‹ Entretiens populairesChapitre 5 sur 8 · Le R. P. Gratry, la Paix · texte numérisé non relu

Le R. P. Gratry, la Paix

été le premier objet de ses convoitises , cet or auquel elle avait lout sacrifié, et dont elle croyait se faire une richesse « qui ne lui serait jamais enlevée; » cette richesse morte du moins, l'Espagne l'avait-elle gardée?

Eh bien! Non. Cela même l'Espagne se l'était vu ravir; et elle en avait moins peutêtre que si elle n'avait jamais reçu une piastre du Mexique.

C'est que les métaux précieux, comme les liquides, s'écoulent d'eux-mêmes entre les doigts qui les pressent ; et qu'il leur suffit du moindre interstice et de la moindre différence de hauteur, c'est-à-dire de prix, pour suivre la pente jusqu'à parfait nivellement.

C'est que ces métaux, qui sont le prix du reste, tendent toujours à céder la place aux autres marchandises dès qu'elles deviennent plus nécessaires; et que, pour les avoir ou pour les garder, la première condition est d'avoir en quantité suffisante les objets d'échange qui les retiennent ou les rappellent.

Quand nous avons faim ou froid , nous n'hésitons pas à aller chez le boulanger ou chez le tailleur porter notre argent; et, quoique nous y tenions, nous croyons bien faire de nous en dessaisir. Les nations, qui sont composées d'individus obéissant aux exigences de leurs positions respectives, font en grand ce que chacun de leurs membres fait en petit ; et il n'y a ni théorie, ni loi, ni police qui empêche le mouvement des métaux et des denrées de se conformer aux sollicitations incessantes de l'offre et de la demande. L'abondance est une dépréciation, la rareté un appel; c'est-à-dire l'attraction et la répulsion du monde économique. Tout cède à leur action; mais, plus qu'aucune autre, cette marchandise à la fois chère, divisible, facile à cacher, facile à transporter, qui mériterait entre toutes le nom de fluide, et dont la contrebande est la plus lucrative et en même temps la moins incommode de toutes. Contre cette contre-

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bande l'entraînement espagnol a échoué comme plus tard l'entraînement de Law et la violence de la Terreur; et le roi Louis XVIII, en 1816, n'a fait que prononcer l'arrêt de l'expérience universelle quand il a fait cette déclaration qui devrait être plus souvent rappelée :

« Nous avons reconnu que toutes les prohibitions d'exportation de ces denrées, impuissantes pour en empêcher la sortie, n'ont d'autre effet que d'entraver le commerce et d'empêcher l'entrée oc le transit desdites matières; — en sorte que ces prohibitions, loin de tendre à conserver ou à augmenter l'abondance des espèces d'or et d'argent, tendent au contraire à les écarter et à en diminuer la quantité. »

La raison en est simple. C'est que la première condition pour entrer ou rester volontiers quelque part, c'est la faculté d'en sortir; et que les métaux, où pour parler plus exactement, les marchandises, quelles

qu'elles soient, sont comme les hommes, qui n'aiment pas les souricières. N'est-ce pas là, pour le dire en passant, une explication suffisante de l'accord des économistes en faveur de cette liberté si souvent mal comprise, la liberté des échanges? Et ne voyezvous pas bien que le meilleur moyen d'avoir toujours sa part aussi abondante que possible de toutes choses, c'est de laisser s'accomplir sans entraves pour toutes choses ce grand nivellement des besoins et des ressources, ce flux et ce reflux de l'offre et de la demande, cette double circulation de l'effort et de la récompense, par laquelle s'entretient et s'accroît la vie dans le corps grandissant de l'humanité, et qui forme à la fois le plus efficace des modérateurs et le plus actif des pourvoyeurs, la plus infaillible des garanties contre l'excès et le plus sûr préservatif de la pénurie, la mutualité la plus réelle enfin, et la plus bienfaisante comme la plus inévitable solidarité?

Pour ce qui est des métaux, en particulier, — puisque c'est en ce moment l'objet spécial de nos études, — c'est folie de se préoccuper outre mesure de leur possession ; et c'est crime de sacrifier à cette préoccupation la justice. Les métaux sont une marchandise qui vient d'elle-même, dans la proportion nécessaire, là où l'appelle un commerce actif et régulier; et là où le commerce et l'industrie font défaut, c'est en vain qu'on cherche à les attirer et à les retenir.

