‹ Entretiens populairesChapitre 6 sur 8 · ET DE SES RAPPORTS AVEC LA FAMILLE · texte numérisé non relu

ET DE SES RAPPORTS AVEC LA FAMILLE

Quelques-uns d'entre vous se rappellent sans doute cette pensée de Pascal : « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser; une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer; mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait

qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien. »

Ces paroles sont belles, parce qu'elles nous montrent qu'il y a une autre force, une autre grandeur, une autre puissance que celles qui résultent de la force matérielle ■ et de la masse, parce qu'elles nous enseignent que toute la dignité de l'homme consiste dans la pensée.

Mais qu'il me soit permis de le dire, il y a quelque chose de plus élevé, de plus désirable que de savoir qu'on meurt, c'est de nepasignorerpourquoil'on doit vivre. Pourquoi donc vivons-nous? Pour quelle fin avons -nous été appelés sur cette terre? Quel doit être le dernier terme de nos aspirations et de nos efforts, le but de notre existence ?

Messieurs, vous avez- tous lu ce récit de la Bible, qui nous montre un puissant roi, monarque redouté d'un immense empire, descendant de son trône et s'exilant de son

palais, pour aller au milieu des forêts se repaître d'herbe à l'instar des bêtes. Cette histoire, c'est la nôtre, quand nous oublions ce que nous sommes, ce que nous devons être; c'est l'histoire de tout homme qui méconnaît ou néglige ses dons, ses facultés, ses besoins les plus nobles, ceux qui appartiennent le plus essentiellement à sa nature, pour s'abandonner à ses instincts les plus vils , ceux qui lui sont communs avec les brutes.

L'homme ne connaît pas seulement la faim et la soif du corps; son âme aussi a faim et a soif; elle a soif de vérité, soif de justice, de science, de liberté. L'homme est enflammé, insatiable d'amour, d'admiration, de sacrifice, de dévouement. Il éprouve nonseulement le besoin de connaître et d'adorer ce qu'il y a de bon et de beau dans sa propre nature et dans celle du monde extérieur, mais d'adorer aussi la source ineffable de toutes les existences, l'Être infini

dont la pensée le pénètre et le poursuit sans relâche.

Avec ces appétits sublimes nous avons tous reçu, nous portons tous en nous les moyens de les satisfaire. Par la raison, nous sommes en état de discerner le bien du mal, le juste de l'injuste, le vrai du faux, la vérité passagère et relative de la vérité éternelle et absolue. Par le sentiment, quand nous n'avons pas pris plaisir à l'étouffer et à le corrompre, nous sommes naturellement portés à aimer ce que la raison nous enseigne. Le sentiment et la raison unis ensemble, c'est la conscience, par laquelle, lorsque nous avons failli envers nous ou envers les autres, nous sommes punis avec plus de rigueur que par la loi humaine et la justice de nos semblables, et qui nous accorde aussi, quand nous avons bien fait, la plus douce, la plus sûre, la plus noble des récompenses. Enfin, par la liberté, qui a été un don du ciel avant d'être une con-

quête de l'homme, nous sommes capables d'accomplir et d'assimiler, en quelque sorte, à notre personne, ce que la raison et la conscience exigent de nous.

Tel est, Messieurs, si je puis m'exprimer ainsi, le champ spirituel que Dieu nous a donné à défricher; tel est le capital qu'il a confié à nos mains, non pour l'ensevelir, mais pour le faire valoir, et dont il nous demandera un jour un compte sévère.

Pour parler sans figure, ce sont toutes ces facultés ensemble que nous sommes tenus de conserver, de cultiver, de développer, jusqu'à ce qu'elles aient atteint la perfection qu'il est en notre pouvoir de leur donner, jusqu'à ce que nous manifestions en nous, dans tout son éclat, la puissance divine dont nous tenons tous ces dons.

C'est là, Messieurs, ce qu'on appelle le devoir ; c'est là ce qui constitue le but de notre vie, l'obligation suprême dans

laquelle sont contenues et qui résume toutes les autres.

Noblesse oblige, disait-on autrefois dans le camp et sous le règne de l'aristocratie.

C'était justice; on voulait que la noblesse ne fût pas simplement un privilège odieux, et l'on désirait au moins y ajouter quelques vertus. Mais il y a pour nous, Messieurs, quelque chose de plus honorable, de plus glorieux que d'être baron, marquis, duc et même prince, et qui nous oblige, par conséquent, à quelque chose de plus grave, qui nous impose des devoirs plus sérieux.

Qu'est-ce donc? — C'est d'être hommes !

Oui, celui qui a rempli les conditions par lesquelles on se rend digne de ce beau nom, celui-là peut regarder en pitié tous les titres inventés par la vanité pour servir de pâture à la sottise, à la faiblesse et à l'ignorance? Vous le voyez, ce ne sont pas de vaines abstractions que je fais passer sous vos yeux ; ce ne sont pas des chimères

dont j'essaye de repaître vos esprits. Peuton comprendre, en effet, que Dieu nous ait donné la raison pour ne pas lui obéir; que Dieu nous ait donné la liberté pour n'en pas faire usage? Or, la loi de la raison, devenue celle de notre vie tout entière; la loi de la raison et de la conscience élevée au-dessus de nos passions et de nos instincts, appelée à gouverner notre volonté; cette loi qui nous défend de rien faire qui soit indigne d'une créature raisonnable et libre, qui nous ordonne de faire tout ce qui est nécessaire pour revêtir notre être de tout son éclat, de toute sa dignité, de toute sa grandeur : telle est, dans sa plus haute et sa plus générale expression, la loi du devoir; telle est la base sur laquelle repose toute la morale.

C'est bien là une loi supérieure, inviolable, une loi divine, car il n'y a que Dieu qui ait pu nous commander d'élever notre intelligence et notre raison; il n'y a qu'un

être intelligent, qu'une divine Providence qui puisse être regardé comme le législateur du monde moral, et c'est se faire une étrange illusion que de croire que le moins peut donner le plus, que la matière peut donner la pensée, que la force brute peut donner l'intelligence. Laissons loin de nous ces tristes rêveries, qui non-seulement dégradent la pensée mais qui compromettent dans son principe le don précieux de la liberté! Soyez-en convaincus, celui qui vous prêche le matérialisme attente à votre liberté, parce qu'il fait de vous un être semblable à la brute, sans devoirs, et par conséquent sans droits, qu'un tyran, s'il le veut, peut asservir à ses volontés, qu'un plus habile que vous peut plier à ses desseins quels qu'ils soient. La liberté et la religion, — et par là j'entends toute croyance spiritualiste, — la liberté et la religion sont sœurs, nul ne peut les séparer. La vraie religion soupire après la liberté ; la vraie

liberté ne peut subsister un seul instant sans la religion.

