XIV.e ENTRETIEN
De l'obligation qu'ont les Ecclésiastiques de paître h troupeau.
Ayant l'honneur de parler à des Prêtres et à des Pasteurs, j'ai cru ne pouvoir pas choisir un sujet plus important que celui que me fournit saint Pierre dans ces paroles : Pascite qui in vobis est gregem Dei ( i. Petr.,5. ). C'est un des plus grands pasteurs de l'Eglise et le premier vicaire de Jésus-Christ sur la terre qui a prononcé ces paroles. Ce saint Apôtre , tout pénétré de l'esprit de son état , et tout rempli de l'ordre qu'il avoit reçu de son Maître de paître ses ouailles, prie tous les pasteurs de remplir fidèlement ce devoir capital du saint ministère : Seniores ergo , qui in vobis sunt , obsecro consenior et testis Cfiristi pjssionum,... Pascite qui in vobis est gregem Dei. Je trouve dans ces paroles et les suivantes le fondement de l'obligation que nous avons de paître le troupeau qui nous a été confié, et en même temps la manière dont nous devons lui donner la Nourriture spirituelle que Dieu exige de nous. C'est le dessein que je me suis proposé dans ce discours. Je ferai dune voir deux choses en marchant sur les traces du prince des Apùtres : premièrement , l'obligation que nous avons de paître le troupeau; secondement, la manière dont nous devons lui donner la nourriture spirituelle.
Premièrement, une des qualités les plus aimables que la charité du Fils de Dieu lui ait tait contracter avec les hommes , est celle de pasteur. Cette qualité est pour nous un grand sujet de consolation , de joie et de confiance. Or, le Fils de Dieu nous assacie à cette
qualité, et il veut que nous en fassions l'office et les fonctions à l'égard des peuples, et spécialement à l'égard des âmes dont le soin nous est confié. L'honneur que le Fils de Dieu nous fait en nous associant à son office de pasteur , doit nous être un grand motif d'avoir soin d'un troupeau qu'il a jugé digne de ses soins ; mais , sans m'y arrêter, je vous ferai voir uniquement que nous devons paître la portion du troupeau qui nous est confiée , par cette considération que c'est le troupeau de Dieu : Pascite qui in vobis est gregem Dei. i.° C'est le troupeau de Dieu , parce qu'il l'a formé ; z.° c'est le troupeau de Dieu , parce qu'il le gouverne; 3.° c'est le troupeau de Dieu , parce qu'il le nourrit ; 4-° c'est le troupeau de Dieu , parce qu'il le destine à la gloire. Voilà des raisons bien particulières qui nous démontrent que le troupeau qui nous est confié est le troupeau de Dieu , gregem Dei, et toutes ces raisons sont autant d'engagemens qui nous portent à en avoir soin.
i.° Nous devons avoir soin du troupeau qui nous est confié, parce que c'est le troupeau que Dieu a formé; c'est son œuvre d'une manière particulière. Dieu , en créant le inonde , s'est proposé de former une Eglise dans laquelle il a voulu être servi et adoré ; et cette Eglise est le grand chef-d'œuvre de sa bonté et de sa puissance. Dans la loi de nature il y a une Kglise que Dieu a formée ; il y en a une dans la loi écrite dont Dieu règle le culte, les sacremens, les sacrifices; mais Dieu a voulu que son Fils incarné s'appliquât à former une Eglise dans la loi de grâce. Il faut donc considérer ce que Notre-Seigneur a employé pour former la nouvelle Eglise. Il y a trois choses à considérer particulièrement, savoir: ce que Notre-Seigneur a fait, ce qu'il a dit, ce qu'il a souffert. i.° Notre-
Seigneur a agi pendant trente-trois ans , et spécialement pendant les trois dernières années de sa vie. Les trente autres ont servi comme de préparation à l'établissement de l'Eglise ; il a institué des sacremens , un sacrifice ; il a établi des Ministres , etc. 2..0 Ce qu'il a dit : Notre-Seigneur a donné beaucoup d'instructions à ses Disciples sur l'établissement de l'Eglise .... Il a demeuré quarante jours sur la terre après sa résurrection , Jpour apprendre à ses Disciples ce qui étoit nécessaire pour la conduite de l'Eglise.... 3.° Il a beaucoup souffert pour former l'Eglise ; il a donné sa vie et répandu son sang;... il a comme enfanté l'Eglise sur la croix; car saint Augustin remarque que l'Eglise est sortie du côté de Notre-Seigneur qui fut ouvert par la lance. 11 fau droit, 'dans cette vue, avoir un grand amour pour l'Eglise; et c'est de cette vue dont se sert saint Paul, dans le discours qui est rapporté par saint Luc ( chap. 20 des Actes ) , pour exhorter les pasteurs à veiller sur eux et sur 1 Eglise : Attendite vobis et universo gregi in quo vos Spiritus Sanctus posuit Episcopos regere Eccîesiam JJei quam accjuisivit sanguine suo. Or, cette Eglise n'est autre chose que le troupeau dont nous parlons, et les pasteurs particuliers sont chargés d'une portion de cette Eglise et de ce troupeau. Dieu , en formant son Eglise, et en se faisant un troupeau particulier composé de ses véritables adorateurs , a eu des desseins très-grands et très-relevés; car , outre qu'il a prétendu se faire honorer , il a encore voulu que ce corps mystique fût une image vivante de l'union admirable qui est entre les personnes de l'auguste et adorable Trinité. Les trois personnes divines sont si unies ensemble, qu'elles n'ont toutes trois qu'un même entendement, qu'une même volonté, qu'une même sagesse , qu'une
jq$ entretiens
même puissance , qu'une même honte' , 'et elles possèdent toutes trois les perfections absolues qui sont en Dieu. J'ajoute qu'elles sont si fort unies, qu'elles ne sont qu'une m -me chose : et hi très unum ;>unt. Or, Dieu a voulu que ce troupeau qu'il a formé sur la terre fût une image vivante de cette union ; et c'est ce que le Fils de Dieu demandoit à son Père avant sa mort: Ut siniunum sicut et nos unum sumus. Qui n'auroitpas, après tout cela , une grande estime de ce troupeau que Dieu a formé? Quel pasteur ne s'estimera pas très-honoré de lui donner ses soins , puisque c'est l'ouvrage de Dieu et son ouvrage par excellence ? Mais s'il faut avoir soin de ce troupeau que Dieu a formé , il faut aussi lui donner nos soins parce que Dieu le gouverne : Pascite qui in vobis est gregem De/.