Un apologue russe , moins connu que la fable de Midas, exprime agréablement cette vérité. Le voici; il peut servir de conclusion à cette partie de notre entretien :

« L'orge disait au froment : Allons au pays de l'or, nous y serons bien. — Orge, mon ami, répondit le froment, ta moustache est longue, mais ta sagesse est courte. Ce n'est pas à nous à chercher l'or, mais à

l'or à venir nous trouver. Travaillons la terre, et l'or nous viendra. »

La seconde erreur appellerait plus de développements encore et plus d'insistance; car elle est à la fois plus subtile et plus tenace, et nombre d'esprits, même parmi les plus distingués et les plus instruits, sont loin d'en être exempts.

11 faut avouer qu'elle est pleine de séductions, et qu'elle semble au premier abord se recommander de la pratique elle-même.

Les métaux, nous l'avons vu, remplacent avec avantage, dans la plupart des cas, l'écbange direct. Ces métaux, à leur tour, sont souvent remplacés utilement par un représentant plus maniable encore, par une simple promesse. A défaut de blé ou de vin on donne de l'argent qui en procure. A défaut d'argent, ou pour éviter le déplacement et le transport plus ou moins difficile de l'argent, on donne de même du papier qui

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en assure. Ce papier passe, comme l'argent lui-même, de main en main; et il arrive qu'une multitude de transactions s'opèrent sans que ni monnaie ni produits aient été visiblement échangés entre les contractants.

Or la monnaie est chère et n'en a pas qui veut. Son entretien et son renouvellement ne laissent pas que d'être une lourde charge pour une nation ; et, si elle rend des services, elle ne les rend évidemment pas gratis. Ne serait-il pas possible d'atténuer, de supprimer même cette charge; et, puisque l'on a trouvé à la monnaie un substitut si commode , pourquoi ne développerait- on pas l'emploi de ce substitut de manière à rendre superflue l'intervention de la monnaie ellemême?

Ainsi raisonnent beaucoup de gens, et ils arrivent de séduction en séduction à attribuer au papier je ne sais quelle vertu secrète analogue à la merveilleuse vertu de la pierre philosophale. Ils adjurent en consé-

quence les gouvernements de remplacer ces espèces métalliques, qui coûtent tant, par des valeurs de papier qui ne coûtent guère ; — ce qui reviendrait, leur semble-t-il, à multiplier presque àvolonté la richesse sans aucun sacrifice, autrement dit à ouvrir à tous une source inépuisable de bien-être et d'aisance par l'inauguration du crédit universel et gratuit.

Illusion, hélas! illusion brillante, mais illusion fatale; illusion qui, au lieu de l'enrichissement, engendre l'appauvrissement, au lieu du crédit le discrédit.

Illusion, parce quelle méconnaît les conditions les plus essentielles de la nature humaine, faite pour le progrès sans doute, mais pour un progrès graduel et toujours acheté par le travail et par l'effort; pour l'amélioration, non pour la métamorphose :

et illusion, parce qu'elle ne méconnaît pas moins les causes véritables de la circulation du papier et les lois auxquelles en est

soumis le développement : illusion comparable en réalité à celle de l'insensé qui, pour élever plus haut le faîte d'un édifice, arracherait à sa base les matériaux qui le supportent.

Eh oui, sans doute, la monnaie facilite et multiplie les échanges, en prenant la place des objets échangeables ; et le papier, à son tour, facilite et multiplie les transactions, en prenant la place de la monnaie. Mais pourquoi? Parce qu'ils se représentent mutuellement. Parce que le papier suppose la monnaie, comme la monnaie suppose les produits. Parce qu'il constitue une délégation sur elle; et qu'elle, à son tour, est une délégation sur les capitaux, c'est-à-dire sur les biens divers qui garnissent le marché.

Voyons! je vous cède du vin dont je n'ai pas besoin en ce moment, mais que je pourrais boire dans un an; de l'huile qui m'éclairerait l'hiver prochain; de la terre qui me promet raille produits ou me donne mille

jouissances; — et, en retour de ces sacrifices, dont je sens tout le prix, auxquels peut-être j'ai la plus grande peine à me résoudre, j'accepte... quoi? Des vêtements, des outils, quelqu'une de ces choses qui me manquent actuellement,ou dont je connais au moins l'utilité réelle et prochaine ? Non pas ; j'accepte des ronds de métal blanc ou jaune qui, par eux-mêmes, ne peuvent m'être d'aucun service, qui tout au plus satisferont en moi des goûts secondaires de vanité.