J'ai dû vous parler d'abord du devoir, parce que le devoir est le fondement nécessaire du droit, et le droit une conséquence inévitable du devoir.

Ce à quoi je suis obligé par une loi supérieure, par une loi inhérente à mon être, par une loi divine, nulle puissance humaine n'est autorisée à l'empêcher ; ce que nulle puissance humaine, parmi les actes qui dépendent de ma volonté, n'est autorisée à m'interdire , voilà ce que j'appelle le droit. Le droit, c'est le patrimoine inviolable de l'âme humaine, sur lequel aucun homme ne peut porter la main sans injustice; car la justice, c'est précisément le respect, le culte du droit. Le droit, c'est le sceau divin dont notre Père céleste a marqué tous ses enfants, afin de leur apprendre qu'ils n'appartiennent qu'à lui, et que toute créature qui voudrait se substituer à lui

commettrait, non-seulement une injustice, mais une impiété et un sacrilège.

Mais, encore une fois, il n'y a pas de droit sans devoir; sans le devoir, le droit ne peut pas même être conçu par notre raison; réclamer le droit, et repousser le devoir, c'est ressembler à un homme qui, en répudiant toutes les lois de son pays, voudrait cependant les invoquer pour sa protection, soit chez lui, soit à l'étraDger.

Non, Messieurs, en acceptant les bénéfices et les honneurs de la vie, il faut en accepter les charges, charges pleines de douceur d'ailleurs, puisqu'elles sont la source, non-seulement de notre dignité, mais de notre félicité véritable.

S'il en est ainsi, à chacun des devoirs compris dans cette obligation suprême qui est le but de la vie, répond un droit, un droit nécessaire, inviolable, inaliénable, qui , découlant du fond de notre nature, du principe immortel de notre existence,

reçoit avec raison le nom de droit naturel.

C'est une énumération rapide de ces droits que je voudrais présenter à votre esprit avant d'arriver aux applications qui en résultent pour la famille.

Le premier de nos droits naturels, c'est celui de nous défendre contre tout ce qui menace injustement notre existence; c'est l'inviolabilité de la vie humaine quand la vie humaine n'est pas employée à violer le droit d'autrui, car il n'y a pas de droit contre le droit. Le droit qui m'appartient appartient à tous mes semblables, et quand je m'en sers pour attaquer ce qui est à autrui, mon droit cesse d'exister, et il m'est justement retiré.

Vivre, c'est donc le premier de nos droits.

Et pourquoi la vie humaine est-elle inviolable? Pourquoi ce droit primitif est-il consacré dans toutes les religions sous une forme unique : Tu ne lueras point? Est-ce parce

que la nature recommande la vie de mes semblables à ma pitié ? Mais j'ai pitié aussi des animaux, et cependant je les tue quand la faim me pousse à me nourrir de leur chair. Est-ce parce que je crains la Vengeance? Mais quand même je serais sûr d'y échapper, je n'en frémis pas moins d'horreur à la pensée de rougir ma main dans le sang de mon semblable ; il ne s'en élève pas moins au fond' de ma conscience une voix terrible, qui crie dans ce langage que l'éloquence moderne n'imitera jamais :

« Gain, Caïn, qu'as-tu fait de ton frère?

Le sang de ton frère crie contre toi vers l'Éternel! »

Telles sont, Messieurs, l'infamie et l'horreur qui s'attachent à l'idée du meurtre.

Gomment expliquer cette infamie et cette horreur par la raison? C'est que la vie humaine est consacrée par la loi du devoir, par la loi divine, par la loi éternelle; c'est qu'elle a une destination supérieure à celle

qu'elle peut recevoir de nos intérêts et de nos passions; c'est qu'elle doit servir à mûrir notre âme, à développer toutes nos facultés, à faire éclore le germe divin qui a été déposé dans notre argile.

Par là même il nous est interdit de trancher notre vie de nos propres mains, car la loi qui la rend inviolable dans autrui, et qui défend le meurtre, défend également le suicide.

Qu'est-ce que la vie, Messieurs , à quoi sert-elle, si je ne puis l'employer à poursuivre ces fins pour lesquelles précisément elle m'a été donnée? A quoi me sert la vie, si elle appartient non pas à moi , mais à mes semblables ; non pas à l'accomplissement de mes devoirs, mais à la satisfaction deleur cupidité et de leur orgueil? A quoi sert la vie sans la liberté?

A la rigueur on peut dire que le droit d'être libre, d'user de sa volonté et de sa liberté pour l'accomplissement de ses de-

voirs, est plus sacré que la vie elle-même, car la vie est sacrée pour l'usage que nous en devons faire. Mais il est impossible d'établir des degrés dans l'absolu; et, quand on parle de droits inviolables, il n'est pas permis de dire que l'un soit plus sacré que l'autre.

Nous comprenons certainement que la vie humaine est sans prix et sans valeur, je n'ai pas besoin d'ajouter sans charme, quand elle est sans liberté ; parce qu'alors ce n'est plus la vie d'un homme, d'une créature humaine, c'est la vie de la brute, de la plante, c'est une vie entièrement laissée à la discrétion d'autrui.

Que m'importe après cela, l'inégalité des races? Je suis effrayé des objections qu'on a tirées de ce fait. Le nègre, dit-on, n'arrivera jamais au niveau de notre civilisation, ni à la hauteur de notre état social. Que m'importe? Laissez -lui alors les fonctions les plus humbles de la société, mais laissez-les-

lui avec la liberté. Faites-en votre mercenaire, faites-en votre domestique, mais n'en faites pas votre esclave, n'en faites pas une chose; car un nègre, après tout, c'est un homme. Le nègre comprend la parole humaine; il comprend, dans une mesure plus humble, si vous voulez, la voix de la raison, il entend certainement celle de la conscience et du devoir; et si vous n'avez pas la cruauté de le repousser du seuil de vos temples, il viendra, par un mouvement irrésistible et spontané, se prosterner au pied du trône éternel.

Est-ce que c'est là ce qui caractérise les êtres placés par la nature en dehors de l'humanité ?

Grâce à Dieu, nous avons eu le bonheur d'entendre les derniers cris de l'esclavage expirant, mêlés aux derniers cris de la tyrannie que l'homme exerçait sur son semblable, il a été acheté ce qu'il valait; car tout ce qui est précieux coûte son prix.

L'homme de bien , le grand citoyen qui vient de mourir à son poste, après avoir défendu la liberté, après avoir défendu la loi de son pays, l'a dit avec raison : « Si Dieu a voulu que chaque goutte de sang tirée par le fouet soit payée par une autre goutte de sang versée par l'épée, qu'il en soit ainsi, car les jugements de Dieu sont justes et sont vrais. » Il entrait dans le dessein de la Providence de nous apprendre ce que valent la vie, la liberté humaine.

