n1 qui touche. Ce sont des hamecçons sans amorce et sans appât, des flèches et des traits sans pointe. Mais aussi, quelques défauts qu’on ait au corps et en l’esprit, avec
ce seul avantage on plaît infailliblement, et on ne fait même rien qui ne plaise : le je ne sais quoi raccommode (2) tout.
— Il s'ensuit de là, dit Eugène, que c’est un agrément qui anime la beauté et les autres perfections naturelles ; qui corrige la laideur et les autres défauts naturels ; que c’est un charme et un air qui se mêle à toutes les actions et à toutes les paroles, qui entre dans le marcher, dans Île rire, dans le ton de la voix et jusque dans le moindre geste de la personne qui plaît.
— Mais qu'est-ce que cet agrément, ce charme et cet air, repartit Ariste ? Si l’on vient à examiner tout cela, on ne sait plus où l’on en est, et il en faut toujours revenir au je ne sais quoi. Un de nos beaux esprits a dit d’un jeune homme fort aimable : |
Surtout, il avail une grâce,
Un je ne sais quoi qui surpasse De l'amour les plus doux appas, Un ris qui ne se peut décrire,
Un air que les autres n’ont pas, Que l’on voit & qu'on ne peut dire.
Cet agrément, ce charme, cet air ressemble à la lumière qui embellit toute la nature et qui se fait voir à tout le monde sans que nous sachions ce que c’est, de sorte qu’on n’en peut mieux parler
se
- (#} Répare,
à mon gré qu’en disant qu’on ne peut ni l’expliquer ni le concevoir. En effet, c’est quelque chose de si délicat et de si imperceptible qu’il échappe à l'intelligence la plus pénétrante et la plus subtile : l'esprit humain, qui connaît ce qu'il y a de plus spirituel dans les anges et de plus divin en Dieu, pour parler ainsi, ne connaît pas ce qu’il y a de charmant dans un objet sensible qui touche Île cœur.
— 51 cela est, dit Eugène, il faut démentir les philcsophes, qui ont soutenu de tout temps que. la connaissance précède l’amour ; que la volonté n'aime rien qui ne soit connu de l’entendement. — [ls ont eu raison de le soutenir, dit Ariste : on ne peut aimer sans connaître et aussi on connaît toujours la personne qu’on aime; on connaît qu’ellé est aimable, mais on ne connaît pas toujours ce qui la fait aimer.
— Mais de grâce, interrompit Eugène, est-ce assez connaître que de connaître la personne et que de connaître qu’elle est aimable? Peut-on l'aimer, et ignorer en même temps ce qui la rend digne d’être aimée ?
— Oui, repartit Âriste, et c’est en cela que consiste le mystère du je ne sais quoi. La nature, aussi bien que l’art, a soin de cacher la cause des mouvements extraordinaires : on voit la machine et on la voit avec plaisir, mais on ne voit pas le ressort
qui la fait jouer. Une personne plaît et se fait aimer dès qu'on la voit, sans qu’on sache bien pourquoi elle plaît ni pourquoi on l’aime. Vous diriez que la nature, en ces rencontres, tend ellemême des pièges à notre cœur pour le surprendre ; ou plutôt, que, le connaissant aussi fier et aussi délicat qu'il est, elle l’épargne et le ménage en Lui cachant le trait qui le doit blesser.
— Je pense, pour moi, dit Eugène, que si l’âme ne voit pas le trait qui la touche en ces rencontres, c’est qu'il fait son cïtet si pronptement qu’elle n’a pas le temps de le remarquer. Car, si vous y
vez pris garde, tout ce qui va avec une extrême
vitesse ne se voit point. Ainsi les flèches, les balles de mousquet, les boulets de canon, les carreaux. de foudre passent devant nos yeux sans que nous les apercevions. Ces choses sont visibles d’elles-: mêmes, mais le mouvement qui les emporte les dérobe à notre vue.
— Cela me fait souvenir, repartit Ariste, de la simplicité de ce Canadois qui, ayant reçu un coup de fusil et ne pouvant comprendre ce qui l'avait blessé, disait que c'était ou la flamme qui avait piru, ou le bruit qu'il avait oui. — Si la pierre, le feu, le plomb et le bois, reprit Eugène, se rendent hero par la vitesse avec laquelle ils volent dans l'air, faut-il s'étonner que le trait dont l’âme est frappée à la première vue d’une personne ne se
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puisse apercevoir ? Car enfin, de tous les traits celui qui va le plus vite, c’est le trait qui blesse le cœur, et le plus court de tous les moments, si j’ose parler ainsi, c’est celui dans lequel le je ne sais Cu )i fait son effet.
— Quoi qu'il en soit, dit Ariste, il est certain que le je ne sais quoi est de la nature de ces choses qu’on ne connaît que par les effets qu’elles produisent. Nos yeux sont témoins des mouvements: admirables que l’aimant cause dans le fer ; mais qui peut dire ce que c’est que la vertu de cette pierre merveilleuse ? Le vent qui ébranle les montagnes et les rochers, qui renverse les villes, qui trouble tous les éléments, est quelque chose qu’on re voit point et qu’on n’a pu encore bien définir, non plus que les influences qui tombent du ciel et qui forment les minéraux dans les entrailles de la terre. Disons le même de cet agrément et de ce charme particulier dont nous parlons : il attire les cœurs les plus durs, il excite quelquefois de violentes passions dans l’âme, il y produit quelquefois de fort nobles sentiments ; mais il ne se fait jamais connaître que par là. Son prix et son avantage consiste à être caché : 1l est comme la source de ce fleuve de l'Égypte, d’autant plus fameuse qu’elle n’a point encore été découverte, ou comme cette divinité inconnue des anciens qu’on n’adorait que parce qu’on ne la connaissait pas,