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SUR LA CONSTIIUGTION DES BATIMENTS

De rorgaiiisation des chantiers.

I)o lêUt présent des constructions; de l'emploi des moyens fournis par notre temps.

En ces derniers temps des eflorls considérables ont été laits pour faciliter Texéculion des travaux de bâtiments ; beaucoup de progrès, cependant, restent à réaliser, s'il s'agit d'ouvrages d'architecture. Le génie civil a été le promoteur des moyens pratiques qui ont amélioré d'une manière très-notable l'organisation des chantiers. Les travaux de chemins de fer, de terrassements, de vastes constructions d'utilité publique, lesquels ont pris un si grand développement, devaient contraindre les directeurs de ces travaux à chercher des procédés économiques et expéditifs dans la manière de faire les terrassements, d'amener les matériaux, de les débiter, de les monter et de les poser. De leur coté, les usiniers qui façonnent les matières premières telles que la chaux, les ciments, les terres cuites, les fers, pour les livrer aux entrepreneurs, ont dû étendre et simplifier leur fabrication, pour livrer ces produits rapidemen et à des prix qui permettent d'en faire l'emploi en grand. Les nouveaux engins admis dans les travaux du génie ont peu à peu pénétré dans les chantiers dirigés par des architectes. Mais il faut dire que les procédés applicables sur de larges surfaces, sur des espaces tels que ceux livrés habituellement aux travaux du génie civil, chemins de fer, ponts, grands II. 15

établissements d'utilité publique, ne peuvent toujours convenir aux chantiers des architectes et à la nature des travaux qu'ils ont à diriger. Ces chantiers sont étroits ou très-éloignés des bâtiments, et les constructeurs n'ont souvent, pour se mouvoir, que remplacement même sur lequel ils doivent bâtir. Les engins perfectionnés applicables alors ne sont que des ascenseurs, et quelques petits chemins de fer disposés sur le sol ou sur les échafaudages de charpente.

Pour les fouilles et terrassements, la difficulté d'appliquer des moteurs à vapeur est plus grande encore pour les architectes, dans les villes, puisque ces fouilles arrivent, dix-neuf fois sur vingt, en bordure sur la voie publique et qu'il faut alors avoir recours aux banquettes, au pelletage, aux tombereaux, procédés et moyens de transport qui encombrent ces voies publiques. On pourrait semble-t-il améliorer cependant ces moyens tout à fait primitifs. On ne saurait dire pourquoi, par exemple, on n'emploie pas des ascenseurs à chapelets, pour enlever les terres des fouilles et les décharger dans les tombereaux ; pourquoi ce véhicule, le vieux tombereau, ne subit aucun perfectionnement et n'est pas remplacé par des fardiers auxquels seraient suspendues des caisses pouvant être déchargés en tous sens comme les wagons de terrassement des chemins de fer. Ces moyens de transport seraient moins dangereux que ne le senties tombereaux. Les fardiers munis de roues à grand diamètre, seraient moins lourds à tirer et seraient beaucoup moins fatigants pour les limoniers. Le déchargement des terres ne risquerait jamais d'entraîner voiture et chevaux le long des talus, comme cela arrive parfois.

Toutes ces questions sont laissées à résoudre aux entrepreneurs, et il est rare que les architectes s'en préoccupent. Les entreprises n'étant pas générales, mais étant au contraire soumissionnées par natures de travaux, chaque entrepreneur n'agit que dans la limite exacte de son marché et ne croit avoir aucun intérêt à prendre des mesures avantageuses à l'œuvre commune* Il en résulte que, dans les constructions d'architecture qui demandent le concours d'un grand nombre de corps d'états, chacun est tenu d'employer les procédés qui lui paraîtront propres à mettre en place ses tnatériaux ou produits. De là du temps et des forces perdues. Le maçon qui^ de tous les entrepreneurs, est celui qui demande les engins les plus puissants et les moyens de pose les plus complets, est souvent contraint par ses marchés de permettre au serrurier par exemple, ou au charpentier, de monter les pièces de fer ou de bois à l'aide des engins disposas pour Tœuvre de maçonnerie ou bien encore de laisser les échafauds qu'il a pu disposer pour les ravalements, jusqu'au moment où les sculpteurs ont flni leur travail ; mais ce sont là des mesures de détail.

Si les monte -cl larges à vapeur, ou hydrauliques, ou à gaz, sont déjà, sur les anciens ascenseurs à bras, la marque d'un progrès très*no(ablei on ne voit pas que les moyens de bardage sur le las soient plus écono* miques, plus sûrs et plus rapides que parle passé. Cependant les chèvres roulantes avec verge allant poser la pierre à la place qui lui est destinée paraissent devoir remplacer bientôt les équipes Fixes ; dans quelques grands travaux, on fait usage des chemins de fer au sommet des échafauds, munis de chariols pouvant, à Taide de plaques tournantes, poser les pierres sur tous les points. Mais ce sont là des procédés qui ne sont appliqués qu'à des ouvrages d'une grande importance et qui n'ont pas été introduits dans les constructions ordinaires.

En ces temps-ci, où l'industrie satisfait à toutes les exigences, il semblerait que nos constructions des villes devraient s'élever sans embarras aucun, sans gêne pour la circulation et les voisinages, avec la précision que les moyens mécaniques modernes permettent d'atteindre. Il est évident qu'il reste beaucoup à faire pour tirer de ces moyens mécaniques tous les avantages que le public est en droit de réclamer lorsque s'agit de con*- Structions privées.

.. Dans beaucoup de localités, en France, les direcleurs de travaux ont pour habitude de faire venir des carrières la pierre dure toute taillée sur panneau. Cette méthode présente certains avantages qu'il est bon de signaler. Elle n'oblige à transporter que le cube et par conséquent le poids exact de la pierre à employer ; elle évite les locations de chantiers propres à déposer la pierre pour être taillée; elle interdit Tenvoi de roatériaux défectueux, la taille faisant paraître ces défauts tels que fils, moies, etc. Elle exige de la part de l'archilecte une étude très-complète de l'appareil, la rédaction de calepins ; puisque chaque morceau commandé à la carrière doit venir prendre exactement la place qui lui est destinée sur le dessin. Il ne faut pas se dissimuler que ces moyens matériels d'exécution ont une influence sur l'architecture; et c'est pourquoi beaucoup trop d'architectes les repoussent comme gênant leurs conceptions. Dans les contrées où la méthode qui consiste à faire tailler la pierre dure sur panneaux envoyés à la carrière est appliquée, les édifices présentent souvent une structure franche et simple qui n'est pas sans charme, indépendamment des formes plus ou moins heureuses de l'architecture. On comprendrarque quand il s'agit de donner des calepins propres à permettre de tailler la pierre loin du chantier, il faut simplifier les coupes autant que possible, éviter les difficultés qui demanderaient des explications verbales, les évidements, et surtout les à peu près. Les Grecs taillaient leurs pierres à la carrière, épannelées très-près et n'exigeant plus qu'un

ragrément. Les Romains faisaient de même, ainsi que cela ressort de Texamen de leurs anciennes carrières. Pendant le moyen âge, cette excellente mélhode ne cessa pas d'êlre employée, et toute laille était complètement achevée avant la pose. C'est pendant le xvi* siècle que les architectes renoncèrent à ce moyen dans certaines provinces françaises et notamment à Paris. A dater de cette époque, les pierres dures furent envoyées brutes des carrières et les appareilleurs furent dès lors chargés de choisir entre ces blocs ceux qui convenaient à tel ou tel panneau. De là des déchets considérables, des tailles perdues sur des morceaux reconnus défectueux, lorsque ces tailles étaient déjà fort avancées sinon achevées ; la nécessité de se procurer de grands chantiers pour déposer, manœuvrer et façonner ces blocs; et comme conséquence, le peu de souci que prend l'architecte du système d*appareiK Préoccupé^ avant tout, d'une forme d'art qui n'est pas toujours d'accord avec la nature des matériaux à mettre en œuvre, il laisse trop souvent à l'appareilleurle soin de tracer les coupes.

Il est nécessaire de préciser cette importante question, d'en faire apprécier la valeur. Il y a une trentaine d'années on n'employait guère à Paris que des pierres dures de la plaine de Montrouge et d'Arcueil, c'est*à-dire des roches dites de Bagneux, qui portent au plus 0,60 de hauteur de banc, des liais qui n'en portent que 0,25 et des petites roches, dites du Moulin, par exemple, qui n'ont que 0,30 d'épaisseur. Les édifices construits par des hommes habiles, dans le dernier siècle encore, tenaient compte de ces hauteurs ; les formes de l'architecture, leurs dispositions horizontales, s'accordaient avec ces épaisseurs de bancs. Pendant le moyen fige, ce principe était rigoureusement appliqué, comme on a pu le voir dans les exemples précédemment donnés. Mais depuis vingt ans, à peu près, les anciennes carrières étant épuisées, il a fallu faire venir des pierres dures (le contrées éloignées. Les chemins de fer se sont trouvés terminés à point pour faciliter ces arrivages; si bien qu'il entre à Paris des pierres dures de Bourgogne, du Jura, des pierres d'Euville, de Chauvigny, des bords du Rhône et de la Saône ; or la plupart de ces pierres calcaires dures ont jusqu'à un mètre et plus de hauteur de banc; quelques-unes mêmes; comme celles de Chauvigny, par exemple, n'ont pas de lit et peuvent être employées en tous sens, il semblerait que ces matériaux de qualités non encore employées dans nos contrées auraient dû faire modiler certaines formes convenables lorsqu'on ne possédait que des bancs beaucoup moins épais. Sauf de rares exceptions, il n'en a pas été ainsi et nos architectes ont continué à projeter des appareils semblables à ceux qu'appliquaient les maîtres des deux derniers siècles. On a pu voir, dans des chantiers,

(lébiier en assises basses des blocs épais, et dépenser en pure perle des sciages, afin de se conformer à un tracé traditionnel , déprécier par conséquent de beaux matériaux au moyen d'une grosse dépense. Ou bien (ce qui est pire) simuler , sur les gros blocs posés, un petit appareil, de telle sorte qu'une seule assise en figure deux ou trois. Il semble qu'un architecte doit être heureux de posséder de magnifiques matériaux et qu'il combinera sa structure de manière à faire ressortir ces qualités supérieures ; point, il les dissimule pour se rapprocher d'un style d'architecture qui n'avait à disposer que de matériaux d'une qualité inférieure. On v(Hfc«âans une des grandes villes de France, Lyon, qui fait venir des matériauxdurs d'une merveilleuse solidité et que l'on extrait en blocs énormes, des constructeurs faire tailler, sur des pieds-droits monolithes, des assises, et sur des linteaux d'une seule pièce, des claveaux de plate-bande. 11 ne serait pas plus étrange de découper une belle pièce de drap en petits morceaux pour se doimer la satisfaction de les recoudre, ou de tigurer des pièces sur un manteau taillé dans un large lé d'étoffe. C'est cependant à des aberrations de ce genre que conduit la répulsion qu'une certaine école d'architectes manifeste pour tout ce qui est raisonnement ou plutôt la crainte puérile de voir le raisonnement étouffer l'inspiration. La raison n'est, dans aucun art, l'ennemie de l'inspiration ; elle en est, au contraire, le régulateur nécessaire et l'alliée la plus sûre. La raison n'entrave que la fantaisie; quant à la véritable inspiration, elle fait appel à toutes les facultés de l'intelligence pour se manifester et, loin de craindre les lumières de la raison, elle s'en entoure comme d'un rempart.

Si, comme cela doit arriver, les engins propres à transporter et à élever les matériaux se perfectionnent encore et deviennent d'un emploi plus facile et fréquent, ces matériaux nous seront livrés sur les chantiers en blocs plus considérables si ce sont des pierres, en pièces plus lourdes et plus grandes, si ce sont des fers. Or, déjà, l'architecture que nous pratiquons n'est plus en rapport avec les nouvelles ressources, elle s'efforce de cacher ces moyens puissants au lieu de s'en faire honneur; que sera-ce donc quand ces moyens auront acquis encore plus d'étendue? N'y-a-t-il pas, dans le judicieux emploi des ressources fournies, un élément de rénovation de l'art? Du moment que ces ressources augmentent en puissance, pourquoi les architectes ne tiendraient-ils pas compte de cette augmentation dans la qualité ou la dimension des matériaux disponibles? Les seules tentatives qui ont été faites en ce sens depuis quelques armées se sont bornées à élever devant des façades quelques colonnes monolithes, colonnes qui ne sont d'ailleurs qu'une décoration, qu'un placage, et ne sont pas nécessaires à la stabilité des constructions. Pour-

quoi donc ces matériaux d'une dimension ou d'une qualité exceptionnelles ne sont-ils pas franchement utilisés? Quelle bonne raison peut*on, au point de vue de Tart^ opposer à leur emploi, non comme décoration seulement, mais comme moyen nécessaire, comme support réel, eflicace? La vérité est qu'il y a désarroi complet dans la pratique de l'architec-* lure et les nouveaux engins ; les nouvelles forces fournies aux architectes sont pour eux une cause d'embarras, non l'occasion de recherches et d'applications déduites de principes nouveaux. Ne sachant trop comment utiliser ces forces imposées par la notoriété publique, ils ne s'en servent qu'en manière d'appoint, par une sorte de concession faite à cette ndto^ riété. De même les parvenus, possesseurs tout à coup d'une grosse fortune, ne savent mettre dans leurs dépenses cette juste proportion qui est le signe véritable de la richesse. Ne nous dissimulons pas que dans cet ordre de l'application des nouveaux matériaux et des nouvelles forces, tout est à faire dans le domaine de l'architecture; rien n'a été sérieusement tenté. Les grands chantiers du génie civil ont seuls fait des efTorts en ce sens, mais ces ouvrages^ peu variés quant à l'application des matériaux, bornés à la satisfaction de besoins restreints, ne sauraient servir de précédents aux architectes. Et même, en les prenant pour ce qu'ils sont et doivent être, ils n'adoptent pas avec audace et franchise toujours les formes que commanderaient les moyens employés. Là même, dans ces chantiers du génie civil, des traditions bâtardes viennent embarrasser les

constructeurs.

Dans le précédent Entretien j'ai abordé quelques questions touchant les constructions mixtes de maçonnerie et fer, sans avoir d'autre prétention que celle de fournir aux chercheurs des éléments de méthodes nouvelles ou d'applications nouvelles d'anciennes méthodes ; d'indiquer la voie dans laquelle on pourrait entrer. Il serait plus profitable à coup sûr de donner aux lecteurs des Entretiens quelques exemples tirés de constructions architectoniques élevées de nos jours suivant ces données, mais malheureusement ces constructions font défaut, et force m'est de supposer ce qu'elles pourraient être, en utilisant les moyens pratiques usités aux diverses époques spécialement favorables au mouvement d'art.

Signalons d'abord le caractère général de l'architecture moderne; ce caractère, c'est l'étendue. Aucune civilisation n'a demandé, autant que la nôtre, de couvrir de vastes surfaces. Les plus grands monuments de l'antiquité sont petits, si on les compare à ceux que réclameraient nos habitudes. Il est bien entendu que nous ne parlons ici que de la dimension utilisable, et nous ne pouvons considérer comme des édifices vastes les pyramides de Memphis, par exemple, ou les palais assyriens divisés en

une multitude de cellules, ou même les ampbithéâlres des Romains qui n'étaient que des enclos couverts transitoirement. La civilisation moderne qui incline de plus en plus vers la démocratie, qui ne compte dans son sein ni esclaves^ ni serfs, ni même des castes privilégiées, élève des édifices pour tous. Le moyen âge a ouvert la voie en construisant ses cathédrales, et le programme donné a été rempli avec un rare bonheur. Il faut considérer qu*au xix' siècle, en Europe comme en Amérique, et malgré le réseau de traditions qui nous enveloppe, tout ce qui n'est pas fait pour le public, tout le public, est destiné à périr. Or, les locaux où le public se porte pour ses affaires, ses besoins ou ses plaisirs, ne sont jamais assez vastes. Chaque jour nous démonire la vérité de cet axiome d'architecture moderne. Jamais la surface couverte n'est trop grande, jamais les issues ne sont trop larges, jamais les moyens de communication trop faciles pour tout édifice dans lequel le public se réunit suivant que son goût, ses besoins, ses affaires ou ses plaisirs le poussent. C'est là un élément nouveau, qui ne s'était jamais produit et qui ne pouvait se produire avant l'établissement des voies ferrées, avant le développement extraordinaire de l'activité des relations. En écoutant parfois les esprits chagrins qui blâment quand même les prodigieux travaux de percement accomplis à Paris et dans nos grands centres, on se demande comment les choses se seraient passées si nos villes eussent été laissées dans l'état où elles étaient il y a vingt ans? Aurait-on pu vivre , circuler, vendre ou acheter? On répond, il est vrai, que l'activité fiévreuse de nos grandes villes est provoquée par ces moyens nouveaux de circulation et par les travaux qn'ils nécessitent. Là est la question. Je ne crois pas qu'il suffise d'ou« vrir une rue pour qu'aussitôt la foule et les charrois s'y portent : jamais Louis XIV n'a pu faire de Versailles un séjour animé, malgré les artères magnifiques qui traversent cette ville. Mais quand on voit que tout un peuple se précipite dans l'issue qu'on ouvre devant lui, on peut se dire que l'issue était nécessaire. Or, qu'on nous montre à Paris, à Marseille ou à Lyon une seule de ces grandes voies nouvelles, désertel Et observons bien ce fait.... quand on a établi le premier chemin de fer, combien n Vt-on pas répété que ces voies perdraient une notable partie de leurs produits le jour où Ton exécuterait les lignes secondaires» les embranchements? Or> sauf quelques rares exceptions, c'est le contraire qui s'est produit ) plus on a ouvert de voies et plus on a voyagé, plus on a transporté de marchandises. Il semble que la population se multiplie en raison directe des chemins qu'on lui fait. Il en a été de même dans nos villes; on a dit bien des fois que tel percement nuirait à tel autre, que tel boulevard rendrait tel autre désert} plus on en ouvre et plus ils semblent être

11^ ENTRETIENS SUR l'aRCIUTECTURE.

fré(|iicntés, les premiers comme les derniers. La question se réduit donc à ceci : c*est que chacun fait en un jour ce qu'autrefois on faisait en une semaine, en une heure ce qu'on faisait en un jour. Or, en économie sociale, cela s'appelle la richesse ; je ne disculerai pas si c*est un bien ou un mal; je constate le fait et ce fait doit réagir et réagit sur l'architeclure. J'avoue^ pour ma part, que quand, en fac^ d*une pareille transformation sociale, et qui tend chaque jour à devenir plus complète, je vois sacrifier à quelques-unes de ces divinités jalouses qui gouvernaient l'architecture des deux derniers siècles, invoquer les ordres, Vignole et Palladio, les formules d'art adoptées par les Grecs dans quelques capitales, qui ne seraient pour nous que des chefs*lieux d'arrondissement, présenter comme innovations hardies quelques éléments compilés sans critique, cela fait sourire. En vérité, il s'agit bien aujourd'hui de savoir s'il convient d'accoupler des colonnes corinthiennes ou de les séparer, s'il importe de placer l'entablement complet sur la colonne et si la platebande doit être préférée à l'arc ou l'arc à la plate-bande! si la décoration marmoréenne est destinée à faire une révolution dans l'art, ou si cette

révolution se passera des marbres et des dorures en plein air! Il

s'agirait de prendre la peine de raisonner Mais des voies nouvelles»

magnifiques, qui raccourcisse])! les distances et font pénétrer l'air et la lumière au centre des villes améliorent, sans contredit, les habitudes matérielles du citadin. Cela fait-il des citoyens? Jamais places plus belles n'ont été données aux architectes, jamais les budgets n'ont été plus généreux et ne leur ont permis d'exécuter des entreprises plus vastes en peu de temps... Gela fait-il un art? On ne fait pas plus des citoyens en ouvrant des rues, fussent-elles larges, qu'on ne fait une architecture en donnant à des artistes terrains et argent à discrétion. Si donc les architectes ne veulent pas être classés, en l'an 1900, dans les espèces perdues et passées à l'état d'individualités historiques éteintes, comme les astrologues, les alchimistes ou les gens d'armes habillés de fer, il est temps pour eux de se mettre résolument à l'œuvre, car les vieux mystères sur lesquels ils s'appuient commencent à être percés à jour; et si le public se prend un matin à avoir raison de ce qu'on élève pour lui, la réaction contre ces fantaisies ruineuses et ces orgies de pierre sera cruelle. Ce n'est pas en mélangeant les styles et en accumulant, sans motif, les formes d'âges différents, que l'on trouvera cet art que réclame notre époque, mais en introduisant, avant toute chose, la raison et le simple bon sens dans toute conception; en utilisant les matériaux suivant leurs qualités ; en s'aidant franchement de l'industrie , sans attendre qu'elle nous impose ses produits, mais en la devançant au contraire.

TKl!:iZIËME ËNTIŒTlkN. IIS

Encore aujourd'hui, une partie du public s'imagine que le nouveau, on archileclure, serait de placer une pyramide sur la pointe, ou de poser (les colonnes les chapiteaux en bas ; bon nombre de nos confrères se raillent sans trop de peine de ces niaiseries et concluent naturellement en disant : que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes , et que le pis serait d'écouler les soi-disant novateurs. Quelques-uns prennent à partie les études faites sur tel ou tel art, et en accumulant eux-mêmes, dans leurs conceptions, des formes empruntées aux siècles d'Auguste et de Louis XIY, accusent ces études de pousser à Y exclusivisme^ de faire rétrograder l'arti... etc. Je ne répéterai pas ici ces banalités, reproduites sous toutes formes avec aussi peu de logique que de bonne foi. Ce qui sera une nouveauté aujourd'hui en architecturCi ce sera de suivre la voie de la raison, voie perdue depuis longtemps; et l'étude des arts anciens, qui ont procédé d'après une méthode rationnelle, est la seule qui puisse nous faire contracter de nouveau l'habitude de nous servir avant tout et par- dessus tout de la dose de raison que la nature nous a départie.