Voilà la démonstration historique de cette grande vérité., que la liberté n'est pas moins inviolable que la vie, et quiconque dépouille son semblable de sa liberté se rend en vérité coupable d'un crime égal à l'assassinat, quoique ce crime exige moins d'endurcissement et un moindre degré de perversité.

Messieurs, il y a à la liberté un accompagnement nécessaire: la liberté ne peut nous servir à rien, elle n'est qu'un mot, si non-

seulement nous ne possédons rien, mais si nous ne pouvons rien posséder, si rien n'est à nous, non-seulement aucune des richesses acquises par notre travail, mais notre travail même; si notre travail appartient à nos semblables, s'ils ont le droit de le dépenser pour leurs plaisirs ou leur intérêt, tandis que nous sommes condamnés à le leur fournir sans relâche. La liberté n'existe pas, je ne dirai pas sans la propriété elle-même, mais sans le droit de l'acquérir, sans le droit de propriété. Sous toutes les législations qui ont consacré l'esclavage, l'esclave ne pouvait rien posséder ; c'était le premier effet de la servitude.

Réciproquement, celui qui ne peut rien posséder, celui qui est obligé de dépenser son bien quand il en a, ses labeurs, ses forces, son intelligence pour l'usage d'autrui, fût-ce même pour l'usage d'une association entière, fût-ce même pour l'usage de l'État, de cetÉtat abstrait, vague, impassible,

que certaines sectes nous ont représenté comme le but idéal de la société humaine; celui qui est obligé de dépenser son labeur pour cette chimère insaisissable, ou pour un être réel autre que lui-même,, celui-là est véritablement esclave. La liberté, la propriété et le droit de propriété sont donc étroitement unis. En effet, nous voyons dans l'histoire que partout où l'on attentait à la propriété, la liberté humaine n'était pas en sûreté; et partout où la liberté humaine était compromise, la propriété l'était également.

Voyez ce qui se passe en Orient. En Perse, par exemple, tout appartient au prince, les biens, l'honneur, et à plus forte raison la liberté et la vie de ses sujets.

Voyez les instructions que Louis XIV laisse au dauphin : Louis XIV était l'homme du pouvoir absolu, c'est-à-dire qu'il niait toute liberté individuelle. Eh bien, il déclare à son héritier qu'à lui seul appartiennent

tous les biens situés dan s le royaume, et que ses sujets, laïques ou ecclésiastiques, en sont uniquement les économes ; que le propriétaire, c'est le roi, parce que le roi c'est le maître.

Le droit de propriété, d'ailleurs, c'est la conséquence direete de la liberté elle-même.

La liberté, c'est le pouvoir que j'exerce sur mon âme et sur ma volonté; de ma volonté et de mon âme ce droit passe à mon corps, qui est l'instrument de ma volonté ; de mon corps il passe aux objets matériels que l'un et l'autre ont contribué à produire et à façonner. Ces objets matériels ne sont donc en quelque sorte qu'une extension de ma personne et de ma liberté, qu'une représentation matérielle de cette faculté divine, incontestée et incontestable. La propriété et la liberté, encore une fois, sont inséparables.

Mais voici, Messieurs, quelque chose de plus grave et de plus digne encore, s'il est possible, de notre respect.

Comment la liberté pourrait-elle exister, s'il m'était défendu de vivre conformément aux principes que je regarde comme l'expression de la vérité, conformément aux croyances que je regarde comme l'expression de la sainteté et de la justice, conformément enfin à ma conscience, alors, d'ailleurs, que ma conscience ne me commande rien qui soit en opposition avec le droit de mes semblables? Que devient la liberté individuelle, la liberté d'action, la liberté de mouvement, sans la liberté de conscience? Que devient-elle sous une tyrannie d'autant plus violente, qu'elle poursuit un but chimérique; car opprimer les consciences, c'est avoir la prétention de surprendre nos pensées, les sentiments les plus secrets de notre âme, et de les étouffer sous le poids des chaînes?

La liberté de conscience est donc nonseulement le complément, mais la condition nécessaire de la liberté individuelle; elle en

est l'expression la plus haute et la plus sainte, car c'est l'éternel honneur de l'espèce humaine de mettre toujours l'ordre moral au-dessus de l'ordre matériel.

Aussi, quand nous voyons dans l'histoire une croyance assez forte pour avoir poussé des racines, pour avoir duré quelque temps dans les âmes, pour avoir produit des œuvres dignes de respect, cette croyance est une puissance contre laquelle échouent tous les efforts de la tyrannie: car celui qui la possède est prêt à lui sacrifier ses forces, son corps, son bien-être, sa personne tout entière, et même quelque chose de plus cher que lui-même, sa famille, ses enfants.

L'histoire est pleine de martyrs et de héros qui ont sacrifié leur vie et celle de leurs familles, leur bien-être et celui de leurs enfants, quand la main impie de leurs semblables s'efforçait de leur ravir leur foi religieuse, le premier des biens, le plus précieux de tous les droits. 11 n'est rien de

plus beau dans l'histoire que ce long martyrologe. Alors même que les martvrs auraient versé leur sang pour l'erreur, audessus de leurs erreurs vous rencontrez en eux le sentiment de la dignité morale de l'homme, une foi invincible dans les droits inviolables de la conscience, et dans la lumière de cette conscience elle-même un gage certain de l'alliance qui existe entre l'homme et la Divinité ; alliance qui ne peut se concevoir hors de la liberté.

Aussi quelle insulte à l'humanité que d'appeler la liberté de conscience un délire 1 Le délire, c'est de méconnaître ce droit sacré que les premiers chrétiens invoquaient contre les païens, et que l'humanité invoquera toujours contre toutes les forces brutales qui tendraient à l'avilir ou à l'écraser. Si la liberté individuelle n'existe pas, n'est pas possible sans k liberté de couscience, la liberté de conscience elle-même n'existe pas, n'est pas possible sans la

liberté de la pensée. Pour acquérir ces principes par lesquels je dois diriger ma vie, pour acquérir cette lumière qui éclairera mon esprit, pour conquérir cette vérité qui me paraît être la vérité suprême et éternelle, il faut que ma pensée puisse se développer suivant la loi naturelle qui la régit. Il ne faut pas qu'un homme s'interpose, si je puis m'exprimer ainsi, entre moi-même et mon esprit, entre mon être actif et mon être pensant, ponr me dire :

« Ton être pensant, ton intelligence, ta raison, iront jusque-là et n'iront pas plus loin, c'est moi qui te dicterai ta foi et ce que tu dois regarder comme la vérité; il t'est défendu de la chercher au delà. »

Il y a des hommes qui acceptent une telle autorité; ils en ont le droit, car ce que je dis de la liberté de la pensée 9'applique à la liberté de la foi. L'une et l'autre doivent être de libres mouvements de l'âme

humaine. Ce qu'il faut repousser, c'est un formulaire vide, imposé par la violence, la contrainte et la terreur, qui fait des hommes de vils esclaves, déshonorés par le masque qu'ils portent sur le visage, et par la servitude de l'âme, plus honteuse que celle du corps.

