II
qu'on ne s'en étonne. Car il les dicte toutes l'une après l'autre, il les enseigne jusqu'aux plus petites , et en détermine tellement toutes les particularités , qu'il n'y a aucune circonstance ni du temps ni du lieu , ni de la personne , ni de la manière , qui n'y soit très-expressément déterminée. Consultons le Lévitique , les Nombres et le Deutéronome , et nous verrons avec étonnement dans ces trois livres, outre beaucoup d'autres de l'Ecriture-Sainte , qu'il faut que Dieu ait une estime toute extraordinaire des Cérémonies , pour avoir pris tant de soin de les apprendre à l'homme : Dieu ne parle pas de choses inutiles , et il ne multiplie pas ainsi les paroles , s'il ne s'agit de quelque affaire de conséquence. Dieu nous fait donc connoître, en dictant ainsi si amplement et si en détail toutes les Cérémonies, et l'estime qu'il en fait , et l'estime que nous devons en faire.
Mais il la fait encore connoître par la manière dont il les dicte. Dieu parle aux hommes en deux manières : quelquefois il leur dit simplement ce qu'ils doivent faire ; c'est son ordinaire , nous le voyons dans une infinité de lieux de l'Ecriture-Sainte ; c'est sa conduite dans les choses communes. Mais lorsque la chose est plus importante , il ne se contente pas de dire simplement ce que l'on doit faire , mais il fait faire une attention particulière à ce qu'il dit: Audi, Israël, Israël, écoutez : Ego Dominus , c'est moi qui vous parle , moi qui suis votre Seigneur et votre Dieu. Quand il parle de la sorte , c'est une marque que la chose qu'il va dire est d'importance. C'est ainsi que Notre-Seigneur vouJanHlcnner aux Chrétiens ce commandement important et le plus difficile, mais le plus indispensable de la cha-
ECCLÉSIASTIQUES. IJO
rite, au sujet de la dilection des ennemis , fait faire cette réflexion , que c'est lui-même qui le donne : Ego autem dico vobis , etc. C'est moi-même : Ego autem; c'est moi , qui suis votre Maître , votre Seigneur, votre Roi, votre Dieu : Ego autem.
Et c'est ainsi que Dieu parle dans l'ancien Testament, lorsqu'il donne les Cérémonies. Non-seulement il commande par la bouche de Moïse et enjoint, et à plusieurs fois , de les observer étroitement : Cus~ todi Cœremoniam atque judicia quœ mando tibi hodiè ut facias ( Deuter. 7 , 11. ). Observa et cave ne quando obliviscaris Domini Dei tui, et negligas Cœremonias quas ego prœcipio tibi hodiè. Deuter. 8, 11. Custodi Cœremonias ejus , ut bene tibi sit. Deuter. X. i3; mais encore, en les ordonnant lui-même , il se sert de ces paroles ego Dominus, marque qui nous fait connoître qu'elles sont d'une grande importance.
Enfin nous ne douterons point qir elles ne le soient, si nous faisons attention aux chàtimens dont Dieu punit ceux qui y manquent. C'est une chose étonnante , combien il est rigoureux en ce point. Il ne laisse pas échapper la moindre faute ; il punit tout et très-sévèrement. Nous en avons un grand nombre d'exemples dans TEcriture-Sainte. En voici seulement trois auxquels je vous supplie de faire attention. Ils sont capables, à mon avis , de faire trembler les plus hardis.