Les esprits bienveillants, les optimistes parmi les architectes — on en trouve — ont longtemps espéré que de l'étrange accumulation de tant d'éléments divers, de la confusion des méthodes, de l'absence des principes, il naîtrait, peu à peu, un art du xix* siècle : « Voyez, disaient-ils, ce qui s'est passé au xvi* siècle ! L'élude des arts antiques faite sans critique et sans méthode scientifique venait s'implanter au milieu de l'art ^o/!^;^i/^ expirant. L'apparence, pour des contemporains quelque peu philosophes, devait n'être que confusion^ anarchie; et, cependant, pour nous, à distance, cette architecture française du xvi' siècle a toute la valeur d un art complet ; elle se distingue de l'architecture des Italiens, elle possède son caractère propre, de province à province. Laissez faire, laissez dire, il se fait en notre temps un travail analogue dont nous ne nous rendons pas compte, parce que nous sommes au sein même de l'éclosion, mais ce que vous appelez confusion sera transition pour nos arrière-neveux, et celte transition produira quelque chose qui appartiendra à notre temps, qui possédera son caractère propre et qui, peutêtre, fera l'admiration des générations futures, d On parlait ainsi déjà il y a trente ans : la transition reste à l'état de transition, la confusion ne fait que croître et nos villes se remplissent de monuments qui semblent s'éloigner chaque jour davantage d'une pensée commune au lieu de venir se grouper autour d'elle. Que dis-je? chaque artiste semble vouloir tour ;i tour se donner à lui-même un démenti; là il adopte les formes romanes, ici c'est la Renaissance qui lui sert de type; ailleurs il sacrifie au siècle de Louis XIY; plus loin, il fait emploi du style byzantin. Ce u. 16

n'est pas ainsi que les architecles du xvi* siècle ont procédé, et Ton peut dire que jamais une civilisation n'a préludé de cette façon à l'éclosion d'un art. Les architectes du xvi* siècle étaient de bonne foi. Ils conservaient le mode de structure des siècles antérieurs qui était bon, pratique et rationnel ; et ils adaptaient, pour se conformer au goût du temps, un vêtement nouveau à cette structure.

A tort ou à raison, ils croyaient que le vêtement nouveau pouvait rajeunir le vieux corps qu'ils laissaient intact. C'était une idée, mauvaise peut-être, mais c'était une idée, et ils ne la perdaient pas de vue un instant.

Or, ce qui fait défaut aujourd'hui, c'est.... une idée.... même mauvaise; et quand un programme est fourni à l'archilecte, il ne sait pas si ce programme se pliera à des formes romanes, golhiques, de la Renaissance ou de Tantiquité romaine. A moins qu'une décision administrative ne lui recommande l'emploi de l'un de ces styles — ce qui est fort rare, il faut le reconnaître — l'architecle est le maître de choisir, et ce choix lient à un caprice, au succès d'un confrère, au désir de ne pas faire ce que fait le voisin, etc. De ce scepticisme, il ne peut rien sortir de neuf, d6 vivant, de productif; il ne peut sortir que ce que nous voyons s*élever chaque jour : des bâtisses de plus en plus riches, soit par la sculpture, soit par la matière employée — car, à défaut d'idées, il faut briller plus aujourd'hui qu'hier, plus demain qu'aujourd'hui, — mais dans lesquelles jamais un programme ne se lit nettement; rarement la raison inter^ vient, plus rarement encore les matériaux sont judicieusement employés. Le public est blasé sur ces accumulations de richesses, avant même que les échafauds ne soient enlevés.

L'édifice est-il achevé î Le service qu'il doit contenir vient-il s'y installer? Alors commence toute une série d'opérations qui vont altérer les effets cherchés ou les dispositions architectoniques. Là c'est un plancher d'entre-sol qui coupera ces grandes baies monumentales. Ici une marquise se scellera tout au travers d'une colonnade; ailleurs des balcons seront rapportés après coup devant des fenêtres — on n'y avait pas songé.— Des baies inutiles seront bouchées» quitte à laisser subsister un châssis vitré pour dissimuler ce bouchement. Des tuyaux de cheminées de tôle viendront percer les combles ou s'ajouter aux souches de pierre. Puis le gazier percera les murs, coupera les pilastres, pour passer ses tubes; puis d'autres tubes serpenteront partout, alourdiront les lignes de l'architecture, reprofileront les corniches pour le besoin des illuminations.

Dans les intérieurs ce sera bien autre chose des escaliers de service

passeront devant des fenêtres, puis, après coup, des tuyaux de calorifères^

TREIZIÈME ENTKETIEN. 115

Des conduits trancheront les murs ; des pièces trop grandes seront divisées; des services nécessaires ne seront éclairés que par des jours de souiïrance ou par des trémies disposées à travers les combles. Là des salles qui doivent être spacieuses seront étranglées ; à côté on trouvera des espaces vagues, inutiles, obscurs, Iristes, dans lesquels il faudra entretenir un luminaire en plein midi. Ici, la ventilation sera nulle, à côlé, des courants d*air dangereux. Il faudra établir des tambours derrière les portes et le bruit incessant des vantaux retombants sera un supplice pour

les habitants J'en passe. ... Ne serait-ce donc pas à satisfaire à tous

les besoins si compliqués de notre civilisation qu'il faudrait songer, en construisant, plutôt que d'enchevêtrerdes styles les uns dans les autres, plutôt que de prétendre élever des façades faisant point de vue pour les badauds, qui, d'ailleurs, ne les regardent pas parce qu'ils n'en comprennent ni l'utilité ni le sens, et parce qu'ils prennent de l'humeur en pensant aux sommes qu'absorbent ces fantaisies architectoniques ?

Avec un peu de réflexion, qui ne croirait cependant qu'un des moyens de trouver cette architecture de notre temps serait de se soumettre rigoureusement à tous ces besoins dictés par les programmes? Ces besoins étant, en bien des cas, nouveaux, leur scrupuleuse observation n'amènerait-elle pas à des conceptions nouvelles ? Ajoutons à ces premiers éléments ceux non moins impérieux fournis par la nature de matériaux que l'on n'employait pas autrefois et qui, eux aussi, commandent des formes nouvelles, résultant de leurs propriétés. N'est-il pas possible de tirer de ces conditions des conséquences logiques et par cela même satisfaisantes pour la raison, cadrant avec nos mœurs, et n'offrant pas sans cesse le plus étrange contraste entre les habitudes et les édifices d'une nation ? A voir et pratiquer la plupart de nos édifices publics, ne croirait-on pas que la population de la France est placée sous la dominalion de conquérants qui prétendent, en dépit de ses goûts et de ses besoins, lui imposer une forme d'art étrangère à ses mœurs ? N'est-ce pas une singulière chose qu'un art s'imposant, comme s'imposerait une langue sacrée sous un régime théocratique, et cela ne rappelle-t-il pas un peu la façon de parler latin des anciennes officialités ou des parlements, avec la prétention d'exprimer en cette langue des idées, ou d'indiquer des objets, qui n'existaient pas sous l'empire des Césars? Se flgure-t-on un administrateur de chemin de fer parlant des actions, des obligations, du matériel du mouvement, de l'exploitation de la voie, des gares, des tunnels, du ballast, des tranchéesTet remblais, des traverses et rails, des locomotives et wagons, des aiguillages et passages à niveau, en latin! Cela ne ferait-il pas un beau galimatias? Pourquoi donc ce qui paraîtrait

ridicule en pareil cas est-il mis en pratique chaque jour s1l s*agit d'architecture ? Et pourquoi torturer de vieilles formes d'art pour leur taire exprimer des besoins et des moyens qui n'existaient pas quand ces formes ont élé trouvées î

Je sais, par expérience, les difficultés qui surgissent autour de celui qui prétend consulter avant tout sa raison, s'en tenir à son jugement^ el ne se soumettre point aux exigences, aussi impérieuses que vagues et indéfinies, de la puissante coterie qui garde à son profit toutes les issues de l'architecture dans les travaux publics; je comprends les faiblesses qu'un pareil régime entretient, et j'y compatis volontiers ; mais pensons-y, c'est une question de vie ou de mort pour l'architecte. Ce pâle scepticisme, ce vague, cette nullité de principes, cette pusillanimité devant des doctrines aniirationnelles ; la paresse d'esprit qui commande de suivre le courant pour trouver à vivre et ne pas se faire d'ennemis, de s'abriter derrière des préjugés plutôt que d'examiner, conduisent peu à peu l'architecte à n'être plus qu'un dessinateur, s'il est habile de la main, ou un commis subalterne, si cette faculté lui manque. Nous entendons depuis longtemps les architectes se plaindre de ce que le corps des ingénieurs tend chaque jour a les étouffer. Il en sera ainsi en effet s'il ne se trouve pas chez eux quelques âmes vaillantes, quelques caractères qui veuillent résolument, coûte que coûte, sortir de l'ornière et laisser lacet artcauteleux et bâtard, qui craint l'intervention de la raison et de l'examen, comme les chauves-souris craignent le soleil. Ce ne sont pas des diplômes fournis par l'école qui pourront lés sauver de la décadence qui les étreintdéjà; les diplômes ne leur serviront qu'à obtenir ces positions, de jour en jour moins indépendantes et plus infimes, que l'avenir leur réserve. Ce qui les peut relever, c'est l'application franche et rigoureuse de principes très-nets et définis, c'est la foi en ces principes, appuyée sur un esprit ferme ; car, pour faire un architecte comme pour faire un médecin, un avocat, il faut un homme. Il semblerait qu'on l'oublie.

D'ailleurs, à quelques signes, on pourrait croire que l'aube de la sincérité commence à poindre. Dans les sciences, la méthode expérimentale a détrôné pour jamais l'hypothèse. La philosophie tend à s'appuyer sur la physiologie, sur l'observation rigoureuse de l'ordre naturel ; la métaphysique pure est frappée de sénilité, et les religions elles-mêmes, pour tous ceux que la foi ne possède pas, sont livrées, ainsi que les systèmes philosophiques, les courants successifs de l'esprit humain, les grands phénomènes historiques^ au crible de l'analyse et de la raison. Le monde moderne veut en finir avec les fictions auxquelles ne croient plus eeux-la mêmes qui prétendent garanlir contre toute alteinte leur enve-

TRBIZIÈMB ENTRETIEN. 117

loppe dogmatique. La guerre à outrance, déclarée depuis quelque temps à ce qu'on appelle les libres penseurs ^ est, pour ceux-ci, un coup de forlune. Si elle a jeté en un même camp les ennemis éparpillés du labeur et du progrès intellectuel, elle oblige ces libres penseurs à réunir leurs forces , à faire converger leurs travaux vers un centre commun, à poser des principes généraux, à se reconnaître, à s'entendre et se bien garder. Pourquoi donc se plaindrait-on de ces attaques?

Il est temps, pour les hommes qui s'abandonnent librement, et sans idée préconçue, aux travaux de l'intelligence — peut-être est-ce trop présumer que de ranger les architectes parmi ceux-ci, — d'opter; de savoir s'ils demeurent attachés à des doctrines considérées comme indiscutables» ou s'ils prétendent se servir de leur raison, de leur raison seulement» pour éclairer leur chemin. Rester en dehors du mouvement imprimé aux lettres, aux sciences, à In philosophie, c'est se condamner à une mort prochaine. Les règlements, les apologies académiques, les arrêtés administratifs, ne sauraient retarder d'un jour la ruine d'un art et d'une science, — car l'architecture est à la fois l'un et l'autre, — qui prétendraient s'appuyer sur des doctrines indiscutables. Tout cela se tient.... Peut-être s'en apercevra -t- on bientôt; et l'on pourrait déjà s'étonner d'entendre des hommes qui, dans les lettres par exemple, passent pour des esprits indépendants, sans préjugés, raisonner sur les questions d'art qui nous louchent, comme raisonnent les théologiens sur les questions religieuses. Soyons conséquents. Pourquoi la liberté de penser, l'intervention de la raison, réclamées dans le domaine des lettres et des sciences, seraient-elles rejetées du domaine de l'art? La plupart des écrivains qui manifestent des tendances libérales ont été puiser leurs convictions dans l'étude approfondie et analytique de l'histoire, dans l'observation des phénomènes sociaux. C'est, avec raison, sur ces recherches scrupuleuses que s'étayent nos écrivains les mieux appréciés du public « pour établir leurs opinions sur les destinées de l'homme. Et, en effet, rétude de l'histoire ne serait qu'une compilation futile, si elle se bornait » passer en revue des faits, si elle ne tendait pas à composer pour les civilisations modernes une masse d'expérience acquise propre à former ses convictions, à relever son jugement et à diriger ses actions. Il n'est pas besoin d'insister.... Les illustrations politiques de notre temps ont appris l'art de gouverner, ont acquis leur notoriété, leur force, dans l'étude de l'histoire du passé et d'un passé non trop éloigné de nous.

Eh bien, si un architecte a suivi cette même méthode, s'il a été rechercher dans le passé les éléments propres à établir et développer certains principes invariables ; si, de ces éléments, il prétend déduire des moyens

118 ENTRETIENS SUR l'âRGHITECTURE.

pratiques, applicables à notre temps, des conséquences naturelles.... on dit de lui : n C*est un archéologue qui prétend nous faire loger dans des maisons carlovingiennes ou dans des hôtels du xui* siècle. »

Aux yeux de la plupart de ces écrivains, qui, ayant approfondi This* loire des civilisations, trouvent étrange, non sans raison, qu*on n'emploie pas leur expérience des choses du passé pour aider à la solution de celles d'aujourd'hui, l'architecte, pour être considéré comme praticien, pour élre de son temps, n'en doit pas tant savoir, et aurait à trouver dans son cerveau, peu rempli, des formes nouvelles, l'expérience propre à l'application d'éléments nouveaux, toutes les déductions et les solu* tions! Quant à ceux qui, après avoir étudié maille à maille la longue chaîne des transformations et du progrès de l'art, prétendraient y ajouter un chaînon , ce sont, encore une fois, des archéologues, bons pour raccommoder quelques débris des siècles antérieurs. Et remarquons, en passant, que ce titre d'archéologue, très-flatteur, j'en conviens, n'est donné à une classe d'architectes que pour la repousser loin des applications nouvelles de leur art. Quant aux artistes , dont les études sur le passé ont été limitées entre le siècle de Périclès et celui de Constantin, jamais ceux-là, par faveur spéciale, ne sont qualifiés du titre d'archéologues ; partant, on peut, sans danger, leur confier les travaux réclama par notre temps. Un architecte n'est accusé de faire rétrograder l'art qu'autant que ses études sur le passé ne se sont pas arrêtées à la chute de l'empire romain.

Parfois j'ai posé cette question, et je la pose de nouveau : « Comment, un architecte qui n'a étudié du passé que les arts de la Grèce et de la Rome impériale, peut-il être apte à élever des édifices de notre temps et même à préparer les voies à l'architecture de V avenir^ et pourquoi, ayant étudié ces arts, mais aussi ceux des époques plus rapprochées de nous, un architecte est-il véhémentement soupçonné de vouloir nous ramener en arrière! » Jamais on n'a répondu a celle question autrement que ne le fait le marquis de la Critique de t École des femmes.

Considérant, heureusement, aujourd'hui ces misère-s en spectateur, et sachant gré au fond à la puissante coterie dont je puis dire, quant à ce qui me touche :

(( Deus nobis hœc otia fecil, »

si je combals ces préjugés, qui ont leur côté ri licule et leur côlé barbare, comme tous les préjugés, ce n'est certes pas pour un intérêt personnel, puisqu'il n'en est pas, à mes yeux, qui puisse compenser l'indé*

TREIZIËUE ENTRETIEN. 110

pendancc que procure l'élude et la recherche du vrai, mais c'est par suite de celte révolte instinctive qu'inspire toute oppression. Entourées de déraillances, abandonnées, il est des natures qui se découragent ; d'autres, au contraire, se sentent heureuses de consacrer leurs loisirs à soufQer un peu de courage aux indécis, à combattre des erreurs savamment entretenues, à jeter quelque lumière sur des questions obscurcies aux yeux d'un public indifférent et de la jeunesse studieuse. Ces efforts, si faibles que soient leurs résultats apparents, portent avec eux leur récompense.

Il faut être bien simple et peu connaître l'histoire des idées, pour ne pas savoir que le silence ou le vide que Ton fait autour d'une opinion est une marge qui la grandit.

D'ailleurs, que resle-t-il à faire en archifeclurc, après les excès dont nous sommes les témoins? Ces excès provoquent falalement une réaction. N'est-ce pas à tous les gens de bonne foi et de bonne volonté à essayer, — si peu que l'on vaille, — de donner à celte réaction des points d'appuis, une base d'opération assise sur la raison et l'étude consciencieuse de ce qui a été tenté avant vous, de ce que fournit votre temps, de ce qu'il réclame ?

Que des personnes étrangères à l'art de bâtir prétendent que les matériaux, fers, ne peuvent se prêter aux formes qui conviennent à l'architecture monumentale, cela se conçoit, puisqu'on effet le fer, jusqu'à présent, dans nos monuments, n'a pas reçu les façons qu'indiquent ses propriétés. On peut admettre que ce qui n'a pas été trouvé est introuvable; mais on s'explique plus difficilement comment des gens de métier acceptent cet arrêt , ou que, l'acceptant, ils emploient le fer, en lui appHquant des formes que les arts antérieurs donnaient à d'autres matières, telles que du marbre ou de la pierre. Il est une manière de voir qui semblerait plus rationnelle : si le fer ne peut se prêter à des formes architectoniques, ne l'employons pas dans nos monuments : si Ton croit nécessaire de l'employer, il est convenable de lui donner les formes qui s'accordent avec ses qualités et qui indiquent son usage. Il n'y a pas là seulement une question d'art, il y a une question d'économie. Employer la fonte pour des points d'appuis, à cause de sa rigidité, et la revêtir de brique et de stucs, ou de marbre, c'est payer deux points d'appuis au lieu d'un seulj qui eût suffi. Noyer des fei*s, sous une apparence de voûte en maçonnerie, c'est mentir à la structure et encore faire double emploi de matériaux. Ne serait-il pas plus naturel de chercher à donner à ces matériaux les formes (jui leur conviennent, et de disposer l'ordonnance architectonique en conséquence? Que ce résultat n'ait pas été obtenu, nous Taccor-

lâO ËNTIlbTlËMS Stli l'aHCUITECTURE.

dons; mais est-il impossible de l'obtenir? Encore faudrait-il se donner la peine de chercher. Les formes, propres à la nature de la matière employée, n*ont pas été trouvées probablement en un jour et par un seul artiste, fùt-il doué de génie : mais il serait bon de commencer. Car, dans Part de Tarchitecture, la forme vraie, rationnelle, ne se manifeste qu'après une suite d'efforts et de tâtonnements accumulés avec méthode. Ce n'est pas en quelques années que les Grecs, si bien doués, ont trouvé cette forme de l'ordre dorien ; mais, pour l'amener à sa perfection, ils ne se sont point amusés en chemin ; ils n'ont pas été de tous côtés chercher des expressions d'art; ils ont admis un principe et ne l'ont pas perdu de vue un seul jour ; ne séparant jamais le vrai du bien, et ne croyant pas que le beau puisse se manifester en dehors du bon^ de la sincérité, de l'utile.

Ne serait-ce pas une prétention singulière d'imposer à l'architecte l'emploi exclusif de certains matériaux, sous peine de ne jamais obtenir des formes belles? La beauté, à notre avis, se fait un empire plus largo; elle est l'expression vraie et choisie, en raison de l'élément matériel dont on dispose, du besoin physique ou moral auquel il faut satisfaire.

Croire que l'on peut atteindre à la beauté par le mensonge est une hérésie en fait d'art que les Grecs eussent repoussée. Or, — nous l'avons dit bien des fois et nous le répéterons encore probablement, — notre architecture, dite monumentale, est un mensonge perpétuel. Habituellement, dans nos édifices, toute forme apparente est inutile et ne sert que d'ornement, tout moyen nécessaire est soigneusement dissimulé sous una apparence souvent contraire à ce moyen. Si bien qu'on pourrait, si la chose en valait la peine, de chacun de nos édifices extraire deux œuvres, l'une vraie, la structure; l'autre, qui se manifeste aux regards, l'apparence; toutes deux fort dissemblables, et dont le parallèle étonnerait fort le public.

Ces piliers, que vous croyez en pleine maçonnerie, sont des boites de briques stuquées, enfermant des colonnes de fonte. Cette voûte, dont la structure figure un ouvrage de pierre, est une carcasse de ferrailles recouverte d'un enduit de plâtre. Ces rangs de colonnes monumentales ne portent rien, c'est derrière elles que sont établis les véritables points d'appuis. Ces jours quadrangulaires, à Textérieur, se convertissent à l'intérieur en une suite d'arcades. Derrière ces frontons, qui simulent un comble pénétrant un autre comble, passe un chéneau. De ces énormes poutres de fer, (|uc vous avez vu monter dans un édifice, vous cherclicriez vainement la trace, une fois la bâtisse achevée ; ces moyens nécessaires, (|ui font l'ossature de cette bâtisse, sont soigneusement dissimulés

TREIZIÈME ENTRETIEN. l!2i

SOUS une décoration parasite. Or, comme nul ne verra jamais ces pièces essentielles, nul ne pourra savoir si elles ne sont pas beaucoup plus fortes qu'il n*est besoin, nul ne pourra savoir si ces moyens cachés, sont judicieusemenl et économiquement combinés. Ne montrant pas ces moyeDS, rarchitecle ne croit avoir aucun avantage à les employer convefisblement ; il en est prodigue ou avare, suivant qu'il lui importe peu ou qo*il craint de dépenser trop.