Dieu gouverne le monde, et il gouverne toutes les créatures : tua providentia , Pater , cuncta gubtrnat ( Sap. i4, 3 ) ; mais s'il y a quelque chose que Dieu gouverne d'une manière particulière , c'est son troupeau, c'est, son Eglise; et il emploie sa sagesse et sa puissance pour la gouverner et la conduire. Dieu, pour marquer l'estime qu'il fait, de son troupeau, et nous apprendre eu même temps combien il lui est cher et combien nous devons le chérir, députe ses Anges pour le garder et en avoir soin ; il ne se contente pas de donner un de ses Anges à chaque paroisse et à chaque ville , mais il en donne un à chaque particulier. Quelle faveur ! quelle grâce ! quelle dilection ! Un Dieu donner des Anges , des esprits bienheureux pour veiller sur son troupeau et sur les particuliers qui le composent ! c'est assurément un bienfait inestimable. Mais Dieu ne borne pas là ses soins et sa conduite à l'égard de son troupeau , il a
encore voulu établir des hommes en office et en dignité pour avoir soin de son troupeau; il les en a spécialement charges. Il a établi pour cela des Eveques , des Prophètes, des Evangélistes, clés Pasteurs et des Docteurs : ïp se dédit quosdam quidem Apoatolos , quosdam autem Prophetas , afios ve?*b Evangelisîas, alios autem Pastores , et Doctores ad consummaiionem Sanctorum in opus mmisterii , in œdificationem corporis Christi. Voilà de grandes marques que Dieu gouverne son troupeau bien particulièrement. Mais ce qui me surprend bien davantage , et ce qui doit nous jeter tous dans une profonde admiration , c'est que Dieu a donné son divin Esprit à son troupeau pour le conduire et pour le gouverner; c'est la promesse que Notre -Seigneur en a faite avant de monter au ciel : Paracletus autem Spiritus Sanctus quem mittet Pater in nnmine meo , iUe vos docebit omnia. Voilà jusqu'où Dieu porte ses soins pour la conduite et le gouvernement de son troupeau. Il faut donc gouverner ce troupeau, mais volontiers , mais avec plaisir , en coopérant aux soins de Dieu même, et «regarder comme un très -grand honneur d'être appliqué à la conduite d'un troupeau que Dieu même conduit par ses Anges et par son Saint-Esprit : Paxcite gregem TJei.
Ajoutez qu'il faut que nous paissions ce troupeau qui est le troupeau de Dieu, non -seulement parce qu'il Ta formé et qu'il le gouverne, mais encore parce qu'il le nourrit. Il n'y a rien qui nous marque mieux la tendresse que Dieu a pour son troupeau , que la nourriture qu'il lui donne. Que cette nourriture est excellente! qu'elle est admirable ! qu'elle est surprenante ! Dieu nourrit son troupeau dans de bons pâturages: c'est ce qu'exprime srbien le Prophète par
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ces paroles: Dominus régit me , et nihil mihi deerit : le Seigneur me conduit , et rien ne me manquera. Ah ! il m'a placé dans d'excellens pâturages : in îoco pascuœ ibi me collocavit : là je trouve une eau délicieuse qui me nourrit en même temps qu'elle me rafraîchit : super aquam refectionis educavit me ; c'est Peau salutaire de sa grâce dont je suis nourri dans ce gras pâturage. Là je trouve une table abondante qui me fortifie et me soutient contre ceux qui me tourmentent et m'affligent : paraati in conspectu Tneo mensam adversus eos qui tribulant me. Parlons clairement et sans figure; l'Eglise est ce pâturage où Dieu nourrit son cher troupeau de sa grâce , de sa parole, et surtout de la divine Eucharistie, dans laquelle il' lui donne tout ce qu'il a de plus grand, de plus excellent et de plus divin , puisqu'il donne le corps , le sang , l'ame et ,1a divinité de son Fils , pour servir de réfection et de nourriture à son troupeau. Peut- on douter après cela de la charité de Dieu pour son troupeau , ou plutôt ne faut-il pas tomber d'accord qu'il l'aime jusqu'à un saint excès? Et s'il l'aime si fort, ne devons- nous pas conclure que nous devons le chérir aussi et lui donner tous nos soins ? Quoi î voudrions- nous négliger un troupeau dont Dieu a un soin si particulier, et pour lequel il a un amour si tendre , qu'il le nourrit de la propre substance de son Fils unique ; et n'avons-nous pas sujet d'être surpris de la dureté de plusieurs pasteurs qui refusent du pain matériel et des alimens corruptibles aux ouailles qui leur sont confiées, voyant que Dieu leur donne ce qu'il a de plus cher, son Fils unique? Ah ! charité de mon Dieu ! que vous condamnez bien le défaut de miséricorde qui est si commun dans les pasteurs 1 et qu'ils ont sujet de craindre les justes reproches que
vous leur ferez un jour, lorsque vous leur représenterez qu'ils ont eu des entrailles de bronze , refusant un morceau de pain à ces pauvres pour lesquels vous avez eu tant de tendresse, et dont vous avez nourri les âmes avec tant de bonté! Il est donc juste que nous prévenions ces sanglans reproches, en nous appliquant présentement à paître le troupeau de Dieu , non-seulement pour le corps, mais encore plus particulièrement pour l'ame : Pascite gregem Dei.
Quatrièmement, enfin, ce qui doit nous obliger à paître le troupeau , c'est qu'il le destine à la gloire. La charité que Dieu a pour son troupeau n'est pas une charité purement temporelle. Dieu l'a aimé avant tous les temps; il l'a aimé d'une charité qui n'a pas eu de commencement : in charitate perpétua dilexi te ; et il veut l'aimer éternellement , il veut sauver ce troupeau ; il veut le glorifier et le rendre heureux dans l'éternité; il a dessein qu'il soit à jamais dans le ciel avec les Anges pour en être loué et béni. Voilà les vues que Dieu a sur le troupeau qui nous est confié. Il faut donc nous appliquer au salut de ce troupeau que Dieu destine au paradis et à sa possession. Ce qui doit d'autant plus nous animer à nous appliquer an salut des araes, c'est que Dieu veut les sauver par notre ministère. Dieu peut absolument les sauver par lui-même en lear donnant ses grâces; mais dans le cours ordinaire de sa providence, il veut "que ses grâces soient conférées aux âmes par nos soins , par nos exhortations, par la prédication de sa parole , par nos prières, par l'administration des Sacremens , et par tous les autres moyens qu'il nous met entre les mains.