Le premier est en la personne de deux des premiers prêtres de l'ancien Testament , Nadab et Abiu , tous deux enfans d'Àaron; ils aveient été nouvellement faits prêtres. Remarquez , s'il vous plaît, toutes les circonstances. La première fois qu'ils exercèrent leur office, pour avoir seulement mis des charbons
dans leurs encensoirs hors le sanctuaire , ce qui étoîï défendu par le Cérémonial, lequel ne permettoit pas d'encenser avec du feu que l'on eût pris ailleurs ; comme ils voulaient encenser , il sortit du feu du sanctuaire qui les brûla tout vifs , en sorte qu'ils demeurèrent morts sur la place : Egressus ignis à Domino devoravii eos , et mortui sunt coram Domino , dit le texte sacré. Levit. 10, 2. ; et Dieu défendit même aux Prêtres de les pleurer. Quel épouvantable jugement! et qui auroit jamais pensé qu'une si petite faute en apparence, eût été si cruellement punie , même en des Prêtres tout nouveaux , en des Prêtres qui péchèrent par ignorance ou par inadvertance , en des Prêtres qui , n'étant pas encore bien expérimentés dans leur office , pouvoicnt couvrir leur faute de quelque excuse ? Mais il n'y a point de petites fautes dans les Prêtres : Dieu ne reçoit point leurs excuses, surtout lorsqu'il &'agit de la Religion, et il les punit d'autant plus rigoureusement que, leur ayant donné plus de lumières et leur ayant fait plus de grâces et de faveurs, ils doivent être aussi d'une pins grande fidélité.
Le second exemple est en la personne de ce pauvre Lévite dont la faute nous est rapportée dans le second livre des Hou , eh. 6. 11 arriva qu'en une procession générale où l'on portoit l'arche dans une charrette à bœufs, les deux enfans d'Abinadab Lévite eurent charge de la conduire. Le plus jeune , nommé Ahio, conduisoit les bœufs, et Oza l'ainé marchoit à coté de l'arche. Comme ils eurent marché quelque temps, l'arche se trouve en danger d'être renversée et de tomber par terre : Oza porte la main pour la soutenir, et, parce qu'il la touche à nu, contre ce qui étoit ordonné dans le Cérémonial ,
ECCLÉSIASTIQUES. IJJ
Dieu sMrrite tellement contre lui , que , sans avoir égard à la nécessité occurrente qui sembloit devoir servir de quelque excuse à sa faute , il le châtie sur-le-champ et le punit de mort. Qui Tauroit jamais pensé? Quàm incomprehenùbilia sunt judiciaejus ! Ses jugemens sont des abîmes : Judicia ejus abjssus multa : mais au fond , c'est que l'exactitude qu'il désire en ses ministres pour les Cérémonies qu'il leur ordonne est extrême , aussi bien que sa rigueur à punir leurs manquemens.
Enfin , le troisième exemple est celui des enfans du prêtre Héli , Ophni et Phinées. Parce qu'ils n'observoient pas toutes les Cérémonies ordonnées pour le sacrifice , Dieu se fâche tellement contre eux et contre leur père qui ne les corrigeoit pas , qu'il résolut d'ofer le sacerdoce de sa famille ; et il menace de faire une correction si exemplaire , que tous ceux qui en entendroient parler en^seroient étonnés. En effet , qui ne seroit surpris de voir que, pour cette faute , il punit en un même jour et le père et les enfans de mort subite , et qif ensuite l'arche est prise par les Philistins qui la mettent dans le temple de leur idole ; que le peuple est entièrement défait par ses ennemis ; qu'en punition de cette faute, Dieu prédit que la plupart de ceux de cette famille mourront à la fleur de leur âge, et, ce qui doit étonner par-dessus tout , il jure à la race d'fléli , que son iniquité ne sera point effacée ni par leurs oblations ni par leurs sacrifices ? Après cela , messieurs, oserons-nous traiter les Cérémonies de choses indifférentes , et serons-nous assez aveugles pour croire , après tous ces chàtimens que Dieu exerce , que c'est peu de chose que d'y manquer ? Dieu ne châtie jamais le pécheur autant qu'il le mérite, il le traite
jnft ENTRETIENS
toujours avec quelque douceur; et lors même qu'il est le plus en colère , il se ressouvient encore de sa miséricorde , dit le Prophète : Cùm iratus fueris , misericordiœ recordabetis , Habacuc, 3, 2. Ainsi il le châtie toujours moins qu'il ne le mérite. Puis donc qu'il punit si sévèrement ceux qui manquent aux Cérémonies , ne faut-il pas avouer que les péchés que l'on y commet sont très considérables devant ses yeux ?