En vérité je serais fou, si je ne savais que ce n'est là qu'un règlement provisoire, prélude et garantie du payement définitif; et que derrière ces gages brillants il y a, il y aura au fur et à mesure de mes besoins et de mes demandes, ces choses même que je prévois avoir à tirer tour à tour du commun réservoir des richesses échangeables.

De même j'accepte, au lieu de monnaie, ce papier appelé un billet; je serais fou encore, trois fois fou, si c'était là tout ce

qui doit me revenir. Mais je sais que ce ne sont là que des arrhes, et que derrière ce papier se trouve celte marchandise valant par elle-même et conduisant à la possession des autres marchandises , la monnaie , représentant et caution de toutes les valeurs.

De sorte qu'en somme, si le papier vaut quelque chose, c'est parce qu'il est une promesse d'argent d'abord, et une promesse de produits ensuite. Si vous en doutez, demandez-le-lui à lui-même; je m'en rapporte à ce qu'il vous répondra. Voici un billet pris au hasard, qu'y lisez-vous? l'annonce d'une remise d'argent. L'engagement de donner, dans des conditions déterminées de temps, de personne ou de lieu, un nombre également déterminé de pièces de monnaie d'une dénomination connue; c'est-à-dire un poids certain d'un métal certain à un titre égalementcertain. Ou les mots sont une dérision, ou cette convertibilité est de rigueur; car c'est elle-même, elle seule, qui leur donne

un sens. Comment les hommes pourraientils s'entendre, si les transactions ne reposaient sur cette base solide, sur ce point fixe, pour employer l'expression même du législateur de l'an ix? Qu'est-ce qu'un franc, si ce n'est précisément et irrévocablement 5 grammes d'argent à 9 dixièmes de fin?

Et qu'est-ce que cette expression de franc employée dans un marché ou inscrite sur un papier quelconque, si ce n'est précisément et irrévocablement la promesse de donner cette quantité fixée et l'engagement de s'en contenter? Supprimez cette correspondance de la chose au mot et de la promesse au payement , que reste-til et que devient votre papier, fût-il l'œuvre de la plus vaste banque et du plus vaste État?

Une vignette à amuser les enfants et rien de plus. Qu'est-ce que compter en francs, si le franc n'existe pas réellement et substantiellement par lui-même. Et que fait en somme le débiteur qui commence par sup-

primer cette base et cette garantie fondamentale de son engagement, sinon tenir avec plus ou moins d'adresse ce langage aussi effronté qu'outrageux pour l'intelligence du public auquel on l'adresse : « Promettre et tenir sont deux ; en conséquence, je promets de payer, mais je ne tiendrai pas ce que je promets. Je mets en avant ma parole : prenez-la au sérieux si vous pouvez ; mais je vous défie bien de savoir à quoi je m'engage; je ne le sais pas plus que vous, et je n'ai nulle envie de le savoir jamais. » Voilà, Messieurs, dans toute sa vérité, l'énormité ridicule et honteuse qui se trouve, en dernière analyse, au fond de tout rêve ou de tout décret de papier non remboursable, de papier ayant cours forcé, de papiermonnaie, pour trancher le mot. Fraude ou violence au début, défiance et ruine à la fin, c'est un cercle infranchissable : et, au lieu de faire surgir la richesse de dessous terre, on arrive tout simplement, pour dernier

résultat, à déprécier ou à anéantir toute la richesse existante et à arrêter dans sa source toute activité productrice.

A l'appui de ces paroles le professeur retrace rapidement la curieuse et instructive histoire des deux grandes expériences financières faites en France dans le cours du siècle dernier : le système de Law et les assignats de la Révolution. Il montre comment, une fois le pied engagé dans la voie de l'arbitraire, on se trouve entraîné à la parcourir tout entière, et raconte par quelle série d'expédients ridicules ou iniques les opérations d'abord sérieuses de 1716 ont abouti à la débâcle de 1720 et les 400 millions de papier municipal de 1 790 sont devenus les 45 milliards d'assignats de 1796.

« Tout papier-monnaie, a dit Mirabeau, est une orgie du despotisme en délire. » Le grand tribun était loin, sans doute, quand il faisait décréter par l'Assemblée nationale que les biens du clergé étaient « à la dispo-

sition de la nation, » de songer à l'engager dans cette désastreuse orgie. Il le faisait cependant, et c'est de ce jour que date le commencement de cette dépréciation fatale qui ne devait s'arrêter qu'à zéro.