Je vous demande maintenant si nous pouvons nous dispenser de paître ce troupeau qui est à Dieu par
tant de titres. C'est son troupeau, parce qu'il l'a formé; c'est son troupeau, parce qu'il le gouverne; c'est son troupeau , parce qu'il le nourrit ; c'est enfin son troupeau , parce qu'il le destine à la gloire. Voilà bien des titres à raison desquels le troupeau dont nous sommes chargés appartient à Dieu ; mais ce sont aussi pour nous autant d'engagemens à le paître et à en prendre soin , et si nous sommes infidèles à lui donner la pâture d;>nt il a besoin , nous taisons connaître que nous n'avons pas d'amour pour Notre-Seigneur. Vous savez que Notre-Seigneur demanda par trois fois à saint Pierre s'il l'ai moi t : Pttre , amas me? Saint Pierre ayant répondu qu'il l'aimoit, Noire-Seigneur lui ordonna de paîfre ses brebis : pasce oves tneas , lui faisant connoitre par-là que s'il l'aimoit véritablement, il falioit qu'il le témoignât par le soin qu'il prendroit de son troupeau; et c'est ce qui fait dire à saint Augustin que c'est un ollice de la charité de paître le troupeau de Notre - Seigneur : pascere Dominicum grt'gem amoris ojfiium ( Tract. i"'3 in S. Joan.) ; et nous pouvons dire , par une conséquence contraire, qu'on n'aime point Notre-Seigneur, si l'on n'a pas soin de son troupeau. C:est ce que reconnoissoit le grand sa:nt François, si bien instruit à l'école du divin amour; car saint lîonaventure remarque dans sa vie, qu'il n'auroit pas cru être ami de Noire - Seigneur , s'il ne s'étoit appliqué au soin des ames rachetées de son sang : non se Christi repu~ iabat amicum , nid animas fiweret quas ille redemit. Il faut donc, si nous avons de la charité pour Notre-Seigneur, que nous paissions un troupeau qui lui est si cher , pour lequel il a donné sa vie et répandu tout son sang. 11 faut que nous ayons soin de paître uc troupeau que Notre-Seigneur, par une charité
immense, nourrit et repaît de son Corps et de son Sang : que si fions ne nous lendcns pas à la chanté de Je'sus qui nous presse d'avoir soin de son troupeau , craignons du moins 5a justice; rappelons souvent dans notre esrprït ce compte terrible que Notre-Seigneur nous en demandera. Pensons à ce compte qui a fait trembler les plus saints pasteurs de l'Eglise , et qui a donné à un grand nombre de Saints de l'éloignément pour les places à charge d'ames. Souvenonsnous que si ce troupeau qui nous a été confié se perd par notre faute, par notre négligence, par défaut d'instruction , de bon exemple , de vigilance et d'application , ou par quelqu'autre manière , nous en répondrons ame pour ame , et le sang de ces âmes perdues criera vengeance contre nous , et il sera exaucé. Remarquez avec les Saints que , pour s'attirer les effets de la colère et de la justice du souverain Pasteur, il n'est pas nécessaire que tout le troupeau se perde ; il suffit , pour être damné , qu'une seule ame périsse par notre faute : si vel unus tant ù m dtctdat non initiatus , nonne totaux ipsius subvertit stilutem (S. Chrysost.) ? C'est dans celte vue que saint Chrysostôme pensoit avec tant de frayeur au compte que Dieu fera rendre aux pasteurs. Hélas! disoit ce saint Père, si les jugemens de Dieu doivent être si terribles pour ceux qui auront mené une vie privée et qui n'auront qu'à répondre de leur propre conduite , quelle sera leur sévérité pour ceux qui auront été chargés de tant de personnes ! C'est ce que nvus devons bien méditer ; et si l'on méditoit bien cette vérité, en ne courroit pas avec tant d'ardeur aux places à charge dames, et, en étant chargé, on soupireroit à s'en voir délivré. On vivroit du moins dans une s'aiiwe crainte et dans une grande sollicitude qui porteroit à
remplir fidèlement tous ses devoirs, et à paître le troupeau de Dieu en la manière qu'il le désire. Je dis en la manière que Dieu désire, et non pas selon nos vues qui sont souvent fausses et fort différentes de celles de Dieu : c'est de cette manière de paître le troupeau de Dieu que je dois vous entretenir dans la seconde partie de ce discours.
L'apôtre S.Pierre ne se contente pas de nous recommander de paître le troupeau de Dieu, mais il nous mar que encore la manière et les dispositions avec lesquelles il faut le paître et le conduire. Ecoutons ce S. Apôtre qui instruit tous les pasteurs d'une manière si admirable : Providentes non coactè , sed spontanée secundùm Deum , neque turpis lucri gratU , sed volun tarie , neque ut dominantes in cîeris , sed forma facli gregis ex animo. Je tire de ces paroles quatre grandes dispositions que les pasteurs doivent avoir en paissant le troupeau de Dieu. La première est une grande affection selon Dieu , sans aucune contrainte : providentes non coactè , sed spontanée secundùm Deum. Il faut paître le troupeau de Dieu avec affection ; et cela est bien juste , puisque c'est le troupeau de Dieu , si cher à JNotre-Seigneur. Si nous avons de l'amour pour Dieu et pour Nofre-Seigneur, nous le ferons paroître en nous appliquant avec affection à paître le troupeau qui nous est confié. Nous ne compterons pour rien le travail qui est attaché à notre ministère ; nous souffrirons de bon cœur la fatigue des voyages, les difficultés du confessionnal; nous passerons par-dessus les neiges , la pluie et toute espèce de mauvais temps pour aller visiter nos ouailles, ou plutôt les ouailles du Fils de Dieu , car elles sont plus à lui qu'à nous. En un mot , notre travail nous sera agréable, sachant qu'il plaît au sou-
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verain Pasteur, et nous supporterons gracieusement les répugnances qu'on ressent quelquefois dans l'exercice de ses fonctions. C'est ce que Dieu demande particulièrement de nous ; car si nous manquons d'affection en paissant le troupeau de Notre-Seigneur , et que nous ne fassions les choses qu'avec répugnance et avec chagrin , notre travail sera sans mérite , et il ne plaira pas à Dieu. Ii faut donc, encore une fois, veiller sur la conduite de notre troupeau avec, intérêt , et il faut prendre garde à ce qu'ajoute saint Pierre : Secundùm Deum; et pour cela il faut le paître en lui donnant la nourriture que les Saints nous conseillent... Saint Bernard dit qu'il faut paître le troupeau de JNotre-Seigneur de trois sortes de nourriture : Exemplo conversationis , verbo prœdicalionis , fructu orationis ( De vitâ et morib. clericor , c. 4- )• Le concile de Trente ( sess. 23. ) se sert de ces trois expressions : Verbi divini prœdicatione , sacramentel um adminisfratione , omnium bonorum operum exemplo. i.° Il faut que les pasteurs paissent leur troupeau de la parole de Dieu : c'est un devoir indispensable ; le concile de Trente ( sess. 5 , c. 2. ) ordonne aux curés , diebus saltem dominicis et festis solemnibua , plèbes sibi commissas pro sua et earum capacitate pascent salufaribus verbis. Le concile de Bourges ( tit. 3, can.2.) s'exprime à peu près dans les mêmes termes sur ce sujet : Provideant Episcopi ut parochialium redores verbum Dei ptœdicent populo singulis diebus dominicis et/estis, aut concione publica , aut saltem inter missarum solemnia.... Il faut que les curés puisent cette doctrine dans l'Ecriture-Sainte , dans les Conciles , dans les saints Pères et dans les bons auteurs ecclésiastiques. 11 faut surtout la puiser et la ruminer dans
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l'oraison , et faire comme saint Augustin qui disoit : undè pascôr , inclè pasco. 2..0 11 faut repaître le troupeau par l'administration des sacremens , sacramentorum administrât ione ; il faut les donner à ceux qui sont dignes, les refuser aux indignes ; faire ce qu'on peut pour les y disposer ; et il faut avoir dans ce ministère beaucoup de religion, de prudence, de douceur et de fermeté. 3.° Il faut paître le troupeau de JNotre-Seigneur , fructu orationis , dit saint Bernard ; il faut que le pasteur prie beaucoup pour ses ouailles , et qu'il les recommande à Dieu continuellement , afin d'attirer sur elles les grâces qui leur sont nécessaires pour le salut. Voilà ce qu'on appelle paître le troupeau secundùm Deum. On voit quelquefois des pasteurs qui aiment leur troupeau, mais qui l'aiment d'un amour qui n'est pas selon Dieu , parce qu'ils ont à son égard une lâche complaisance , ne voulant , disent-ils, faire peine à personne ; et par cet amour peu réglé , ils laissent périr les âmes. 11 faut quelquefois corriger, reprendre, refuser des absolutions, quoique les personnes en sachent mauvais gré : il faut guérir les brebis malades , quoique le remède leur soit amer ; et il faut ramener au bercail celles qui s'égarent , quoiqu'elles aient de la répugnance à revenir de leur égarement. Si l'on en usoit autrement , ce seroit une fausse charité et une véritable cruauté ; mais ce n'est pas assez d'avoir de l'affection pour son troupeau, il faut encore , poursuit l'Apôtre , avoir une charité désintéressée, et éviter un honteux désir de gain : rceque, turpis tucri gratià ; c'est la seconde disposition avec laquelle on doit paître le troupeau du Seigneur. Un vrai pasteur doit être désintéressé, et il n'y a rien de si sordide que de voir des prêtres de Jésus- Christ chercher dLjs gains honteux dans le service des
ames , et amasser de l'argent par l'exercice d'un ministère tout saint et tout divin. Quoi de plus bas que de voir un prêtre acquérir des biens , bâtir des maisons, acheter des terres de l'argent qu'il a reçu ou extorqué des personnes dont Dieu lui avoit confié le soin! Je vous avoue que cette conduite me paroît trèsinjurieuse à Dieu que nous avons pris pour notre partage en faisant la première démarche à l'état ecclésiastique. C'est avilir notre état, c'est scandaliser les peuples, c'est aussi s'attirer la colère de Dieu, et s'exposer aux sangians reproches que Dieu faisoit à ces pasteurs mercenaires dont il est parlé dans Ezéchiel ( cap. 340 : f ce pastoribu> Israël qui pascebanl semetipsos ; nonne grèges à pastoribus pascuntur l Lac comedebatis et lanis operiebamini , e> quod cra.ssum eratoccidtbatis ; gregern autem meum non patcebàtis. C'est le reproche que Dieu faisoit aux pasteurs de son peuple par le prophète Ezéchiel , reproche que méritent très-justement plusieurs pasteurs de la loi de grâce , puisqu'il y en a , à la confusion du clergé , qui , comme remarque Pierre de Biois , sont plus attachés à la laine de la brebis qu'à Sun salut : de lana ovium et non de soluté sollicili (serm. hy.). Si nous jetions les yeux sur le parfait désintéressement de notre grand Pasteur, nous ne nous attacherions pas à îles biens corruptibles , et nous ne désirerions pas d'autre lécompense que Dieu même et l'honneur de le servir. Si nous recevons le temporel des peuples que nous servons, il faut que nous n'ayons pas d'autre vue que celle de nous sustenter , et non de nous enrichir. Si, après notre honnête entretien, il nous reste quelque chose , nous devons en (aire part aux pauvres, pratiquant exactement la charité et évitant soigneusement tout soupçon d ivarice.