Je sais bien que l'on me dira , et peut-être i'avezvous déjà dans la pensée , que tous ces châtimens sont arrivés dans l'ancien Testament, et que cela étoit bon dans ce temps où l'on laisoit grand cas des Cérémonies ; mais qu'à présent il n'en est pas de même , que nous sommes sous la loi de grâce , que Ton n'est plus si fort attaché à ces exercices extérieurs, et qu'on n'y regarde plus de si près. Il est vrai , messieurs , que ce n'est pas de même ; mais c'est bien pis. Car , i.° les Cérémonies de l'ancienne loi n'étoient point si importantes que les nôtre> , et elles n'étoient rendues vénérables que parce qu'elles étoient la figure des mystères que les nôtres célèbrent; de sorte qu'autant que la vérité surpasse la figure, et les mystères du nouveau Testament , ceux de l'ancien , autant nos Cérémonies sont-elles plus relevées que celle de la loi. C'est donc un plus grand crime d'y manquer.
2..0 Si , dans le temps où il y avoit tant de Cérémonies et de choses fort légères et de peu de poids , Dieu punissoit si sévèrement l'omission d'une seule, si petite qu'elle put être , combien aura-t-il plus de sujet de châtier ceux qui y manqueront à présent qu'elles ne sont pas en si grand nombre , et qu'elles sont infiniment plus dignes de respect! 11 vouloit
qu'on les observât autrefois avec une souveraine exactitude , et il veut qu'on les observe encore à présent avec une extraordinaire fidélité : il n'y a que cette différence, qu'autrefois c'étoit un temps de crainte et de rigueur , et c'est pourquoi Dieu chàtioit sur-le-champ et visiblement les coupables , pour intimider et pour instruire et les présens et les absens ; mais à présent nous sommes au temps de grâce , de miséricorde et de clémence ; ainsi il diffère , il attend , il souffre avec beaucoup de patience ; mais enfin , si nous ne sommes à l'avenir plus fidèles , il nous punira d'autant plus rigoureusement en l'autre vie , que nous aurons en celle-ci abusé davantage de sa bonté.
Voilà, messieurs, l'état que Dieu fait des Cérémonies , et le premier motif qui nous oblige à les bien faire.
Le second est l'estime que l'Eglise même en fait , estime sur laquelle je ne m'étendrai pas beaucoup , parce qu'elle est appuyée presque sur les mêmes principes dont nous venons de nous servir pour vous montrer l'estime que Dieu en fait.
L'Eglise ne peut jamais manquer dans sa conduite ; comme elle est toujours assistée du Saint-Esprit , et qu'elle est dirigée par ses lumières, elle ne peut se tromper dans ses jugemens ; et partant ce qu'elle estime mérite de l'estime. Or, je vois qu'elle a toujours témoigné une estime et un respect tout particulier pour les Cérémonies.
i.° Elle-même a voulu les prescrire , et les a crues d'une telle importance, qu'elle n'a pas voulu les laisser à la liberté de ses en fans. Elle a crn que c'étoit une matière qui méritoit ses soins, et que le sujet étoit d'assez grande conséquence pour employer les lumières toutes pures et toutes saintes qu'elle puise
l,r , ENTRETIENS
dans le sein même de Dieu , pour en donner des règles.
Non-seulement elle les règle , mais elle les règle toutes et en détail, et c'est la seconde marque de son estime , jusqu'à une démarche , à la posture du corps , à une inclination profonde ou médiocre , à un mouvement de tête , à un regard , jusqu'à un clin d'oeil. Est-il possible que l'Eglise , cette épouse toute sainte de Jésus-Christ , toute sage et éclairée qu'elle est , se fut occupée à régler si exactement toutes ces choses, si elle ne les avoit crues trèsimportantes devant Dieu ?
