DE LA BASILIQUE DES GEANTS
( agricente)
de la guettée du Péloponèse, ils se gardèrent de rien prendre aux Asîa* tiques, contre lesquels ils étaient incessamment en guerre. Pendant cette
J^ 0f¥Hf*
période si courte et si brillante, les arts de la Grèce rayonnèrent, et leur influence s'étendit sur le Bosphore et probablement sur une partie du littoral de la Syrie. Là, cependant, existait, bien avant la belle époque de la Grèce, une civilisation puissante , possédant des arts empreints d'une énergie toute primitive. La Phénicie, la Judée, élevaient des édifices^ faisaient le commerce, fondaient des colonies, bien avant les temps historiques de la Péninsule hellénique. Après avoir étouffé les derniers restes de l'indépendance de la Grèce, les Romains étendirent leur empire jusqu'en Syrie, jusqu'en Perse ; alors les Grecs, n'ayant plus à lutter contre les Orientaux de l'Asie, devinrent les intermédiaire? naturels, par le commerce, du Levant avec l'Occident ; ils remplirent le
âi'6 ENTRETIENS SUR L'ARCHITECTURE,
rôle que, plus tard, les Vénitiens surent prendre entre l'Asie et l'Europe occidentale. Ils trouvèrent en Syrie, sur les côtes de l'antique Phénicie, en Judée, des arts au développement desquels ils avaient concouru peut-être sans le savoir, mais qui cependant conservaient, bien plus que ceux de la Grèce, *les traces de leur grande*ur primitive; ils trouvèrent là une des sources auxquelles les Romains avaient dû puiser dès le temps de la république, la source des arts étrusques. Ceci demande à être expliqué. Les populations de l'Etrurie possédaient, au moment où Rome commençait à compter pour quelque chose en Italie, un art développé ; ils connaissaient la voûte, non point la voûte en pisé battue sur forme, mais l'arc appareillé en pierres de taille ; ils construisaient en blocs énormes, posés sans cales ni mortier ; ils décoraient cette construction, issue de puissantes traditions, de pilastres peu saillants, de disques, de profils qui ne sont ni les profils égyptiens, ni les profils assyriens. Des découvertes récentes S contestées, il faut le dire (mais quelles sont les découvertes qui ne sont pas contestées par ceux qui ne les ont pas faites?) ; des découvertes récentes, dis-je, ont mis en lumière des restes d'édifices judaïques, et par conséquent se rapprochant beaucoup des arts phéniciens, qui ont avec les arts de l'Etrurie les plus grands rapports. Même construction, mêmes principes de profils, même genre de décoration, et, plus que tout cela, voûtes faites de blocs énormes de pierres appareillées.
M. de Saulcy, à qui les archéologues doivent ces importantes découvertes, contestées, il est vrai, a bien voulu me communiquer la collection de photographies et de notes qu'il a recueillies en Palestine. Si on discute la valeur archéologique de ces documents, on ne peut contester l'exactitude de la photographie, et, pour le praticien, pour celui qui a vu des pierres accumulées et taillées par la main des hommes , qui sait comme on les taille "et comme on les pose, la photographie acquiert l'importance du fait. Voici donc qu'à Jérusalem on reconnaît ou on croit reconnaître les restes de la plate-forme , composée de pierres colossales, sur laquelle s'élevait le temple de Salomon, et sur Tune des parois de cette plateforme apparaissent les sommiers d'une voûte en berceau formant jadis un pont de communication entre le temple et le palais. Voici (fig. 10) une copie fidèle de ces restes. Ce pont serait celui qui fut détruit par les Juifs lorsque Pompée fit le siège du temple de Jérusalem, 6& ans avant
^ Les monuments dont nous allons entreleuir nos lecteurs et que M. de Saulcy a rassemblés et décrits, ne sont certes pas découverts par lui, puisqu*ils sont connus depuis longtemps. La véritable découverte dont on peut faire honneur à M. de Saulcy, c'est cdle de la date probable de ces monuments.
Jésus-Chrisl ^ Au-dessus de ces blocs de pierre, parfaitement joints et appareillés, apparaissent , en B, les restaurations du temps d'Hérode,
ainsi que l'admet M. de Saulcy; puis, en C, des parements du moyen âge. Sans prétendre entrer dans les discussions élevées à propos de Page de ces constructions, je me bornerai à constater ce que chacun peut vérifier. D'abord les blocs énormes qui composent cette plate-forme sont pris dans les calcaires jurassiques du pays, lesquels sont fort durs et résistants; sous un climat conservateur, pour que des calcaires de cette nature en viennent à se décomposer ou plutôt à se dépouiller des lits tendres, ainsi que l'indique la figure ci-contre, il faut bien admettre qu'entre la mise en œuvre de ces blocs et notre siècle il s'est passé un laps de temps très-considérable. De plus, la construction B est évidemment romaine, et les parements, bâtis en pierre identique à celle de l'arc,
* < Et sans différer davanlage (ceux du parti d'Aristobule) se saisirent du temple, rompi-- > reut le pont qui le joignait à la ville et se mirent en devoir de se défendre. Les autres reçu- « rent Pompée, et lui mirent ainsi entre les mains la ville et le palais royal > (avec lequel ce pont établissait une communication). Flav. Joseph, Histoire ancienne des Jvifs, liv. XIV, c. tiii.