11 en sera ainsi, quoi qu'on dise ou qu'on fasse, toutes les fois qu'on prétendra, au nom de la force ou du prestige de l'autorité publique, faire prendre pour solide un gage qui ne le sera pas; toutes les fois que la promesse, substituée pour un temps plus ou moins long au payement actuel, sera dispensée de faire preuve à toute réquisition de la réalité de sa valeur; toutes les fois, en un mot, qu'en ordonnant la confiance on provoquera la méfiance. Le cours forcé n'est donc au fond rien moins qu'un vol, et un vol commis avec cette circonstance aggravante qu'il émane de l'autorité publique.

C'est delà fausse monnaie au premier chef; ce n'est pas assez dire; c'est de la monnaie nulle. Ce n'est pas d'une partie seule-

ment, en effet c'est de tout qu'est ici l'altération. Ce n'est pas un gage affaibli, c'est un gage min qu'on vous impose pour un gage sérieux. Et voyez : la langue elle-même proteste. On a eu beau la torturer de mille façons, on n'a jamais pu lui faire accepter ce mensonge; et, en dépit de toute l'habileté des sophistes et de toute la complaisance des dupes, elle continue à proclamer dans le mot même le néant de la chose. Papier-monnaie, papier-métal; monnaie de papier, métal de papier : tant pis, vraiment, est-on tenté de dire, pour ceux que ne fait pas frémir le , seul accouplement de ces sons contradictoires!

Qu'est-ce donc en dernière analyse que le papier, et quelle est à la fois la cause et la limite de sa puissance? C'est un agent de la monnaie, un mandataire, un délégué en quelque sorte; puissant tant qu'il s'appuie sur elle, mais sans vertu propre et condamné à s'affaisser dès qu'elle cesse de le

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soutenir. C'est un mécanisme au moyen duquel les services naturels de la monnaie se trouvent multipliés dans des proportions considérables, comme l'action d'un poids par l'emploi du levier, mais qui sans elle n'a pas plus d'effet que le levier d'Archimède portant dans le vide. Le Clearing house de Londres, grâce à des virements intelligents, fait, dit-on, avec cent cinquante millions de billets, pour vingt-cinq milliards de payements par an. La monnaie, si elle apparaît dans ses bureaux, n'y apparaît qu'à l'état d'exception. Ce n'en est pas moins elle qui permet ces opérations immenses ; car c'est elle qui donne un sens aux billets : c'est à elle qu'en cas de doute on peut en appeler ; et, si ce recours, qui n'a jamais lieu, cessait d'être toujours ouvert, à l'instant tout l'édifice s'écroulerait.

. Y a-t-il autre chose dans le crédit, et ce mot magique cache-t-il par hasard d'autres merveilles? Est-ce le crédit qui enfante les

capitaux; ouneseraient-cepas, au contraire, les capitaux qui enfantent le crédit? Le crédit est-il un créateur inépuisable de richesse nouvelle ; ou n'est-ce qu'un fruit et une expansion naturelle delà richesse existante. Est-ce un talisman faisant tout surgir à la voix de ses possesseurs, ou n'est-ce qu'un utile et intelligent emploi des ressources déjà réalisées ? A ces questions la réponse est facile, ce me semble; et, pour la faire, il suffit de vous demander ce que c'est qu'une opération de crédit, en quoi elle consiste essentiellement, ce qu'elle suppose et ce qu'elle exige.

Avant tout j'y vois un emprunt , et à côté de cet emprunt une promesse; la promesse de restituer ce qu'on vous prête ou l'équivalent. Vous empruntez, dis-je : apparemment ce que vous empruntez existe ; car je ne suppose pas que le crédit dont vous vous souciez soit un prêt nominal et fictif.

Mais vous restituerez : apparemment aussi

vous espérez faire bon usage de la chose prêtée ; car autrement à quoi bon l'emprunter, et comment imaginer qu'on vous la prête? Ainsi, disponibilité de l'objet demandé ; confiance qui détermine à le prêter ; travail intelligent et productif qui en procure le bon emploi et en prépare la restitution en le reconstituant avec accroissement : voilà ce que nous trouvons en décomposant toute opération sérieuse de crédit ; et voilà ce qui nous explique qu'une telle opération soit possible et qu'elle soit profitable. On peut crier tant qu'on voudra :

crédit illimité, crédit gratuit, crédit universel; on ne sortira jamais de là. Il faudra toujours , pour qu'un emprunt soit possible, que les choses désirées existent; et, pour qu'ilsoit sensé, que l'emprunteur aitl'espoir de les bien employer et le prêteur l'espoir de ne pas les perdre. Ce n'est pas assez dire même ; et ne faut-il pas aussi, pour bien faire, qu'ils y gagnent tous deux ?