Enfin , si nous voulons faire attention aux chàiï— mens dont elle menace ceux qui négligent les Cérémonies , nous aurons une dernière preuve de son estime. Voici ce qu'elle en dit dans le concile de Trente, sess. 8, can. i3 : Si rjuis dixerit rcceptos et approbatos Ecchsiœ catholicœ Ritus in soîemni Sacramentorum acbninistratione adhiberi consuetos aut contemni , aut sine peccatn à ministris pro libitu omitti , outin novos alins per querncunqne Ecclesiarum pastorem mutari posse , anatliema sit : Si quelqu'un , dit le concile , pariant des Cérémonies de nos Sacremens , dit qu'on peut lés mépriser , que chacun peut les omettre sans péché ou les changer , qu'il soit anathème. Ces paroles sont remarquables. Le Concile dit quatre choses: j.° qu'on no peut pas les mépriser ; i>.° qu'on ne peut pas les omettre selon sa fantaisie et sans péché; o.° que chacun ne peut pas les changer comme il lui plaît ; 4»e enfin , il prononce anathème à quiconque dira le contraire. Sur cela voici comme je raisonne : l'anathème ou l'excommunication est la plus grande peine de l'Bgltse ; elle n'est donc pro-
ECCLÉSIASTIQUES. l8l
noncée que pour un grand péché. Cependant l'Eglise la prononce au sujet dont je parle , car elle excommunie, c'est-à-dire qu'elle prive de tous ses suffrages, de toules ses prières, de tous ses sacrifices , de toutes ses grâces , et enfin livre au démon. Et qui ? Trois sortes de personnes.
i.° Ceux, non pas qui changeront les Cérémonies, mais qui diront seulement que chaque Pasteur peut les changer; 2.0 Ceux, non pas qui les mépriseront , mais qui diront seulement qu'on peut les mépriser ; 3° Ceux , non pas qui les omettront , mais qui diront qu'on peut les omettre sans péché ; Si quis dixerit aut contemni , aut sine peccato omitti , aut per quemcunque pastorem mutari posse , anathema sit. Et si cela est , messieurs , où en sommes-nous ? Et si elle excommunie ceux qui le disent seulement , que sera-ce de ceux qui le font ? Ce n'est , disons-nous , qu'une petite Cérémonie : quel si grand mal de la changer ou de l'omettre ? Elle est trop incommode : quand je ne la ferois pas , pourvu que ce ne soit pas par mépris , quel mal y aura-t-il ? Aveuglement horrible ! C'est mal l'ait que de la mépriser ; mais encore c'est mal fait que de l'omettre. Anathème , dit le Concile , à quiconque dira qu'on peut les mépriser ; mais encore anathème , dit le même Concile , à quiconque dira que chacun peut les omettre sans péché. Ainsi ne nous abusons point nous-mêmes , et ne croyons point être en assurance , en disant que nous ne les méprisons pas. Quoique nous ne les méprisions pas formel lement , si pourtant nous n'apportons pas le soin qui est nécessaire pour les observer toutes, nous avons assurément tout sujet d'entrer dans de justes craintes . après cette doctrine du Concile.
El-, voilà , messieurs , le second motif qui nous oblige à les bien faire , l'état que l'Eglise en fait elle-même , et ce qui m'oblige , avant que de passer au troisième motif, à vous donner ce bel avis que l'Eglise d'Orléans donne à tous ses Clercs pour les obliger à se rendre attentifs aux Cére'monies , et particulièrement à celles de la sainte Messe : Sam'ficafe, non quasi vvlamen ves'rœ devotionis habentes consuptudinem au t. liberté tem , sed quasi obedientiœ fiîii , captivante* intellectum in obsequium ejus quœ habet ronsilium . et spiritum Sponn qui inter ejus uhtra cnmmoratur : quam qui audit , Sponsum ejus audit ; qui non audit , est tanquam elhnieus et publieanus.
Enfin , le troisième motif qui nous oblige à nous affectionner et à nous rendre ponctuels à l'observation des Cérémonies , c'est la fin et le dessein pour lequel elles ont été instituées. Car elles ont été établies et pour les Prêtres et pour les peuples. Pour les Prêtres , afin de les préparer aux actions mystérieuses et divines auxquelles ils sont obligés de s'appliquer , afin d'exciter en eux la vive foi des choses qui s'y passent , de les remplir de respect envers ce qu'elles contiennent , et pour qu'ils expriment à l'extérieur ce qu'ils voient et ce qu'ils sentent des choses saintes qu'ils manient. Ainsi les adorations , les génuflexions qu'ils font , les bras étendus sur l'autel , sont pour exprimer l'admiration qu'ils ont pour ces mystères et le profond étonnement qui les oblige à s'abîmer et s'anéantir devant la majesté divine : ainsi lorsqu'ils lèvent les yeux vers le ciel et qu'ils les rabaissent aussitôt en s'inclinant , ils protestent, en s'abaissant de la sorte, qu'ils ne sont pas dignes de paroitre devant Dieu , qu'ils sont
ECCLÉSIASTIQUES. l83
trop foibles pour soutenir L'éclat d'une si haute majesté, et ainsi des autres; si bien que les Cérémonies servent aux Prêtres pour exciter leur ferveur et les porter à s'acquitter plus dignement des hommages de la Religion , et à témoigner au-dehors le respect et la dévotion de leur cœur pour de si augustes mystères.