Mais comment serait-il au pouvoir de l'homme de réprimer la pensée? La pensée n'est-elle pas une force invincible, insaisissable, sur laquelle la tyrannie ne peut rien? Oui, certainement, la pensée est cela : elle porte ce divin caractère. Mais nous sommes des âmes unies à un corps, nos pensées ne se manifestent et ne se développent que par la parole; il faut, pour leur donner leur essor, le libre commerce de l'homme avec ses semblables; il faut que nos semblables parlent à notre âme comme nous parlons à la leur; il faut que nous puissions entendre leur voix et qu'ils entendent la nôtre. L'expression de la pensée

par la parole, c'est la respiration de l'âme, sans laquelle l'âme s'éteint, comme la vie sans la respiration du corps.

Quand la parole n'est pas une agression violente contre la société ou contre nos semblables, quand elle n'est pas un droit que je prétends tourner contre le droit, elle est aussi sainte que la pensée, aussi inviolable qu'elle.

Telle est, Messieurs, l'énumération sommaire des droits que nous avons reçus de notre créateur, et qui nous appartiennent par cela seul que nous existons, par cela seul que nous sommes des hommes.

Tous ces droits, nous les apportons avec nous en naissant; mais il ne faut pas admettre, avec certains philosophes, avec les philosophes du dernier siècle, que nous en avons eu la jouissance dans ce qu'on appelle l'état de nature, et que c'est une société mal organisée, injuste, qui nous en a dé-

pouillés. Non, Messieurs, la conscience et l'usage de ces droits se développent, comme nos facultés , au sein de l'ordre social par un travail sans relâche. Nous ne possédons jamais nos facultés que par un effort continuel accompli sur nous-mêmes. Par conséquent ces droits n'existent pas s'ils ne sont notre conquête; ils ne nous sont chers que si nous les avons payés ce qu'ils valent, ou si nous avons su nous en rendre dignes par unelongue suite de sacrifices et d'actes d'abnégation qui refoulent au seeond rang les besoins matériels.

Sans doute , nous sommes obligés , sous peine de ne plus vivre, de tenir compte des besoins matériels; mais il faut les laisser à leur rang pour élever de plus en plus haut im besoins de l'âme dont la satisfaction doit être regardée comme le but suprême de la vie. Ce patrimoine spirituel nous échappe si nos sueurs ne le fécondent sans relâche.

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Les efforts par lesquels, nous conquérons nos droits se confondent avec ceux par lesquels la société elle-même se perfectionne, s'adoucit, s'ennoblit, épure ses institutions, et remplace le despotisme brutal des premiers âges par le règne des lois et l'autorité de la raison. La jouissance de nos droits est donc inséparable du perfectionnement de l'ordre social; elle suppose le respect des lois sur lesquelles cet ordre repose.

Arrivé là, Messieurs, nous quittons les généralités, pour entrer dans le domaine de la famille. Nous avons à nous demander comment tous ces droits, tous ces devoirs ont été répartis d'abord dans la société conjugale; comment la destination suprême d'où ces droits découlent se partage en quelque sorte entre deux personnes dont chacune est une créature humaine complète, dont chacune représente une âme, et qui cependant diffèrent par leurs facultés; en d'autres termes, c'est la grande question des fonc-

tions morales qui, par l'entremise de la femme, s'accomplissent au sein du mariage, que nous aborderons dans une seconde et dernière conférence.

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ce J'aime mieux, a dit un ancien, être le cousin de quelqu'un, que le frère de tout le monde. » Ce mot piquant, dirigé contre l'utopie communiste, renferme un sens profond. Il nous apprend que , même au sein de la société, l'homme se trouverait seul et abandonné s'il n'y était rattaché par les liens de la famille, et qu'un peuple qui voudrait se passer de cette sainte institution ressemblerait à un édifice dont les mursmanquentde ciment. Que signifie, en effet, le nom

de frère étendu à nos concitoyens et aux hommes en général ; que signifie le nom de mère donné à la patrie, quand ces noms doux et chers ne répondent pas aux premiers souvenirs de notre enfance, aux premiers battements de notre cœur, aux images adorées et ineffaçables dans lesquelles se personnifient pournous toutesles joies, toutes les douceurs, toutes les tendresses du foyer? Dieu lui-même perdrait son titre le plus touchant; il ne pourrait plus être invoqué comme le père du genre humain, comme notre père qui est au ciel, si nous étions condamnés à ne pas rencontrer ici-bas celui qui est son image terrestre ?

La société repose donc sur la famille ; et la famille (ici toute démonstration est superflue), la famille repose sur le mariage. Mais le mariage, sur quoi reposet-il?

Ce n'est pas assez de dire qu'il est nécessaire à la famille, et par cela même à la so-

DU DROJT NATUREL. 139

ciété. Parler ainsi, c'est reconnaître son utilité plutôt que sa sainteté; c'est lui attribuer une base insuffisante; car s'il n'en avait pas d'autre, il faudrait dissoudre tous les mariages stériles, et punir, par la séparation, par l'abandon, une faute qui est celle de la nature, un malheur qui appelle plutôt des consolations et un redoublementde tendresse que des châtiments.

Si le mariage n'existait que pour la famille, il faudrait exiger de la femme dont on veut faire la compagne de sa vie la force plutôt que la vertu, et exclure du titre d'épouse celle qui laisserait le moindre doute sur sa maternité future.

Et pourquoi parler seulement de la femme? ne conviendrait-il pas de mettre en pratique cette loi proposée par Auguste Comte, le fondateur de la relie/ion de l'humanité et du positivisme ? « Nul ne sera reçu à comparaître devant l'officier civil sans un certificat de validité. » De pareilles pro-

positions ne sont pas dignes d'être discutées.

La famille n'est elle-même que ce que le mariage la fait. Celui-ci est-il sans honneur, sans dignité, une œuvre de puissance, de force de la part du mari, une œuvre de servitude de la part de la femme, une œuvre de fantaisie de la part de tous deux, le même rapport s'établit entre le père et les enfants : le despotisme et l'esclavage, le désordre et la confusion envahissent nécessairement la famille entière.

Le mariage porte donc en lui-même sa consécration. Il est par lui-même une société complète qui se suffit, qui a ses lois particulières. Fondé sur l'amour et le devoir, sur l'amour purifié, sanctifié par le devoir, sur le devoir paré de toutes les grâces et armé de toutes les puissances de l'amour, il risque de s'avilir et de se corrompre, s'il compte sur d'autres appuis, s'il cherche à se défendre par d'autres forces.

