‹ Entretiens d'Ariste et d'Eugène, par le père Bouhours;Chapitre 6 sur 33 · UT VE ST TR · texte numérisé non relu

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les et de ces petites allusions (#) que la langue italienne aime tant.

— À ce que je vois, dit Ariste, notre langue est bien plus sérieuse que je ne pensais. — Elle l’est autant qu’elle le doit être, reprit Eugène. Avec toute sa majesté, elle est gaie et enjouée en de certaines rencontres, mais il y a toujours de l'honnêteté et de la sagesse même dans sa gaieté et dans son enjouement. Ses plaisanteries et ses débauches, si j’ose parler de la sorte, sont comme celles de ces personnes raisonnables qui ne s’oublient jamais, et à qui rien n'échappe contre la bienséance, quelque liberté qu’elles se donnent. Dans nos bagatelles, dans nos folies ingénieuses, dans tout ce qu’on appelle jolies choses, que de noblesse, que d’élévation, que de bon sens !

Notre langue y est en quelque façon plus admirable que dans les grands ouvrages, où la matière la soutient, où les choses donnent de la force et de la dignité aux paroles.

Mais ce qu’il y a de plus merveilleux en notre langue, ajouta-t-il, c’est qu’étant si noble et si majestueuse, elle ne laisse pas d’être la plus simple et la plus naïve (b) langue du monde.

(a) Allusion, « figure qui se fait par un petit jeu de mots qui sont presque semblables », (Furetière).

(b) Naïf, naïveté, naïvement doivent être interprétés ici et ailleurs par naturel, naturellement,

Vous voulez bien que, pour vous faire mieux entendre ma pensée, je vous fasse souvenir que les langues n’ont été inventées que pour exprimer les conceptions de notre esprit, et que chaque langue est un art particulier de rendre ces conceptions sensibles, de les faire voir et de les peindre ; de sorte que, comme les talents des peintres sont divers, les génies des langues le sont aussi. Il y a des peintres qui excellent en portraits, et qui expriment jusqu'aux mœurs et aux sentiments des personnes qu'ils peignent. Il y en a d’autres qui, quelque habiles qu'ils soient, ont de la peine à attraper cet air qui distingue un visage de l’autre : leurs couleurs sont éclatantes, leurs traits (2) sont hardis ; il y a de l'esprit et une grande beauté d'imagination en tout leur dessein ; maïs ils n’observent pas exactement toutes les proportions que la portraiture demande, et leurs portraits ne sont pas fort ressemblants. Il en est de même à peu près des langues : il y en a quelques-unes qui ne sont pas heureuses à peindre les pensées au naturel. T'elle est entre autres la langue espagnole. Elle fait pour l'ordinaire les objets plus grands qu'ils ne sont et va plus loin que la nature ; car elle ne garde nulle mesure en ses métaphores ; elle aime passionnément l’hyperbole et la porte jusqu’à

(a) Leur dessin, par opposition au dessein, c’est-à-dire à la conception, à la composition.

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l'excès, de sorte qu’on pourrait dire que cette figure est la favorite des Castillans, comme on a dit que l'ironie était la favorite de Socrate. Leurs livres sont pleins de ces métaphores hardies et de ces hyperboles excessives. Un de leurs plus célèbres auteurs ! appelle un grand cœur un cœur géant, coraçon gigante ; et celui d'Alexandre, un archicœur, dans le coin duquel le monde que nous

habitons était si à l’aise qu’il y restait encore de la

place pour six autres : Archicoraçon, pues cupo en un vincon del, todo este mundo kolgadamente, deyando lugar para otros seis.

Un bon poète de ce pays-là ? dit froidement qu'il ne veut plus soupirer, parce qu'il craint que ses soupirs, étant tout de feu, n embrasent le ciel, la terre, et la mer :

Dexo de sospu'ar, por que recelo Que siendo mis sospiros esparcidos,

. Como del pecho salen encendidos Abrasaran la tierra, mar y cielo:

Voilà le génie espagnol. La langue italienne ne réussit guère mieux à copier les pensées. Elle n'enfle peut-être pas tant les choses, mais elle les embellit davantage. Elle songe plus à faire de belles peintures que de bons portraits ; et, pourvu que ses tableaux plaisent, elle ne se soucie pas trop qu'ils ressemblent. Elle est de l'humeur de ces peintres fantasques qui suivent bien plus leur

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caprice qu’ils n’imitent la nature; ou, pour mieux dire, ne pouvant parvenir à cette imitation en quoi consiste la perfection des langues, aussi bien que celle de la peinture, elle a recours à l’artifice et

fait à peu près comme cet apprenti qui, ne pou-'

vant exprimer les charmes et les traits d'Hélène, s’avisa de mettre beaucoup d’or à son tableau, ce qui fit dire à son maître qu'il l’avait fait ! riche, ne l’ayant pu faire belle. Car cette langue ne

pouvant donner aux choses un certain air qui

leur est propre, elle les orne et les enrichit autant qu’elle peut. Mais ces ornements et ces enrichissements ne sont pas de véritables beautés. Toutes ces expressions italiennes, si fleuries et si brillantes, sont comme ces visages fardés qui ont beaucoup d’éclat et qui n’ont rien de naturel. Il est vrai que ces belles expressions ont de quoi surprendre, et même quelquefois de quoi plaire ; mais, après tout, ce sont de fausses beautés, et, pour peu qu’on ait les yeux bons, on ne s’en laisse pas éblouir.

Il y a d’autres langues qui représentent naïvement tout ce qui se passe dans l'esprit ; et entre celles qui ont ce talent, il me semble que la langue française tient le premier rang, sans en excepter la grecque et la latine. Il n’y a qu’elle, à mon gré, qui sache bien peindre d’après nature et qui exprime les choses précisément comme elles sont.