Mais elles servent encore aux peuples , et leur servent aussi en deux manières.
i.° Pour leur faire mieux connoître la grandeur de nos mystères et leur en donner plus d'estime. C'est la raison qu'en rapporte le concile de Trente , en parlant des Cérémonies de la sainte Messe. Comme Jes peuples ont l'esprit plus grossier, dit le Concile, et qu'ils ne pourroient pas, sans ces secours extérieurs et sensibles , s'élever à la considération de choses si sublimes et si élevées : Cura natura hominum ta sit , ut non facile queat , sine adminiculis exterioribus , ad rerum dwinarum meditationem sustoîîi , pour cela , continue le saint Concile , l'Eglise a établi de certaines Cérémonies , Qub et majestas ianti sacrijicii commendaretur , et mentes Jidelium per hœc visibilia HAigionis et pietatis signa ad rerum altissirnarum , quœ in hoc sacrificio latent , contemplationem excitarentur : afin de rendre nos mystères plus remarquables, et que par ces signes extérieurs et visibles de la Religion, l'esprit des Fidèles fût élevé à la considération des grandes choses qui s'y passent.
2.0 Non -seule ment elles font connoître aux peuples la grandeur de nos mystères , mais elles leur en impriment encore le respect , et les excitent , lorsqu'ils y assistent, à y porter plus d'attention et de ïévérence. Car quand ils voient cette grande rêvé-
rence dans les Prêtres , voyant ces ornemens si magnifiques et ces Cérémonies si augustes , voyant que tout le Clergé s'abîme et se perd devant la majesté de Dieu , le moyen quils ne disent en eux-mêmes : il faut que Dieu soit grand et adorable , puisqu'il y a devant lui tant d'Esprits bienheureux qui fléchissent le genou en sa présence , tels que sont les Anges et les Saints représentés par les Ecclésiastiques qui se prosternent devant lui ; il faut que cet Agneau soit admirable en sa beauté et en sa puissance , puisque ces vingt-quatre vieillards se jettent à ses pieds et y déposent leurs couronnes avec respect et révérence ? Nous voyons par expérience le respect que ces choses impriment dans l'esprit des plus pauvres et des plus ignorans qui, n'étant pas capables de concevoir , par la seule explication de la parole , les mystères cachés , ni de porter révérence à ce qui est de plus sacré , se disposent plus facilement à leur devoir et à la révérence qu'ils doivent à Dieu , par le moyen de ces choses extérieures et sensibles. L'instruction passée , le souvenir s'en perd dans les esprits grossiers; mais les Cérémonies durent autant que le service , et tiennent les peuples dans le respect et dans la révérence. Ce sont des prédications par les yeux , comme la parole est une exhortation par l'oreille; et elles sont d'autant plus efficaces , qu'elles sont plus sensibles et plus sortables à leur disposition grossière. Et voilà, messieurs, la fin de l'institution des Cérémonies et le fruit qu'on en remarque dans l'Eglise. Mais c'est ce qui nous oblige d'apporter tocs nos soins à les bien faire ; autrement si nous les négligeons, au lieu d'être des témoignages de piété, elles ne seront que des marques de notre irréligion ; au lieu de porter dans les cœurs l'estime de nos mystères.
elles n'en inspireront que le mépris ; au lieu de tenir les peuples qui y assistent attentifs , elles les dissiperont , et ne leur donneront pas tant d'édification que de scandale. Nous le voyons tous les jours, et le peuple même est obligé quelquefois de le témoigner tout haut et de s'en plaindre. Je sais une personne de condition , hérétique , qui , après plusieurs conférences qu'elle avoit eues avec un bon Religieux, ayant pris la résolution de se convertir, entra dans une église ; et y voyant les Prêtres y faire le service sans aucun respect , elle en fut tellement touchée , qu'elle ne put croire que cette religion fut véritable , et ensuite elle ne voulut plus entendre parler de conversion. Pensons-nous que ces Prêtres ne répondront point de ce scandale et de la perte de cette ame , aussi bien que de tant d'autres qui seroient gagnées à Dieu psr les Cérémonies faites avec révérence , et qui , ne les voyant traitées qu'avec mépris , ne peuvent avoir beaucoup de respect pour nos mystères ?