Soyons des pasteurs de'sintéressés, mais aussi, continue saint Pierre , soyons des pasteurs humbles , ne cherchant pas à dominer sur l'héritage du Seigneur : nrque ut dominantes in cleris.
Quoique l'état ecclésiastique soit très- relevé, et qu'il surpasse en dignité tout ce qu'il y a de plus grand dans le monde , néanmoins il ne donne pas droit d'agir avec empire et avec un air de domination , comme les rois dominent sur leurs sujets ; mais il impose une obligation toule particulière d'exercer son autorité avec beaucoup de douceur et de modération. Il faut que les pasteurs de l'Eglise traitent leurs ouailles avec charité, support , tendresse, bonté , se revêtant des entrailles de miséricorde du Fils de Dieu envers les hommes. Bien loin de dominer d'une manière impérieuse sur ceux que Dieu leur a soumis , ils doivent , en conservant leur rang et leur dignité, se regarder comme leurs serviteurs. C'est ainsi qu'en usoient les Apôtres : nos aulf.m tervos vestros per Jesum Chris tu m, lisse faisoient tout à tous pour les gagner tous à Jésus-Christ. Nous devons, à leur exemple , nous regarder comme les serviteurs de ceux qui sont sous notre conduite , et nous persuader que les derniers de nos paroissiens ont droit de nous appeler, de nous demander du secours et d'exiger de nous ce qui leur est nécessaire pour leur instruction et leur sanctification. Il faut donc éviter ces airs impérieux et méprisans à l'égard des gens grossiers et des malheureux. C'est là l'esprit qui doit nous animer ; c'est l'esprit dont le souverain Prctre a été rempli; c'est celui qu'il a communiqué à tous les saints Prêtres* Il faut donc que notre autorité soit accompagnée de duii:eur, d'humilité , de charité, de support et de condesceatiance. Ajoutons, pour finir, que cette autorité,
selon saint Pierre , doit être soutenue de l'exemple d'une vertu solide : forma facli gregis ex animo.
Les pasteurs doivent être les modèles de leur troupeau par une vertu qui naisse .du fond du cœur, et c'est la grande obligation des pasteurs. Ils ne doivent pas seulement instruire leur troupeau par des paroles, mais ils sont très-spécialement obligés de les porter à la pratique de la vertu et à liiorreur du vice parleur exemple. Leur vie, comme parle un concile, doit être un livre où ceux qui leur sont confiés puissent lire et apprendre ce qu'ils ont à faire : vita clericorum liber laicorum. Le Fils de Dieu compare les Prêtres à une ville située sur une haute montagne , qui , étant exposée aux yeux de tout le inonde , ne peut pas ne pas être aperçue : non potest abscondi civitas supra montera posita. Notre - Seigneur nous fait connortre,par cette comparaison, que la vie des prêtres et des pasteurs est exposée aux yeux de tout le monde, et qu'étant fort élevés par leur état, ils doivent édifier et porter tout le monde à la piété et au service de Dieu. C'est aussi ce que le saint concile de Trente conclut de cette élévation du sacerdoce : Cùm à rébus seculi in altiorem sublati locum conspiciantur , in eos ianquàm in spéculum reliqui oculos conjiciunt , ex iisque sumunt quod imitentur ( sess. 2, de reform. c. i. ). Il faut donc se comporter si bien que nous attirions, par notre conduite et par la probité de nos mœurs, la vénération de tous ceux qui nous voient et qui nous connoissent : sic decet omninb clericos in sortcm Domini vocatos vitam, moresque componere , ut eorum actiones cunctis afferant venerationem {sess 2.2. de réf. c. 1.). Voilà notre obligation, et quand nous y manquons, nous faisons une grande injure à Dieu et un grand tort
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aux âmes ; une grande injure à Dieu , paire que si, étant obligés de donner bon exemple , nous ne le donnons pas, et qu'au contraire nous en donnions un mauvais, Dieu en est extrêmement deshonoré. C'est ce qui fait dire à S. Chrysostôme (Hom. î-inEvangel.): Rullum puto ab aliis ma; us prœjudieium tolérât Veus , cjuanàb eos, quos ad aliorum correctionem posuit , dare de se cxempîa pravitatis eernît. On tait aussi un grand tort aux peuples lorsqu'on leur donne mauvais exemple, parce que le mauvais exemple que donne un prêtre et un pasteur est extrêmement contagieux. Il entraîne les âmes, il autorise le mal , et il n'y a plus rien qui puisse arrêter le dérèglement des laïques.