Il est certain cependant que beaucoup de ces mensonges.... quel autre nom leur donner? sont provoqués par une raison d'économie. Nos architectes, auxquels l'enseignement actuel se garde bien de professer des prindpes, tiennent à montrer quand même des apparences monumentales en désaccord habituel avec les matériaux vulgaires qu'il leur faut Illettré en œuvre. Ils n'oseraient présenter franchement aux regards la matière utilisée, parce qu'ils se soumettent, avant toute autre considéra* tàoùy à des formes que cette matière ne saurait comporter, et que, par insouciance, ou mieux encore dans la crainte de se brouiller avec les puissants défenseurs des doctrines prétendues classiques, ils se gardent de chercher ces formes appropriées à l'objet.

Combien de fois n'ai-je pas constaté que des architectes se soumettaient d'avance aux banalités admises, pour faire passer sans encombre «o projet devant l'un de ces conseils, rigoureux envers toute innovation, mais pleins d*indulgence pour l'effacement? C'est alors le cas de dire : Êir^9 ou n'être pas. Ne croyez pas cependant que ce soit par une opposition vive et qui sentirait la persécution, qu'on sait étouffer ainsi, dans ces aréopages, les apparences de hardiesses, les quelques idées nouvelles manifestées dans les œuvres soumises à leur appréciation.... Oh non ! les traditions académiques fournissent d'autres moyens. Les rares projets qui veulent échapper à la vulgarité sont tout d'abord accables sous les éloges; survient un mais^ habilement placé parmi ces louanges, qui réduit à néant les velléités de hardiesses. Ce mais suffit cependant, une administration aidant, laquelle ne veut assumer aucune responsabilité, pour démolir, dans l'économie d'un projet, ce qui en faisait l'originalité. Quand on a couru ces sortes d'aventures, — et à qui, parmi les architectes, cela n*est-il pas arrivé ? — on trouve plus de profit à se tenir dans la médiocrité, sage, inoffensive, assurée contre ces mais épineux ; et peut-on espérer arriver ainsi, à son tour, quand on a été suffisamment saturé de vulgarité, à passer adroitement de petits bâtons dans les jambes des confrères qui voudraient s'émanciper.

C'est une façon de faire payer aux successeurs les dégoûts que les prédécesseurs ont semés sur votre chemin. Ainsi se transmet de génération II. 17

12â ENTRETIENS SUR l' ARCHITECTURE.

en génération l'étoufToir fabriqué et entretenu soigneusement par l'Académie des Beaux- Arts de notre belle France ; mais c'est pourquoi aussi nous n'avons pas une architecture, et comment il se fait que nos budgets consacrent des sommes assez rondes à élever des monuments, qui n'ont, avec notre état social, aucun point de contact; problèmes insolubles posés aux générations futures.

Cependant, — car il ne faut pas que la présence d'un grand mal nous fasse oublier le bien en si faible proportion qu'on le trouve, — déjà, peut-on signaler les premiers symptômes d'une réaction contre ces orjgies de la banalité triomphante. Quelques architectes, conservant une certaine indépendance de caractère, et voulant se tenir à des principes, se font constructeurs : c'est-à-dire qu ils tentent de donner aux matériaux employés les formes commandées par leur nature. Ces artistes n*ont pas, il est vrai, la main sur les travaux les plus importants de nos grands centres, mais il ne se forme pas moins autour d'eux un noyau d'esprits jeunes et chercheurs, auxquels l'avenir appartient, s'ils savent résister à cet entraînement des succès faciles. Raisonnons donc un peu avec ces membres épars, mais passablement nombreux cependant, de l'école des indépendants. Voyons comment on pourrait procéder en se servant des moyens que nous fournit l'industrie moderne, en suivant rigoureusement un programme, et en cherchant les formes appropriées à la nature des matériaux employés ^

Supposons que nous ayons un hôtel de ville à élever pour une cité de troisième ordre ; nous choisissons un programme connu de tous et présentant une certaine variété de dispositions. Dans un hôtel de ville, il faut en même temps de grands espaces et des bureaux, des salles de réunion vastes^ des accès faciles et des pièces retirées; de l'air, de la lumière partout. Au rez-de-chaussée, une salle des pas-perdus, large ves^ tibule communiquant au divers bureaux, aux salles de conseil, s'ouvrant sur un degré relativement ample et facile, conduisant au premier étage, à la grande salle, destinée aux fêles, aux réunions publiques.

Il est évident que les grands espaces couverts doivent être largement éclairés, hauts sous plafonds, facilement accessibles, tandis que les services secondaires» les bureaux, doivent avoir, en hauteur, des dimensions relativement restreintes« Voici donc comment nous supposons que les dispositions de cet édifice municipal pourraient être conçues. Les Planches XXII et XXII bis donnent les plans de ce bâtiment aux divers

^ Il est entendu que dans les exemples qui suivent on ne prétend nullement appliquer les seules forméii tonvenables* 11 s'agit d'une méthode et non d* autre chose.

étages. La salle des pas-perdus s'ouvre largement sur la voie publique. Elle donne accès aux services municipaux et au grand escalier qui conduit à la grand'salle du premier étage. Les ailes destinées aux bureaux sont entre-solées et possèdent leurs escaliers de services spéciaux. Les pièces de Tentre-sol sont mises en communication par une galerie qui enveloppe la salle des pas-perdus sur trois côtés et qui est, elle-même, desservie par le grand escalier. Au premier étage, dans les combles des ailes, sont disposés les logements des gens de service; au centre la grand'salle des réunions publiques avec son vestibule, sur lequel est une tribune communiquant à une galerie qui fait le tour de celte salle. Sur la cage du grand escalier s* élève le beffroi qui possède son petit escalier spécial. Pendant les réunions publiques, les fêtes, le service peat se faire par les deux escaliers des ailes. Sur la façade de la grand' salle règne un large balcon. La Planche XXIIl présente l'élévation et la coupe transversale de cet édifice. Le simple bon sens indique que de grandes salles ne peuvent avoir l'apparence extérieure convenable pour des salles de commissions, des bureaux ou des logements. En pareil cas, l'unité d'ordonnance est un contre-sens, c'est ce que les anciens, qu'on nous donne comme exemple, mais que l'on se garde d'imiter en pareil cas, ont toujours admis; c'est ce que les maîtres du moyen âge, dont on repousse systématiquement les œuvres, ont admis également avec plus de franchise encore. Autre ordonnance, autre mode de construction. S'il convient d'adopter, pour les bâtiments destinés aux bureaux et services, un mode de structure se rapprochant de celui qui convient aux habitations, il est convenable, au contraire, pour la partie destinée aux réunions publiques , d'adopter un mode de construction plus monumental et en rapport avec celte destination toute spéciale, li, il faut laisser à la foule le plus d*espace possible, éviter les points d'appuis épais, donner de l'air et de la lumière, des moyens faciles d'accès. 11 est à remarquer que la forme barlongue n'est pas la plus favo-^ rable aux réunions solennelles et aux fêtes. Une salle beaucoup plus longue que large, comme la plupart de nos grand'salles de châteaux, est faite principalement pour des plaids, pour des banquets, tandis que la forme carrée se prête mieux aux bals, concerts, réunions publiques. Peu de salles remplissent mieux cette destination que l^^Ue des Maréchaux du palais des Tuileries, et l'on sait que cette salle est carrée. Mais faut-il que cette surface soit vaste* Or, la salle du premier étage de notre hôtel dQ ville, a 1&",70 de côté. Un vestibule la précèdCi mais la cloison séparative entre ce vestibule et la salle ne s'élève que de k mèlre» ati-^ . dessus du parquet, et o'est qu'un ouvrage de boiserie^ de manière h attg-

menter le cube d^air de la salle ; au besoin, les tentures peuvent intercepter la communication supérieure. Au rez-de-chaussée, les deux espaces réservés après le degré intérieur, à droite et à gauche, et relevés par conséquent au-dessus du pavé de la salle des pas-perdus, serviraient de vestiaires pour les invités aux fêtes ou solennités. Outre la tribune, qui forme plafond au-dessus du vestibule, et qui peut facilement contenir un orchestré, des balcons font le tour de la salle ; ils permettent au publie de voir ce qui se passe au centre de la réunion, et facilitent le service des lustres, dont les treuils sont disposés dans les coursières ménagées sous les fermes du comble. La tribune, s*ouvrant sous la tour du bef • froi, serait ventilée facilement et cette ventilation peut être réglée. On n'ignore pas que les tribunes, disposées dans des salles de fêtes, à cause de la combustion des bougies ou lampes, sont de véritables fours. Si des fenêtres sont percées dans leurs parois, les courants d'air deviennent tellement violents lorsqu*on vient à les ouvrir, par suite de l'appel intérieur, qu'il est impossible d y rester. La tour du beffroi fait l'effet d'une vaste cheminée, dont on peut régler le tirage de manière à renouvêler l'air avec plus ou moins de rapidité.

Il est souvent nécessaire de parler au public, réuni a l'extérieur, sur la place d'un hôtel de ville. Nos anciennes maisons de villes étaient tou^ jours munies de ces balcons et même de bretèches couvertes. Ce balcon doit entrer dans le programme de ces sortes d'édifices. Aussi, lui avons* nous donné un grand développement et une largeur de près de 2 mètres. De plus, ce balcon doit être couvert, car il ne faut pas que les personnes appelées par leurs fonctions à se présenter devant un rassemblement, soient obligées de parler ou de lire en tenant des parapluies ouverts. Ces détails enlèvent toute dignité à un corps ; et Ton sait corn-* bien le public, en France surtout, est disposé à tourner en raillerie toute mise en scène dont les accessoires sont mesquins. Peut-être, quelquesuns de nos fantaisistes qui, en élevant leurs édifices, comptent sur le soleil, voire un soleil classique à lib"" au-dessus de l'horizon, et qui ne daignent pas descendre à se préoccuper de la pluie ou du vent, ou de la chaleur, trouveront que notre programme entre dans des détails indignes du grand art.... J*djouterai cependant que, non-seulement ce balcon doit être couvert, mais qu^il doit être clos aux deux extrémités, afin de donner une gare abritée et tranquille à ceux qui veulent s'y tenir. Ainsi étaient disposées nos bretèches du moyen âge.

La planche XXIV présente une vue perspective de la partie princi* paie de la façade, avec le balcon bretesché et couvert par un vitrage.

Maintenant que les principales dispositions du programme sont connues,

ocGupons-nous de la conslruclion dans laquelle nous avons cru devoif. donner un rôle important et indépendant au fer.

Si, comme hous Tavons déjà dit, le fer n'est destiné, dans nos constructions modernes, qu'à faire Tappoint de la maçonnerie insuffisante, ou qu*à dissimuler sa présence sous des revêtements parasites, autant vaut le laisser de côté et construire comme on construisait sous Louis XIY, en cherchant des formes empruntées à une antiquité douteuse pour les surcharger d'une décoration bâtarde. Mais» si le fer eslprescrily — non proscrit, entendons-nous bien, — il lui faut trouver les formes qui conviennent à ses qualités et à sa fabrication ; nous devons le montrer, et diercher ces formes convenables jusqu'à ce que nous les ayons trouvées* Je ne prétends pas que la chose soit aisée, mais la solution du problème mérite d*être tentée. Mieux vaut, pour des architectes, se livrer a cette recherche, dût-elle produire des premiers essais incomplets au point de vue de l'art, que de passer son temps à élever des façades en pastillages.

II s*agit, avant tout, déporter un plancher de l{i'",70 de largeur sur 48*,5Ô de longueur. A cet effet, quatre colonnes de fonte (voyez le plan du rez-de-chaussée, Planche XXII) divisent la salle des pas-perdus en trois travées, deux de 7",35, et une de 3",80, les portées de 7"^35 permettent d'employer des fers à T ; mais il faut établir, transversalement, sur ces colonnes, des poutres propres à recevoir ces solives de fer. Ces portées, n'étant que de 7" ,35, il n'est pas difficile, soit avec des tôles et cornières rivées, soit avec des armatures combinées, de franchir cet espace en offrant une résistance suffisante au poids des solives de fer et de ce qu'elles doivent porter. Il faut reconnaître que les poitraux de tôles avec cornières ne sont pas, dans un intérieur, d'un aspect agréable. Combiner avec de la tôle des poutres carrées, figurant des poitraux de bois, cela est bon, mais c'est fort lourd, c'est cher, et ne donne pas une apparence propre à la nature du fer. Sur des colonnes de fonte, ces poutres s'assemblent difficilement, exigent des chapiteaux énormément évasés. Il semble donc qu'un autre système doit être employé ici. On donne donc, figure 1, un détail du système proposé ^ Il est plus facile aux usines de fournir des colonnes de fonte d'une longueur médiocre que de grandes pièces. Les deux colonnes, qui montent de fond jusque sous la tribune du premier étage sont donc composées de deux pièces : l'une de 8 mètres, l'autre dé 7 mètres, assemblées en A, avec quatre boulons (voyez le plan

^ Ce détail est celui de Tassemblage des poitraux ou fermes avec les colonnes sous le pbHiclier de là salle du premier étage (voyei la coupe Planche XXUl).

130 ENTRETIENS BUH l'ahCBITECTURB.

du chapiteau a). Les deux autres colonnes antérieures se composent

e même, de la partie inUrieore de 8 mètres de hauteur, et de Ik [

TREIZIÈME ENTRETIEN. iâ7

d'assemblage de 1",35, assemblées par le même moyen. En B est tracée la section horizontale de la partie des colonnes qui reçoit les fermes transversales c, portant les solives du plancher et les fermes d'étrésillonnement longitudinales g.

Les fermes transversales» portant les solives» se composent d'un fer à T simple, supérieur D, dont la section est figurée en d, et d'un fer à T simple, inférieur E, dont la section est tracée en e. Ces fers sont réunis, au droit des assemblages, avec les colonnes, par des bandes verticales H, formant équerres avec fourchette pour l'assemblage supérieur, ainsi que l'indique le détail 6, afin de laisser passer le nerf vertical du fer à T, D. De même, au point de jonction des deux demi-fermes voyez le détail F), des bandes coudées reçoivent les fers à T inférieurs, qui s'arrêtent contre la paroi de ces bandes, et, en fourchettes, le fer à T supériear, qui a seul toute la longueur de la portée. Des boulons maintiennent unies les deux bandes, dont Tune est figurée en L Afin de rendre rigides ces fermes, des enroulements jumeaux (voy. la section d en l) de fer, de 0*,03 sur 0*,02, sont rivés sur les ailes des deux fers à T, inférieur et supérieur ; et des feuilles de tôles m viennent encore, rivées sur les faces externes de ces enroulements, roidir le système '•

Les fermes longitudinales d'étrésillonnement n'ont pas besoin d'être aussi fortes. Il suffit de fers plats au lieu de fers à T, et d'un enroulement simple, avec ornements de tôles sur les deux faces. Ces fermes sont maintenues contre la colonne, non par des boulons, dont les trous enlèvent de la force à la fonte des points d'appuis, mais par des frottes N (voy» aussi la section B) . Sur le plat du fer à T, D supérieur, reposent les sdives, bout à bout, réunies par des plaques d'assemblages (voy. en L). Ces solives (voyez la section R) sont à T double, avec nerfs o^ destinés à recevoir la buttée des voûtains de briques creuses. 11 reste donc un espace libre p muni des ailettes inférieures, qui permet de placer entre ces solives, soit des panneaux de plâtre moulés, soit des plaques de terre cuite, soit des caissons de tôles embouties ^, soit même des panneaux de bois. L'isolement entre ces panneaux et les voûtains contribue beaucoup à empêcher la sonorité de ces planchers de fer, sonorité iésagréable, fussent-ils hourdés en briques creuses ou en carreaux de [ilfttre cellulaires*

* D^s fermes combinées d*après ce système ont résbté & des poids felatlvement consl-* lérables sans subit* de déformations, nous en a?ons fait Tépreuté. Si les fers à T simples^ )} ne ptësentent pas assez de résistance ou d'assiette, on les peut l^mplater par dès Msières rîfées avec plaque, ainsi que l'indique la section S.

Il est certain que des fermes avec poitraux ainsi combinées ne pèsent pas ce que pèsent les poutres de tôles doubles aveô cornières* Ces fermes pàsent un peu plus que les poitraux ordinaires de tôles avec cornières rivées et plates-bandes, mais elles sont d'un aspect plus décoratif et s'aissemblent plus facilement avec les colonnes. Si Tarchitecte combine son plan, comme on Ta fait ici, de manière à répéter des espaces égi^x, et à n'avoir ainsi qu'un ou deux modèles d'enroulements et de tôles découpées» avec les moyens mécaniques dont disposent aujourd'hui nos grands ateliers de serrurerie, ces fermes peuvent être façonnées à bpn marché, et ne coûter guère plus que les fermes de tôles simples pleines avec cornières rivées.

, On voit, en examinant la coupe, planche XXIII, que les tribunes sont portées à l'aide du même système des fermettes à jour. Mais là, comme les poids sont moins considérables, les fermes peuvent être moins lourdes, avoir moins de flèche et ne recevoir l'enroulement que d'un seul côté des fers à T, le côté opposé aux murs.

Ces démonstrations sommaires font voir que la construction de fer est ici indépendante de la maçonnerie, qu'elle demeure partout visible, etqu'elle contribue, bien ou mal (ceci est affaire de goût, et chacun est la maître d'adopter les formes qu'il juge convenables), à la décoration intérieure. Supposons ces fers rehaussés de peintures et dorures, on peut admettre que l'effet pourrait être d'une grande richesse. On objectera la maigreur des formes propres au métal.... Cette apparence de maigreur est en effet très-choquante quand les fers ne présentent pas un parti général, quand ils viennent se mêler à l'architecture de pierre. Il n'en est pas ainsi quand le fer n'est pas mis en parallèle avec les formes propres à l'architecture de pierre. Or, ici, dans ces intérieurs, il n'y a que les quatre murs, nulle ornementation de pierre. Ces murs doivent être décorés de peintures et de boiseries, et la peinture, comme la menuiserie, peuvent être comparées à l'échelle de l'ornementation qui convient à. la ferronnerie.

Sur la façade, au contraire, on a tenté d'allier le fer avec la pierre, mais en laissant à la ferronnerie un rôle distinct, indépendant. Celte fer* ronnerie n'est point scellée, mais posée ou embrevée. La couverture vitrée du balcon se termine antérieurement par un chéneau de fonte, lequel reçoit les fers à T, qui portent les verres. Ce chéneau est libre ayec ressauts et recouvrements. Nous allons examiner tout h l'heure sa structure.

Si l'on jette les yeux sur la planche XXIV, qui représente, en perspective, une partie de la façade de cet édifice, on verra que le balcon el les

TREIZIÈME ENTRBTIBN. 129

cintres surbaissés qui se trouvent compris entre les piles sous les baies sont siniplenient posés sur des saillies réservées, à cet eflet, dans la pierre. Les cintres se composent de deux lames de tôle avec cornières et entre-toises; des caissons de tôles embouties remplissent les vides. Pour les balcons, les solives du plancher viennent s'assembler, au moyen d*équerres et de boulons, avec le fer à double T qui forme poitrail à l'extérieur . Les consoles de pierre portent des piédestaux, à leurs extrémités, de pierre également, dans lesquels viennent s'embrever les gardecorps et sur lesquels s'élèvent les colonnes de fonte qui reçoivent la couverture vitrée. Mais pour qu'une couverture, sur un balcon, soit effîcace, il faut qu'elle déborde la saillie de ce balcon. Ces colonnes de fonte sont donc disposées de manière à recevoir des corbeaux de fonte, dans lesquels viennent s'assembler les fermettes qui soulagent la portée du chéneau. Ces fermettes ne sont pas dans le plan des colonnes, mais en dehors^ afin de bien couvrir le balcon. Les extrémités du chéneau reposent sur la tête des jouées de pierre qui ferment latéralement la bretèche.

La figure 2 donne les têtes de ces deux colonnes, et explique les assemblages des pièces de fonte et de fer forgé qui reçoivent le chéneau et le vitrage. En A est tracée la section du support vertical faite sur a b. La colonne possède un chapiteau à quatre saillies formant corbeaux, pour recevoir les consoles de fonte B, la demi-fermette C, et les deux talons des nervures latérales, sur lesquelles porte le fer à T double, D, recevant les chevrons du vitrage. Les consoles de fonte B ont, en e^ un épaulement qui arrête le dévers de ces fers a T double, D; puis, des embrèvements en E, avec trous de boulons, [)our maintenir les fermettes portant le chéneau et roidissant le système. A leur extrémité antérieure, ces consoles de fonte se terminent ainsi que l'indique le détail 6 en g y afin de recevoir les supports de fer forgé A, qui maintiennent les assemblages du chéneau (voy. en A'). Les fermettes G s'accrochent, par leur extrémité supérieure, à des pitons fortement scellés, ou plutôt engagés dans la construction de pierre (voy. le détail K). Ainsi, la structure de fer est indépendante de la structure de pierre ; elle peut être montée ou démontée sans altérer en rien cette structure de pierre.

