LES
LA LANGUE FRANÇAISE (x)
RISTE et Eugène se trouvèrent si bien de leur première conversation qu'ils retournèrent dès le lendemain au bord de la
mer. Dès qu'ils se furent un peu écartés d’une compagnie que le beau temps avait attirée à la promenade, et qui était composée des plus honnêtes gens de la ville, — Si nous savions bien la langue du pays, dit Ariste, nous ne serions pas si solitaires que nous sommes. — Un ami de votre sorte, répliqua Eugène, vaut toutes les compagnies du monde ; et pour moi, depuis que nous sommes ensemble, je ne me suis point encore
(2) Ariste et Eugènc, qui se sont rencontrés dans une « ville maritime» des Flandres, ont cu un premier entre ten sur « la mer ».
Les noles numérotées sont renvoyées à la fin du volume, Enrr. Ar, 3
avisé de faire réflexion sur la langue du pays ni sur notre solitude.
— Ce que vous dites est fort obligeant, repartit Ariste ; mais après tout, ajouta-t-il, c’est une chose assez fâcheuse que de ne savoir point la langue d’un pays où l’on doit vivre quelque temps. Car outre qu’on ne peut entrer dans les sociétés agréables, ni être d’aucune partie de divertissement, on se trouve à toute heure dans d’étranges embarras, faute de se faire bien entendre et d’entendre bien les autres. — Les truchements, dit Eugène, peuvent nous servir en ces rencontres. — Ne me parlez point de truchements, répondit Ariste ; ils ne sont pas d’un si grand secours que vous pensez : la plupart de ces truchements de profession ne savent presque pas la langue des étrangers auxquels ils servent d’interprètes ; c’est pitié de voir comme ils altèrent et comme ils estropient, si j'ose parler ainsi, les choses qu'ils veulent faire entendre, et qu’ils n’entendent pas quelquefois eux-mêmes. De plus, c’est, ce me semble, une grande sujétion que de ne parler jamais que par la bouche d'autrui ; car, si vous perdez un moment votre interprète, il vaudrait autant que vous devinssiez tout d’un coup sourd et muet. Enfin,
pour moi, comme je suis toujours dans le dessein
de voyager, si j'avais quelque chose à demander à Dieu pour la commodité de la vie, je crois que je
L'AU LANGUE ERAN'CAISE. we
lui demanderais le don des langues, ou du moins un peu du génie de ce Postel !, si renommé au siècle passé par la connaissance des langues, et qui se vanta un jour, en présence de Charles IX, de pouvoir aller sans truchement jusqu’au bout du monde. |
— Toutes vos raisons, dit alors Eugène, ne me donneront pas l'envie d’apprendre le Flamand : je laisse à votre docteur ces connaissances infinies qui l'ont fait passer de son temps pour un prodige. Je craindrais, poursuivit-il en riant, que si je venais à parler tant de sortes de langues, on ne me prît dans le monde pour un possédé. — Au moins vous seriez bien aise, dit Ariste, que toutes les langues fussent réduites à une seule, et que tous les peuples s’entendissent comme nous nous entendons et comme ils s’entendaient autrefois. — Je n’en serais pas fâché, répliqua Eugène, pourvu que notre langue fût cette langue univer- : selle, et que toute la terre parlât français. — Vous avez raison de prendre ce parti-là, répondit Ariste ; car, parlant aussi bien que vous faites, vous perdriez trop, si l’on ne parloit plus qu’allemand ou bas breton. Mais vous n'avez rien à craindre de ce côté-là, ajouta-t-1l ; vous devez plutôt espérer que vos souhaits seront un jour accomplis. On parle déjà français dans toutes les cours de l’Europe. Tous les étrangers qui ont de
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l'esprit se piquent de savoir le français ; ceux qui haïssent le plus notre nation aiment notre langue ; dans le pays où nous sommes, les personnes de qualité en font une étude particulière, jusqu’à négliger tout à fait leur langue naturelle, et à se faire honneur de ne l’avoir jamais apprise. Les dames de Bruxælles ne sont pas moins curieuses de nos livres que de nos modes ; le peuple même, tout peuple qu’il est, est en cela du goût des honnêtes gens ; il apprend notre langue presque aussitôt que la sienne, comme par un instinct secret qui l’avertit malgré lui qu’il doit un jour obéir au Roi de France, comme à son légitime maître.
— C’est une chose fort glorieuse à notre nation, dit Eugène, que la langue française soit en vogue dans la capitale des Pays-Bas avant que la domination française y soit établie. La langue latine a suivi les conquêtes des Romains ; mais je ne vois pas qu’elle les ait jamais précédées. Les nations que ces conquérants avaient vaincues apprenaient le latin malgré elles ; au lieu que les peuples qui ne sont pas encore soumis à la France apprennent volontairement le français. La gloire du Roi y contribue peut-être autant que celle de ses prédé-
cesseurs. Les langues suivent d’ordinaire la for-
tune et la réputation des Princes. Les heureux succès de Charles-Quint firent que de son temps
les beaux esprits d'Italie apprirent l'espagnol, et les grandes qualités de François I®T rendirent célèbre la langue française lorsqu'elle était encore à demi barbare. Que doit faire présentement pour une langue polie et parfaite la grandeur d’un monarque comme le nôtre, qui réunit en sa personne le bonheur de Charles-Quint et le mérite de François Ier ?