Voilà , messieurs , les motifs principaux qui nous obligent de traiter avec un grand respect toutes nos Cérémonies, et de veiller très - soigneusement pour les bien faire. Mais que faut-il pour les bien faire ? Quatre choses : ponctualité , bienséance , modestie , dévotion.
i.° Il est nécessaire d'y apporter une grande ponctualité : ponctualité qui doit paroître en trois choses : i.° à les faire toutes ; &.° à les faire dans le temps précisément où l'on doit les faire ; 3.° à les faire en la manière qu'elles nous sont marquées.
i.° A les taire toutes : car pourquoi nous dispenser plutôt de l'une que de l'autre ? Pourquoi se soumettre en un point et ne pas se soumettre en l'autre? L'Eglise nous les propose toutes : pourquoi donc faire ce
iSÔ ENTRETIENS
discernement : Je ferai bien cette cérémonie , mais pour celle-là, n'importe? Quel droit avons -nous d'en user de la sorte , et pourquoi partager ainsi notre obéissance ? Aut totum honore office , aut totum contemne , disons - nous en parlant du Règlement , au sujet de ceux qui se dispensent d une partie ; et à plus forte raison pouvons -nous le dire au sujet que je traite. Voyons comme on se comporte dans le monde , et particulièrement ceux qui approchent les Princes : ils sont si exacts et si ponctuels à observer les plus petites cérémonies , que , pour chose du monde , ils ne voudroient pas y avoir manqué d'un seul point. Tout y est réglé : on sait qui sont ceux qui se couvrent en la présence du Roi , et en quel temps ils se découvrent : on sait en quels termes on doit traiter, quelles civilités on doit rendre, etc. En un mot , on fait tout , et l'on est exact à tout. N'est - il pas juste d'apporter au moins autant de soin en la présence du Rui des rois ? Oh ! ce n'est pas de même , dit-on. Il est vrai , ce n'est pas de même; mais c'est bien davantage : car autant que Dieu est élevé au-dessus de la créature , autant devons-nous y apporter une plus grande exactitude. Il faut donc , en premier lieu , les observer toutes. C'est ce que saint Jérôme loue dans la personne du prêtre Népotien, et dont il parle avec estime ( Epist. ad He.liodor. ) : Erat sollicitus si niteret aîtare , si parietes absque fuligine , si pavimenta te?*sa , si janitor crrber in porta , vêla semprr in ostiis , si sacrarium mundum , 51 vasa luculenla ; et in omnes Cœremonias pia sollicitudo disposita , non minus , non majus negligebat o/ficium.