Profitons donc de l'avis de saint Pierre: soyons le modèle de notre troupeau par une vertu qui naisse du fond du cœur. Si nous remplissons ce devoir et les autres que je vous ai proposés, le même Apôtre nous dit des paroles bien consolantes: Cùm appapterlt Princeps pastoruin , pèrcipietis rmmarcessibilem gloriœ coronam : lorsque le Prince des pasteurs paraîtra , vous remporterez une couronne de gloire qui ne se flétrira jamais. Ce sera pour lors que nous serons bien aises de nous être sacrifiés pour le troupeau de Noire-Seigneur; lorsque Notre-Seigneur nous fera entrer dans son repos, nous serons bien aises d'avoir travaillé pour sa gloire; lorsqu'il nous donnera une couronne d'immortalité , nous serons ravis de nous être assujettis à paître avec zèle son troupeau ; lorsque le souverain Pasteur fera notre éloge , et qu'il nous fera part de son trône, nous serons bien consolés de tous les travaux et de toutes les fatigues que nous aurons supportés pour son amour. QueMe consolation pour un pasteur de voir un grand nombre d'aines sauvées
par ses soins et par son ministère ! Ces âmes feront sa joie , et elles composeront en quelque manière la couronne de ce pasteur fidèle ; et ce pasteur pourra bien dire ce que disoit saint Paul encore vivant sur la terre, en écrivant aux Ephésiens : Fratres mei charissimi et desideratissimi , fiaudium meura et corona mea. Demandons à ce divin Pasteur qu'il anime notre zèle , qu'il renouvelle notre charité , qu'il rallume ce feu presqu'éteint dans le Clergé , et qu'il nous mette dans la disposition de paître son cher troupeau de la manière qu'il désire. Prions-le qu'il nous rende des instrumens efficaces pour procurer sa gloire dans le service de son Eglise. Sauveur de nos âmes , adorable Pasteur, exaucez nos désirs et nos prières, faites que nous participions à votre esprit et à vos saintes dispositions ; faites , par votre miséricorde, que nous soyons de vrais pasteurs , que nous en fassions toutes les fonctions et que nous en remplissions toutes les obligations!... C'est ce que je vous demande au nom de tous les Pasteurs de ce diocèse ; c'est aussi ce que je vous demande au nom de toute l'Eglise.
Vavarict des Prêtres.
C'est un mal bien ancien que l'avarice des P êtres f Le prophète Jérémie s'en plaignoit de son temps : A minore usque ad majorent omnes avaritiœ studeni;.., à Propheta usque ad Sacerdotem cuncti
faciunt
( Voyez la suite à la pag. 223. )
faciunt dolum. C'est la plainte que nous pouvons bien faire encore dans notre siècle , et nous pouvons bien dire avec Isaïe : Jj)si pasto?*es decUnaverunt unusquisque ad avaritiam. Combien ne voyons-nous pas tous les jours de Curés , de Prêtres , qui négligent tous leurs devoirs, ne travaillent à autre chose qu'à amasser du bien, a faire valoir leurs propriétés! Omnés avaritire siudent. N'est-ce pas quelque chose de bien déplorable, que des ministres des autels, qui ne devraient être attachés qu'à Dieu seul, s'attachent ainsi aux biens de la terre , autant et quelquefois plus que les laïques ? Que je serois heureux , si je pouvois en inspirer une forte aversion à tous ceux qui vont m'écouter ! Je sais que la chose est difficile , pour ne pas dire moralement impossible ; car si Notre-Seigneur même, ayant entrepris de convaincre des cœurs du mépris qu'ils dévoient faire des richesses s'ils ne voûtaient renoncer à Dieu , puisqu'on ne sauroit servir deux maîtres, Dieu et l'argent ; si Noire-Seigneur, dis-je, ayant entrepris de détromper là-dessus des avares , n'en remporta que du mépris et des moqueries: Audiebant autem hœc Pharisai ,c\ui erant avaria et deridebant eum . n'ai je pas tout sujet de craindre de ne remporter d'autre fruit de cet entretien , que les mépris et les railleries de ceux qui pourroient se trouver atteints de ce vice? Néanmoins je ne laisserai pas pour cela de parler d'un sujet si important, à l'exemple de mon divin Maître, qui ne laissoit pas d'inculquer à toutes les rencontres le désintéressement, le mépris qu'il faut faire des biens de la terre et le détachement universel qu'il faut en avoir , quoiqu'il vît que la plupart de ceux à qui il parloil , non-seulement ne proKfoient pas de ses discours, mais s'en moquoient même et en faisoient le sujet de leur raillerie. Ce me
sera toujours beaucoup si je puis confirmer un grand nombre de bons Prêtres , qui me font l'honneur fie m'entendre , dans le détachement des biens périssables de ce monde, dans lequel la grâce les a déjà établis» et augmenter en eux une disposition si sainte ; et peut-être même que je ne désespérerois pas de donner quelque atteinte au cœur de ceux qui se trouvent malheureusement engagés dans ce vice , s'ils vouloient ouvrir leur esprit aux lumières de la grâce, et donner l'attention qu'il faut à ces deux choses : i.° à la nature de ce vice, 2.0 à ses suiies funestes, qui sont les deux motifs que je leur propose, et les fondemens de l'horreur que je souhaite exciter dans leur cœur pour ce vice monstrueux. Ce sera aussi les deux parties de ce discours.
PREMIEPJE PARTIE.
Pour donner horreur de quelque monstre épouvantable, il n'est pas nécessaire de faire de grands discours ni de grands raisonnemens : il suffit de le faire voir pour le faire fuir; il surfit de l'exposer à la vue des gens tel qu'il est en lui-même pour en faire concevoir de la crainte et de l'aversion. La laideur et la difformité extraordinaire qu'on remarque en lui ne frappent pas plus lot les sens, que le cœur se sent saisi de frayeur et d'horreur pour une chose si épouvantable. Le vice dont je traite, je veux dire l'avarice , est entre tous les vices un monstre diniquité si horrible et si épouvantable, que pour vous en donner de l'horreur il surfit de vous le faire voir tel qu'il est en lui-même, de vous en faire la peinture au naturel, de vous en marquer tous les caractères , en un mot, de vous en découvrir la nature que peu de gens connoissent bien. Vr oyons donc quelle est la nature de ce
vice. C'est un vice, i.° honteux dans sa bassesse, a.0 bizarre dans ses désirs , 3.° ridicule et extravagant dans ses prétentions , 4-° impudent dans ses recherches, 5.° monstrueux dans sa malice.
i.° C'est un vice honteux dans sa bassesse; car quoi de plus vil et de plus bas que d'attacî er son cœur à l'or et à l'argent , c'est-à-dire à un peu de terre blanchie ou jaunie dans les entrailles de la terre par les ardeurs du soleil? N'est-il pas honteux à un chrétien appelé à la possession des biens de la grâce et à la jouissance des biens éternels, de s'attacher avec dérèglement à des biens fragiles et périssables qui s'acquièrent avec travail , qui se conservent avec soin , et qui se perdent avec autant de douleur et de chagrin que de facilitée Quoi ! un cœur qui n'est fait que pour aimer Dieu , s'abaisser à aimer une vile créature , c'est-à-dire un néant et un rien ; n'est-ce pas une honte et une infamie l Mais si ce vice est si honteux dans tous les chrétiens, combien l'est-H davantage dans des prêtres et dans des pasteurs , eux qui sont par leur état aussi élevés au - dessus des rois , que le ciel l'est au-dessus de la terre ? S'abaisser , non-seulement au-dessous des rois, mais au-dessous même des moindres sujets, par des attaches plus déréglées et des désirs de s'enrichir plus violens et plus excessifs, quoi de plus honteux ! Des gens qui par leur étal sont appelés à de grandes choses, qui ne doivent avoir que de grands desseins, qui ne doivent penser à autre chose qu'à gagner des âmes à Dieu , l]\i:h faire connoïtre Jésus-Christ, à établir le règne de sa grâce dans le monde et y détruire le règne du démon ; des gens , dis-je , appelés à de si grandes choses, se ravalent jusqu'à ce point, que de s'occuper tout entiers à gagner de l'argent , à faire valoir des
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propriétés, à étendre des possessions! De bonne foi, cela n'est - il pas honteux? et un Prêtre sujet à ce vice ne devroit-il pas mourir de confusion , s'il faîsoit attention à la bassesse et à l'ignominie qui l'accompagnent ?
