LI TB NTRIET ENS
— Oserait-on dire, ajouta Eugène, qu'il est:
semblable à Dieu même et qu’il n’y a rien de plus connu, ni de plus inconnu dans le monde ? — On: peut dire au moins sûrement, poursuivit Ariste, qu'il est une des plus grandes merveilles et un des plus grands mystères de la nature. — N'est-ce point pour cela, dit Eugène en riant, que les nations les plus mystérieuses le font entrer dans tout ce qu’elles disent ? Les Italiens, qui font mystère de tout, emploient en toutes rencontres leur son: sù che. On ne voit rien de plus commun dans leurs poètes.
Un certo non si che {?) Sentlesi al petto.
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A poco à pocô nacque nel mio pelto, Non sû da qual radice,
{2} On’ sent au cœur un certain je ne sais quoi.
Peu. à peu naquit dans mon cœur, je ne sais de quelles racines, comic fait une herbe qui lève d'elle-même, un. amour inconhu, une douceur étrange qui laisse à la fin je. ne sais quoi d’amer. ;
Dans ces accents langoureux retentit un je ne sais quoi de plaintif et de doux qui s’insinue en son cœur: ct adoucit tout son courroux.
Ce n’est pas le silence, et ce n’est pas un eri qu’on pousse; mais on entend on ne sait quoi de rauque ct d’indistimcet.
Un je ne sais quoi de rare; et de doux semble pénétrer le cœur endurci du roi.
Un je ne sais quoi d'insolite et d’indistinct entre l’espérance ct la -erainte m'étreint tout entier.
Com herba suol che per se stessa germini, Un incognito affetto,
Un estranea dolcezza,
.Che lascia nel fine :
Un non sô che d’amaro.
In questé voci languide risuona Un non sô che di ilebile e soave, Ch'al cor gli serpe, & ogni sdegno ammorza,
aa
Non v’è silentio, e non c'è grido espresso, : Ma odi un non sd che rocc e indistinto.
Le
rat
Un non s0 che d’inusitato e molle, Par che nel duro pette al Re trapasse.
De
Un non sô che d'insolito e confuso Tra speranza e timor tutio m'ingombra,
Je n’aurais jamais fait, si je voulais vous dire tous les non s0 che dont je me souviens. Les Espagnols ont aussi leur 10 s0 que qu’ils mêlent à tout et dont ils usent à toute heure, outre leur donayre (2), leur brio et leur despejo, que Gracian appelle alma de tota prenda, realce de los mismos realces, per-.
(2) Leur grâce, leur brio et leur aisance que Gracian. appelle l’objet du plus vif amour, l'éclat souverain, la perfection suprême,
emma à <à 204 ENTRETIENS
feccion de la misma perfeccion, et qui est, selon le même auteur, au-dessus de nos pensées et de nos paroles, Hsongea la inteligencia, y estraña la explicacion. |
— Si vous vouliez vous donner la peine de lire nos livres avec autant de réflexion que vous avez lu les Italiens et les Espagnols, dit Ariste, vous trouveriez que le je ne sais quoi a beaucoup de vogue parmi nous, et que nous sommes en cela aussi mystérieux que nos voisins.
Mais, pour revenir à ce que nous disions, il est du je ne sais quoi comme de ces beautés couvertes d’un voile, qui sont d’autant plus estimées qu’elles sont moins exposées à la vue, et auxquelles l'imagination ajoute toujours quelque chose. De sorte que, si par hasard on venait à apercevoir ce je ne sais quoi qui surprend et qui emporte le cœur à une première vue, on ne serait peut-être pas si touché ni si enchanté qu’on est ; mais on ne l’a point encore découvert, et on ne le découvrira jamais apparemment, puisque, si l’on pouvait le découvrir, il cesserait d’être ce qu'il est, comme je vous l’ai déjà dit.
Au reste, comme on ne saurait l’expliquer, on ne saurait aussi le peindre, et c’est peut-être pour cela qu’on ne peut faire aimer véritablement une personne en faisant voir son portrait, non plus qu’en faisant son éloge, quoi qu'en disent les
; ; saisbistétié is 2
fables et les romans. La description la plus avartageuse et le portrait le plus flatté peuvent donner de l’estime pour la personne et une grande envie de la voir, mais ni l’un ni l’autre ne cause jamais une vraie inclination, parce que le pinceau et la langue ne peuvent exprimer le je ne sais quoi, qui fait tout.
Mais, outre ce je ne sais quoi qui répare, comme nous avons dit, tous les défauts naturels et qui tient lieu quelquefois de beauté, de bonne mine, de belle humeur et même d’esprit, il y en a un autre qui fait un effet tout contraire, car il détruit, il gâte et il empoisonne, pour parler ainsi, tout le mérite des personnes où il se rencontre.