Les chéneaux de fonte doivent rendre des services importants dans la construction, mais leur combinaison et leur assemblage exigent une grande attention. Poser bout à bout des chéneaux de fonte de fer avec raccords de mastic ou de plomb, c'est*là un expédient, ce n'est pas la solution d'un problème. Le chéneau de fonte doit être libre, n'avoir besoin ni de raccords ^e mastic ou de plomb, pour remplir sa fonction. Dans Texemple u. 18

ENTRETIENS SUR L AnCIIlTECTUHE.

que nous présentons ici, le chéneau du vitrage se compose de cinq parlies, trois sur la Tace, deux en retour. La plus longue de ces travées,

eelle du milieu, il 7' ,50, ce qui ne présente pas de difficultés. Les deux jouées du chéneau sont d'égales hauteurs tout au pourtour; mais les

TREIZIÈME ENTRETIEN. ISl

fonds donnent rinclinaison, et possèdent, à leur point de jonction avec la partie voisine, un ressaut indiqué en r dans le détail I, et en r' dans les détails H. Le long des jouées verticales, ces branches de chéneaux s'assemblent, comme les tuyaux de conduite, par recouvrements (voy. en m). Le fond de la branche inférieure I, ayant un petit rebord, Teau ne peut couler entre ces joints. Au retour d'équerre, ces branches de chéneaux s'assemblent ainsi qu'on le voit en N. Pour réunir ces branches sur la face, nous avons indiqué les attaches de fer forgé h ; sur les angles, des plates*bandes suffisent (voy. la vue perspeciive, planche XXIV). Mais on ne doit pas percer des trous de boulons à travers les jouées de ces chéneaux ; des goujons taraudés, indiqués dans un détail H, ont donc été pris dans la fonte, et reçoivent les écrous qui serreront les attaches et brides-équerres de fer forgé * .

Il ne paraît pas nécessaire d'insister davantage sur ces exemples, qui ne sont donnés que pour indiquer, comme je le disais, une méthode, non des formes. Nos architectes sont assez habiles pour trouver, s'ils veulent s'en donner la peine, des combinaisons meilleures et des formes plus heureuses ; mais il faudrait qu'ils prissent franchement le parti de laisser de côté ces types surannés, ces banalités dispendieuses et incommodes, pour entrer résolument dans l'adoption rigoureuse des programmes, et dans l'emploi, non moins rigoureux, des matériaux et moyens pratiques fournis par notre temps. Que sous Louis XIV ont ait engagé le médecinarchitecte Perrault à composer des ordres d'architecture qui dateraient du grand siècle, et qu'on ait cru de bonne foi, alors, établir ainsi de nouveaux principes, commencer une ère nouvelle, c'est possible; mais aujourd'hui ce n'est pas en donnant à la colonne un module de plus ou un module de moins, que l'on espère faire une révolution dans l'art de Tarchitecture. La révolution dans l'art de l'architecture, c'est l'appel au bon sens remplaçant les formules classiques et les préjugés des camaraderies. . En art, comme en philosophie, — les deux choses se tiennent, — réclectîsme même a fait son temps; il ne s'agit plus de tout admettre, mais de n'admettre que ce qui est sensé, indiqué par la méthode expérimentale et par une suite de déductions logiques. Nous sommes bien forcés de procéder ainsi lorqu'il s'agit de bâtir des maisons de rapport, des usines, des bâtiments d'exploitation agricole ; pourquoi changer de méthode lorsqu'il s'agit de monuments? Sur quel droit supérieur se

« Celte méthode d'engager des pièces de fer forgé dans la fonte par le coulage est fort usitée en Angleterre, mais peu pratiquée encore en France; elle présente cependant de iprands avantages.

132 ENTRETIENS SUR L'ARCniTECTURK.

fonde Tarchitecte pour imposer au public des formes d'art, qui ne sont en rapport ni avec ses mœurs, ni avec ses besoins, et qui lui coûtent des sommes fabuleuses? Quels amers reproches l'avenir ne nous adressera-l-il pas, pour avoir ainsi gaspillé des ressources hors de proportion avec les résultats obtenus ? Si les architectes |>ensent que le public restera toujours indifférent à ces questions, qu'il continuera d'ignorer et de respecter perpétuellement ces prétendus dogmes, derrière lesquels se réfugie le grand art^ ils se trompent. Le public, sur ces questions, comme sur bien d'autres, apportera les lumières de l'examen, et il se montrera d'autant plus sévère qu'on aura pris plus de peine pour lui cacher la vérité. N'a-t-il pas vu déjà ce que lui coûtait cet art, qui ne sait ce qu'il veut et où il va, qui prend pour guide les fantaisies de quelques artistes? N'a-t-il pas vu, malgré les toiles et les cloisons de planches, que des portions entières d'édifices étaient changées sans qu'il fût possible de dire pourquoi, qu'une seconde forme était substituée à la première ? Or, je le demande, si ces premières formes eussent été le produit étudié et sérieux des conditions imposées à toute construction rationnelle, eût-il été opportun de les modifier? Admettant même que leur apparence n'eût pas été satisfaisante, l'artiste n'avait-il pas alors de bonnes raisons à donner pour les maintenir^ Mais quand la fantaisie, le caprice, ont suscité une forme d'art, et qu'on vient nous dire que cette forme est laide, ou trop riche, ou trop pauvre, quels motifs invoquerezvous pour la conserver ? Ainsi, cet art irraisonné, capricieux, est-il à la discrétion du premier venu ; ignorant ou homme de goût, chacun peut le vouloir modifier suivant son impression du moment ; ne reposant plus sur des principes positifs, sur l'observation rigoureuse des besoins, des programmes et des moyens matériels à employer, il ne saurait posséder les privilèges attribués à l'art, il tombe dans la catégorie des objets de luxe, des bibelots que l'on achète ou dont on se défait, suivant la mode du jour, et dont la valeur est toute de convention.

Dès l'instant que le public voit apparaître le fer dans un monument, comme moyen principal de structure , il est tout d'abord disposé à comparer cette structure à celles employées dans les gares de chemin de fer, dans les marchés ou les usines. Est-ce en dissimulant ces matériaux, comme plusieurs d'entre nous ont essayé de le faire, que Ton doit détourner cette critique? Je ne le pense pas, mais au contraire en accusant franchement la véritable fonction propre à cette matière. Avouons que les tentatives faites en ce genre, depuis peu, sont timides, et n*osent s'affranchir de certaines formes consacrées, qui n'ont plus rien à voir avec les nouveaux éléments dont nous disposons.

Le fer possède des propriétés excellentes ; c'est à développer ces propriétés que nous devons nous astreindre, non point à les dissimuler. On conçoit (iu*un architecte, familier avec les moyens pratiques de l'art, ait ridée d'élever un vaste édifice, dont l'ossature soit entièrement en fer, et qu'il veuille revêtir cette ossature, la préserver au moyen d'une enveloppe de pierre K Le fer permet de neutraliser presque entièrement les poussées des voûtes, de donner à des points d'appuis grêles une puissance de résistance considérable. Mais, on ne saurait trop le redire, le ferdoit rester indépendant, il ne peut s'allier à la maçonnerie dans les grands édifices. 11 possède des propriétés qui lui sont particulières, propriétés de résistance, d'élasticité et de dilatation, qui sont contraires à la nature mêmede la maçonnerie. Employéecomme points d'appuis, la fonte de fer est rigide et incompressible, tandis que la maçonnerie, composée d'assises, subit toujours une certaine dépression, par suite de la dessiccation des mortiers qui remplissent les lits. Il en résulte que si derrière une colonne de fonte on élève un mur de pierre, le mur subira un tassement, tandis que la colonne conservera toute sa rigidité. Il faut donc que ce qui est porté sur la colonne ne porte pas en même temps sur la maçonnerie, car il y aura entre les deux points d'appuis difTérence de niveau, et par suite, renversement de la chose portée. On admettrait alors que le point d'appui rigide fût posé à l'extérieur, et la maçonnerie à l'intérieur, car la dépression de celle-ci n'aurait d*autre résultat que de réunir les pressions vers le centre de l'édifice. Mais poser intérieurement des colonnes de fûnte contre le mur d'un vaisseau, et faire porter sur ces colonnes et ce mur une ferme de fer par exemple, c'est risquer fort de causer des désordres partiels et généraux dans la bâtisse. Que si l'on prétend revêtir d*une chemise de maçonnerie une structure de fer, cette chemise ne doit être considérée que comme une enveloppe, n'ayant d'autre fonction que de se porter elle-même, sans prêter un appui au fer ou sans s'y appoyer. Toutes fois qu'on a voulu mêler les deux systèmes, il en est résulté des inconvénients, des ruptures, des tassements inégaux. C'est

* Cette idée a certainement dominé dans la construction de la nouvelle église de Saint- Augustin, à Paris. Il ne lui manque que des développements, que d*avoir été acceptée avee une entière franchise. Si Tarchitecte de cet édifice avait voulu profiter des éléments que lui fournissent certaines constructions du moyen ftge conçues diaprés un principe aiudogue, il eût obtenu des effets beaucoup plus satisfaisants parce qu'ils eussent été mieux en rapport avec les moyens admis. Il eût réalisé aussi, — ce qui n*est jamais à dédaigner, — certaines économies dans sa construction. Tel qu*il est, cependant, cet un pas en avant, pas indécis, mais qui, dans Tétat actuel de notre art, mérite d*étre signalé comme un symptôme d'indépendance.

lâ& ENTRETIENS SUR l'aRCHITECTURE.

en cela que l'étude attentive de nos grandes constructions françaises di^ moyen âge peut fournir un précédent utile ; car, dans ces édificefli l'ossature (c'est-à-dire, les piles, arcs, voûtes, contre-forts et arcsTbou» tants) est indépendante do la clôture. Mais, par suite du plus aveugle préjugé, on aime m\e\i\ faire des écoles, que de se servir de ces éléments si vrais ; et pour ne pas rétrograder^ à ce que prétendent nos architecteSi ils se privent de toute une série d'études, qui les amèneraient naturelle* ment à donner à la structure de fer sa véritable fonction. Le parti pria de ne se vouloir aider de ces précédents si favorables au développement des constructions de fer est tellement évident, que cela prêterait à rire, s'il s'agissait d'une chose moins sérieuse et moins coûteuse que n'est l'architecture.

Il est une des combinaisons des voûtes, dites gothiques, qui semble avoir été conçue en prévision de la structure de fer, c'est celle qui fut adoptée en Angleterre vers la fin du xiv' siècle, et qui consiste en une série d'arcs de même courbure, rayonnant autour d'un point d'appui, d'un axe. Ces voûtes, en parasol, en forme de cônes curvilignes concaves, ainsi que des pavillons de trompettes, se composent de nerfs semblables et égaux, laissant entre eux des panneaux faciles à remplir. J'ai donné ailleurs * une description étendue de ce genre de voûtes, dont l'application se prête si bien à la structure de fer.

Les moyens mécaniques, entrant aujourd'hui pour la plus grande part dans la fabrication des grandes pièces de ferronnerie, ce qu'il faut éviter, c'est la multiplicité des modèles qui exigent des modifications continuelles dans la travail de l'atelier. Un serrurier fabriquera cinquante pièces sur le même modèle à meilleur marché et plus rapidement que s'il lui faut, pour chacune de ces pièces, un modèle particulier. Au levage, on sera plus certain de n'avoir pas de retouches ou d'erreurs.

Quelques-uns des édifices dans lesquels on a essaye, ces temps derniers, de se servir du fer comme moyen de voûtage, laissent apparents les nerfs de ces voûtes ; ce sont des cintres bandés en contre-bas de la maçonnerie et la portant. De là, la nécessité de décorer ces nerfs, et de les composer de deux courbes concentriques, entre lesquelles se développent des enroulements plus ou moins riches, qui rendent ces deux courbes solidaires et contribuent à lornementation. Mais si bien composés que soient les rinceaux de ces nerfs, à peine les voit-on, puisqu'ils sont dans le plan des deux courbes et masqués, pour le spectateur, par

* Voyez l'article Voûte dans le Dictionnaire de f architecture française.

ÎRëIZIëMë ENTniilTlEN. 135

Tune débiles ^ Si, obliquement, on aperçoit ces nerfs ornes, ils paraissent

naturellement, sous la maçonnerie pleine des voûtes, d'une excessive

inaigi*eulr. Puis, enfin, cette sorte de ferronnerie coûte cher, parce qu'elle

exige une main-d'œuvre compliquée. Il paraîtrait plus vrai de considérer

les nerfs de fer comme une membrure, entre laquelle on n'aurait plus

qu'à placer des panneaux. Alors, les nerfs de fer se trouveraient en

contre-haut de la voûte, ne laisseraient voir que leur courbe interne, et

il ne serait plus nécessaire de les orner.

Si, figure â, nous supposons une ferme de fer Â, et que nous posions sur celte ferme des voûtains ou des panneaux B, il est évident que toute la partie abde cette ferme sera visible de Tintérieurde l'édifice, et qu'il faudra la décorer ; mais, si nous posons les voûtains ou panneaux en C, il n'y a plus à s'occuper de la décoration de cette ferme A, et l'on peut la façonner de la manière la plus économique. De plus, on ne verra pas, au-dessous des surfaces pleines de la voûte, ces combinaisons de ferrailles qui semblent, à une certaine hauteur, si maigres et si peu résistantes* Dans ce cas, des fermes de tôle avec entretoises en fers à T, suffisent et peuvent se prêter à une décoration très-réelle, bien que d'une exécution facile et peu dispendieuse.

Dans les systèmes adoptés aujourd'hui, s'il s'agit de couvrir un vaste vaisseau, on procède par fermes parallèles, reliées par des entretoises ou pannes. Ces fermes parallèles doivent avoir une résistance, relativement considérable, pour se soutenir elles-mêmes et ne pas se

* C'est ainsi qu*il est impossible d'apercevoir les rinceaux qui sont disposés entre les courbes des côtes de la coupdle de l'église de Saint-Augustin, à Paris.

136 EiNTRETlENS SUR l'aRCHITKGTUIIE.

chantourner et se déverser dans un sens ou dans l'autre. Il semblerait cependant que l'adoplion de la structure de fer devait naturellement conduire les constructeurs au système des réseaux, lorsqu'il s'agit de couvrir une surface. Chacun peut faire rexpérience de la résistance d*iuie toile métallique prenant une forme sphéroïde. Que le poids du fer, entrant dans la façon de cette toile, soit réparti de toute autre manière, la résistance sera moindre. On ne se défait pas aisément des vieilles habitudes ; quand on a remplacé le bois par le fer pour couvrir des surfaces, on a voulu procéder comme on procédait avec le bois, c'est-à-dire par travées, par fermes. Cependant, lorsqu'il s'agit de combles ou de voûtes de bois, les constructeurs du moyen âge avaient, sur ceux du xvu* siècle, une supériorité marquée ; ils repartissaient les charges sur des surfaces plus étendues. Lorsqu'on adopta la structure de fer, nos architectes se gardèrent bien d'aller voir si dans les édifices du moyen âge il y avait quelques éléments qui pussent être utilisés ; c'eût été rétrograder, el pour ne pas rétrograder on trouva tout simple de s'en tenir aux Romains de l'empire, ou mieux encore au pseudo-romain du xvii* siècle, qui est le siècle pendant lequel on construisit particulièrement mal. Le xvn'sièclO' avait inventé la lourde ferme de charpente, qui reçoit le poids des pannes, du chevronnage et de toute la couverture : on fit donc de fer ce que l'on faisait de bois ; c'est-à-dire que pour les combles, ou pour les voûtes, on établit une suite de fermes parallèles, auxquelles il fallut donner un poids ^agéré, afin qu'elles pussent se maintenir dans leur plan; et encore est-il arrivé parfois que ces fermes se renversaient les uns sur les autres comme des capucins de cartes.

Le système du réseau a été tenté, en fonte, par les Anglais ; mais h fonte, n'ayant aucune élasticité, ces essais n'ont pas été heureux. lisse prêteraient nmralleusement au contraire à l'emploi du fer forgé, des tôles. Pour roidir les tôles, employées aujourd'hui dans la construction des fermes, pour les maintenir dans le plan vertical, il est nécessaire de les armer de puissantes cornières rivées et de les entretoiser vigouraufle? ment. On pourrait singulièrement allégir ces fers, en adoptant, au lieu du système des fermes parallèles, un système en réseau. Ainsi que j6 le disais plus haut, certaines. voûtes anglaises de^ xiv' et xv^ siècles nous donnent les éléments de ce système» C'est ce que je vais essayer de démontrer.

Nous avons à couvrir une salle de 20 mètres d'ouverture dans oeuvre, par une voûte; et cette salle doit être close de murs en maçonnerie. Il est entendu ({ue nous adoptons le fer pour toute l'ossature de l'édifice el que la maçonnerie n'intervient que comme enveloppe.

Dans le précédent entretien j\'^\ montré comment on pouvait poser des voûtes en maçonnerie sur des points d*appui ou des fermes en fer. Ici, le programme change, il s'agit de construire les voûtes elles-mêmes en er, ou au moyen d'un ossature en fer, portée sur des points d'appui, également en fer ; il s'agit de laisser à cette structure intérieure en fer une indépendance complète. C'est un principe dont on ne se peut départir sans courir de gros risques, ainsi que des tentatives récentes, faites sans en tenir compte, Font démontré.

La planche XXV donne le quart de la projection horizontale de la travée de voûte. Tout le système repose sur les colonnes isolées A (voir le plan d'ensemble des travées de la salle en B), et les murs ne sont là qu'une enveloppe assez résistante pour se maintenir elle-même, sans le secours des points d'appui en fonte A, mais aussi sans prêter à ces points d'appui aucun secours. L'ouverture de la salle, entre les axes des colonnes, est de 20 mètres. La ferme a h est le modèle de toutes les autres fermes rayonnantes a c\ ad, a e, a f. Ces fermes sont tracées en projection verticale dans la coupe. Elles viennent aboutir toutes à des poinçons b, c, d^e, /, dont, tout à l'heure, nous indiquerons la forme et la fonction. Les lignes fg, bg, sont des lignes faîtières qui s'élèvent légèrement de /"en ^, et de b en g. La coupe indique en C les pièces diagonales d g^ qui viennent également buter contre un poinçon central^. Ces fermes a b^ ac^ ad^ae, af^ sont égales et semblables entre elles. Restent à faire les portions de fermes k i, A/, etc., qui ne sont que des portions des fermesroaitresses rayonnantes. Ces demi-fermes sont prises à leur pied, en k et en kj par des enireloises en écharpe, hm^ h n, k n^ k o, etc., qui reportent leur pression sur les fermes principales rayonnantes. Des entretoises concentriques divisent ces segments en caissons, dont la surface n'exède pas 2'",80. Donc, la surface a d, /"«, est un quart de cône curviligne concave, et la surface b g f^ est un plafond légèrement relevé en g. LhI ferme a f tient lieu de formeret ; elle est isolée du mur de l'",50, cl n'est réunie à celui-ci que par des entreloises libres, si l'on veut, dans leurs scellements. Pour maintenir les colonnes en fonte verticales et buter la poussée exercée par ces fermes, on n'a pas à recourir au mur; c'est un contre-fort en fonte ajourée qui remplit cet objet (voir la coupe). Toute l'ossature peut donc ainsi être élevée avant ou après la construction des murs de clôture. Il s'agit de fermer cette voûte, de remplir ce réseau. Au lieu déposer les remplissages sur les fermes, on suppose ceux-ci posés sur les ailes des cornières inférieures de ces fermes en tôle, de sorte que l'œil n'aperçoit, intérieurement, que les traces des fers, l'épaisseur des ailes de leurs cornières, puis les remplissages, qui peuvent être II. 19

t88 ENTRETIENS SUR l'aRCIIITBCTURE.

faits à l'atelier, en plaire moulé, en tôles embouties, en terre cuite, avec grillage, et présenter une décoration aussi riehe qu'on peut le désirer

("*B remplissages ne sonl que des panneaux que l'on poserait très-rapiA* ment, et qui seraient préparés à l'avance. La planche XXVI donne la r "^

perspective intérieure de cette salle. Il est nécessaire de donner quelques détails et explications sur les nooyens employés, afin de montrer que ce système peut être mis en pratique à Taide de procédés très^ simples.

La figure & présente en A, à Téchelle de 0"',0& pour mètre, la section de la colonne et celle du sommier vertical^ auquel les fermes s'attachent. La colonne porte un épaulement avec rainure, dans laquelle viennent s'embréver les panneaux de fonte, composant les contre-forts. Une pièce verticale en fonte, posée le long du mur, et dont la section est tracée en B, porte également une rainure pour recevoir ces mêmes panneaux ajourés. Cette pièce verticale B peut être d'un morceau ou assemblée au droit du linteau, qui laisse un passage sur la galerie inférieure (voir la coupe, planche XXY) ; elle est retenue à son extrémité supérieure par le talon de l'abaque du chapiteau, ainsi que l'indique en a l'analyse perspective de ces pièces (figure &)• La colonne peut être d'un morceau ou assemblée au niveau du linteau sus-mentionné. Le chapiteau est fondu avec le fût et son épaulement. Le tailloir T en fonte est rapporté, porte le talon ci, qui serre la pièce verticale et un petit épaulement d, pour buter le pied de la pièce butante en fonte G. Une bride en fer forgé F relie la colonne lu mur, mais sans qu'un tassement de la maçonnerie puisse avoir la tioindre influence sur les fontes, puisque cette bride est libre. La pièce mutante 6 entre dans la rainure A, que porte le sommier d'attache vertial en fonte H. Ce sommier, dont la section horizontale est tracée en A, orte également les cinq rainures, qui reçoivent les cinq fermes rayon* lantes, dont l'amorce est tracée en L. Ces fermes, en tôle, avec corlières, comme je l'ai dit, reçoivent au moment où la courbure se précipite un fer à T, K, supposé détaché en /, pour porter la couverture. Ces èrmes, les entretoises qui réunissent leurs extrémités et les pièces dia* çonales qui composent la membrure principale du plafond viennent se réunir contre les poinçons P en fonte cylindriques creux, pour permettre de passer les cordes ou tuyaux des lustres, et sont maintenues par des équerres; déplus, les plates-bandes sous-cornières m quittent les cornières des fermes et entretoises à une certaine distance de ces poinçons, se courbent en manière de liens et sont boulonnées en o, contre ces poinçons au-dessus du cul-de-lampe. En N sont données les seclions des poinçons au droit de ces assemblages à l'échelle de O^jO!! pour mètre. Les pièces G sont munies de rainures latérales pour recevoir les balustrades en fer de la galerie supérieure (voir la coupe).