2.0 Ce vice est bizarre dans les desseins qu'il inspire à ceux qui y sont sujets; car vous remarquerez qu'il y a peu d'avares, surtout parmi les Prêtres, qui ne pallient leur avarice de mille beaux prétextes. Ils se forment mille beaux desseins et mille beaux projets qui servent de couverture à la passion , et par lesquels ils s'étourdissent eux-mêmes pour ne pas voir la malice de ce vice qui les possède. S'il amasse du bien, le Prêtre avare, c'est, dit-il, pour en faire un jour de bonnes ceuvres , pour en faire des fondations , pour en bâtir des hôpitaux , pour doter de pauvres filles , pour assister les pauvres dans un temps de calamité publique, en un mot, pour faire plusieurs bonnes œuvres dont l'occasion peut se présenter un jour. Ce sont là de beaux projets , mais des projets imaginaires qui ne sont jamais suivis d'aucun effet ; ils conçoivent de bons désirs , mais ils n'ont pas la force de les enfanter : Vtnerunt Jîlii usque ad partum , et virtus non est pariendi ; et ils se nourrissent ainsi de chimères et d'agréables imaginations, se flattant que les desseins qu'ils se proposent de faire de bonnes œuvres avec les biens qu'ils amassent avec tant d'empressement, les mettent à couvert du blâme d'avarice et d'attachement aux biens. Voyez toutefois la bizarrerie de leurs beaux desseins. Ils veulent faire des fondations des biens qu'ils amassent; et pourquoi? Pour enrichir après leur mort l'Eglise qu'ils ont appauvrie et dépouillée pendant leur vie. Ils veulent fonder des hôpitaux , ctils laissent périr ceux qui sont déjà fondés?
pour ne vouloir pas contribuer en quelque chose de leurs biens pour leur entretien. Ils veulent faire un fonds considérable pour doter de pauvres filles, et cependant ils en laissent perdre un grand nombre dans de malheureux engagemens et dans des commerces criminels où la pauvreté les réduit , d'où néanmoins ils savent très-bien qu'ils pourroient les retirer, s'ils vouloient leur faire quelque charité pour les mettre en état de gagner leur vie. Enfin, ils veulent amasser de quoi assister les pauvres dans quelque griève nécessité qui ne se présentera peutêtre jamais, et ils négligent de les assister dans des nécessités présentes dont ils ne sont point touchés ; et, ce qui est bien plus déplorable , c'est que, sous de beaux prétextes d'avoir un jour de quoi assister les pauvres dans quelque grande nécessité, souvent eux-mêmes les réduisent à cette nécessité, par l'exaction presque tyrannique de leurs droits curiaux qu'ils répètent avec autant de rigueur des plus panures que des plus riches. Jugez donc s'il est rien de plus bizarre dans un Prêtre quelevice de l'avarice, avec tous les desseins ridicules qu'il lui inspire.
3.° Il n'est pas moins extravagant dans ses prétentions ; car demandez, je vous prie, à ce Prêtre, à ce Curé avare, ce qu'il prétend dans l'amas qu'il fait de l'or et de l'argent. S'il veut répondre selon les véritables sentimens de son cœur, il vous répondra que c'est pour s'assurer contre la pauvreté qu'il redoute et qu'il appréhende par-dessus tous les maux: que c'est pour se tirer de l'indigence où tombent une infinité de gens pour n'avoir pas la prudence d'amasser quelque chose ; que c'est, en un mot, pour pouvoir vivre en repos sur la fin de ses purs. Or , est- il lien de plus fou et de plus extravagant que de telles
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précautions? N'est-ce pas une folie digne de risée, de vouloir vivre toute sa vie dans le chagrin , le souci et la sollicitude que cause le désir déréglé d'avoir des richesses pour pouvoir vivre en repos quelques jours avant de mourir ? Encore ces jours de repos ne viendront jamais, puisqu'on voit par expérience qu'un avare ne met jamais de fin à ses désirs. N'est-ce pas une extravagance , que , pour éviter l'indigence sur la fin de ses jours, on veuille vivre toute sa vie, c'està-dire trente et quarante ans, dans la pauvreté? En effet, un avare qui a sa bourse pleine d'or et d'argent n'est-il pas réellement plus indigent et plus misérable que les pauvres ? N'est-ce pas là vivre véritablement dans la pauvreté? S'il ne retire aucun fruit de ses richesses, n'est-ce pas de même que s'il n'en avoit point du tout ? Qui amat divitias ,fructum ex eis non capiet ( Eccles. 5.). Il ne peut prendre sur lui de les employer à ses usages, quelque besoin qu'il en ait : Est il aliud malum quod vidi sub sole, et quidem freijuens apuJ hommes , vir cui Deus dédit divitias, et zubstantiam, rt honoi'em, et niliil deest animœ suœ ex omnibus quœ desidcrat ; nec tribuit ei polestatem Deus ut comedat ex eo. Hoc vamtas et maçna miseria est. Tout le fruit qu'il en retire, c'est le plaisir de voir ses pistoles accumulées, et le contentement de les compter et recompter souvent : Quid prodest possessori nisi quàd cernit divitias oculis suis \ Mais je les garde, dites-vous, pour accommoder ma famille, pour marier une nièce, pour faire étudier un neveu. Vous les gardez pour des gens qui se moqueront de vous , qui ne feront pas seulement dire une Messe pour vous, qui vous pilleront dans une maladie, avant même que vous soyez mort, et vous feront mourir sur la paille après vous
avoir enlevé votre lit et tout ce que vous avez. C'est ce que l'expérience ne vérifie que trop , et c'est ce que David a prophétisé en ces paroles : Introibunt in inftriora terras , tradentur in manus gladii , partes vulpium erunt. Le corps ira pourrir dans la terre, Introibunt in inferinra terrœ ; l'ame sera livrée au glaive de la justice divine; et pour les héritages, les biens et les possessions , à qui sera tout cela ? Quœ autem parâsti cujus erunt l II n'en sait rien le pauvre homme ! Thesaurizat , et ignorât cui congregabit ea. Il ne connoit pas même ceux pour qui il les amasse. 11 croit les amasser pour des gens qui lui sont fort affectionnés , qui ont un grand attachement pour lui ; mais il n'en est pas ainsi , partes vulpium erunt. Tout cela restera aux renards, c'està-dire à des héritiers adroits qui , par leur politique et leur finesse , ont trompé ce pauvre Curé , lui témoignant beaucoup d'amitié , quoiqu'ils n'aimassent que ses biens et son argent.
4-° Ce vice est imprudent dans ses recherches , puisqu'il fait qu'on abandonne des biens étemels pour rechercher des biens , des richesses temporelles , fragiles, incapables de contenter, etc. (i .
5.° Enfin , ce vice est monstrueux dans sa malice , et l'on peut dire de lui que c'est un monstre à plusieurs îèfes , parce qu'il est la source de plusieurs autres. C'est pour cela que le Saint-Esprit nous dit par ia bouche du Sage , qu'il n'y a rien de plus méchant que l'avare : Avaro nihil àcelestius ( Eccles. 10. ); non pas que l'avarice soit en elle-même le plus
(i) M.Tronson renvoie, pour ce développement , à un atUie entretien que Ion n'a pas plus retrouvé que bien d'antre^ qui manquent.