iiè ËNTREÎIfiNft SUR L^ARCaitECTtJllË»
sont intacts : donc, entre cette construction B et celle du dessous, plu* sieurs siècles se sont écoulés. Puis, enfin , ces blocs ne sont pas taillés conformément à la méthode usitée sous l'empire ; les faces sont grossièrement dressées , et autour des- lits et joints on remarque une large ciselure, ainsi que celle que Ton trouve sur les quelques rares débris des appareils phéniciens. Les lits et joints sont admirablement dressés, parfaitement planes, sans mortier. Titus, dit Flavius Joseph (1. VI, c. xLii), « étant entré (dans la ville de Jérusalem, après le siège), en « admira entre autres choses les fortifications, et ne put voir sans « étonnement la force et la beauté de ces tours que les tyrans avaient « été assez imprudents pour abandonner. Après avoir considéré attenti- « vement leur hauteur, leur largeur, la grandeur tout extraordinaire des « pierres, et avec combien d'art elles avaient été jointes ensemble, il « s'écria : c II parait bien que Dieu a combattu pour nous...« > .
Si cet arc et les murs qui lui servent de culées ne datent pas de la construction primitive, entreprise par Salomon et continuée pendant plusieurs siècles après lui S il faut admettre qu'ils appartiennent à la restauration ou à la reconstruction entreprise par Hérode sous Auguste. Mais alors quelle date assigner aux constructions romaines dont on voit les restes en B? Il faut apparemment que ces dernières constructions romaines soient exécutées par quelqu'un ; or , entre le règne d'Hérode et le siège de Titus, il n'est pas question que le temple Ait été rebâti ou restauré jusque dans les fondations, et, depuis Titus, les Romains ne paraissent pas avoir rien fait au temple de Jérusalem. Que ces blocs aient été mis en place par Salomon, on n'en saurait fournir la preuve évidente ; mais qu'ils soient antérieurs & la domination romaine, cela ne peut guère être mis en doute^ et c'est tout ce que je tiens à oon-
1 Voici ce que dit Thistorlen Flav. Joseph fiur ces soubassements du temple de Jérusalem* li remarque qa*ils furent successÎTement augmentés. Salomon ne fit élever que le mur de sou<teneBient yen rOrient... < Msis daas la suite des temps, le peuple continuant à porter des « terres pour élargir encore eet espace, le sommet de celte montagne se trouva de beaucoup « accru. On rompit depuis le mur qui était du côlé du septentrion , et Ton enferma encore
« un autre espace aussi grand que celui que contenait tout le tour du temple Il sufSt,
t pour juger de la grandeur de cette entreprise, de dire qu^outre le périmètre d'en haut, on « éleva de trois cents «coudées, et en quelqoes endroits davantage, la partie basse du temple; « mais Texcessive dépense de ces fondations ne paraissait point, parce que ces vallées ayant € depuis été comblées, elles se trouvèrent revenir au niveau des rues étroites de la ville ; et
« les pierres que Ton employa à cet ouvrage avaient quarante coudées de long * Guerre
é$$ Juifs contre ks BomainSy tiv. V, e. xiv. En effet, les bloes de ce soubasMment, qui Mqonrd'bai encore s*élève à une grande hautewr, au-deasus d'épais atterrissemeirts, soit d'vne Ameiisîon extraordinaire ; les assises ont en moyenne l'ySO de hant sur une longueur de 5 à 7 mètres, quelquefois plus.
SIXIÈHK ENTRBTIBN. 219
stater. Je sais bien qu'en Syrie, à Balbek, par exemple , on trouve des restes de constructions élevées en blocs gigantesques, que Ton a mis ces constructions sur le compte des Romains, et que, partant de là, on en a conclu que les Romains avaient parfoiè employé ces moyens extraordinaires, et que, par conséquent, ils pourraient être les auteurs de l'enceinte du temple de Jérusalem. Ce raisonnement repose sur des observations incomplètes. Les soubassements du temple de Balbek appartiennent à un édifice antérieur au temple bâti sous Adrien. Ces constructions primitives ne sont pas orientées comme celles du temple romain, et, dans les caves , on aperçoit parfaitement la soudure de la construction romaine sur le soubassement primitif, bâti comme celui du temple de Jérusalem, en blocs énormes. Ces caves primitives sont voûtées; puis, pardessus viennent se poser les berceaux romains. L'arc du pont de Salomon peut donc appartenir à l'époque phénicienne.