C'est dans cette union qu'il est tout entier, c'est dans cette union de l'amour et du devoir qu'est sa dignité et tout son avenir. Ce n'est qu'à ces conditions que le mariage est dans l'ordre naturel, dans l'ordre naturel selon la conscience ; en d'autres termes, dans l'ordre moral. Le mariage d'intérêt, le mariage d'ambition et de vanité ne sont pas dans la nature. Le seul mariage naturel, j'allais dire le seul légitime, est celui qui s'appuie et repose sur ces deux bases inébranlables : l'amour et le devoir; qui a commencé avec ces deux nobles sentiments, qui doit Cnir avec eux, et ne se dissoudre qu'au moment de la séparation inévitable, du divorce éternel !

Cette union sainte de l'amour et du devoir est soumise à une condition : c'est que nous sachions quel rôle la femme est appelée à remplir dans notre existence-, c'est que nous reconnaissions en elle une âme égale à la nôtre, quoique différente à certains

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égards, une âme appelée à compléter la nôtre par les qualités qui nous manquent.

La femme, en effet, est comme nous illuminée intérieurement par cette clarté de la conscience que l'on pourrait définir une grâce naturelle, et il arrive souvent que cette lumière brille en elle plus inaltérable et plus pure qu'en nous-mêmes. Elle est, comme nous , un être libre , une personne que nous n'avons pas le droit de dégrader, à qui nous n'avons pas le droit d'imposer nos passions et nos caprices, dût-elle même y consentir; car nul n'a le droit de s'avilir soi-même et de renoncer à sa dignité, et le titre de créature humaine le protège devant ses semblables, devant la société, devant Dieu.

A ce titre seul, la femme est notre égale ; à ce titre elle est digne d'être notre compagne, au moins pour cette partie de notre vie qui relève des lois éternelles de la morale. Mais il y a quelque chose de plus : les

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mêmes facultés que nous trouvons en nous existent chez elle; seulement elles se manifestent par d'autres effets, s'exercent dans d'autres sphères, s'appliquent à d'autres fonctions, comme il convient à deux êtres que l'auteur de la nature a réunis dans la même tâche et dont l'union est d'autant plus intime et d'autant plus nécessaire, que leurs aptitudes et leurs talents sont plus divers.

A l'homme, la hardiesse et la force, les rudes labeurs de l'industrie et de la science, le courage qui attaque et qui repousse, c'est-à-dire le courage actif, les idées abstraites , les austères méditations ; à la femme, la patience, la douceur, la résignation mêlée d'espérance, qu'on peut appeler aussi le courage passif ; les travaux qui ornent et qui polissent, les sentiments tendres qui font le charme, la consolation, la poésie de l'existence, la finesse de l'esprit, el ce tact merveilleux, cette intuition soudaine qui ressemble à la divination. De là vient que

chezpresque tousles peuples de la terre onlui a demandé les secrets de l'avenir; en Grec?, elle montait sur le trépied de la pythonisse ; elle rendait des oracles dans les forêts vierges de la Gaule ; chez les Hébreux elle rivalisait avec les prophètes. Chacun des deux sexes a été paré par Fauteur de la nature des grâces et des attributs dont l'autre se voit privé, et toutes les différences qui existent entre leurs âmes se reflètent dans les formes de leur corps et dans les traits de leur visage. De là l'amour qui les attire l'un vers l'autre, qui les rend nécessaires l'un à l'autre pour tous les instants et toutes les sphères de l'existence.

Rien de plus profond, de plus vrai en soi, que cette fable de l'Androgyne empruntée par Platon à l'antiquité orientale, et qui représente la créature humaine, au moment où elle sortit des mains de Dieu, comme la réunion de tous les attributs que se partagent aujourd'hui les deux sexes. Le type

idéal de la nature humaine était indivisible dans la pensée divine, représentée par l'âge d'or des païens et par le paradis terrestre des nations chrétiennes. Pour retrouver son unité perdue, sa perfection première, il est nécessaire de rassembler les qualités aujourd'hui partagées entre les deux moitiés du genre humain, et de cette nécessité, engendrée par le contraste du type divin avec la réalité du monde, est sorti ce qu'on désigne sous le nom de mariage.

De la diversité des facultés qui distinguent l'homme et la femme, en dépit de l'unité de leur nature, résulte la condamnation d'une erreur grossière que tous les utopistes, depuis l'auteur de la République, depuis Platon jusqu'aux écrivains de ces derniers temps, se sont en quelque sorte passée de main en main. L'égalité, ce n'est pas la similitude.

Non, les femmes ne sont point appelées à parcourir les mêmes carrières que les hommes.

Si elles pouvaient s'y résoudre, elles auraient

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tout à perdre par la comparaison, et nous ne gagnerions pas beaucoup à les rencontrer à une place où elles cesseraient de nous être supérieures et nécessaires. Tout le monde y perdrait.

Non, quoi qu'elles aient elles-mêmes écrit à ce sujet, elles ne sont pas destinées à commander des armées, à rendre la justice, à délibérer sur les affaires publiques, à haranguer la multitude, à prêcher dans les temples, à être les interprètes de la religion. La nature leur a refusé toutes les qualités exigées pour l'accomplissement de ces rares et difficiles fonctions : la force, le courage, le geste, la voix, l'inflexible volonté, les entraînements vigoureux de l'éloquence, la lutte ardente des partis ; grâce à Dieu, la femme n'a rien reçu de tout cela :

qu'elle s'en félicite, qu'elle se félicite de ne pas apporter au foyer domestique les combats de la tribune et du forum.

D'autres, à ma place, se demanderaient

peut-être ce que deviendrait, dans l'hypothèse de la similitude complète, dans l'hypothèse que la femme doit parcourir les mêmes carrières que l'homme, ce que deviendrait, avec de pareils auxiliaires, le secret des délibérations..., où serait le terme

des plaidoieries, la fin des harangues

Mais à Dieu ne plaise que je traite autrement que d'une manière sérieuse la question la plus grave que nous présentent la morale et le droit naturel !

La place de la femme n'est pas au barreau, à la tribune ou sur les champs de bataille; sa place est au foyer domestique.

Là elle. est souveraine, là elle règne sans partage sur nos cœurs, là elle est véritablement notre consolation, notre charme, notre joie, notre force ; là elle exerce un empire que nul, à moins de renoncer au bonheur, n'est tenté de lui disputer.

Est-ce donc une condition si modeste, qu'elle doive éprouver de l'envie pour la

nôtre? Non, du fond de ce sanctuaire, sa bienfaisante influence peut pénétrer dans toutes les sphères de l'ordre social. De ce doux foyer, ses rayons vivifiants peuvent se répandre partout.