Ces voûtes peuvent recevoir directement la couverture, puisque les

l&O ENTRETIENS SUH L' ARCHITECTURE.

panneaux de remplissage sont en contre-bas, el que l'air peut ainsi circuler librement entre ces panneaux et les lames de métal qui composeraient cette couverture. La forme conique des toitures se prête en effet à une couverture métallique ; des pignons ou frontons en maçonnerie s'élèvent au droit de chaque travée. Il n'y aurait que les parties milieux, fonnaiit plafonds, qui demanderaient une couverture spéciale. Du reste, la 6gure 5 donne l'aspect que présenterait cette toiture.

Ces quelques détails suffisent pour faire saisir le système de ces ferronneries indépendantes de la structure en maçonnerie, système qui devrait, semblait-il, faire l'objet des études de nos architectes. Je le répèle, nous n'avons point ici la prétention de donner des modèles â suivre, mais seulement d'exposer des principes et de fournir une mélbodc qui permet de les appliquer. Recourir aux précédents, qui se prêtent le mieux à la structure en fer, — comme nous l'avons fait dans ce cas, à propos des voûtes anglaises du \\' siècle, — utiliser ces moyens, paraît plus rationnel que de repousser systématiquement certaines formes, parce qu'elles appartiennent à une époque ou un style, el d'en adopterd'autres,

TREIZIÈME ENTRETIEN. Iftl

qui sont en opposition évidente avec l'emploi des nouveaux matériaux, parce qu'elles sont réputées classiques. Persuadons-nous bien que les doctrines classiques ou prétendues telles n'ont rien à faire avec les formes d'architecture que le public, a bon droit, réclame.

Le réseau de fer qui compose la voûte figurée dans les planches précédentes, présente, comme les voûtes anglaises dont il dérive, un avantage notable, c'est que les poids des fers sont d'autant plus faibles que la voûte s'éloigne de ses points d'appui. Par conséquent, cette armature possède ses moyens de résistance les plus puissants là ou elle reçoit le plus de charges. On a pu voir, par exemple, en ces derniers temps, construire des voûtes plates en fer sur plan circulaire, composées de ferrures rayonnantes semblables qui toutes viennent aboutir à un œil central. De sorte que ce point central, qui est le plus éloigné des points d'appui, se trouve être, relativement, le plus chargé. Si de pareilles voûtes sont destinées à porter, indépendamment de leur propre poids, une charge considérable, une foule, il arrive qu'un mètre de surface de la partie la plus faible, la plus éloignée des points d'appui,, porte dix fois plus qu'un mètre de surface dans le voisinage de ces points d'appui. Pourquoi, en pareille circonstance, ne pas adopter ce système des réseaux, auquel se prête si bien la structure en fer ?

Expliquons-nous à l'aide d'une figure Voici une salle circulaire

qu'il s'agit de couvrir par une voûte très-plate pour ne pas perdre de hauteur, voûte qui est destinée à porter un poids considérable, une assistance compacte. Si, figure 6, nous faisons rayonner de la circonférence au centre de celte salle, dont le diamètre est de 25 mètres, une série de fermes semblables aboutissant toutes à un œil (voir enÂ); il est évident que, bien que l'on allégisse ces fermes près de leur extrémité, il n'y en aura pas moins autour de cet œil un poids de ferraille hors de proportion avec celui qui se trouve réparti près de la circonférence. Pour soutenir ce poids, indépendamment de celui dont on chargera la voûte, il faudra donner aux portées des fermes, à la circonférence, une puissance énorme, parlant, dépenser beaucoup ; il faudra que les murs eux-mêmes soient d'autant plus résistants que ces pesanteurs seront plus fortes; mais si nous procédons comme l'indique le tracé 6, en ne faisant aboutir à l'œil central que huit des fermes principales et en plaçant entre ces huit fermes principales des portions de fermes plus légères avec entretoises en écharpes, nous aurons tout autant de résistance que dans le tracé A et beaucoup moins de charge, au centre surtout, parlant plus de force.

Nous aurons ainsi appliqué à la structure en fer le système de réseau

142 ENTRETIENS SUR L'aIICHITECTURE,

dont les architectes du moyen âge ont fait un si judicieux emploi dans leurs voûtes. Je ne sais si nous serons classiques, mais je suis assure que nous serons sensés et que nous n'aurons pas employé inutilement l'argent du public ou de nos clients. J'incline à croire même que celte ossature réticulée B se prêtera tout aussi bien à la décoration que celle A, si toutefois on prétend montrer cette structure et ne pas envelopper ces ferrailles dans une masse de plâtre qui en dissimulera les combinaisons, suivant la méthode généralement appliquée aujourd'hui. Il serait inutile de nous étendre plus longuement sur la méthode qu'il paraîtrait raisonnable d'adopter lorsqu'il s'agit d'employer le fer dans les grandes constnictioi»

en le laissant apparent. Présenter un plus grand nombre d'exemplc*i ce serai! dépasser les limites de cet ouvrage qui n'est point un cours *^^ construction. Les principes émis, c'est à ceux qui en apprécieronl ^ plus ou moins de mérite d'en tirer des conséquences. Je reconnais «ï"* pour adopter ces mcihodes logiques, lorsqu'il s'agit d'employer le ^^ aux grandes b3iisses, il faut laisser de côté certains préjugés, ne prerK^"* pour guide que la raison en analysant avec soin les moyens précède*^'

ment indiqués et qui peuvent fournir des éléments précieux, oublier au besoin les formes que Ton reproduit sans examen, mais qui ne peuvent d'aucune manière se prêter à l'emploi des nouveaux matériaux que Findustrie met à notre disposition. L'avenir de Tarchitecture est cependant, croyons-nous, dans une application prompte de ces méthodes logiques.

On a bien voulu nous dire et Ton nous répète, àToccasion, que nous ne visons à rien moins qu'à détruire, chez Tarchilecte, l'imagination, l'inspiration ; qu'en donnant à la raison une part si large dans les conceptions d'architecture, nous posons un éteignoir sur le feu sacré, et que ce que nous prétendons faire acquérir en connaissances, en habitudes d'analyse, en calcul et en méthode aux artistes, sera au détriment de leur goût, de leur sentiment instinctif du beau. Cette façon d'argumenter — qu'on me le pardonne — rappelle un peu trop celle de ces campagnards qui se gardent de nettoyer la tête de leurs enfants, parce qu'ils prétendent que les parasites qui fourmillent sur leur cuir chevelu contribuent à entretenir leur santé. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il se trouve des gens prêts à s'élever contre tous ceux qui tendent à recourir à la raison, à la science et aux moyens qu'elle fournit. Quand la poudre à canon a été appliquée à l'artillerie, n'a-t-on pas dit que c'en était fait de la bravoure? Quand l'imprimerie a été inventée, n'a-t-on pas dit qu'en vulgarisant les connaissances, on tuerait la vraie science? Que n'a-t-on pas dit au moment où les chemins de fer ont lancé leurs premières locomotives? L'esprit de l'homme est naturellement paresseux, et il se donne plus de peine pour combattre une vérité qui, pour être reconnue, l'obligerait à un certain effort, qu'il n'en prendrait à faire cet effort. Je ne puis retenir un sourire, par exemple, quand je vois les peines infinies que se donnent la plupart de nos confrères pour éviter, dans leurs constructions, de paraître emprunter quelque chose aux méthodes raisonnées, admises en certains cas par les maîtres du moyen âge. Ils y touchent, ils voudraient bien en profiter, ils éviteraient ainsi et des complications et des dépenses inutiles ; mais le préjugé, la peur aussi un peu, de se faire donner une mauvaise note par l'Académie des Beaux-Arts, les relient, et alors on les voit torturer une idée simple, un procédé tout naturel, se jeter à côté du vrai et avec des hésitations et des réticences de dévotes en face de leur directeur. On peut se demander si ces préoccupations un peu enfantines, qui rappellent les bancs de l'école, et qui n'accusent pas une grande indépendance de caractère, ne sont pas plus préjudiciables au développement de l'imagination, de l'inspiration, que ne le serait l'appel à la raison, au calcul, à la méthode. Il a toujours paru, au contraire, que les hommes qui

1A& ENTRETIENS SUK l'aRCHITECTURE.

manifestaient rindépendance la plus eomplète étaient ceux chez lesquels la raison, le savoir, le jugement arrivaient à un certain développement. Or, comme l'imagination, l'inspiration si Ton veut, est essentiellement indépendante, il faut bien, pour qu'elle se manifeste, admettre Tindépendance du caractère.

SUK L'ENSEIGiNEMENT DE L'ARCHITECTURE.

Nous touchons évidemment à Tune de ces époques critiques dans rhistoire des civilisations, où chacun, dans sa sphère, sent qu'il y a un effort à tenter, — qu'on me passe l'expression, — un grelot à attacher; mais où chacun aussi attend de son voisin cet acte d'initiative. On comprend très-bien comment des architectes qui ont leur carrière à suivre, qui sont forcés, pour vivre (car il ne s'agit de rien moins, et les jeunes gens qui se destinent à l'architecture ne sont pas habituellement millionnaires), de trouver de puissantes protections , de se soumettre à des exigences souvent pitoyables (admettant qu'ils aient des convictions arrêtées), ne vont pas faire parade de ces convictions, si par aventure elles ne concordent pas avec les idées ayant cours. On comprendra aussi qu'au bout d'un certain temps les esprits les plus fermes s'habituent à l'oppression qu'ils ont d'abord subie en faisant leurs réserves; que leur soumission, ne fut-elle qu'apparente, puisse leur procurer certains avantages, et qu'enfin, hors de pages, ils trouvent plus commode et plus profitable de se ranger à leur tour du côté des oppresseurs. C'est là l'histoire de tous les despotismes collectifs, c'est-à-dire de tous les corps. Cela commence avec les théocraties, cela finit en petit, avec les corps irres-

l/i6 ENTRETIENS SUR l'àRCHITECTURE.

pensables... abrités sous la protection deTÉlat. Et, fait incontestable autant qu'instructif, ce qui fait la puissance de ces corps, qu'on les nomme : ordres, congrégations, académies, c'est leur parfaile bonne foi. La collectivité enlève aux actes de ces aggloméi*alions d'individus liés par une idée ou un intérêt commun, tout caractère odieux, et ce qu'on ne supporterait pas pendant six mois d'un despote, on le supporte pendant des siècles d'un corps, à cause de l'irresponsabilité qui le couvre.

Un despote, qui a fait froidement massacrer bon nombre de ses ennemis ou de ceux considérés par lui comme tels, peut être un jour pris de remords et faire de mauvais rêves; cela s'est vu. Mais un corps est inaccessible à ces retours de la conscience, et je ne doute pas que les Dominicains, qui firent brûler je ne sais combien d'hérétiques en Languedoc et ailleurs, ne fussent, pris un à un, les gens les plus respectables et les plus sincères, et qu'ils ne fussent parfaitement assurés d'avoir agi pour le plus grand bien de l'humanité.

C'est un grand préjugé de croire que les corps puissent jamais vivre et acquérir de l'autorité autrement que par la sincérité et le désintéressement, et quand on représente des inquisiteurs comme des fourbes, c'est bien peu connaître le cœur humain. Se figure-t-on une assemblée de gens combinant des arrestations et des supplices comme on combine une partie d'échecs. Cela s'est pu rencontrer dans des repaires de brigands, traqués bientôt comme des bêtes fauves, non dans le sein de ces corps* qui ont duré pendant des siècles. Les corps ne durent et n'acquièrent un^prépondérance dans les choses de ce monde que parce qu'ils ont une^ idée pour drapeau. Il n'est pas nécessaire d'ailleurs que l'idée soit juste, bonne et profitable, mais il est indispensable que le corps y soit sincèrement, loyalement attaché. Je ne sais si deux augures ne pouvaient se regarder sans rire; le mot est plus spirituel que vrai, mais je suis bien certain que les inquisiteurs pour la foi étaient, en si petit comité qu'on les suppose, parfaitement convaincus de la gravité de la tâche à laquelle ils dévouaient leur temps et leur intelligence. On ne doit donc accuser les corps, quels qu'ils soient et quoi qu'ils fassent, que d'une chose, c'est d'être corps.

Mais il convient de faire une distinction entre les corps et les associalions. Les hommes ne sont pas nés, généralement, pour vivre isolément, et, pour produire quelque chose de grand et de durable, il est évidemment nécessaire qu'ils s'associent. Or, l'association est tout autre chose que la congrégation. L'association est essentiellement libre, mouvante; elle se compose et se décompose sans cesse, elle subit par conséquent l'action du dehors et du temps, elle ne dépend que d'elle-même, n'agit

pas sous rinspiration d'une doctrine, mais utilise les forces diverses qu'elle emploie. C'est un élément fertile d'action, de production, qu'on peut comparer au travail de composition et de décomposition incessant que la nature produit partout autour de nous. La congrégation, au contraire, n'est telle que parce que, sous l'inspiration d'une intelligence supérieure, elle éïfiet une doctrine supposée immuable et procède, pour se recruter, par voie d'initiation. L'association est l'effort commun d'intelligences agissant dans la plénitude de leurs facultés pour une fm qui peut varier en jraison des circonstances. La congrégation est la soumission des intelligences à une doctrine en vue d'un résultat préconçu.

L'association ne demande, pour se développer, que la liberté, et la preuve c'est que les associations ne profitent que dans les pays où les lois «le s'occupent pas d'elles. La première chose que réclame la congrégation, c'est l'appui de l'Élat, de ce qu'on appelait autrefois le bras séculier^ c|uitte à devenir, si elle le peut — et toujours elle tend vers ce but — la clîrectrice de ce pouvoir qu'elle ne considère que comme une force matérielle devant, tout naturellement, être soumise à une idée supérieure ; et la preuve, c'est que les congrégations n'ont profité et ne profitent que <iue là où elles trouvent, d'une manière ou de l'autre, cette protection matérielle que d'ailleurs elles considèrent comme leur étant due, et pour laquelle elles ne se croient tenues à aucune marque de reconnaissance. Je demande pardon à mes lecteurs si je prends les choses d'aussi loin ou d'aussi haut pour en venir à parler de l'enseignement de l'architecture, mais je crois cela nécessaire. Il faut que nous connaissions le terrain sur lequel nous vivons.

Dans l'ordre intellectuel comme dans l'ordre matériel, la réunion des mêmes éléments et des mêmes causes produit toujours des résultats identiques. Ces résultats peuvent être très- affaiblis, très-amoindris ; au fond, ils sont les mêmes. Je me garderai de comparer, certes, l'Académie des beaux-arts à l'une de ces formidables congrégations du moyen âge, telles que cdle que je citais tout à l'heure, pas plus que je ne comparerais les sédiments calcaires de l'aqueduc d'Arcueil aux dépôts jurassiques; mais en considérant les choses d'un point de vue philosophique, les moyens et les résultats, dans des proporlions très-différentes et en tenant compte du temps et des mœurs, sont identiques.

Je dis : l'Académie des beaux-arts, non l'Académie française, ou telle autre classe de l'Institut, parce que cette Académie des beaux-arts (section d'architecture notamment) se trouve dans une situation tout exceptionnelle.

Un écrivain qui s'adresse au public, qui fait un livre que le public lit,

li^8 ENTRETIENS SUR l' ARCHITECTURE.

un peintre qui fait un tableau ou un sculpteur qui modèle une statue, n'ont en réalité besoin de la protection de personne pour se faire connaître. Tôt ou tard leur talent, s'ils en ont, suffit à leur faire un nom populaire. Il n*en est pas ainsi de Tarchitecte; pour produire, il lui f\)ut plus qu'un peu d'encre et de papier, une toile et des couleurs ou quelques mottes de terre. Cela n'a pas besoin d'être démontré. Or, la réunion des circonstances favorables qui seule peut permettre à un architecte de prouver son mérite, s'il en a, se présente rarement. Et si celte réunion de circonstances dépend de la volonté d'un corps, il est clair qu'elle ne se présentera jamais pour celui qui n'a pas l'avantage de partager les opinions et les idées de ce corps. Cela, je crois, n'a pas non plus besoin d'être démontré. Mais, objectera-t-on, comment, en l'an 1868, un corps, composé d'artistes, pourrait-il acquérir cette puissance que nous lui supposons ? Il y a évidemment exagération. Ce corps administre-t-il î Non. Est-il le maître de l'enseignement? Non. — Dispose -t-il des fonds de l'État ou des grandes villes? Non. —Sur quoi donc fondez-vous cette puissance ?

Simplement sur ce qu'il est un corps protégé par l'État. L'État, par cela même qu'il est le protecteur déclaré d'une congrégation d'éléments intellectuels, devient, de fait, le bras, l'exécuteur de cette congrégation. Des esprits indépendants, et auxquels on ne saurait refuser les lumières, demandent la séparation de l'Église et de l'État, et pour la demander, ils ne manquent pas de bonnes raisons; on en peut avoir d'aussi bonnes, au nioins, pour demander également la séparation des Académies et de l'État. De ces raisons je n'en développerai qu'une, savoir : que tout corps soumis à une doctrine, irresponsable d'ailleurs, qui lient à l'État par un lien quelconque, se sert fatalement de cette force impersonnelle qu'on appelle l'État pour faire triompher sa doctrine.

H était conforme à la logique que Louis XIV fondât l'Académie des beauxarts, parce que l'État, sous Louis XIV, professait ou prétendait professer des doctrines en toutes choses. Il y avait alors une religion d'État, il était naturel qu'il y eut un art de l'État, une philosophie de l'État, un enseigne-, ment admis par l'État, Les liens entre le trône et l'autel étant parfaitement serrés, il était de bonne logique qu'entre tout ce qui est du domaine de l'intelligence ou de la conscience et le pouvoir exécutif, il n'y eût ni désaccord ni lutte possibles. Et de même qu'alors on disait aux gens : « soyez catholiques ou sortez du royaume », on pouvait leur dire, à plus fortes raisons : « Pensez comme nous voulons que Ton pense, ou une lettre de cachet vous prouvera que l'indépendance n'est pas de mise » . Le gouvernement de Louis XIV était donc dans le vrai, à son point de vue, en

QUATORZIÈME ENTRETIEN. ifiO

établissant rAcadémie des beaux-arts; car il admettait qu'il y eût une architecture ofTicielle, et la preuve, c'est que tous les projets de bâtimenis qui s'élevaient sur la surface du royaume, étaient soumis à l'examen du surintendant Lebrun. J'ajouterai même que TÂcadémie des beaux-orts était le complément nécessaire de celle organisation ; il fallait bien composer un corps qui pût définir la doctrine, la conserver et réunir autour d'elle les sujets en état de la suivre et de la développer. L'Académie des beaux-arts dut donc avoir son séminaire, qui était l'École de Rome. Encore une fois, rien à reprendre dans cet ordre logique, complet, la donnée première admise; c'est-à-dire l'immixtion de TÉtat dans le domaine intellectuel.

11 y avait dans cette organisation du gouvernement de Louis XIY une grandeur qu'on ne saurait méconnaître, et l'on comprend aisément comment elle dut éblouir non-seulement les contemporains , mais bons nombre de graves esprits dans des temps postérieurs. Être arrivé à cette unité de pensée et d'action, avoir cimenté si fortement les éléments moraux et matériels de tout un peuple sans cependant que le roi pût prétendre à être le Pontifex maximus de son empire, comme il en était le souverain temporel , avoir développé à l'abri de corps indépendants — puisqu'ils se recrutaient eux-mêmes — les arts, les lettres et les sciences, tout en soumettant ces corps à \2i protection de l'État; tout cela forme un bel ensemble. Aussi le clergé était-il gallican, c'est-à-dire national, et les Académies conservaient-elles une unité d'allures qui s'accordait entièrement avec la marche, les tendances et les habitudes du gouvernement.

Mais on ne fait pas impunément, en ce monde , des accrocs à la logique. Ce magnifique ensemble ne pouvait se maintenir dans son unité qu'à la condition qu'on n'en modifierait pas la plus petite partie. Un rouage changé, et tout ce grand échafaudage croulait. Je n'ai pas à faire ici l'histoire de la fin du dernier siècle ; la Révolution fit plus que supprimer un de ces rouages, elle jeta bas la machine entière. Et bien qu'on ait tenté depuis d'en ramasser et d'en raccorder les morceaux, ces débris ne font qu'embarrasser. Au lieu de former l'ensemble harmonieux qu'ils présentaient — en apparence du moins — au xvni* siècle, les fragments conservés de la vieille machine grincent et marchent à rebours, étant pour tous et particulièrement pour ceux qui ont voulu les faire servir de nouveau, une cause incessante de difficultés et même de dangers.

L'État n'étant ni prêtre ni artiste, est bientôt contraint, s'il se mêle de protéger Torlhodoxie ou Tart, de mettre au service de Tun ou do l'autre la puissance dont il dispose.