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Or maintenant je vous le demande, estce qu'il est au pouvoir de personne de supprimer, pour sa satisfaction ou pour celle d'autrui, l'euchaînementinévitable des effets et des causes? Est-ce qu'il est donné à l'humanité d'affranchir ses œuvres du laborieux enfantement qui en fait à la fois le mérite et l'imperfection, et d'en faire disparaître à son gré ces deux conditions suprêmes : la condition du temps et celle de l'effort? Estce qu'aucun mécanisme peut faire que, la récolte achevée, il existe un grain de blé de plus jusqu'à la récolte prochaine ? ^Est-ce que, pour être en apparence moins longs à faire, lesétoffesetles vêtements se fabriquent à la parole ; et ne faut-il pas tout au moins que les métiers battent et que les aiguilles marchent? Ne faut-il pas même, si l'on veut dépasser la production usuelle, qu'on accroisse les approvisionnements et qu'on les renouvelle; c'est-à-dire que les cbarrues labourent, que les plantes poussent, que

les animaux grandissent, que les navires partent et arrivent, que les maçons construisent, et que les machines s'installent?

Le crédit a-t-il la vertu de dispenser de cette succession raisonnée des actes humains ?

Est-ce la baguette des fées, ou la lampe merveilleuse d'Aladin ?

Non, le crédit ne dispense de rien de tout .

cela, et il ne rend inutiles ni la prévoyance ni le travail. Que fait-il donc ? Il encourage le travail, et en l'encourageant il le rend plus facile. Il fait fructifier ce qui existe, et par suite il en accroît et l'utilité et le rendement. Il rapproche le grain de la main qui sait semer, la farine de la main qui sait pétrir, le lin de la main qui sait tisser. Il anime, en un mot, comme la monnaie, et plus qu'elle encore, la transmission — l'emploi par conséquent — des ressources existantes. Il abrège les délais, il diminue les pertes, il réduit les embarras, il épargne les fausses démarches : il fait que

ce champ, mieux cultivé, rendra davantage; que ce blé, mieux semé, donnera plus ample récolte; que ces textiles, mieux mis en œuvre, fourniront des vêtements plus, durables. Il accroît la richesse, en un mot, parce qu'il en améliore l'usage ; il accroît la vie , parce qu'il active cette circulation qui en est le fond ; et, sans ajouter substantiellement un atome à la masse existante des capitaux, il développe et multiplie les services des capitaux en les faisant arriver plus sûrement et plus vite à cette évolution dernière, à cette consommation, à cette fructification pour ainsi dire, en vue de laquelle ils ont été créés. 11 fait, pour tout dire d'un mot, disparaître graduellement devant lui, avec la stagnation des capitaux et avec la langueur du travail, les jachères de la vie. Que demandez-vous de plus; et que vous faut-il donc, si cette multiplication plus rapide du présent au profit de l'avenir ne suffit pas à votre ambition ?

Et maintenant, cette multiplication, comment l'assurer? Ce bienfait du crédit, comment l'obtenir dans toute sa plénitude?

Comment arriver à cette rencontre bienfaisante des ressources et des besoins, des semences et du sol où elles doivent donner au centuple, des capitaux et des mains les plus dignes, les plus actives? Qui désignera ces mains dépositaires des espérances de l'avenir? Sera-ce la faveur? Sera-ce le hasard?