Associée à la vie d'un souverain, d'un homme d'État, elle peut donner des entrailles même à la politique ; elle peut réveiller dans un cœur énervé, amolli, endurci par l'exercice de la toute-puissance, l'amour de la patrie, de la liberté et de la gloire ; elle peut y réveiller les sentiments de l'honneur, de l'humanité, de la clémence- Je l'avoue, j'ai toujours été jaloux, pour les honnêtes femmes, de l'influence qu'Agnès Sorel exerça sur Charles Vil.

Associée à la vie d'un magistrat, elle saura tempérer la rigueur de la justice, adoucir l'orgueil que donne l'exercice constant de l'autorité, faire naître la modestie et la prudence que devraient toujours nous inspirer , môme dans le sanctuaire de

la justice, les jugements portés par les hommes.

Associée à la vie d'un philosophe, elle saura le faire sortir du désert des abstractions, l'empêcher de prendre un syllogisme pour une raison, lui faire entendre les accents du cœur, la voix du sentiment, l'amener, malgré ses hypothèses, à se prosterner devant îe Dieu créateur, père et providence du genre humain .

Associée à la vie d'un artiste, elle lui - ouvrira les sources de la vraie beauté et fera naître, éclater dans son âme l'étincelle de cette beauté divine, de cette beauté invisible qui seule anime les formes extérieures dont l'artiste, en général, est trop

épris.

Associée àlaviedu marchand, del'artisan,

du laboureur, elle saura faire pénétrer dans cette modeste demeure, dans cette âme affaissée sous le poids du travail et des soucis de chaque jour, un peu d'espérance,

de consolation et de poésie ; elle saura y rallumer, si toutefois il est éteint, le flambeau de l'idéal, le flambeau de la vie morale et religieuse.

Ainsi, messieurs, partout la femme trouve sa place ; partout son influence bienfaisante peut s'exercer sans qu'elle ait jamais besoin de paraître sur la scène, semblable à cette nymphe antique à laquelle, selon la fable, le plus grand des législateurs de Rome demandait des inspirations; semblable au dieu invisible qui est caché dans le saint des saints. Est-ce là, messieurs, une destinée à dédaigner? C'est la seule qui explique et qui justifie le véritable amour, cet amour mêlé de respect, accompagné d'admiration, de dévouement et de reconnaissance; cet amour qui opère le plus grand de tous les miracles, celui d'animer deux corps par une seule âme. Bien que l'Écriture dise :

Vous serez deux dans une seule chair, — parce que l'Écriture parlait alors le seul

langage compris des hommes, — il faut traduire : « Vous serez une seule âme et un seul esprit; » voilà la loi suprême! C'est grâce à cette loi que la fidélité devient un devoir, que l'égalité des devoirs et des droits peut être reconnue, et que l'amour rend nécessaire, dans l'ordre social, dans l'ordre civil, .comme dans l'ordre religieux, la sainte institution du mariage.

Cependant, qu'il y a loin de cette union, telle que nous venons de la définir, à celle qui, le plus souvent, a usurpé sa place parmi nous. La femme, je le veux, n'est plus, comme dans l'antique Orient, une propriété, une esclave; elle n'est plus, comme dans la Grèce , un objet d'art, une statue vivante qui no brille que par la beauté de la forme, la beauté matérielle; elle n'est plus comme à Rome, une gardienne de la pureté de la race, sur laquelle on a épuisé toutes les ressources de l'oraison funèbre quand on a dit : « Elle a gardé la maison,

elle a filé la laine, elle a vécu chastement. » Mais il y a autre chose : trop souvent, hélas ! parmi nous, est-elle plus, est-elleautre chose qu'une dot? Trop souvent n'arrive-t-il pas que ses beaux yeux se confondent avec ceux de la cassette ?

Le mariage, qu'est-il alors? Une affaire, et la plus triste de toutes; car le sentiment qui le fait naître est un sentiment de convoitise; non pas même la convoitise du désir, mais une autre convoitise encore plus basse, celle de la cupidité.

« Épouser une veuve, dit la Bruyère, cela veut dire, en bon français, faire sa fortune. » Je crains bien, si nous continuons à marcher dans cette voie, qu'on en puisse bientôt dire autant de tous les mariages. La question d'argent, voilà le fléau de la société moderne, la question qui s'agite sous toutes les formes, qu'on rencontre partout. Vous voulez la fuir, et vous quittez dans ce but votre maison, votre atelier,

votre cabinet ; vous la rencontrez dans la maison voisine. Vous sortez de la vie réelle pour vous réfugier quelques instants dans le domaine de l'imagination, vous allez chercher quelque soulagement au théâtre, et vous l'y trouvez encore installée, plus âpre et plus vivante que jamais. Le théâtre ne retentit que de la question d'argent, les personnages qu'on met en scène sont tous des millionnaires; il semble que, à moins d'être millionnaire, on n'ait pas le droit

d'exister !

Nous avons assisté il y a quelques années à la représentation d'une pièce de théâtre dont l'auteur est un homme d'une puissante imagination et d'un talent éprouvé. Rien de meilleur que ses intentions : il s'était proposé de chasser ce fantôme qu'on appelle la question d'argent, de l'exorciser, en quelque sorte, afin de laisser respirer à l'aise l'amour, la poésie et la jeunesse. Eh bien, relisez cette pièce aujourd'hui avec réflexion ;

• vous y apprendrez qu'un modeste ménage, composé du père, de la mère et d'un enfant,' ne peut être placé au-dessus de la pauvreté, ne peut même échapper aux étreintes de la misère que moyennant vingt mille livres de rentes. Vingt mille livres de rentes! Dussé-je faire sourire de ma naïveté les heureux de ce monde, je vous dirai, messieurs, je dirai surtout aux jeunes gens qui me font l'honneur de m'écouter : « Non, le bonheur ne coûte pas si cher, lorsqu'on sait le chercher où il est, et lorsqu'on s'en est d'abord rendu digne par une vie laborieuse et pure. Commencez par payer votre dette à la société en apprenant quelque profession utile et honorable, et quand vous aurez prouvé à vous-même et aux autres que vous la savez et que vous l'exercez en honnête homme, alors choisissez une compagne digne de vous et que vous puissiez appeler du nom que lui donne l'Écriture : « l'épouse de votre jeunesse; » associez à votre destinée une

chaste et tendre jeune fille dont le cœur batte à l'unisson de votre cœur, dont la pensée réponde à votre pensée, qui ne vous ait jamais demandé si le chemin de la fortune et des honneurs vous est ouvert, et que vous n'ayez jamais vous-même interrogée sur le chiffre de ses espérances, mais qui soit résolue à ne vivre que par vous et pour vous. Quand vous aurez fait cela, aussitôt vous sentirez croître votre force, grandir votre talent, s'élever votre âme. Voue, serez soutenus, consolés, inspirés au dehors par cette même puissance qui fait la force, la joie et la grâce de votre foyer. »