150 ENTBETIENS SUR L^RCHITEGTURE.

Un jour rÉlal reconnaît qu'on abuse de sa protection ; alors il prétend simmiscer dans les questions de doctrine ou d'art, afin de détinir son action et de sauvegarder sa responsabilité, mais il en fait trop ou trop peu ; il ne connaît rien en ces matières, et pour peu qu'il paraisse vouloir mettre la main sur Tarche sainte, on le dénonce comme tyrannique. Ainsi esl-t-il toujours dans cette alternative, ou de passer pour oppresseur, ou d'accepter le rôle d'exécuteur de décrets dont H n'a pas à connaître. Pour ce qui louche aux questions d'art, n'avons-nous pas vu, il y a quelques années, les- choses se passer exactement ainsi, à propos des réformes tentées par l'État dans l'enseignement des beaox* arts.

L'État a cru voir que l'Académie des beaux-arts — qui, légalement, n'était pas directrice de l'enseignement, mais qui, de fait, le tenait sons sa main, — laissait péricliter les études; il a prétendu, toujours en sa qualité de protecteur responsable, réformer cet enseignement, le modifier (très-légèrement d'ailleurs) en quelques-unes de ses parties. On se rappelle le concert de réclamations qui, alors, s'éleva du sein de l'Institut. La république des arts fut déclarée en danger^ et les manifestes, protestations, mémoires tombèrent dru comme grêle sur l'administration, qui soutint le premier feu, mais qui ne tarda guère à se reconnaître vaincue en ce combat inégal, et se borna à prendre certains ménagements pour masquer sa retraite sous l'apparence de la conciliation et do respect pour des intérêts qu'elle avoua n'avoir peut-être pas assez mûrement appréciés Ce qui n'empêche pas, d'ailleurs, l'Académie des

beaux-arts de conserver, vis-à-vis cette autorité civile, qui avait ainsi mis les pieds dans le domaine delà congrégation, une attitude boudeuse et défiante. Aujourd'hui les deux pouvoirs, l'un protecteur, l'autre protégé légalement, sont officiellement réconciliés, mais cette réconciliation n'est obtenue qu'au prix d'une condescendance de plus en plus prononcée du protecteur envers le protégé, qui devient si bien le maître, qu'il abuse — comme font toujours les corps — de celte situation, au point de provoquer une réaction. Si c'est à coups de décrets réformateurs que la réaction se fait, les choses reviendront toujours au même état. Il n'y a qu'un moyen de réformer les corps placés sous la protection de l'autorité civile, c'est de leur retirer cette protection ; c'est, non de tenter de les convertir aux idées du temps par la voie des règlements, mais de ne plus s'occuper de leurs affaires. Si l'Académie des beaux-arts cessait d'être, comme sous Louis XIV, placée sous la protection de l'État, si on la laissait vivre de sa vie propre, peut-être rendrait-elle des services, mais on peut être assuré qu'elle ne serait un embarras ni pour les gou-

vernements, ni pour les gouvernés, etquelesarls s'en trouveraient bien, notamment rarehitecture.

Ces vérités paraissent si simples à plusieurs, qu'on se demande pourquoi elles ne sont pas mises en pratique. Pourquoi? C'est qu'en tout ceci, ce dont on se soucie le moins, c'est de l'art; ce qui domine, ce sont les questions de personnes. Or, en art, comme en toute chose, quand on met les questions de personnes avant les questions de principes, on ne peut rien faire de sérieux ni de durable.

Il se présente, d'ailleurs, aujourd'hui, une situation nouvelle pour l'Académie des beaux-arts; elle n'a plus de doctrine d'art; ce qu'elle cherche à faire prévaloir, ce n'est pas un principe, une orthodoxie, c'est tout simplement une domination intéressée. Tous ses efforts tendent, non à propager des doctrines bonnes ou mauvaises, mais à occuper la place et à en éloigner ceux qui ne sont ni confrères, ni aspirants à la confrérie, ni soumis. En cela, l'Académie des beaux-arts perd la tradition des congrégations qui prétendent se perpétuer, et elle est piquée du ver qui s'attache aux corps approchant de leur décomposition.

Quand les jurandes et maîtrises — dont l'origine, d'ailleurs, était toute démocratique — furent plus préoccupées de maintenir leurs privilèges vieillis que d'élever leur industrie au niveau des connaissances du temps, quand elles devinrent exclusives et voulurent éloigner les concurrents au lieu de les surpasser, elles furent frappées de mort. Quand il fui bien avéré que Tinquisilion pour la foi, dont je parlais tout à l'heure, s*attachait surtout à accuser d'hérésie les gens riches, afin de confisquer leurs biens, les jours de sa puissance furent comptés.

L'histoire de la section d'architecture à l'Académie des beaux-arts, depuis le manifeste qu'elle lança en iSI\&, sera instructive à plus d'un litre, quand le temps sera venu de la faire, qu'on pourra supputer ce qu'elle coûte et montrer comment, peu à peu, elle est arrivée à cette domination irresponsable en laissant aux grandes administrations le souci de couvrir et de défendre les bévues ou les fantaisies coûteuses de la plupart de ses adeptes. En attendant, il est opportun, à notre avis, de soulever un coin du voile interposé entre le public et cette organisation digne de marcher de pair avec ce que le moyen âge sut établir de plus solide en ce genre.

La section d'architecture, à l'Académie des beaux-arts se compose de huit membres, ce n»est pas trop : la section de peinture comprend (juatorze membres; celle de sculpture, huit; total, trente membres. Or, es architectes étant souvent les dispensateurs de travaux de sculpture et ie peinture, il s'établit tout naturellement une communauté d'intérêts entre

152 ENTRETIENS SUR l\rGH1T£CTURE.

ces trente membres. La camaraderie qui lie les élèves de l'école de Rome se réveille lorsqu'il s'agit de nommer aux fauteuils vacants à Tlnslilut; aussi ne doit-on pas être surpris si, sur ces trente membres, on compte ^ huit architectes, neuf peintres et sept sculpteurs, anciens pensionnaires^ de Rome. Une majorité respectable.

Il n'y aurait certes rien à reprendre à cela si l'Académie des beaux--arts était une association libre, en dehors de la garantie de l'Etat. Il es^ tout simple que les membres de l'Académie des beaux-arts préfèrei^ se recruter parmi des camarades et ne se point donner la peine d'allé chercher, deci et delà, des talents; d'autant qu'ils sont en droit de coi^ sidérer ces camarades comme très-capables, puisqu'ils ne sont deveni^^ pensionnaires de Rome qu'à la suite de concours. Mais l'Etat est prt^^ tecteur^ ne l'oublions jamais, et il se fait ainsi l'agent passif d'un corp^ se recrutant lui-même dans un milieu qui ne se modifie pas et ne saura// se modifier. En effet, vous arrivez à l'Institut parce que vous avez été à Rome, et vous allez à Rome et surtout vous n'en sortez avec quelques chances d'obtenir des travaux que si vous avez suivi la voie tracée par l'Institut.

On a essayé, à plusieurs reprises, de rompre ce cercle... profitable, mais le corps protégé et privilégié, par conséquent irresponsable, a bien vite rendu vaines les tentatives d'affranchissement. Les rares jeunes geos qui,parhasard, ont voulu s'émanciper en s'appuyant sur les velléités libérales d'une administration, ont appris à leurs dépens ce qu'il en coûtait. S'ils ne marchent pas dans la voie unie tracée par la camaraderie» ils trouvent devant eux les portes closes; sinon une hostilité déclarée, tout au moins la conspiration du silence. Veulent-ils recourir à cette administration dont ils ont cru comprendre les tendances libérales accidentelles, et qu'ils ont encouragée de leurs vœux ou de leurs humbles efforts? Ils sont accueillis avec toutes sortes de promesses et d'égards, on les louera même de leur attitude indépendante vis-à-vis le corps, mais od donnera les travaux qu'ils sollicitent, souvent à bon droit, à celui qui, mieux avisé, se sera compromis bravement qw défendant, contre ces tentatives libérales de l'administration, les privilèges de la congrégation. Ce sont là de ces actes qu*une administration, en face de Tlnstitut, porte au compte des mesures marquées du sceau de l 'impartialité. Les choses se passant ainsi, aujourd'hui plus que jamais, cela explique suffisamment l'influence exclusive que peut prendre une congrégation irresponsable sur un pouvoir exécutif responsable.

El, en effet, que peut opposer une administration, qui n'est pas corn* pélcnte, à l'opinion d'un corps considéré par l'Etat lui-même (puisqu'il

le soutient) comme souverainement eompélenl? Comment admettre qu*une administration, qui n'est pas artiste, va prendre sous sa responsabilité de confier, par exemple, la construction d'un monument public à un homme que repousse un corps, supposé se recruter dans Télite des artistes? Elle trouve plus aisé, moins compromettant, de se couvrir de l'opinion de ce corps, qui cependant n'est pas responsable, n'est nullement tenu envers le public de rendre compte des motifs qui le font agir et qui se garde jamais de le faire. On conçoit qu'en présence de ces scrupules, de cette timidité bien excusable chez une administration qui n'entend rien aux questions spéciales de Tart, les affaires de la camaraderie doivent singulièrement prospérer. Aussi ces administrations se trouventelles bientôt complètement à la merci des chefs de la congrégation et entourées de ses adhérents, candidals à tous les degrés. Ces derniers deviennent d'autant plus nombreux et d'autant plus soumis a l'esprit du corps, qu'ils sentent son influence s'accroître, son pouvoir s'affermir dans tous les services des travaux publics. Ces services n'entendant plus exprimer qu'une seule opinion sur toute chose, puisqu'ils ont laissé éloigner tous ceux qui ne partagent pas cette opinion, croient être, de la meilleure foi du monde, dans la vérité... jusqu'au moment où, par cas fortuit, survient un brusque réveil. Alors, cette responsabilité dont Tadministration a cru pouvoir se décharger sur un corps irresponsable, retombe sur elle de tout son poids, et le corps protégé rentre sous sa coupole. Que Ton veuille bien considérer qu'ici je fais le procès, non aux personnes, mais à l'institution qui^ liée à l'État, est pour lui, au moins, un embarras, pour l'art une cause d'affaiblissement, pour les artistes une situation aussi peu digne qu'elle est en désaccord avec les tendances de notre temps et les besoins de notre société. Je ne prétends point me mêler des affaires qui concernent les peintres et les sculpteurs, c'est à eux de décider si l'Institut est profitable ou non à l'art, est profitable ou non à leurs intérêts personnels. Je ne considère ici que les architectes qui, ainsi que je l'ai fait ressortir tout à l'heure, se trouvent vis-à-vis du public et vis-à-vis des services publics dans une situation particulière. Or, on peut, sans exagération, avancer qu'il n'y a pas de dignité ù placer des hommes chargés d'intérêts souvent très-importants, dans cette alternative, ou de répudier leurs opinions, leurs idées, si ces opinions ou ces idées ne sont pas admises par le corps protégé par l'Élat, ou d'être condamnés à. une sorte d'ostracisme s'ils gardent et leurs idées et leurs opinions personnelles. En vérité, il ne faut pas trop tenter les caractères; la fermeté et la constance sont des qualités rares; puis enfin, pour le plus grand nombre, il s'agit de vivre. Et les congrégations qui ne peuvent plus murer ou

15/| ' ENTRETIENS SUR l'aRCHITEGTURE.

brûleries gens aujourd'hui, s'ils ne partagent pas leurs opinions, ont encore la puissance de leur imposer la longue torlure de Tisolement, du silence, de la gêne, des obstacles de toutes natures, des mauvais vouloirs polis, des mécomptes, etc. C'est encore trop, à notre avis. Si cela pouvait être profitable à l'art, si Tari y gagnait en grandeur et en force ce que le^^ artistes perdent en indépendance ou en sécurité, il ne faudrait pas se plaindre. Car nous dirions volontiers : « Périssent les artistes plutôt que Tari ! » Mais c'est qu'il n'y a pas d'art sans artistes et sans artistes indépendants, sans caractères. Avilissant les caractères, on avilit forcément l'art lui-même.

A cet état funeste il y a un remède, un seul, c'est de considérer l'Académie des beaux-arts (section d'architecture) comme une association Iibre> et de couper les liens qui la rattachent à l'Etat. Et, ou tôt ou tard, on y viendra. On y viendra le jour — et ce jour se lève à certaines époques dans l'histoire des nations — où on mettra les questions de principes avant les questions de personnes, où l'on aura reconnu qu'il n'y a plus rien à conserver décidément de» vieux rouages du xvh* siècle.

Ce jour-là seulement l'enseignement de l'architecture sera libre, et se développera. Comment ? C'est ce que nous allons examiner tout à l'heure.

11 est tout simple que la section d'architecture à l'Académie des beaux arts prétende que l'on n'a commencé en France à faire de la bonne architecture qu'en 1671, date de sa fondation ; mais celte opinion n'a pas généralement cours dans le public, et beaucoup de gens sensés croient qu'avant cette année 1671 on éleva en France des édifices d'une certaine valeur. En admettant que cette opinion soit erronée, c'est une opinion sincère, et par cela même elle a droit aux égards dans un pays qui a inscrit depuis soixante-quinze ans la liberté de conscience au frontispice des nombreuses constitutions qu'il s'est données.

Mais, à l'origine même^ cette Académie d'architecture n'avait point le caractère qu'elle a pris depuis et notamment après la Restauration. Je laisse parler ici un écrivain que certes on n'accusera pas d'hostilité systématique envers les Académies *. « Avant la révolution qui mit fin à l^ancienne monarchie, le dépôt des traditions de Tart élait^ en France, principalement confié à une Académie de peinture et de sculpture fon dée; non pas par Lebrun, comme on l'a dit, mais par Mazarin^ en 1648 fel à une Académitè (f architechire fondée par (]olbert en 1671. Ces deu

* Voyez la Répùme à \à lettre de M. Ingres^ par M, Ch, Giraud^ de VlnilUUL Paris l86i, p. 2.

fondations étaient loin d'avoir, dans Torigine, le caractère esthétique qu'on pourrait leur supposer, si Ton ne fait attention qu'à leur litre et surtout si Ton interprète ce titre d'après les idées dominantes de notre fiiècle. Le régime de corporation et de maîtrise était jadis, en France, la loi de tous les arts. Nul ne pouvait alors exercer l'art de peindre ou de sculpter, s'il n'était immatriculé dans la corporation des maîtres peintres «l scuiptiers; et pour obtenir le matricule, il fallait passer six ans chez un maître, dont trois comme rapin^ et trois comme apprenti, et produire enfin un chef-d'œuvre, sur lequel on était reçu. En dehors de ces privilégiés, nul n'avait le droit d'user librement et publiquement de la palette ou du ciseau, sous peine de saisie de son œuvre, en quelque lieu que le syndicat des maîtres pût la trouver. Les seuls artistes directement commissionnés par le roi, les princes ou de très-puissants seigneurs» pouvaient échapper à la surveillance jalouse des corporations* Ce fut pour soustraire les artistes à la tyrannie des maîtrises que Mazarin et Colbert fondèrent les Académies dont il s'agit. En effet, le droit des académiciens agrégés fut d'être exemptés de la maîtrise et de pouvoir exercer leur talent en toute liberté.

Mais, en consacrant ce nouveau privilège, Mazarin et Colberl ne firent point des deux Académies des arts^ deux institutions publiques; celte dernière idée est encore étrangère à l'intention des fondateurs. Ils éta- Mirent deux corporatio?is particulières et nouvelles; élevées au-dessus des autres, si l'on veut; libérales^ tandis que les autres tenaient du métier, mais au fond ayant le même caractère ; car, au dehors des Académies et des maîtrises, nul ne put exercer l'art de peindre, de sculpter et de bâtir. Les Académies des arts furent donc organisées à la façon des corparafions; c était alors le type habituel, obligé, de toute association de ce genre. Aussi le gouvernement des Académies fut-il abandonné à une sorte de syndicat; les douze premiers inscrits au tableau formaient le eonseil souverain des Anciens. Les autres membres, en nombre illimité, n'avaient aucune part à la direction ; mais ils participaient à l'honneur ou au privilège du libre exercice ; les frais de loyer ^ de modèles^ de récom-penses même^ étaient à la charge de tous les académiciens qui^ par des cotisations^ fournissaient à ces dépenses. LÉtat n'y contribua jamais que pour de faibles et accidentelles subventions. Plus tard, le roi donna le logement. En outre du libre exercice, l'enseignement fut l'objet d'un autre privilège des Académies; mais le conseil des anciens eut le droit exclusif de nommer des professeurs, de statuer sur la disciplintr des élèves, et de régler les conditions du régime de l'école. Celte constitution a duré jusqu'en 1793, où furent supprimés les derniers vestiges des corporations

anciennes Quand la tourmente révolutionnaire fut apaisée,

Yien obtint le rétablissement des anciennes Académies, sous le titre nouveau et plus vrai di École des beaux-aris. Son crédit fit même réintégrer les anciens dans leurs vieilles prérogatives ; mais ce fut pour peu d(

temps, car un décret du 11 janvier 1806 attribua la nomination des pro

fesseurs à TEmpereur et leur alloua un traitement de l'État »

Cet historique de l'Académie des beaux-arts, depuis sa fondation jus^ — qu'en 1806^ fait naître certaines observations générales qui ont leuv* importance.

Les corporations du moyen âge, institutions démocratiques mais pee/ libérales, ne pouvaient cependant continuer de vivre sous le gouvernement établi par les ministres de Louis XI Y. Que font ces ministres? ils élèvent, à côté ou au-dessus, une corporation privilégiée, mais en laissant à cette corporation les attributions quasi républicaines des anciennes maîtrises.

Le gouvernement de Louis XIY ente un privilège sur d'anciens privilèges. D'ailleurs, au fond, que la corporation ait nom : Académie ou Maîtrise, le résultat est, à peu de chose près, le même au premier moment; mais on conçoit comment il était plus facile à TÉtat de faire, en peu de temps, A'une Académie fondée par lui, un instrument docile, un instrument à lui, que d'exercer une innuence sur les anciennes maîtrises. En cela le gouvernement de Louis XIY était logique; il faisait dans le domaine des choses d'art ce qu'il faisait dans le domaine de la féodalité. Il élevait au-dessus des vieux privilèges, qui pouvaient gêner le pouvoir absolu, de nouveaux privilèges plus forts et sous sa main.

Toutefois, cette corporation supérieure, sous la protection royale, conservait les formes républicaines des anciennes maîtrises. Mais, si déplorables que fussent les abus attachés à ces anciennes maîtrises, elles ne relevaient que d'elles-mêmes, elles étaient dans la cité^ vivaient de sa vie, étaient forcées d'écouter l'opinion dominante et d'en subir les variations. Il ne pouvait en être ainsi d'une corporation royale; elle devait bientôt, abritée derrière les privilèges particuliers dont elle jouissait, s'isoler, former une sorte d'aristocratie plus puissante que n'avait jamais pu le devenir l'oligarchie des maîtrises. En effet, « ces Académies étaient tout à la fois corps enseignant, corps de profession et corps académique, dans le sens actuel du mot; ainsi que l'étaient, du reste, les Académies de même ordre qui existaient en Italie, où Mazarin en avait pris l'idée et le modèle, et dont l'influence a été si fatale à l'art, au delà des monts, à partir de la tin du xvii* siècle. L'art italien leur a dû, en grande partie, son déclin Le professorat académique avait partout donné naissance

à une sorte de style bien connu, qui n'est pas toujours le style de la grâce et du goût.

Le suprême honneur académique était alors le professoral ; aussi, comme les anciens ne croyaient sincèrement pouvoir mieux faire, ils se nommaient toujours eux-mêmes. Académicien et professeur étaient, en eux,

essentiellement synonymes, car Tun était inséparable de Tautre ^ »

Le décret du 11 janvier 1806 prétendit enlever à ce pouvoir, en reconstituant l'Académie des beaux-arts, ce qu'il avait d'exorbitant : les professeurs furent nommés par l'Empereur, et les dépenses de l'Académie des beaux-arts furent portées au budget de l'État. C'était une sorte de concordat suivi à diverses époques, notamment en 1863, d'articles organiques. Or, on sait ce que sont les articles organiques pour les corps qui n'acceptent un concordat qu'avec l'espoir d'en éluder au moins 1 ^esprit. Si bien qu'aujourd'hui le corps, débris d'institutions étrangères 9UX idées de notre époque est, malgré qu'on fasse, le maître de l'enseignement des beaux-arts, le maître de la plupart des administrations qui disposent des chapitres du budget de l'État et des grandes villes affectés »vx beaux-arts; le maître, par conséquent, du sort des artistes et plus particulièrement des architectes qui n'ont guère, pour manifester leur talent, que les travaux dépendant de ces administrations.

On pourrait se demander pourquoi FAcadémie des beaux-arts, qui n'est qu'une concentration des maîtrises du moyen âge, professe pour tout ce qui lient à cette époque un si profond dédain, et même une si vive répulsion, si l'on ne savait que les corps ont pour habitude de répudier leurs origines et prétendent ne tenir leurs titres que d'eux-mêmes. Il n'y a pas moins, dans ce fait, de l'ingratitude. En prétendant faire dft TÉcole des beaux-arts une institution publique ^ l'État a failli se brouiller avec l'Académie, il n'a pas atteint le but qu'il se proposait, et ne peut l'atteindre tant qu'il existera un lien entre l'Académie et lui. Aux yeux du corps académique, l'intervention de l'État dans l'enseignement d&s beaux-arts est un fait inouï, comme pourrait l'être, aux yeux des ^v-^ues, son intervention dans l'enseignement donné au séminaire.