Mais , en second lieu , il faut les faire dans le temps où on le doit. Car, i.° l'Eglise même nous en
détermine le temps ; il faut donc suivre la règle qu'elle nous donne et s'y soumettre. 2.0 C'est que ne les faisant pas dans le temps , elles n'atteignent pas la fin pour laquelle elles sont établies , et l'on sort du dessein que l'Eglise a eu en leur institution. Par exemple , elle ordonne qu'on s'inclinera au nom de Jésus , pour témoigner le respect qu'on lui porte : si l'on y manque , et que Ton fasse cette inclination ou avant ou après, en disant quelqu'autre mot, cette cérémonie n'a plus sa signification : ainsi ce n'est plus une cérémonie de religion , ce n'est plus qu'une action naturelle et un mouvement indifférent. De même elle ordonne qu'en offrant à Dieu le pain sur ia patène à la sainte Messe , on l'ait entre les mains, et qu'en disant suscipe , sancte Pâte?* , on lève les yeux au ciel , et en disant hanc immaculatam hostiam , on regarde l'hostie : si , sans observer le temps de ces Cérémonies , par négligence ou par une trop grande précipitation , on commence en découvrant le calice , suscipe , sancte Pater ; si , en disant ces autres paroles , hanc immaculatam hostiam , on n'a pas la patène dans les mains, et on ne fixe pas les yeux sur l'hostie , dès-lors on manque le but de ces cérémonies , et l'on sort des desseins que l'Eglise a eus en les instituant. 3.° Ce qui nous oblige encore d'y observer le temps , c'est que sans cela il n'y a que confusion dans les Cérémonies , et ainsi elles ne portent plus aucun sentiment de piété dans les cœurs. Les Cérémonies n'ont point de lustre ni d'éclat , à moins que l'ordre et i'uniformité ne s'y rencontrent. Or , pour cela , il est absolument nécessaire de les faire précisément dans le temps ; car si , par exemple , plusieurs doivent faire ensemble la génuflexion , et qu'ils ne la fassent que l'un après
l88 ENTRETIENS
l'autre, nous voyons que les Cérémonies perdent leur grâce et leur beauté : et comment pourront-ils la faire ensemble , si tous ne sont exacts à observer le même temps ? Il faut donc les faire dans le temps ; autrement nous causerons nécessairement du désordre et de la confusion , et nous ravirons à l'Eglise , au moins en ce point , cette belle qualité qui lui est donnée dans le cantique , Tenribilis ut castrorum acies oràinata; car , au lieu d'être terrible à ses ennemis par le bel ordre de ses Cérémonies qui porteroient les sentimens de piété et de .religion dans les cœurs , elle ne leur donnera dans cette confusion qu'une occasion de raillerie et de mépris.
Et c'est ce qui nous oblige de les observer encore exactement quant à la manière dont elles nous sont marquées. Une inclination médiocre , quand elle nous est marquée médiocre ; profonde , quand elle est marquée profonde ; et ainsi des autres.
Et voilà les trois choses nécessaires pour la ponctualité dans les Cérémonies : les faire toutes , les faire dans le temps et les faire en la manière qu'elles sont marquées. Or, pour être ponctuels à ces trois choses , il y a deux avis à vous donner , absolument nécessaires , sans lesquels il est impossible de s'y rendre fidèle. Le premier est de bien les apprendre avant d'être obligé de les faire; le second est une grande attention quand on les lait ; sans cela il est impossible qu'on ne s'y méprenne et qu'on n'y manque.
i.° 11 faut bien les apprendre avant d'être obligé de les faire; car autrement , comment feroilon bien ce qu'on ne sait pas ? C'est pourquoi le concile général de Latran défend aux Evêqnes, mais très-exprt'ssément , de recevoir aucun Prêtre qui n'ait été auparavant instruit de ce sujet : Dutrictè prœ-
cipimus ut Episcopi prornnvendos in sacerdotes àiligenter instruant et informent , etc. super divinis ojjî Us et ecclesiasticis Sacramentis cjuaJiter rite valtant celtbrare. Et la raison qu'il en rend est admirable : c'est, dit-il , qu'il vaut mieux avoir peu de Prêtres et qui soient bons , que d'en avoir beaucoup et de méehans : comme si c'étoit assez pour faire un méchant Prêtre que de ne pas savoir les Cérémonies : Satius est enini , maxime in ordinatiune sacerdotum , paucos bnnos quàm multos malos hibere minisiros. Et c'est ici un étrange désordre dans la Religion -, il faut que je le dise à la confusion de notre état : il n'y a point de profession , pour basse et pour méprisée qu'elle puisse être ; il n'y a point d'art , il n'y a point de métiers où l'on n'en apprenne les règles avant de s'y engager. Un cordonnier , un savetier ne s'exposera pas à ce métier sans en savoir les règles. Il n'y a que l'état ecclésiastique , il n'y a que les Prêtres , il n'y a que les clercs qui s'y exposent , qui y entrent , qui s'y engagent sans connoitre ce qu'ils seront obligés de faire. Il sera assez temps, dit-on, de s'en instruire ; je les apprendrai toujours bien quand je serai prêtre. Et de là vient que la plupart ne les savent jamais ; et c'est même une des raisons pour lesquelles l'Eglise a ordonné les interstices , et a voulu qu'il y eût un espace de temps considérable d'un 01 die à l'autre , afin que l'on put s'instruire à loisir des fondions de l'ordre auquel on aspiroit , et que l'on pût en apprendre toutes les Cérémonies avant dy être engagé. Il est donc d'une grande importance de les apprendre avant d'être obligé de les faire. Or , nms avons trois moyens de ies appren Ire. Le premier, lire les rubriques où elles sont in arquées ; le second , con-
sulter sur ce sujet et conférer avec des personnes qui les savent; le troisième, assister exactement à toutes les répétitions que l'on en fait.