5>oo ENTRETIENS
énorme de tous les vices , car la haine de Dicn , l'hérésie, l'homicide, etc., sont plus énormes dans leur nature que le péché d'avarice ; mais c'est que ce vice est la source de tous les autres : Badix omnium maforum cupiditas. En effet , un avare est capable de tous les crimes. Il n'est point de sacrilège, point d:homicide , point d'injustice , en un mot , point de crime, pour énorme qu'il soit , qu'il ne commette volontiers pour acquéiir de l'argent ou pour conserver celui qu'il a. D'où croyez-vous que vient la trahison de Judas , le plus horrible de tous les crimes ? n'est-ce pas de son avarice ? Quid vultis mïhi dare, et ego eum vobis tradam l D'où croyezvous que viennent tant de crimes énormes qu'on voit parmi les Prêtres ? n'est-ce pas de la même source? N'est-ce pas de là que viennent tant de simonies sacrilèges ? tant de ventes et d'achats de bénéfices ? tant de démissions confidentiaires ? tant de permutations frauduleuses ? tant de résignations faites avec remboursement de frais, avec achats de meubles ou avec d'autres semblables conditions onéreuses condamnées par les saints Canons ? N'est-ce pas de là que viennent ces exactions de droits au-delà de la taxe des supérieurs , exactions injustes et simoniaques , tout ensemble ? N'est ce pas l'avarice qui leur fait prendre plus de fonctions qu'ils n'en peuvent remplir, et qui leur fait faire des rédactions d'autorité privée , et prendre plus de rétributions de messes qu'ils n'en peuvent dire ? N'est-ce pas l'avarice qui en fait des marchands , des négocians ? N'est-ce pas l'avarice qui les conduit à tous les festins de noces , d'enterremens , de baptêmes , où se commettent tant d'excès ? pour épargner quelque chose, ils n'en voudroient pas manquer un seul. N'est-ce pas l'avarice qui leur fait
dire la sainte Messe avec un seul cierge, avec des ornemens déchirés? qui leur fait faire un trafic infâme pour des Messes , prenant plus qu'il ne faut, pour les faire dire ensuite à moindre prix? N'est-ce pas encore l'avarice qui leur ferme les entrailles sur les nécessités des pauvres , et qui leur fait retenir dans leurs coffres un bien qui ne leur appartient que par une détention que saint Bernard appelle à bon droit un larcin et un sacrilège tout ensemble? Enfin, pour exprimer en deux mots l'excès de la malice qui se trouve en ce vice monstrueux , il suffit de dire avec le saint Apôtre , que l'avarice est une véritable idolâtrie : Idolorum servitus.
C'est la seconde qualité de ce péché, qui n'est pas seulement un des péchés mortels ordinaires , mais qui est un culte d'idole , une véritable idolâtrie. C'est saint Paul lui-même qui m'en est garant : Avarîtiam quœest simulncmrum servitus (Coloss. 3 , 5.). Pour mettre la pensée de ce grand Apôtre dans son jour , remarquez que l'avare rend à l'idole de son argent les mêmes devoirs que les païens rendoient à leurs idoles; ou bien , sans aller si loin, l'avare se comporte à l'égard de son argent comme les justes se comportent à L'égard de la divine Majesté. Les justes mettent toute leur espérance en Dieu , in te, Domine, speravi ; l'avare met toutes ses espérances en son or et son argent. S'il faut entreprendre quelque chose , quelque affaire; s'il forme des desseins, c'est sur ses richesses qu'il se fonde : Ecce homo qui non posuit Veum adjulorem SUUM , sed sper'asit in multitudinr. dwiliarum suarum. Les justes aiment Dieu de tout leur cœur , toutes leurs affections tendent vers lui ; ils n'ont point de plaisir plus sensible que de le contempler sans cesse et de jouir de sa divine
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présence. Voilà ce que l'avare fait pour son argent Vbi est thésaurus tuus , ibï e*t et cor tuum. Les justes n'ont qu'une crainte au monde , qui est de perdre Dieu ; l'avare ne redoute qu'une chose, la perte de son or. Les justes ont un très-grand respect pour Dieu , et ils croiroient commettre un grand sacrile'ge de le faire servir à leurs propres usages ; de même l'avare n'ose toucher à ses trésors , il les regarde comme un Dieu qui lui crie : Noli me tangere. Enfin le plus grand de tous les devoirs que les justes rendent à Dieu , c'est le sacrifice qu'ils lui offrent tant de leur corps, que de leur ame; de leur corps , par les austérités qu'ils lui font souffrir ; de leur ame, par l'obéissance et par les autres vertus qui la détruisent dans sa propre liberté pour la soumettre à celle de Dieu. C'est le même sacrifice que l'avare fait à son argent. Et voilà pourquoi le Sage a dit qu'il n'y avoit rien de plus cruel et de plus méchant que l'avare : Avaro nihil iniquius est; il en ajoute la raison , nam et animam suam venalem habet , parce qu'il vend son ame et la sacrifie à l'idole de son argent : et vous remarquerez que par ce mot son ame , on entend son repos , sa santé , son plaisir , son honneur , sa vie , sa conscience , et même son salut. L'avare sac.ifie tout cela pour avoir de l'argent. Car toutes les passions cèdent à l'avarice comme à la maîtresse de toutes les autres. Ce qui est plus que tout cela , c'est qu'il sacrifie Dieu même. Il l'anéantit dans son cœur pour y placer l'amour de l'or et de l'argent. C'est saint Augustin qui le dit : il fait bien pis que ceux qui mirent l'arche avec l'idole de Dagon ; car l'arche ayant éié mise auprès de cette idole, elle la renversa et la brisa entièrement par deux fois différentes ; mais dans le cesur de l'avare on y
voit non pas l'arche, mais le Créateur du ciel et de la terre non pas seulement auprès de l'idole de l'avarice, mais , ce qui est plus indigne , on le voit à ses pieds ; on voit l'avarice triomphant de Dieu même et qui lui ravit les hommages dus à la Divinité! Aussi saint Cyrille assure que l'avarice est une impiété qui extermine toute divinité pour avoir elle seule les honneurs qui ne sont dus qu'à Dieu seul : Impietas Numen omne divinum exterminans. Ce qui vérifie ce beau sentiment que Dieu et la nature nous inspirent , qu'il ne sauroit y avoir qu'un Dieu dans l'univers, et qu'il ne peut y en avoir davantage. Ainsi, l'avare reconnoissaut l'argent pour son Dieu, comme vous l'avez vu , il est de nécessité qu'il détruise Dieu autant qu'il est en lui, et qu'il refuse de le reconnoîlre. C'est encore ce que confirme Jésus- Christ lorsqu'il dit : Nemo potest duobus dominis servire , aut enim unum odio habebit et alterum dîliget , aut unum su i tin e bit et alterum contemnet ; rionpoleït'sDeoservireetmammonœCS.MdilÙi.ti 2/+.). Donc l'avare reconnoît son argent pour son Dieu. Donc l'avarice est une véritable idolâtrie.