Alais, pourra-t-on objecter, avec quelque apparence de raison : puisque

c'est l'État qui est responsable de l'emploi des fonds publics, il est juste,

^^ nioins, pour ce qui regarde l'architecture, qu'il s'assure de la qualité

^ <le la nature de l'enseignement donné aux architectes chargés, un

j^ur^ d'appliquer ces crédits à la construction des édifices publics. Il y a

■^on-seulement une question d'économie, mais une question de sécu-

^éponie à la lettre de M, Ingreg^ fH»r Ch, Giraud, de VlmtituL Paris, 4 864, p. 4.

158 ENTRETIENS SUR LARGHITECTURE.

rite; sans parier de l'honneur qui rejaillit sur lui, État, si ces édifices sont beaux, et de la confusion qu'il éprouve si ces édifices sont mal conçus et laids.

« Point », répond le corps, avec non moins de raison; « je suis institué par vous, Etat, pour maintenir Tart au niveau le plus élevé qu'il puisse atteindre dans le temps ; d'après cette institution même, placée sous votre protection, je me recrute parmi les plus capables entre tous les artistes ; je suis assuré de l'excellence de ce recrutement, puisque moi^ corps d'élite, je choisis ceux qui doivent le compléier s'il survient de* vacances; donc ce serait mentir à ma constitution, que vous reconnaissez excellente, puisque vous l'avez faite et la protégez, si l'on me relirait les moyens de former les artistes capables parmi lesquels je dois me recruter, si je ne pouvais les façonner à mon image et si, les ayant façonnés, vous ne les preniez pas de ma main comme excellents.

a Vous n'entendez rien, vous, État, en ces matières, vous ne pouvez savoir comment se forme un architecte, et ce que vous avez de mieux à faire, c'est de vous en rapporter à moi, institué par vous, soutenu par vous, ne Toublions pas, à l'effet de maintenir l'art à un niveau élevé et de ne point le laisser s'égarer dans certaines études que je déclare dangereuses parce qu'elles me sont peu familières, ou à travers des nouveautés qu'il ne me plaît pas d'admettre. »

Certes le public aurait de bonnes raisons pour parler comme nous supposons qu'il le ferait s'il était consulté ; mais l'Académie n'aurait pas tort en répliquant ainsi que nous venons de le faire pour elle,

A ces discours contraires qui, suivant le point do vue où Ton se place, sont dans la vérité, à ces discussions qui s'éterniseront sans modifier en rien les opinions de chacune des parties, l'État un jour pourrait trouver une solution simple, à laquelle il n'y aurait à opposer, pour le coup, nul argument. Il n'aurait qu'à s'exprimer ainsi : « Votre constitution date de l'année 1671, je le reconnais, et l'Académie peut en être fière, mais depuis l'an 1671 il s'est passé en France quelques événements d'une importance capitale. Depuis lors, beaucoup d'autres constitutions que la vôtre ont été faites et changées, beaucoup de traditions ont été oubliées, mises à néant; des droits] reconnus par les gouvernements antérieurs ont été abolis ; ce sont là des faits que les pouvoirs humains sont forcés d'accepter. J'admets que vous jouissiez de la plus entière liberté, parce que je ne prétends gêner celle de personne ni même d'aucun corps, d'aucune congrégation ou corporation. Mais vous ne pouvez ignorer que la révolution du dernier siècle a aboli les privilèges et les monopoleSt que les principes d'égalité sont, en France, passés dans les mœurs et les ha-

bitudes ; je ne saurais donc vous protéger, vous soutenir, parce que ma protection spéciale, exclusive, est une garantie qui m'engage et me compromet, et plus encore un attentat contre le principe de la libre concurrence. Si je vous protège, si je vous soutiens exclusivement, ou cette protection vous oblige à une condescendance envers mes volontés, et vous les déclarez arbitraires, ou je vous laisse une entière liberté, et cette liberté, abritée sous ma protection, peut être oppressive pour celle des autres. Je connais ce dilemme et ne veux plus m'y laisser prendre. Vivez sous le droit commun, conservez votre constitution même si bon vous semble, mais je n'en suis plus le protecteur ou l'éditeur responsable. Ayez une école ou n'en ayez pas, occupez-vous de la lliéoric ou de la pratique de l'art, donnez des médailles et des pensions si de généreux donateurs vous en fournissent les moyens, prononcez des discours ou écrivez des livres si on veut les écouter ou les lire, je ne m'en mêle pas. Pourvu que vous ne fassiez pas de bruit sur la voie publique, que vous ne gêniez pas la circulation et que vous n'exposiez ou n'écriviez rien qui soit contraire aux mœurs, vous êtes les maîtres chez vous. Mais si demain, une, deux, trois, vingt Académies des beaux-arts veulent se former sur la surface du territoire, vous ne trouverez pas mauvais que je les laisse jouir des mêmes libertés, auxquelles d'ailleurs elles ont droit, puisqu'en l'an 1868 l'État ne peut plus admettre de privilèges ni de privilégiés. Si vous formez des hommes capables, je vous en serai reconnaissant et m'en servirai à l'occasion, mais vous trouverez bon que je les prenne aussi ailleurs que chez vous si d'autres établissements peuvent 'n'en donner de plus habiles. Vous portez des habits brodés de soie verte, je n'y vois' aucun mal, mais je ne pourrai empêcher d'autres académies .d'en porter qui seront brodés de soie rouge ou de soie jaune. Ceci est un détail; je vous le donne afin de bien vous pénétrer de l'esprit qui me dirigera désormais. Égalité et protection égale pour tous, les subventions, dotations ou appointements supprimés, je ne puis pas éternellement faire durer la minorité des beaux-arts. Ils sont majeurs et doivent savoir se ^Ofi^uife^ et je ne puis croire qu'ils aient toujours besoin d*un conseil de f^nnille* Toutefois, je ne suis pas l'État pour me renfermer dans un rôle ï^ssif, incompatible avec mes fonctions. J'ouvre une école des beaux- ^^*ts gratuite, à laquelle sont annexés un musée de modèles et une bonne *^il>liothèque. Cette école sera publique comme l'est le Collège de France, J^ ïiie réserve le droit de nommer les professeurs aux chaires de cette ^^^le, soit après des concours publics, soit entre un certain nombre de ^^ndidats élus par les artistes*

11 est évident que je ne ferai pas enseigner dans ces chaires les con-

naissances élémentaires. Cela est Taflaire des écoles spéciales, et je ne suis pas nfiaître d'école. Je ne me préoccupe que de la partie la plus élevée de renseignement. D'ailleurs, les cours ne seront pas le prétexte d'examens ou de distributions de récompenses. Ces questions de médailles et de degrés concernent également les écoles spéciales. Ne croyez pas que sur mon budget des beaux-arts, qui est assez maigre d'ailleurs pour un grand pays Je veuille faire de tristes économies; non, telle n'est pas ma pensée» mais de ce que je dispose de crédits à peine suffisants, c'est une raison pour que je prétende bien employer l'argent du public. Or, je supprime l*école de Rome, qui est une institution au moins inutile aujourd'hui. Cette école pouvait avoir une raison d'être quand on mettait trois mois à aller de Paris à Rome en voiture, quand on voyageait avec difficullé dans toute l'Europe, quand surtout les gouvernements, mes prédécesseurs, considéraient cet établissement comme un prélexle propre à maintenir l'influence française dans la ville éternelle. Aujourd'hui ces motifs politiques ne sont plus de saison ; les voyages se font, sur presque toute la suiiace du globe, avec facilité, surtout en Europe; les artistes et les architectes en particulier ont à apprendre partout, et leur fournir à Rome un établissement où ils perdent l'activité et Tinitiative nécessaires en notre temps, les habituer à cette vie facile de la villa Medici; provoquer la camaraderie entre jeunes gens qui se transmettent ainsi de vieilles traditions laissées par les générations antérieures,, n'est ni sain ni conforme à l'esprit du siècle. Donc, en supprimant l'école de Rome, je ne fais pas rentrer dans la caisse du trésor l'argent que coûte celte institution. Voici comment je compte l'employer. Si je ne soutiens plus votre monopole, il se formera demain en France plusieurs écoles d'art, voire des ateliers privés dans lesquels, par suite de la libre concurrence, on s'efforcera de donner aux jeunes gens la meilleure instruction dans le plus court espace de temps possible. Il serait contraire à mon intérêt bien entendu de ne pas m'enquérir de ces efforts particuliers et de ce qu'ils produisent. Je convierai donc ces écoles privées ou ateliers à envoyer chaque année un de leurs élèves pour prendre part à un concours général. — Notez qu'ici je ne parle que des architectes. — Les progranunes de ce concours, à deux ou trois degrés, seront tirés au sort dans un certain nombre de programmes dressés par les architectes attachés aux travaux du gouvernement. Les concurrents seront jugés par un jury composé par eux-mêmes et par voie d'élection, en excluant, bien entendu, les maîtres qui auront envoyé des élèves au concours. Les jugemenls seront motivés, imprimés et exposés en public avec les projets. Nous examinerons s'il y a lieu de donner un ou plusieurs prix chaque

année. Le lauréat (en admettant qu'il n'y en ait qu'un) aura la faculté de voyager si bon lui semble et où bon lui semblera pendant la première et la troisième année. A la fin de la première année il devra envoyer un travail sur un monument existant, ancien ou moderne, avec mémoire critique et analytique. Ce travail sera soumis au jury chargé de juger les concours de Tannée suivante; si le travail est jugé bon, le lauréat jouira des émoluments attachés à sa deuxième année, laquelle devra être employée à remplir une mission que lui confiera le gouvernement. Même manière déjuger les résultats de cette mission. Si le lauréat est jugé capable, on lui remettra l'indemnité attachée à la troisième année, a la fin de laquelle il présentera une étude, non sur un monument, mais sur un ensemble de constructions appartenant à un pays et a une certaine époque, à son choix ; ce travail devra être autant analytique que graphique, et développé. Après ces épreuves, qui ne m'engagent pas, qui ne constituent pas un droit, mais qui constatent un fait, je donne à ces lauréats un certificat d'études. Il est évident que j'aurai intérêt à employer sur mes chantiers les porteurs de ces certificats, mais encore une fois j'entends conserver à cet égard toute ma liberté. »

Si, par aventure, l'Ëlat s'exprimait ainsi, — et tôt ou tard c'est ce qui arrivera, — l' il aurait l'avantage d'être logique et de mettre d'accord, en ce qui touche les arts, les principes sur lesquels repose notre société avec les faits ; 2*" il s'épargnerait des embarras, des diflieultés de second ou troisième ordre, je l'accorde, mais qui ont cependant leur importance; 3** il cesserait d'être l'endosseur responsable d'un corps irresponsable ; 4* il provoquerait le développement des études sérieuses et pratiques et ^^ se mettrait pas sur les bras, ainsi que cela se voit aujourd'hui, un ^rtain nombre de médiocrités qui prétendent avoir acquis le droit à la protection de l'État, puisque celui-ci les élève, les dirige, les récompense, les pensionne et leur marque les diverses étapes qu'ils ont à par- ^urir; 5* il rendrait aux artistes, et aux architectes notamment, l'initia- *'ve qui est nécessaire dans toute carrière libérale, qui seule peut Produire des résultats pratiques et qui est soigneusement étouffée à cette '^^ore, sous l'influence académique ; & il aurait fait passer les questions générales qui intéressent réellement la société, avant les questions de Personnes qui n'intéressent qu'un corps privilégié... et il aurait bien fait. Je ne dois point passer sous silence les arguments que Ton oppose à ^^^ mesures radicales. Ces arguments peuvent se résumer ainsi, et je ''^connais qu'ils ont leur valeur : « Si l'État abandonne l'enseignement ^^ l'architecture à l'initiative privée, cet enseignement s'abaissera sensi- *^leiïient. Nous verrons surgir du sein de ces écoles et ateliers les docn. 22

(rines les plus étranges ; le bon sens, la raison que vous invoquez comme devant diriger, avant tout, cet enseignement, ne se rencontreront, au contraire, qu'exceptionnellement. L'Europe nous envie notre Académie et notre Ecole des beaux-arts, et tous les pays qui prétendent occuper la tête de la civilisation n'ont fait autre chose, depuis soixante ans, que de chercher a imiter ces institutions que vous voudriez détruire chez nous. Si Ton vous écoutait, la France, demain, se trouverai reléguée dans les derniers rangs au point de vue des productions d'art. Si l'influence académique — dont vous exagérez les effets — n'existait plus, nous perdrions ce qui reste de goût, de sentiment, d'unité et de grandeur, dans nos ouvrages d'architecture. Les architectes ne seraient plus des artistes, mais des bâtis* seurs, habiles, ingénieux peut-être, mais dépourvus de cette exacte appréciation du beau, que maintient Tinfluence académique à travers toutes les fluctuations de la mode.

En détruisant une institution qui, comme toute chose humaine, doit produire certains abus, sans grande importance au fond, vous abandonnez l'étude des arts aux influences de la mode, vous perdez des traditions précieuses et, pour les écoles que vous laissez ouvrir, vous n'avez plus ce régulateur nécessaire à tout enseignement qui, en paraissant gêner parfois ses tendances vers le progrès, l'empêche de s'égarer et de tomber dans des excès que vous-même seriez le premier à déplorer. Il n'y a nul danger à laisser à un corps qui n'est et ne peut être composé que de gens distingués par sa constitution même, une influence purement morale ; et l'influence de l'Académie des beaux-arts n'a et ne peut avoir un autre caractère. Son immixtion dans renseignement et l'administration n'est due qu'à la valeur de ses doctrines, ou si le mot de doctrine ne vous paraît pas convenir aujourd'hui, à l'importance réelle des travaux de chacun des membres qui composent ce corps. Vous ne pouvez empêcher que le talent et le mérite ne produisent une sorte de rayonnement autour d'eux et vous ne prétendrez pas que ce rayonnement ne soit pas de toutes les influences la plus légitime et la plus salutaire. D'ailleurs l'Académie des beaux-arts n'a pas le pouvoir d'interdire l'ouverture d'écoles d'art, et si elle avait ce pouvoir il y a tout lieu de croire qu'elle n'en userait pas. Son intérêt la porterait plutôt à favoriser Touvertiire d'écoles d'architecture, bien certaine que ces écoles deviendraient tôt ou tard des succursales del'Ëcole des beaux-arts. Nous pensons donc que les inconvénients, pour ne pas dire plus, qui résulteraient de la suppression ou de l'amoindrissement de l'Académie des beaux-arts, seraient loin d'être compensés par les avantages fort douteux que produis rait le retrait de la protection de l'État. Quant à ce qui concerne l'écde

de Rome, depuis le décret de 1863, la pension des lauréals est réduite de cinq à trois ans, et sur ces trois années les élèves peuvent en passer une bonne partie en voyage; il n'y a donc pas, entre ce que vous présentez comme une amélioration et ce qui est, une différence notable, et le séjour des jeunes gens à la villa Medici établit des relations entre eux, leur permet de vivre dans un milieu d'art, ce qui peut avoir sur le développement de leur talent et sur leur avenir les meilleures conséquences. LMsolement n'est bon pour personne, il est mauvais pour la jeunesse, et les critiques ou les encouragements des camarades sont un des plus puissants moyens de former le goût et l'esprit, surtout si les traditions de fortes études pèsent sur cette vie en commun. Pour résumer, il faut laisser au temps à amender peu à peu ce qu'il y a de défectueux ou de contraire aux habitudes de notre société dans l'institution de l'Académie et de l'École des beaux-arts, en ce qui concerne l'architecture, mais ce serait agir imprudemment que modifier brusquement ce qui est. »

A ce discours, que chacun a pu entendre ou lire, car il a été prononcé ou écrit bien des fois sous des formes différentes, en reproduisant les mêmes arguments; on peut répondre : «Siime institution qui n'a aucun caractère politique a besoin pour se maintenir de la protection immédiate de l'État, c'est qu'elle ne peut vivre de sa propre vih et qu'elle est par conséquent considérée comme superflue par le public. Nous ne demandons point la suppression de l'Académie et de l'Ëcole des beauxarts, en ce qui concerne l'architecture; nous demandons que l'État cesse de protéger l'une et de diriger l'autre sous sa responsabilité. Nous savons bien qu'aux yeux de l'Académie et de l'Ecole, leur retirer cet appui del'État c'est leur retirer l'influence dont dispose le corps, mais c'est justement à cette influence considérée comme funeste que, dans l'intérêt de l'art, nous voudrions soustraire la république des arts. Le temps peut amender, modifier des associations libres; il n'apporte aucun élément nouveau à des congrégations couvrant leur irresponsabilité de la responsabilité de TÉtat. La liberté seule amène avec elle la perfectibilité. Or, une congrégation protégée n'est pas plus libre que ne peut l'être le protecteur de cette congrégation. Dans ce cas, l'État et la congrégation sont l'un et Fautre attachés aux deux bouts d'une chaîne; et comme l'Etat ne peut guère s'occuper des détails qui intéressent particulièrement la congrégation, celle^i, qui n'a rien autre chose à faire, tire la chaîne de son côté. H n'y a donc d'autre moyen pour assurer l'indépendance des deux parties que de couper la chaîne. Cette Académie des beaux-arts qui, h notre sens, exerce une influence fôcheuse sur l'enseignement et la pratique de Tarchitecture, serait vraisemblablement une association utile du jour où elle

deviendrait complètement indépendante et aurait à lutter, sur le pied d'égalité, contre d'autres associations. Elle aurait toujours pour elle ses traditions, mais elle ne pourrait plus en faire une ornière praticable aux médiocrités. Désintéressé dans la question, puisque nous avons toujours préféré notre indépendance aux avantages attachés au titre de membre de rAcadémie des beaux-arts, nous avons suivi avec attention les événements qui auraient pu modifier l'esprit de cette institution. Depuis trente ans le personnel de la section d'architecture s'est, bien entendu, complètement renouvelé. La majorité des membres de cette section est prise nonseulement parmi l'élite de nos architectes, mais se compose des esprits qui manifestaient et qui manifestent encore, individuellement, les tendances les plus larges et les plus libérales. Parmi ces personnalités distinguées, il en est même qui ont pu passer pour révolutionnaires^ c'est-à-dire disposées à modifier du tout au tout et l'enseignement prôné par l'Académie et la marche imprimée aux travaux publics. Mais telle est la force naturelle des choses, que ces esprits libéraux, éclairés, une fois admis dans la congrégation, n'ont pu en modifier l'esprit et ont dû soumettre leur opinion ou leurs tendances personnelles à l'effacement qui est la loi du corps. Si bien que cette majorité libérale, éclairée, subit la pression de la minorité, parce que la minorité, qui ne se compose pas d*individualités marquantes, n'a d'autre intérêt que de conserver l'esprit du corps, a des attaches partout, dans les administrations supérieures comme sur les bancs de l'École, et qu'elle conserve dès lors la puissance que lui assure la pn tection de l'État.

Ainsi, l'Académie des beaux-arts (section d'architecture) est réellement en dehors de l'Institut, c'est pourquoi nous l'appelons co/i^r^^o/lro/t. Elle est à la remorque d'une coterie composée de médiocrités activer dont toute la force réside dans cette protection accordée par l'Etat. Retire.

cette protection, et l'on sera tros-surpris de voir cette classe del'Institr ■ ( rendue sli son indépendance entrer dans la voie libérale et devenir auss^^f utile qu'elle est nuisible aujourd'hui.

N'attendez donc rien du temps, si l'État reste le protecteur de l'Ac^sï— demie des beaux-arts et le directeur des études d'architecture. Si fa"^ t, attendez-vous à un abaissement de plus en plus sensible dans l'esprit ^:3cj corps et des études. Croit-on, dans l'état présent de la société, que le irmiveau des études littéraires, philosophiques et scientifiques s'élèveraiL si les congrégations religieuses avaient le monopole de renseignement ^n France ? et si, en face des établissements qui sont sous la main de l'ef^î* scopat, il n'y avait pas l'Université et les écoles privées, et le Collège c3e France 1 Eh bien ! tout ce qui touche à l'enseignement de l'architectLB Te,

tout ce qui fait l'avenir des architectes, est enireles mains d'une congrégation mue par des ressorts obscurs à laquelle Tlnstitut sert de couver-* ture.

11 arrive toujours un moment où les congrégations ne peuvent plus être dirigées par des esprits d'élite, oii elles tombent sous l'empire de la médiocrité qui n'entrevoit plus que des intérêts à contenter, non des principes à faire prévaloir. Quand les choses en sont arrivées à ce point, le talent, le génie même, qui se fourvoient dans ces milieux, n'y peuvent apporter aucun élément vivifiant et subissent, les premiers, la tyrannie des médiocrités satisfaites.