Après cela, peut-être, les tapis manqueront sous vos pieds et les bronzes sur votre cheminée, la vaisselle plate sur votre table- je ne veux, pas répondre qu'en mourant vous laisserez une galerie de tableaux qui se vendra je ne sais combien de millions, —mais, croyez-moi, si vous n'ambitionnez pas ces avantages, vous serez plus

fiers de vous-mêmes et plus contents de votre sort que les plus grands de la terre. N'ajoutez pas foi à ceux qui viendront vous dire que l'expérience, tôt ou tard, chassera ces illusions et vous fera repentir de ces beaux rêves; ces prophètes de malheur sont eux-mêmes le jouet d'un cauchemar. L'expérience, quand elle découle d'une source pure et qu'elle accompagne une vie honorable, l'expérience nous apprend, au contraire, que là est le capital de la vie; qu'on a d'autant plus vécu qu'on a plus et mieux aimé, qu'on a bien placé et bien exercé son cœur.

Mais ce n'est pas assez de considérer le mariage au point de vue moral, il faut encore le comprendre comme une institution civile, placée sous la sauvegarde des lois de la société.

Comment, direz-vous, comment la société peut-elle intervenir ainsi dans les affaires de l'âme, dans les affaires du cœur? La société

y est directement intéressée, parce qu'il faut que ses lois soient, autant que possible, l'expression de celles que nous impose notre conscience; parce que les lois de la société doivent se rapprocher du type idéal que nous devons poursuivre en nous-mêmes. La société, d'ailleurs, doit empêcher la dégradation de la personne humaine. Or, la femme est condamnée à une véritable servitude, si le mariage n'est pas placé sous la protection des lois, et la dégradation de la femme entraîne celle de l'homme ; la dégradation de l'un et de l'autre, c'est la dissolution de la société elle-même. Il faut donc que la société protège les engagements pris, et, pour atteindre ce but salutaire, il faut qu'elle veille sur la foi jurée ; il faut qu'à deux cœurs qui veulent s'unir l'un à Tautre par un amour légitime, qu'à deux existences qui veulent s'unir par un lien respectable elle puisse offrir un abri, un refuge contre l'inconstance, la légèreté, les outrages de

1 egoïsme et de l'ingratitude. C'est surtout à la femme que cette protection est nécessaire, car l'homme est toujours en mesure de s'en passer. Aussi n'ai-je jamais compris qu'on ait osé représenter aux femmes l'abolition du mariage comme la condition de leur émancipation. C'est retourner à l'état de barbarie, à la servitude antique, à ces temps heureusement éloignés où une femme n'était prisée que pour sa beauté, où elle était traitée comme un objet de fantaisie qui, une fois la fantaisie satisfaite, peut être rejeté et abandonné. C'est faire renaître tous les outrages que la femme, méconnue dans ses droits les plus chers, avait à souffrir de la part d'une société à laquelle elle ne prenait aucune part. Le mariage, c'est donc à la fois la dignité et la liberté de la femme. D'ailleurs le mariage, cet engagement pris par-devant la loi, après avoir été pris dans la conscience, de s'appartenir sans retour l'un à l'autre, c'est la seule limite qui

sépare l'amour légitime et honorable de celui qui ne l'est pas. « Vous m'aimez, ditesvous, vous m'aimez d'un amour qui m'honore, du seul amour qui convienne à une personne honorable et aune personne libre.

Vous êtes prêt, ajoutez-vous, à tout sacrifier pour moi, et non-seulement pour moi, mais pour mon bonheur, ma dignité, même pour la seule félicité de me plaire, et vous refusez de me donner votre nom, de me reconnaître pour votre compagne devant votre famille, devant vos amis, devant la société tout entière! Non, gardez pour vous vos hommages, ils sont un outrage qui me couvre de confusion. » Qu'est-ce qu'un homme pourrait répondre à une femme assez

sensée pour lui tenir ce langage? Absolument rien, car ce langage, c'est celui de la vérité même, et c'est déjà un outrage qu'elle soit obligée de le tenir. Quant à celles dont la pensée ne s'élève pas jusque-là, ne dites pas qu'elles aiment, dites qu'elles s'aban-

160 do DROIT NATUREL.

donnent^une créature humaine qui s'abandonne, c'est une créature déchue qui met son refuge dans la pitié et non dans l'amour.

L'amour et la pitié sont deux choses essentiellement différentes. Le premier nous honore, nous grandit; le second nous abaisse, nous dégrade, et nous met au pouvoir de celui qui veut bien nous accorder ce misérable don de son âme. Je ne puis donc souscrire aux pensées exprimées dans un livre qui a fait, il y a quelque temps, beaucoup de bruit, et qui l'a mérité par le talent qu'on y rencontre. Je veux parler du livre intitulé : De ï amour.

On y représente la femme comme une infirme, une blessée, une malade, à qui tout doit être permis parce qu'elle n'a pas d'empire sur sa volonté, parce qu'elle n'a pas le gouvernement de son âme, à qui l'indulgence doit toujours être acquise, parce que la nature lui a refusé toute responsabilité. Je

ne sais pas s'il y a beaucoup de femmes qui acceptent une telle condition et si elles sont fort honorées d'un pareil hommage.

Quant à moi, à leur place, je me sentirais blessé jusqu'au fond de 1 âme, et, plutôt que de ressembler à cet être inerte que l'on caresse parce qu'il est plein de charme et de grâce, à cet enfant qu'on couve du regard, à qui l'on pardonne tout, parce qu'il ne peut rien et qu'il ne comprend rien, j'aimerais mieux être associé au sort du plus humble artisan, partager ses plus rudes labeurs, être inondé comme lui de la sueur du travail, recevoir même ses reproches si je ne m'étais pas associé assez rudement à sa destinée, si je ne lui avais pas épargné quelques-unes des peines que lui coûte son pain quotidien : j'aimerais mieux ses duretés, ses reproches, et jusqu'à ses injures, que d'être relégué au rang des êtres dépourvus de toute responsabilité et qui n'ont plus le sens moral!

Et cependant, j'éprouve le besoin de vous le dire sans autre commentaire, dussé-je pour quelques instants déplaire à une partie de cette assemblée, celle pourtant dont les suffrages me sont particulièrement chers, je suis le partisan décidé du fameux article 21 3 du Code civil : « La femme doit obéissance à son mari, le mari doit protection à sa femme. » Oui, je le déclare, cet article me paraît juste et nécessaire.