Mais si l'avarice est un péché qui aille jusqu'à l'idolâtrie, ce quril y a de plus terrible , c'est qu'il est irrémissible et presque impossible à guérir. Nullus vilis despectusque videatur hic morbus , dit Cassien, qui sicut potest facile declinari ,ità si quemquarn possederit,ad sanctitatis remédia vise pervenire concedit. Hœc est, dit saint Bernard, quœ non recipit disciplinam , curari renuit, medelam non sustinet ; vulnus pessimum rjuod et summis saltem digitis patitur attrectari. C'est un vice qu'aucun homme ne peut guérir. On peut, avec la grâce, convertir d'autres pécheurs ; mais un avare , il n'y a que la main toute-
puissante de Dieu qui puisse le changer : Summis digiti? patitur attrectari. Or, je tire cetîe difficulté, pour ne pas dire impossibilité de conversion, du coté delà passion et du côté de la pénitence. Du côté des richesses , ce sont des liens qni tiennent tellement serrés , qu'on ne peut s'en débarrasser : Qui volunl divitesfieri , incidunt in laqueum diaboli. Les richesses sont les lacets du diable , et des lacets dont on ne peut se dépêtrer, dit un saint Père , laqueus inextricabilis. C'est une glu , dit saint Augustin: Amor terrenorum vi$cus est pennarum spiritualium ; or, comme un oiseau pris dans un filet ou par la glu ne peut plus voler , il en est de même de l'avare. Voulezvous le voir dans un exemple de l'Ecriture-Sahite , voyez ce jeune homme de l'Evangile, dont il est dit qu'il ne put se résoudre au détachement dont lui parloit Notre. Seigneur : Abiit tris lis, quoniam multas habebot possessinnes; et Notre-Seigneur prenant delà occasion de faire voir combien les richesses sont un grand obstacle au salut , il s'écrie : Quàm difficile qui pecur.ias habent intrabunt in regnum cœlorum ! De quels riches parle Notre-Seigneur? parlc-t-il de ces bienheureux riches qui se servent de leurs richesses pour s'en acquérir d'éternelles dans le ciel ? Point du tout : Divitiœ sapitntûm corona eorum. Parle— t-il aussi de ces riches qui ne s'enrichissent que des biens d'autrui parleurs injustices? Nullement, puisque celui a l'occasion duquel il dit ces paroles avoit gardé les commandemens de Dieu depuis sa jeunesse. Donc il parle des riches avares qui ont leur cœur dans leurs richesses , et il veut montrer par-là que les richesses possédées avec attache sont un grand obstacle à la conversion et au salut. Il n'est pas détendu d'en avoir, mais d'y attacher son cœur: !)ivitiœ si affluant , noîite cor apponere.
ECCLÉSIASTIQUES. zZS
Le second obstacle de cette conversion est la nature <le cette passion qui, comme nous avons dit, est une passion si violente, qu'elle aveugle l'esprit et captive le cœnr d'une si étrange manière , qu'à moins d'un miracle de la grâce il est impossible d'en revenir, etc.
Le troisième chef d'où se tire la difficulté de la conversion dans un avare, est du côté delapénitencemèrne. Pour mettre ceci dans son jour, je remarque trois temps qu'il est important de ménager , et dans lesquels on a plus sujet d'espérer la conversion d'une personne. Le premier est le temps où la passion est contente et satisfaite; le second est le temps de la vieillesse; le troisième enfin est celui de la maladie. Ces trois temps sont extrêmement favorables pour la conversion d'un pécheur ; et il est certain que si on les ménageoit romme il faut, il n'est point de pécheur qu'on ne convertit. Le temps où la passion est satisfaite est fort propre pour cela ; car parlez de conversion à un jeune homme dans l'ardeur de sa passion , il s'en moquera : ce n'est point le temps; attendez que le feu de sa passion soit dissipé, que quelque disgrâce lui soit arrivée, et vous le verrez se rendre à vos représentations. Le temps de la vieillesse est aussi un temps propre pour la conversion ; car alors les passions n'étant plus si vives, les forces n'étant plus si vigoureuses , il est moins difficile de quitter ce dont on se voit abandonné le premier. Enfin le temps de la maladie est aussi très-propre pour la conversion ; lorsqu'on se voit réduit à l'extrémité, qu'on se voit sur le point de paroître devant Dieu, on revient à soi et l'on change. Il est donc vrai que ces trois temps sont très-favorables pour la conversion , et que si une personne ne se convertit pas dans l'un de ces trois temps , on ne doit pas en espérer grand'chose. Cela est vrai dans
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tous les autres vices, mais non pas dans celui donl nous parlons , c'est-à-dire dans l'avarice. Car il n'y a aucun de ces trois temps où la passion soit satisfaite : i.° celui où l'avare aura fait quelque gain conside'rable , et qu'on lui aura apporté quelque grande somme qui est le temps où il semble que son avarice devroit être contente, puisqu'elle a ce qu'elle souhaite, c'est dans ce temps-là même que son avarice est plus enrage'e et qu'elle nourrit de plus fortes résolutions d'en amasser davantage. -
2.0 Le temps de la vieillesse n'est pas plus propre à la conversion d'un avare ; car ce temps qui affoiblii toutes les autres passions , augmente au contraire celle-ci : Omnia vida, dit saint Augustin , scnesrunt sola avaritia in sene juvenescit. On ne sauroit en donner d'autre raison , si ce n'est l'aveuglement pro digieux que cette passion jette dans l'esprit, faisan' voir les richesses comme l'unique bien qu'il y a a monde le plus à souhaiter. On peut dire néanmoins que le vieillard se voyant incapable d'acquérir dorera vant du bien , n'ayant ni les forces ni la vigueur pour cela , et craignant d'ailleurs que quelque chose ne lu manque, c'est ce qui fait qu'il est si attaché aux biens qu'il possède, et qu'il en souhaite davantage Quoi qu'il en soit , il est certain, et l'expérience le fai voir, qu'il n'y a point de gens plus avares que le vieillards, et que ceux qui le sont dans leur jeunesse le sont encore plus dans leur vieillesse; que s'ils oni quelquefois de bons mouvemens , ortœ spinœ suffocaverunt illud.
3.° Enfin, le temps de la maladie n'est pas favorable pour la conversion d'un avare; car ceux qui ont été" dérèglement attachés à leurs biens pendant leur vie, le sont encore autant à leur mort. Pariez-leur, en ce
ECCLÉSIASTIQUES. 2.ÔJ
"■ temps-là , de faire pénitence , de faire une bonne disposition de leurs biens : Oh non! ils veulent avoir le
:" plaisir de mourir avec leurs pistoles à la main; vous leur arracheriez plutôt la vie; ils meurent comme ils
• ont vécu. Un autre raison , c'est que nos parens ne : sont pas moins avares que nous. Quand ils voient un : Prêtre qui a amassé de l'argent, ils l'obsèdent jusqu'à
• ce qu'il soit hors d'état de faire un acte de justice
• pour disposer de ses biens ; ils empêchent qu'un homme de bien, qu'un confrère charitable ne le voie ;
- ils trouvent mille excuses : Monsieur dort, il repose; et I enfin ils font tant, qu'on ne lui parle point d'affaire
• jusqu'à ce qu'il soit tombé en frénésie. Ainsi ce pauvre homme meurt de la sorte avec son bien. Que de-
; vient-il? Dieu le sait. C'est donc un péché presque 1 irrémissible , parce qu'il est presqu'impossible à guérir. Pour confirmation de ceci, il faudroit que l'avare , pour faire pénitence , fit des aumônes ; mais on lui arracherait plutôt les dents que de lui faire donner cinq sous ; il donnera peut-être quelques liards à force d'être sollicité. Que s'il donne quelque somme un peu considérable , il s'en repent presque aussitôt ; et pourquoi cela? C'est que l'avarice est un feu dévorant qui ne trouve jamais assez de matière, qui au contraire prend accroissement à mesure qu'on lui en fournit : lgnis consumens nunquàm dicit saàs est ; c'est la soif d'un hydropique, qui s'irrite d'autant plus qu'on tâche de l'éteindre par la boisson. C'est une sangsue dont les deux filles qui la servent crient sans cesse : Apporte, apporte : ùanguisugœ duce sunt Jlliœ dicenies : Affer , affer.