Sera-ce quelque mécanisme législatif, mélange de caprice et de violence? Messieurs, le mot lui-même vous le dit : ce sera la confiance, crédit n'a pas d'autre sens ; la confiance, c'est-à-dire la liberté! Ce sera le jeu naturel de l'offre et de la demande, la rémunération offerte par l'une, les garanties exigées par l'autre. Ce sera le prêt, en un mot, et le prêt à intérêt, Je sais combien de répugnances soulèvent ces mots. Mais franchement, si le travail d'aujourd'hui a son mérite, celui d'hier n'a-t-il pas eu le

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sien; et si, au lieu de consommer toute sa récolte, le travailleur d'hier a eu la prévoyance d'en réserver une partie pour assurer celle de demain, n'est-il pas bien juste qu'il ait sa part de celle-ci? N'est-il pas juste aussi, et n'est-il pas désirable, que, s'il se dessaisit aujourd'hui du fruit de ses épargnes, ce soit à bon escient, et en faveur de ceux-là seulement qui sont vraiment à même de les faire fructifier ? N'est-ce pas leur droit, comme c'est son avantage; et cet intérêt correspondant de l'emprunteur et du prêteur n'est-il pas le véritable intérêt commun ?

Le crédit aveugle vaut-il mieux que le crédit clairvoyant; le crédit immérité que le crédit mérité; et où trouverez-vous un crédit plus clairvoyant et plus mérité que le crédit obtenu et donné au concours?

Effort et mérite, liberté et responsabilité, c'est donc là qu'il faut toujours en revenir, et c'est par là que je termine.

11 y a, Messieurs, il y a ici-bas deux sys-

tèmes en présence, ou pour mieux dire deux écoles. Il y a une école qui dit à l'homme :

« Travailler, mériter, prospérer lentement et à la sueur de son front, sottise que tout cela. Le monde est une machine, il ne s'agit que de la bien organiser. Le paradis terrestre est devant toi; mais la porte en est fermée.

A cette porte, il y a un secret pour l'ouvrir, et ce secret, il y a dés gens qui le possèdent. Par gré ou par force, il faut qu'ils te le livrent. Franchis une fois le seuil fatal, après cela tu te croiseras les bras et tu seras riche. » L'autre école tient un langage bien différent, et voici ce qu'elle dit à l'homme :

« Ta destinée est dans tes mains, et c'est toi qui, en usant d'aujourd'hui, fais demain ce qu'il sera. Bien-être matériel, richesse, civilisation, science, progrès moral, tout cela peut s'obtenir; mais tout cela doit se gagner : car tout cela est une récompense, et toute récompense suppose un effort. Le monde nous est livré; ce que nous le ferons il sera;

et ce que nous le ferons dépend avant tout de ce que nous serons nous-mêmes : car c'est nous qui sommes la grande force; c'est de nous que tout part, comme c'est à nous que tout aboutit. Travaille donc, si tu veux devenir riche, et travaille si tu veux que tes semblables deviennent riches. Travaille dans la justice, et travaille dans la liberté. La justice et la liberté te sont-elles refusées, demandeles : demande-les avec calme, avec patience, mais avec persévérance ; demande-les sans violence, mais demande-les sans relâche; demande-les sans illusion aussi, car la terre ne les connaîtra jamais tout entières, et c'est assez si chaque jour, par un progrès qui ne se décourage jamais, elle les voit grandir et s'étendre. Poursuis ce noble idéal, et en attendant travaille; sers-toi, comme tu le peux, des ressources que tu possèdes et des facultés qui te sont laissées; et n'aie garde de croire quêtes efforts soient perdus, parce que tu n'en as pas encore touché le

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prix ou parce que ce prix ne te paraît pas à la hauteur de tes espérances. Rien ne se perd ici-bas; et c'est du plus humble épi que naît parfois la gerbe la plus riche. »

Voilà, Messieurs, les deux systèmes qui, aujourd'hui plus que jamais, semblent se partager les cœurs. Permettez-moi de penser qu'ils ne se partagent pas les vôtres, et qu'à cette basse et trompeuse perspective d'une félicité tout extérieure qui ravale la vie humaine au régime d'une élable bien tenue, vous préférez sans hésiter ce noble idéal d'un effort sans terme, mais d'une élévation sans limites, qui, en vous révélant les difficultés de la vie, vous révèle du même coup sa grandeur, et vous promet ici-bas la satisfaction suprême du devoir accompli, làhaut le regard bienveillant et juste d'un juge tout-puissant et d'un rémunérateur infaillible. En tout cas, ce n'est pas la science économique, quoi qu'on en ait pu dire, qui vous enseignera jamais à chercher le pro-

grès matériel en dehors du progrès moral; et qu'il s'agisse de monnaie, de crédit, d'échange ou d'industrie, elle n'aura jamais à vous proposer qu'un programme qui est le programme même de la morale : l'observation de la justice et l'accomplissement de l'effort, c'est-à-dire le respect de l'existence d'autrui et l'emploi de la sienne.

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