Mais, objectera-ton, voici deux ou trois assises de très-gros blocs, il est vrai ; appuyer tout un système sur un fragment aussi peu important, cela parait au moins hasardé. Soit. Ces fragments ne sont pas les seuls ; presque toute la base de la plate-forme et une partie de l'enceinte du temple de Jérusalem existent, et sur quelques points ces restes atteignent une grande hauteur. Voici (fig. 10 bis) la face sud de l'angle sud-est de cet énorme soubassement. Peut-on voir là une construction de l'époque d'Hérode le Grand, de ce roi dévoué à l'empire, qui avait avec les Romains des rapports incessants, qui avait bâti la ville de Césarée, consacrée à Auguste, qui avait concouru de ses deniers à la construction de la ville de Nicopolis, bâtie par cet empereur, qui lui-^méme avait été à Rome et y entretenait des ambassadeurs? Ne trouve-t-on pas, au contraire, dans ce soubassement, la trace d'un art tout primitif? Ne serait-ce que la retraite des assises posées en talus, conformément aux méthodes de tous les peuples à leur origine, cette forme n'indique-t-elle pas une très-haute antiquité ? Et cet appareil énorme, et ces tables saillantes, et, je le répète, les délitemenis de ces blocs, ne sont-ce pas là des preuves d'un âge bien antérieur au temps d'Hérode? Or si cet angle est de l'époque de Salomon ou de ses successeurs immédiats, l'arc dont nous venons de donner le dessin en est aussi ; car les pierres, leur taille, leur pose sont les mêmes dans cet arc et les autres parties les plus anciennes de la plate-forme du temple.
Les Étrusques, comme les Carthaginois, avec lesquels ils avaient des rapports évidents , ne sont-ils pas les restes d'une colonie phénicienne, chez laquelle les Roms^Jns de la république ont été puiser les premières notions de Tart de bâtir?
220 EMRETiEW» SUR L'AKCHlTECTUftE.
Mais nous ne voyons dans les soubassements de la plate-forme du
temple de Jérusalem que des parements , sans apparence de sculpture ; si ces parements appartiennent à une époque très-reculée , ainsi que le prouvent la dimension colossale des blocs, la manière dont ils sont taillés
' SIXlàMB ENTRETIEN.
et leur appareil préseatant des décrochements nombreux S il n'y a rien là qui puisse nous indiquer un art. Or il existe, près de Jérusalem, un assez grand ^nombre de tombeaux taillés dans le calcaire jurassique qui couvre une grande partie de la Palestine. M. de Saulcy prétend que ces tombeaux datent de l'époque des rois ; ses adversaires leur donnent une date beaucoup plus récente. Mais, 1** les Romains n'avaient pas pour habitude, sous l'empire, de tailler leurs tombeaux dans le roc vif; 2° la tradition, qui doit toujours être consultée, les fait remonter, déjà du temps de Constantin, à l'époque judaïque; 3° le style d'architecture de ces hypogées est étranger à l'art romain. Prenons, par exemple, parmi ces tombeaux, l'un des plus importants et celui qui, par certaines formes de l'architecture, et même certains détails de moulures, ressemble le plus à l'art romain de l'empire, le tombeau des Rois (fig. 11). Les deux piliers de réserve qui se
trouvaient en A sont détruits. Nous voyons ici, il est vrai, les triglyphes
' On voudra bien observer que tous les appareils primilifs sont ou cyclopéenSf c'est-à-dire composés de blocs irréguliers posés tels qu'ils sont fournis par la carrière, au moyen d'une fausse équerre, ou décrochés. Us sont cyclopéens quand la pierre ne peut s'extraire que par fragments à faces non parallèles; mais dans les contrées comme la Judée, où le calcaire se rencontre naturellement par bancs parallèles, il est clair que les constructeurs employaient la pierre telle que la nature la leur fournissait. Cependant ces bancs sont de hauteurs inégales, et pour les mettre en œuvre, il fallait souvent, dans les lits, admettre les décrochements, ou se résoudre k faire, sur un grand nombre de blocs, des levées, opération que n'admettent pas des coiiS'ructeurs primitifs. On peut donc, rien qu'à voir un appareil, reconnaître toujours s'il appartient à une civilisation primitive ou à une civilisation avancée dans la pratique des arts et de l'industrie.
un
ENTRETIENS 90» L'AtlGttlTfiCTUHE.
de Tordre dorique grec ; mais qui nous prouve que, primitivement, les Grecs n'ont pas été prendre ce détail aux Phéniciens ou aux Juifô? Quant à ces palmes, ces couronnes, ces disques, ces raisins et surtout ce grand encadrement qui est au-dessous de Tarchithive et se retourne d'équerre aux angles, ce sont là des ornements qui ne sont ni grecs, ni assyriens, ni romains. L'examen détaillé de la sculpture va nous donner^ plus encore que l'ensemble du monument, l'idée d'un art original. Observons (fig. 12) ce morceau de frise , ces palmes triples , la façori
anguleuse dont elles sont taillées, ces grappes de raisins, ces couronnes
l'Ilhl'iU I |i.|',UT