Nous en voyons tous les jours qui, dans les règles, devraient plaire infiniment et qui néanmoins déplaisent fort, comme ces deux seigneurs assez connus à la Cour, de qui on disait qu’il y avait en eux plus de bonnes qualités qu’il n’en fallait pour faire quatre honnêtes gens, et ie cependant ils ne l’étaient pas. |
On s’étonne quelquefois pourquoi un homme ne “plaît point, on s’en demande une raison à soimême, on en trouve mille qui font qu’il devrait ‘plaire, et on n’en trouve pas une pourquoi il déplaît, sinon je ne sais quoi de choquant, qui fait dire, malgré qu’on en ait : Il est bien fait, il a bonne mine, il a de l’esprit, mais il a je ne sais
quoi qui me déplaît. Il semble à quelques-uns que cela se dit par délicatesse ou par caprice, que ce n’est qu'un faux prétexte ; cependant c’est une bonne et une solide raison, mais cachée, mais inconnue à la philosophie, et que la nature toute seule nous suggère.
— Ce qui m'étonne le plus, dit Eugène, c’est que ce même homme qui vous déplaît me plaira peut-être. — [l:ne faut pas s’en étonner, reprit Ariste. Comme il y a des je ne sais quoi universels dont tout le monde est touché également, 1l y en a de singuliers qui ne touchent que quelques personnes, et 1l est de ces je ne sais quoi comme de ces fantômes qui n’apparaissent qu’en de certains heux et qu’à de certaines gens. T'ous les hommes ont un je ne sais quoi particulier qui fait qu’ils plaisent ou déplaisent à la première vue, selon les différentes personnes qui les voient, et c’est le fondement de ce qu’on appelle sympathie ou antipathie. | À
— Si cela est ainsi, dit Eugène, on a tort de «condamner le goût et l’inclination d’autrui, quelque bizarre que soit ce goût et quelque extravagante que cette inclination puisse être. Car c’est à la nature à qui il faut s’en prendre, et non pas à nous qui ne faisons que la suivre et qui ne pouvons Jui résister en ces rencontres.
— En effet, repartit Ariste, ces je ne sais quoi
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en beau et en laid, pour parler de la sorte, excitent dans nous des je ne sais quoi d’inclination et d’aversion où la raison ne voit goutte et dont la volonté n’est pas la maîtresse. Ce sont de premiers mouvements qui préviennent la réflexion et la liberté. Nous pouvons bien en arrêter le cours, mais nous ne pouvons pas en empêcher la naissance. Ces sentiments de sympathie et d’antipathie naissent en un instant et lorsque nous y pensons le moins. On aime et on haït d’abord (2), sans que l’esprit s’en aperçoive et, si j'ose le dire, sans que même le cœur le sache.
Mais savez-vous bien, continua-t-il, que le je ne sais quoi se trouve presque partout ? L’air du visage, qui distingue une personne de cent mille autres, est un je ne sais quoi fort remarquable et néanmoins fort difficile à connaître, car qui a jamais bien démêlé quels sont les traits et les linéaments en quoi consiste précisément cette différence ? |
La physionomie ingénieuse est un autre je ne sais quoi. Car, si l’on se donne la peine de chercher ce qui fait qu’un homme d'esprit se reconnaît d'ordinaire à la seule vue, on trouvera que ce n’est ni la largeur du front, ni le brillant et le feu des yeux, ni la délicatesse et la régularité des traits,
(2) Tout de suite,
ni la forme et la couleur du visage, que c’est quelque chose qui résulte de tout cela, ou plutôt que ce n’est rien de tout cela. fais
Il y a un je ne sais quoi dans les maladies, non seulement dans celles qui sont extraordinaires, et où les maîtres de l’art reconnaissent quelque chose de divin, comme ils parlent euxmêmes, mais aussi dans les plus communes, comme dans la fièvre. Ces accès si réglés, ces frissons et ces chaleurs, ces intervalles dans un mal qui dure des années entières, ne sont-ce pas autant de je ne sais quoi ? Etn’enest-ce pas un aussi que leflux et le reflux de la mer, que la vertu de l’aimant, que toutes les qualités occultes des philosophes ?
Les personnes de condition ont pour l’ordinaire sur le visage je ne sais quoi de noble et de grand qui leur attire du respect, et qui les fait reconnaître dans la foule. — Je l’avoue, dit Eugène, .et ce caractère de grandeur que Dieu a imprimé particulièrement sur le front des rois ‘distingue le nôtre de tous les seigneurs de sa Cour. Il y a dans toute sa personne un air, et je ne sais quoi de rnajestueux qui le marque si bien que les gens qui ne l’ont jamais vu n’ont que faire de demander où il est, quand ils le voient dans un Carrousel ou dans un ballet.
— Enfin, poursuivit Ariste, toute la nature est pleine