Pourquoi cela? Comment cette subordination que j'approuve peut-elle se concilier avec la destinée que je fais à la femme, avec cette égalité absolue de droits et de devoirs que je réclame en son nom ? Cette égalité absolue des droits et des devoirs existe dans l'ordre moral, elle est fondée sur la confiance mutuelle, elle doit se déployer dans la vie intérieure et le sanctuaire domestique; mais la communauté, à la prendre tout entière, est une personne civile qui réclame un représentant au dehors, qui a besoin

de faire ses affaires extérieures, qui est dans la nécessité de pourvoir à sa subsistance, de se défendre contre tout ce qui la menace. Qui donc la défendra, qui la représentera, qui exécutera ces rudes fonctions, qui sera son avocat, son tuteur, dans le conflit des affaires du dehors, devant les forces étrangères qui pourraient étendre leur action sur le ménage lui-même? Voilà la question.

Vousvous entendez à merveille, en vivant l'un près de l'autre, et tant que vous n'avez rien de commun avec la vie extérieure ?

Mais s'il s'agit de prendre une décision importante, par exemple de changer de position, de domicile, d'aliéner une partie de vos biens, et si l'accord cesse d'exister? Je veux bien que les jours du paradis terrestre continuent de luire pour la plupart des ménages.... Mais encore y en a-t-il quelquesuns qui font exception à la loi commune. 11 devient donc nécessaire quelquefois de

mettre l'accord entre ces deux volontés qui cessent de s'entendre. Comment fera-t-on cesser le dissentiment? Recourra-t-on au divorce pour cause d'incompatibilité d'humeur? Autant dire alors que le mariage n'existe pas. Votera-t-on, comme dans les causes politiques, et la décision sera-t-elle rendue à la majorité des voix? Il n'y en a que deux : il faut donc qu'il y en ait une qui l'emporte sur l'autre ; laquelle ?

Posée dans ces termes, la question est résolue : à la femme, encore une fois, la vie intérieure, la vie du sanctuaire ; c'est là qu'elle déploie toute sa puissance, toute son énergie, d'autant plus efficace qu'elle est plus pénétrante et plus douce ; c'est là qu'éclate, et c'est là que se déploie tout ce qu'il y a en elle de puissance merveilleuse.

Elle est, comme l'a dit un ancien, la mèreabeille. Enlevez-la du centre de la ruche, le miel n'a plus de parfum ni de saveur :

toute la couvée est dispersée. Mais ce n'est

pas tout : cette ruche, il faut la défendre contre les frelons, il faut la gouverner au dehors. Le même cas se présente pour les nations. Les nations doivent avoir la liberté dans leur sein, c'est leur destinée, et celles qui lie l'ont pas encore ne manqueront certainement pas de l'obtenir. Mais au dehors, toutes sont représentées par les pouvoirs publics; c'est le gouvernement qui traite au nom de la nation devant l'étranger, c'est lui qui fait la paix ou la guerre; soit qu'il réside dans une assemblée, dans un corps de magistrats ou dans un seul homme, c'est lui qui est le représentant de la nation devant les puissances extérieures. Tout ce qu'il a décidé doit être accompli, tout co qu'il a promis doit être tenu, toutes les résolutions qu'il a prises doivent être mises à exécution. 11 en est de même de la famille par rapport au dehors : il faut une âme résolue à braver le poids du jour, les résistances matérielles, les vicissitudes de la

fortune et de la concurrence, pour défendre la subsistance de la communauté, la vie de la famille. Il faut que d'abord l'homme se mette d'accord avec cet autre lui-même qui est sa femme, comme les gouvernements libres doivent d'abord se mettre d'accord avec les organes légitimes de la nation ; qu'il ne dise pas comme une certaine puissance du Nord en parlant d'une puissance voisine : tout ce qui me convient lui convient. Au moment où la Russie voulait envahir la Turquie, l'empereur de Russie disait à l'ambassadeur de la reine d'Angleterre : « Ne parlons pas de l'Autriche : tout ce qui nous convient lui convient. » Vous savez ce qui en est arrivé. Eh bien, il ne faut pas qu'un mari parle ainsi de sa femme. Il faut qu'il la consulte, que tous les droits que lui reconnaît la conscience morale soient respectés. Mais une fois la résolution prise, c'est à lui seul de la faire valoir, de l'exécuter; il est le gouverne-

ment, il est le pouvoir temporel. La femme, au contraire, est dans le mariage ce que le prêtre est dans la société f le pouvoir temporel ne lui convient pas.

Tout ce qu'elle gagne du côté du pouvoir temporel, elle le perd du côté du pouvoir spirituel. Qu'elle ne cherche donc pas à franchir les limites dans lesquelles la nature et la raison l'ont enfermée. C'est à cette condition seulement qu'il y a à la fois force et harmonie dans le mariage. Les auteurs de notre droit civil ont donc fait une chose sensée quand ils ont admis cet article, ce fameux article qui est pour les unes un ohjet de terreur, et pour les autres un texte d'ironie.

11 n'y a ici place ni pour l'ironie, ni pour la terreur : c'est l'expression même du bon sens et de la raison, et ce pouvoir accordé au mari est compatible avec la plus ineffable tendresse, avec la plus constante et la plus douce harmonie. 11 ne faut pas que les mo-

raliates ressemblentaux fabricants d'utopies qui nous ont poursuivis pendant trop longtemps de leurs rêves. Il faut, qu'en nous montrant le but idéal, qui est toujours à une très-grande distance au-dessus de nous, ils nous montrent aussi les moyens pratiques qui peuvent nous aider à l'atteindre, et qui sont la garantie de la vie réelle; il faut qu'ils sachent leur rendre hommage quand elles répondent d'avance à un besoin de la raison, et àun besoin de la nature humaine.

Toutes les fois que je puis payer cette dette au génie législatif de ma patrie, j'éprouve la plus douce et la plus inaltérable jouissance. Je désire que le respect de la loi s'allie constamment à la poursuite d'un but idéal ; c'est ainsi que les réformes pourront s'accomplir sans que la société puisse en ressentir le moindre dommage.

Je voulais, après vous avoir parlé du mariage, vous entretenir aussi des droits et des devoirs de la puissance paternelle, et

des obligations réciproques qui lient entre eux tous les membres de la famille ; je voulais surtout, c'était là un de mes plus chers désirs, défendre la famille démocratique telle que nos lois et notre société l'ont constituée, contre de récentes tentatives qui ont pour but de la détruire afin de substituer à sa place, au nom même de la justice et de la liberté, l'œuvre de l'arbitraire et de l'orgueil, c'est-à-dire la famille aristocratique, tombée, il y a trois quarts de siècle, sous le souffle de la révolution.

Le temps m'ordonne de m'arrêter. Mais avant de me séparer de vous, je veux me féliciter d'avoir fait connaissance avec cette studieuse et intelligente assemblée, et je vous demande la permission d'exprimer le vœu que ma parole laisse dans vos souvenirs la même trace que laisseront dans les miens votre sympathique recueillement et votre accueil plein de bienveillance.

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