— Mais, pour revenir à ce que je disais, reprit Ariste, il n’y a guère de pays dans l’Europe où l’on n’entende le français ; et il ne s’en faut rien que je ne vous avoue maintenant que la connais- sance des langues étrangères n’est pas beaucoup nécessaire à un Français qui voyage. Où ne va-t-on point avec notre langue ? — C’est lui donner des bornes trop étroites que de la renfermer dans l'Europe, dit Eugène ; elle a cours parmi les sauvages de l’Amérique et parmi les nations de l'Asie les plus civilisées. Une lettre écrite d’Ispahan porte en termes exprès que la proposition qui a été faite depuis peu au Roi de Perse par les ambassadeurs de notre incomparable monarque pour l'établissement du commerce entre ce royaume-là et la France fait que les Persans étudient le français avec une ardeur incroyable. Je ne sais même si les Chinois et les Japonais ne l’'étudient pas aussi, depuis qu’il y a des Français parmi eux, Quoi qu'il en soit, si la langue fran-
çaise n’est pas encore la langue de tous les peuples du monde, il me semble qu’elle mérite de l'être. Car, à la bien considérer dans la perfection où elle
est depuis plusieurs années, ne faut-il pas avouer qu’elle a quelque chose de noble et d’auguste, qui
légale presque à la langue latine et la relève infiniment au-dessus de l'italienne et de l’espagnole, les seules langues vivantes qui peuvent raisonnablement entrer en concurrence avec elle ?
— J'avais cru jusques à cette heure, interrompit
Ariste, que la majesté était le caractère de la langue castillane. — Croyez-moi, reprit Eugène, il y a bien à dire (2) entre la majesté et le faste, entre la fausse et la véritable grandeur. Je tombe d’accord avec vous qu'il n’y a rien de plus pompeux que le castillan : il n’a presque pas un mot qui n’enfle la bouche et qui ne remplisse les oreilles. Il donne de grands noms aux petites choses, témoin ses Maravedis (b), ses Pimpollos, ses Gusarapas, ses Relampagos, ses Palanquines, et mille autres mots de’ cette nature. [1 semble que les Espagnols parlent moins pour se faire entendre que pour se faire admirer, tant leurs manières de parler sont hautes et magnifiques. Il ne faut qu'ouvrir leurs livres pour être persuadé de ce
(2) Il y a bien de la différence entre.
(b) Menues pièces de monnaie ; rejetons, pousses ; vers d’eau ; éclairs ; portetaix.
que je dis. J’en lisais un l’autre jour qui débute par une expression merveilleuse : Que el Ieroe
A Plétique incomprehensibilidades de caudal. Cet
incomprèhensibilidades sonne bien haut : cela signifie en bon français qu’un sage prince doit se conduire de sorte que personne ne le pénètre, L'auteur espagnol poursuit sur le même ton, et, pour dire que c’est une grande habileté de ‘se faire connaître sans se laisser comprendre, il s’exprime ainsi : Gran treta en el arte de entendidos ostentarse al conocimiento, pero no a la comprehension. Y a-t-il, à votre avis, de la grandeur et de la majesté à tout cela ? La noblesse d’une langue dépend-elle précisément du nombre des syllabes et de l’enflure des paroles ? Est-on de plus belle taille pour être monté sur des échasses ? À-t-on meilleure mine quand on a le visage bouffi ? Pour moi, je n’entends jarnais ces mots et ces expressions de la langue castillane que je ne me souvienne du Mançanarès. On dirait, à entendre ce grand mot, que la rivière de Madrid est le plus grand fleuve du monde ; et cependant ce n’est qu'un petit ruisseau, qui est le plus souvent à sec et qui, Si nous en croyons un poète castillan, ne mérite pas -d’avoir un. pont. Je me souviens des vers espagnols, et vous ne serez peut-être pas fâché de les apprendre en passant :
Duelele de cs;a puente Mancçanares,
Mira que dize por si la gente,
Que no eres rio para media puente,
Y que ella es puente para treinta mares (?).
Voilà ce que c’est que le Mançanarès, et voilà aussi à peu près ce que c’est que la langue espagnole. Des termes vastes et résonnants, des expressions hautaines et fanfaronnes, de la pompe et de l’ostentation partout. Il n’en est pas de même de notre langue. Ses mots sont d’une grandeur raisonnable, comme ceux de la langue latine ; ses expressions sont nobles et modestes tout ensemble; elle fuit les façons de parler basses et les proverbes, jusque dans le discours famihier ; mais elle abhorre aussi les termes ampoulés et le phébus jusque dans le style sublime. Elle a de quoi soutenir les matières les plus fortes et de quoi élever les plus faibles : le bon sens et la bienséance l’accompagnent partout. Enfin je trouve presque autant de différence entre elle et la langue espagnole qu'il y en a entre une reine de théâtre, qui doit toute sa majesté à la magnificence de ses habits, et une véritable reine, laquelle a dans toute sa personne je ne sais quel air majestueux qui la
(2) Déplore, Ô Manzanarès, un tel pont ; considère que les gens se disent que tu n’es pas une rivière à porter un pont, même de dimensions moyennes et que le tien pourrait servir à franchir trente mers. (Gongora.)