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Elle n’aime point les exagérations, parce qu’elles altèrent la vérité ; et c’est pour cela sans doute qu’elle n’a point de ces termes qu’on appelle

superlatifs, non plus que la langue hébraïque. Car

Grandissime, Bellissime, Habilissime, dont les provinciaux et même quelques gens de la cour se

* servent, ne sont point français ; et pour {/lustris-

sime, Sérémssime, Rézérendissime, Généralissime, ce sont des termes établis pour marquer les qualités des personnes et non pas pour exagérer les choses.

Notre langue n’use aussi que fort sobrement des hyperboles, parce que ce sont des figures ennemies de la vérité ; en quoi elle tient de notre humeur franche et sincère, qui ne peut souffrir la fausseté et le mensonge.

Pour la métaphore, elle ne s’en sert que quand elle ne peut s’en passer ou que les mots métaphoriques sont devenus propres par l’usage. Surtout elle ne peut supporter les métaphores trop hardies ; et nous ne sommes plus au temps du zénith de la vertu, du so/stice de l'honneur et de l'apogée de la gloire. Comme les jeunes personnes,

quelque bien faites qu’elles soient, ne plaisent

point aux honnêtes gens si elles n’ont de la retenue et de la pudeur, les métaphores les plus agréables ne sont point au gré de notre langue si elles ne sont fort modestes. Elle choisit bien Enr An 4

celles dont elle use ; elle ne les tire pas de trop loin et ne les pousse pas trop loin aussi ; elle les conduit jusqu’à un terme raisonnable : en quoi elle est encore bien différente de ses voisines, qui portent toujours les choses à l’extrémité. Car, par exemple, si elles s’embarquent une fois en amour, elles ne manquent pas de prendre aussitôt pour phare le flambeau de l’amour même, et pour étoile polaire les yeux de la beauté dont elles parlent ; elles font voler les désirs à pleines voiles, à la faveur du vent de l’espérance ; elles agitent le navire de l’âme des tourbillons de la crainte, et c’est grand hasard si elles ne le font échouer à la fin contre le rocher d’un cœur insensible.

Ces métaphores continuées de la sorte, ou ces allégories dont les Espagnols et les Italiens font leurs délices, sont des figures extravagantes parmi nous. Àu reste, notre langue est si réservée dans l'usage des: métaphores qu’elle n’ose employer celles qui sont un peu fortes si elle ne les adoucit par si j'ose dire ; pour parler ainsi ; pour user de ce terme ; s’il m'est permis de m'exprimer de la sorte.

Ce qu'il y a de remarquable en ceci, et ce qui fait voir plus que tout le reste la simplicité de la langue française, c’est que sa poésie n’est guère moins éloignée que sa prose de ces façons de parler figurées et métaphoriques. Les vers ne nous plaisent point s’ils ne sont naturels. Nous avons

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fort peu de mots poétiques, et le langage des poètes français n’est pas, comme celui des autres poètes, fort différent du commun langage. Nos Muses, Bien loin d’être libres et emportées, comme celles d'Italie et d'Espagne, sans parler ici ni des Grecs ni des Latins, nos Muses, dis-je, sont si sages et si retenues qu'elles ne se permettent aucun excès. Elles n’ont garde de’s’abandonner à cette fureur qui, toute divine qu’elle est, fait dire aux autres assez souvent bien des folies. — Ne serait-ce point pour cela, dit Ariste, que les poèmes épiques réussissent si peu en notre langue ? Car, comme ces sortes d'ouvrages demandent beaucoup de feu et d'enthousiasme, des imaginations hardies, des expressions poétiques et fort élevées au-dessus de la prose, il se peut bien faire que, le génie de la langue française ne s’accordant guère avec tout cela, nos plus excellents poètes ne peuvent parvenir, en ce genre de poésie, à la perfection où les Grecs, les Latins et les Italiens même sont parvenus. — Quoi qu'il en soit, reprit Eugène, il est certain que le style métaphorique n’est bon parmi Nous ni en prose ni en vers.

— Si cela est, dit Ariste, ceux qui n’appellent jamais les choses par leur nom, et qui ne parlent que par métaphore, ne parlent pas trop bien français. — Ils sont aussi éloignés du caractère de notre langue, répliqua Eugène, que les masques,

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qui courent les rues pendant le carnaval avec des

habillements bizarres, sont éloignés de nos modes.

Mais comme la langue française aime fort la naïveté, poursuivit-il, elle ne haït rien tant que l'affectation. Les termes trop recherchés, les phrases (a) trop élégantes, les périodes même trop compassées lui sont insupportables. Tout ce qui sent l'étude, tout ce qui a l’air de contrainte la choque ; et un style affecté ne lui déplaît guère moins que les fausses Précieuses déplaisent aux gens de bon goût, avec toutes leurs façons et toutes leurs mines. Elle n’affecte jamais rien ; et, si elle était capable d’affecter quelque chose, ce seroit un peu de négligence, mais une négligence de la nature de celle qui sied bien aux personnes propres (P), et qui les pare quelquefois davantage que ne font les pierreries et tous les autres ajustements :

Della ancor ch'incolla (c).

Savez-vous bien que notre langue souffrirait plutôt des barbarismes que des afféteries, et qu’un Allemand qui écorche le français nous fait moins de peine qu’un faux bel-esprit qui ne dit que de beaux mots ?

(a) Expressions, locutions.

(b) Elégantes distinguées.

(cg) « Belle, encore que négligée »

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