i.° Lire les rubriques du Missel , du Bréviaire et du Rituel ; du Missel pour la sainte Messe , du JJréviaire pour le saint Oilice , du Rituel pour l'administration des Sacremens. C'est une chose incroyable que la négligence que l'on a sur ce point. On trouve des Prêtres qui disent tous les jours la sainte Messe et le saint Oilice ; des Prêtres qui ont des dix, douze , quinze , vingt années de sacerdoce , et qui , en toute leur vie, n'auront pas lu une fois les rubriques : faut-il s'étonner si l'on s'en acquitte si mal ?
2.0 Comme il y en a quelques-unes que l'on ne trouve pas aisément, et quelques-unes même que l'on ne trouve qu'obscurément , il faut consulter et conférer avec des personnes qui les savent , et demander ce que l'on ne sait pas. Quelquefois on a honte de s'instruire , et particulièrement les anciens Prêtres , ou ceux qui sont savans d'ailleurs : ils croient qu'il y va en cela de leur honneur; ils ne peuvent se résoudre à proposer leurs doutes , et ils ont honte de se faire instruire par de plus jeunes ; et se laissant ainsi aller aux sentimens d'une honte criminelle , ils demeurent toute leur vie dans leur ignorance. Qu'ils apprennent d'un grand Pape à changer de conduite , et qu'on ne doit jamais avoir de la honte d'apprendre de qui que ce soit ce qui est nécessaire pour nous acquitter de nos obligations , ou qui peut le moins du monde contribuer à noire salut : Nu! lus proptev opprobriutn setiectutis aut juventutis , vtl nobilitatrm generis , à parvulis et minus erudilis , si quid forte utilaatis tst aut salutis, iniuirtre nïgligat.
Non-seulement il faut lire les rubriques et s'en informer des personnes qui les savent, mais encore il faut être fidèle à les réduire en pratique. Et c'est pour cela que cette répétition s'en tait ici tous les jours à la sortie de la conférence de l'Ecriture-Sainte. Il y en a quelques-uns que l'on marque pour les répéter; mais il est bon que les autres même qui ne les savent pas encore y assistent, quoiqu'ils ne soient pas marqués , parce qu'ils ne laisseront pas toujours d'apprendre beaucoup en les voyant faire aux autres , et surtout prendre garde , dans cette répétition , d'y observer le silence, l'attention et la modestie. Souvent , pour n'y être pas assez sérieux , on y perd le respect pour les Cérémonies , et on s'accoutume à les faire avec dissipation et négligence , et ensuite quand on est obligé de les faire en public , on s'y comporte de même. II faut donc un grand respect 7 même quand on les répète en son particulier. Et voilà le premier avis que nous avions à vous donner pour lesfaiic ponctuellement , qui est de les bien apprendre avant d'être obligé de les faire.
Le second est d'être fort attentif en les faisant ; car il y a tant de choses à y observer , que si nous n'y apportons pas un peu d'attention , nous y ferons assurément beaucoup de fautes. Et que l'on ne me dise pas que cette attention aux Cérémonies extérieures nous fait perdre notre dévotion ; car si cela étoit , il y auroit bien à craindre que notre dévotion ne fut une fausse dévotion. Quoi I dire que ce que l'Eglise , toute sage et éclairée qu'elle est, a établi comme un moyen pour nous élever à Dieu , nous en détourne , n'est-ce pas une manifeste tromperie et une pure illusion? Il faut donc, après les avoir apprises, se rendre attentif en les faisant ; et c'est le moyen de
les faire ponctuellement , qui est la première condition pour bien les faire , la ponctualité.