Quant au régime de l'École de Rome, voici ce que tout esprit froid et impartial a pu observer. Si la vie et l'étude en commun conviennent à de très-jeunes gens, elles sont funestes au développement des talents supérieurs, lorsque l'homme entre dans cette seconde jeunesse qui voit mûrir les fruits éclos. Que tous ceux qui ont suivi avec quelque éclat la carrière des arts ou des lettres veuillent s'interroger, se rappeler ces temps intermédiaires entre les premières études et les conséquences à tirer de ces études. Quelles incertitudes, quelles anxiétés... L'esprit alors, tout plein d'appétits mal définis, ne sait oii ni comment y satisfaire. 11 a besoin de se recueillir, de classer les éléments qu'il n'a pu encore s'assimiler. Il lui faut faire sur lui-même un travail de défrichement, pourrait-on dire. Il sentie besoin d'une méthode et ne sait pas encore ce que c'est que la méthode. C'est dans ce moment de fermentation que se développent les vrais talents, mais faut-il pour cela les laisser livrés à eux-mêmes, et ne point placer devant leurs pas un courant tout tracé, car il est à croire qu'ils s'y jetteront. 11 n'y a que les sots qui se croient du génie à vingtcinq ans. A cet âge, le vrai mérite (sans remonter jusqu'au génie) est, au contraire, anxieux, inquiet, doutant de lui, parce qu'il entrevoit vaguement un rude labeur, parce qu'ils se sent une force et qu'il ne sait encore à quoi l'appliquer. Ces natures-là, les seules auxquelles il faille songer dans la république des lettres et des arts, ne se développent pas dans un séminaire d'art ou de littérature, elles s'y étiolent au contraire. Par cela même qu'elles sont possédées de ce doute, de cette inquiétude, de cette modestie ombrageuse qui prévoit la longueur et les difficultés de la tâche, elles se laissent bientôt entraîner aux apparences de l'étude facile et paisible, elles aiment à croire aux succès de camaraderie, plus que d'autres peut-être, elles sont sensibles à l'abri qu'on offre à leurs doutes, et à moins d'une bien rare énergie de caractère, abdiquent la responsabilité de leur moi. Combien d'élèves de l'École de Rome, partis en donnant de brillantes espérances, font précéder leur

retour d'œuvres de plus en plus ternes ! Par compensalion, ce régime convient merveilleusement aux médiocrités, il leur donne la sûreté, l'aplomb, routrecuidance qui souvent sont une chance de succès... pour elles.,., mais de tristes déceptions pour celte partie du public qui s'intéresse aux choses d'art. Le séminaire français de rarchiteclure à Rome est donc, à notre avis, le pourvoyeur de ces banalités audacieuses et coûteuses qui remplissent nos cités. Et les quelques artistes distingués qui sortent de cette école — il y en a, certes, que nous pourrions citer, — forment une classe sans influence, respectée peut-être, à coup sûr très-estimable, mais réduite à gémir en silence sur l'envahissement des médiocrités patentées qui compromettent l'avenir de notre art. Dans le fond du cœur, nous sommes certain que cette classe d'artistes pense comme nous pensons, seulement étant elle-même entrée dans la congrégation , il est de sa dignité d'en subir la tyrannie sans se plaindre.

Que l'État, qui ne peut s'enquérir de c^s misères, mais qui en pâtit, applique donc le seul remède possible; qu'il fasse succéder au régime de la protection la liberté complète, la concurrence absolue. Il sera le premier à en profiter, car donnant la liberté à tous, il redeviendra libre lui-même et n'aura plus à ménager, contre ses propres intérêts, un monopole que d'ailleurs l'état de la société ne saurait admettre longtemps.

Toute concurrence sérieuse est impossible en présence de l'organisation de l'École des beaux-arts. La gratuité d'une part, les récompenses successives, aboutissant au prix de Rome et à une sorte de droit au travail en revenant de la villa Medici, l'appui de la camaraderie dont la tête est à l'Académie des beaux-arts, maîtresse de la situation, sont des appâts trop séduisants pour que les jeunes gens ne s'y laissent pas prendre. Or, il faut reconnaître que tout travail intellectuel qui, de notre temps, est affranchi de la libre concurrence, doit bientôt s'abaisser, que tout monopole conduit à l'infériorité de la production. C'est donc une ironie de venir nous dire que l'enseignement de l'architecture est libre, puisque la protection de l'État attire les élèves dans une seule école pourvue de pri- viléges et soumise, par la force des choses, à un corps privilégié lui — même. Que les ressources de l'État s'appliquent, non à soutenir un corpSiS et un établissement, mais à utiliser le talent qui fait ses preuves, d'oÛM qu'il vienne, c'est tout ce que l'on doit raisonnablement lui demander el^ c'est le seul moyen d'élever l'enseignement de l'art. »

Les mailles du filet tendu par la congrégation actuelle autour de touless: les positions que peuvent obtenir les architectes, ne sont pas tellemen ^i serrées qu'il ne s'introduise parfois entre elles des libres penseurs en ar--^" chitecture. Ceux-ci n'atteignent pas les sommets soigneusement gard

pour les adeptes soumis, mais ils trouvent parfois une occasion de montrer leurs capacités. Or, il est intéressant d'observer que si la majeure partie des travaux d'architecture très- importants exécutés de notre temps, présente l'assemblage le plus étrange et le plus dispendieux d'éléments incohérents, les travaux d'un ordre plus modeste sont souvent empreints i'un savoir, d'une raison, d'une connaissance exacte de la valeur et de a nature des matériaux, que l'on serait heureux de reconnaître dans nos grands ouvrages. Les auteurs de ces projets ne sont pas, il est vrai, lauréats de l'Institut, n*ont pas été passés à la filière de l'Ëcole des beaux* ris, leur nom est à peine connu, ils ne feront point partie du conseil des âtiments civils, aujourd'hui que ce conseil est devenu une succursale de 'Académie des beaux-arts, contrairement à l'esprit de son organisation ; l& n'occuperont jamais un fauteuil sous la coupole du quai Conti ; mais Is laissent des œuvres qui consolent un peu les esprits sensés des dé- )auches de pierre auxquelles se livrent leurs confrères mieux partagés. jà sont ces talents modestes qui s'occupent des moyens pratiques, qui cherchent à les perfeclioimer et à en tirer le meilleur parti, le parti le [)lus économique. Ce sont eux qui relèvent certaines industries du bâtiment, parce qu'ils daignent faire passer la raison et les intérêts de leurs clients avant la satisfaction de leurs fantaisies. Où donc ces architectes ont-ils pris ces méthodes, cette expérience souvent précoce ? Est*ce à tl^ole des beaux-arts? Certes non, c'est dans leur propre fonds, dans leurs études personnelles, faites avec scrupule et sans préventions. 11 n'eët donc pas exact de dire (jue, en dedors de l'École des beaux-arts, il n'y a plus d'enseignement possible, et que cet enseignement s'abaisserait si cette école privilégiée n'existait pas. Rendez l'enseignement de l'archilecture réellement libre en cessant d'entretenir un établissement privilégié, et vous verrez immédiatement ces esprits sages et droits, les hommes de savoir modeste et d'expérience pratique, prendre la tête d'un enseignement fécond, étranger aux préjugés des coteries, sortant des errements de la routine. Vous verrez cet enseignement se développer non pas en formant un corps discipliné, exclusif, et n'aspirant qu'aux recompenses qui peuvent assurer l'avenir de ses membres, mais en li-^ vrant au public des sujets qui ne devront compter que sur leur mérite personnel pour parvenir, indépendants et scrupuleux, parce qu'ils ne pourlront plus, s'ils font des fautes, recourir, pour les masquer, à l'influence d'un corps puissant et irresponsable.

11 y a vingt ans encore, à côté et en dehors de l'École des beaux-arts^ il y avait ce qu'on appelait alors des ateliers, c'est-à-dire des réunions de jeunes gens travaillant sous la direction d'un maître. C'était dans ces

168 EiNTRETIENS SUR l' ARCHITECTURE.

ateliers qu'on apprenait réellement rarchitecture ; les connaissances clémenlaires qui doivent précéder l'étude de cet art étant enseignées partout. Ces ateliers, émules les uns des autres, dirigés même par des maîtres dont les principes étaient souvent opposés, donnaient un ferment d'activité intellectuelle qui a produit des talents distingués, des caractères indépendants. L'École tout entière soumise à l'Institut essayait bien alors de réagir contre ces tendances libérales, de niveler ces esprits sous l'influence académique; elle n'y parvenait pas toujours. Si ces ateliers existent encore de nom, ils n'existent plus par l'esprit qui les dirige-ait. Le niveau académique, malgré le décret de 1863, a passé sur tout cela, a détruit les aspérités etcomblé les fossés. On voyait alors, non pas des jeunes gens isolés, perdus, mais des compagnies s'insurger cjntre la routine, faire preuve de verdeur juvénile, vouloir s'en tenir non plus aux conventions inexpliquées, mais aux lois que l'examen et la raison montraient à. leur esprit. Aussi, au point de vue intellectuel, nous avons reculé a lieu d'avancer, parce qu'on recule dans l'enseignement comme en tout chose, quand il est permis à un corps d'ouvrir et de fermer les portes s son gré. Aux principes, aux idées qui soutenaient l'esprit des jeunes gens

et les faisaient entrer résolument dans l'arène, tout prêts à lutter , mêm< au préjudice de leurs intérêts, a succédé la curée des places. Aussi a-C-on ^ dans les diverses administrations qui s'occupent de travaux d'architec^

ture, multiplié le nombre de celles-ci, afin de pouvoir satisfaire à tars A ml de demandes appuyées par l'autorité de la congrégation. Dans la plupai^ts^-^

des agences des bâtiments civils et de la Ville de Paris, le personnel es/ M ^^

deux fois trop nombreux. Ici encore les questions de personnes l'eropor- — -^^

tent sur les questions de principes, et il s'agit bien plus de trouver des ^^

places pour les protégés de la congrégation à tous les degrés, que de ^^

chercher les hommes nécessaires â l'exécution du travail. Ces nom- '

breux agents sont peu payés, il est vrai, mais ils ne font pas beaucoup ^\^

de besogne et leur nombre éparpille la responsabilité morale qui doit ^^

incomber à chaque agent. La somme qui leur est allouée, affectée à un ^V personnel en rapport avec le travail, donnerait des résultats plus précieux, une garantie plus complète. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit;

il faut satisfaire aux besoins de la congrégation, et plus on y satisfait et ^^

plus celle-ci recrute un personnel nombreux, plus son influence s'étend. « J*

H ne faut rien moins que l'ignorance profonde entretenue soigneusement ^^t

dans le public sur toutes les questions relatives à la pratique de l'arcbitec- — -

ture, pour que les choses en soient venues au point où elles sont arrivées. ^ • Aussi est-ce au public que je m'adresse ici, car son opinion aura seule le pouvoir de réagir contre les abus signalés, s'il veut bien

qu'il est le premier intéressé à la bonne et sage direction des travaux d'architecture entrepris pour lui.

En admettant la séparation de TAcadémie d'architecture et de l'État ou de Tadministration si Ton veut, c'est*à-dire la liberté complète, il n'y aurait plus à fournir ainsi des places, inutiles pour moitié au moins, à cette armée que recrute l'Académie pour affermir son pouvoir. Pourquoi d*ailleurs l'administration se met-elle sur les bras la nomination et la direction de ce personnel î Pourquoi s*encombre-t-elle d'une hiérarchie ^^architectes, depuis le maître de l'œuvre jusqu'au conducteur des travaux? Légalement, ces agents n'ont aucune responsabilité; l'architecte seul répond de l'exécution de son œuvre. Alors pourquoi ne pas lui laisser les privilèges attachés à la responsabilité, c'est-à-dire la liberté ? l'administration charge un architecte d'un travail ; elle lui nomme une agence. J'admets qu'elle le consulte sur le choix, sur le nombre même, ce qui ne se fait pas toujours et ce à quoi elle n'est pas tenue. Pourquoi ne lui laisse-t-elle pas la faculté de prendre, sous sa responsabilité (puisqu'il est légalement responsable), le personnel qui lui est nécessaire, soit coimne qualité, soit comme nombre ? La faculté même, si bon lui semble, de se passer de ce personnel et de tout faire par lui-même ? Remarquez bien que ce fait se présente parfois; je pourrais citer certaines agences dans lesquelles l'architecte seul travaille, s'occupant de la conception, des détails de l'exécution, de la comptabilité, arrivant sur les chantiers lô nnaiin, n'en sortant qu'avec les ouvriers, pendant que ses agents font leurs affaires personnelles ou ne font rien du tout. Et cela s'explique, dans l'état présent des choses. D'abord il est désagréable de faire le mé- ^^r de jmn et de noter les absences ou les négligences d'employés qui ne dépendent pas directement de vous, qui sont payés d'une manière insuffisante souvent, qui ne pourraient vivre et faire vivre leurs familles 3Vec ce qu'on leur donne. Après quelques observations, quelques remon- 'ï^^noes, on prend le parti de ne rien dire et de faire la besogne soi-même, ^^ï* on est responsable. J'ai vu des architectes, que je pourrais nom- JïTier^ aller prendre des attachements sur leur chantier pendant que les inspecteurs se promenaient ailleurs. Puis, admettant même que l'on ait le .^nbeur de posséder des employés exacts, d'où viennent-ils, que savent- "f> quelles sont leurs aptitudes, leurs goûts? Trop souvent ces agents ^ /^^t pas les premières notions de la pratique ; sortant de l'École tout pél^^tr'es des illusions entretenues par cet établissement dans l'esprit des ^^Ves, ils ne voient qu'avec dégoût ce côté pratique de notre art. Ils se *^îcnt attachés à une besogne indigne de leur mérite; n'ont-ils pas obtenu ^^ prix, n'ont-ils pas ( sur le papier) élevé des monuments somptueux, II. âS

170 fclNTRETIENS SUR l'aRCHITECTURK.

qui ont excité l'admiration des camarades et qui leur pnt valu la pension de Rome ? Ne se sentent-ils pas appelés à émerveiller le public par des conceptions supérieures? Demandez donc à ces jeunes gens de surveiller des fouilles, de s'enquérir de la composition du béton, de choisir les matériaux et de veiller à ce que les appareilleurs fassent des épures conformes uux détails? Autant vaudrait, dans Tarmée, demander à de^s capitaines de faire les corvées et de balayer les chambrées ! Admettant encore que ces agents soient disposés à vous seconder, qu'ils veuillent bien se préoccuper des chantiers, ont-ils suivi vos méthodes, sont-ils pénétrés des prin«eipesqui vous dirigent, sont-ils vos élèves, vos seconds? La plupart du temps vous les connaissez à peine ; ou encore ils arrivent dans votre bu-* reau imbus d'idées, de méthodes opposées aux vôtres. Si vous leur con- Rei un travail, vous voyez bientôt à la manière dont ils s'y prennent, ou qu'il faudra céder à leurs idées, ou que vous aurez à commencer un en-* seignement nouveau; alors il arrive, neuf fois sur dix, que Ton se passe de leur secours, et que l'on a sur son chantier un personnage disposé â tout critiquer, ravi s'il survient un mécompte. Que les administrations ne prennent pas tant de souci > qu'elles laissent aux architectes, sous leur responsabilité, le soin de choisir leurs agents, où et comnie ils le jugeront convenable ; alors on aura un excellent enseignement, sans qu'il soit be* soin d'une école privilégiée. Chaque chantier deviendra une école, la meilleure de toutes; car il n'est pas un architecte de quelque mérite qui ne soit disposé, s'il est chargé d'une construction, à établir sur ce chantier même son atelier d'élèves et A faire faire à ceux-ci, suivant leurs capadtéi ou leur degré d'instruction, des travaux utiles ^ lui-même et profitables pour eux. C'est ce qui arrive dans les travaux particuliers ; aussi sort-il de ces chantiers des hommes réellement capables, réellement utiles; et au rebours de nos édifices publics, nos habitations privées sont^elles gêné-* Salement bien entendues^ économiquement élevées, habilement construites.

On conçoit une organisation comme celle des ponts et chaussées, qui se compose d'un corps d'élite et de conducteurs qui toute leur vie (sauf de rares exceptions dues à des capacités extraordinaires) restent conduc^ tcurs. Peu importe à un ingénieur que le conducteur de ses travaux soit Pierre ou PauU c'est un conducteur, reconnu capable; s'il ne Test pas, on le change ; mais le conducteur des ponts et chaussées n'est pas un aiipirant au grade d'ingénieur; il ne considère pas le temps qu'il passe sur un chantier comme un stage nécessaire qui lui permet d'aspirer à des fonctions plus hautes. Il fait son métier carrément, franchement, sans arrière*pensée, n'a pas été enivré par des succès d'école, et ne croit pas

QUATORZIÈMR ENTaETIEN, 171

que le lempfi( passé sur son chantier est volé à Tart auquel ses aspirations le poussent. Je suis loin de demander qu*une organisation semblable et qui n'est plus guère en rapport avec nos mœurs, soit appliquée à la pratique de rarchitecture, mais le mezzo-iermùie adopté par l'administration, kNTsqu'il s'agit de la direction des travaux d'architecture, a llnconvénient de toutes les mesures qui ne sont pas déduites d'un principe logique, il n'a ni les avantages du système adopté dans les ponts et chaussées, ni les avantages de la liberté. Mais, je le répète, ce dont on se préoccupe le moins, en tout ceci, c'est de l'art et de l'intérêt du public. Il ne s'agit d'autre chose que d'assurer à l'Académie des beaux-arts la durée de son influence, et pour ce faire, des places à ceux qui se mettent sous sa pro-« leolion. Ce n'est que peu à peu et d'une manière inconsciente, dirai-je, qu^ les administrations en sont venues à cette soumission aux envahissements de la section d'architecture à Tlnstitut. Nous avons vu un temps, qui n'est paé encore très-éloigné, où de hauts fonclionnaires avaient le i^r^timent de ces empiétements et manifestaient certaines velléités d'indéf>cndance en face des tendances académiques. Ce temps est passé; aujouix^l'bui ces hauts fonctionnaires ont d'autres soucis, plus graves probablement, et ils laissent à des subalternes le soin de pourvoir à ces înterêfs. Il n'est pas besoin d'ajouter que ces subalternes sont bien vite dov^cnus les alliés de la puissante congrégation, puisqu'ils ne peuvent ■^tiverde leur condescendance à ses besoins croissants d'influence qu ' ^^s avantages, et que de la lutte il ne leur adviendrait ni honneur ni Pi^olit.

JLes caractères trempés ne se laissent jamais entraîner à ces condescenlances envers un corps, et il faut admettre que les hommes n'arrivent â ^^ liautes fonctions et ne s'y maintiennent surtout que s'ils ont dans l'es- P^ L une certaine grandeur impartiale qui répugne à se mêler à des inté- ^^t^ de coterie; mais de notre temps les hauts fonctionnaires ont des P*"éoccupations trop graves pour couvrir de leur impartialité les détails ^'^ fîmes de leur administration. Ils abandonnent ces détails à des ^Sents secondaires, et il est clair que ces agents n'ont ni la volonté, ni *^ pouvoir de résister à l'influence constante d'un corps qui a ses attaches P^c^tout et qui est placé sous la protection de l'État. Un ministre aurait à ne (au point où en sont les choses) Fautorité suflisante pour passer à krers le réseau académique qui enveloppe son administration. Voudrait- ^^ le (enter, qu'il aurait bientôt sur les bras tout un monde et que son administration elle-même lui serait un obstacle. C'est ce que ne peut ^{?norer la congrégation, et c'est à cette fin qu'ont tendu, non sans l>eaucoup d'esprit de suite, tous ses efforts depuis quelques années sur-

tout. 11 n'est donc qu'un moyen aussi simple que pratique de rompre le charme, c'est de se séparer complètement de la congrégation, de proclamer la liberté de l'enseignement de l'architecture et, de la part de l'administration, de ne plus se mêler de faire le maître d'école ; de remplacer enfin le système protecteur par la libre concurrence ; la direction partout et surtout par la responsabilité de l'architecte; responsabilité qui d'ailleurs est inscrite dans la loi. Alors, et alors seulement, un enseignement sérieux se formera sans qu'il soit besoin pour l'État de s'en mêler, comme s'est formé l'enseignement de l'École centrale des arts et manufactures '. On aurait tort de s'appuyer sur l'exemple de l'enseignement universitaire pour argumenter en faveur de la direction de l'État lorsqu'il s'agit de l'enseignement de l'architecture. Je n'ai pas à discuter ici si l'enseignement universitaire est plus ou moins favorable au développement intd* lectuel de la jeunesse française ; je dis qu'il n'y a entre les deux enseignements aucune analogie. On peut soutenir, avec de solides raisons, que le $ devoir de l'État est de maintenir l'unité de direction dans renseignement j| des lycées. Là il s'agit de prendre les enfants à leurs familles et d'en ^ faire des citoyens, de les préparer a entrer dans les diverses carrières qui leur sont ouvertes en les soumettant au régime égalitaire qui fait le fond de notre état social ; mais sortis de ce gymnase intellectuel qui a fait s St ou a dû faii'e de tous ces enfants des citoyens en germe, l'État a rempli M flj sa tâche. Qu'en dehors des lycées il entretienne des écoles spéciales telles ^^s^s que les Écoles de Saint-Cyr, des Ponts et chaussées, de Droit, de Méde- — 9. cine, passe encore, parce que l'Ëcole de Saint-Cyr est la pépinière de ^^ ie l'armée, l'école des Ponts et chaussées la pépinière de nos ingénieurs qui m sjj forment un corps régulier, organisé; parce l'État croit devoir protéger la^^E^Ja santé des citoyens, que le Droit est immuable et la magistrature un de l'État; mais il n'en est plus ainsi de l'art de l'architecture. Cet art es soumis ou devrait être soumis à tous les changements qui surviennen dans les habitudes de la société. Qu'un professeur de droit enseigne l lois, sous la protection de l'État, rien n'est plus légitime, puisque c'es l'État qui fait les lois et veille à leur exécution; mais qu'un professeur d'architecture enseigne une forme de l'architecture, sous la protection d ^ l'État, cela frise le ridicule. Je ne puis faire une loi, moi particulier, ma^^ je puis inventer une forme d'architecture; si elle est bonne, pourquc^' l'État interviendrait-il pour m'empêcherde l'enseigner ou de l'appliquer j'

* L*École centrale des arts et manufactures est aujourd'hui placée sous la roaio ée rÉIat, ce qui, de Tavis de plusieurs, est fâcheux ; mais elle s'est consiituée et elle a pm les développements que nous lui avons vu prendre par riniiialive privée.

L'Élat, dans les lycées, enseigne les lettres, Thisloire, les sciences,

d'après un mode admis, c'est bien; mais TÉtal n'enseigne pas à faire des

romans, des comédies ou des livres d'histoire. Et de Marseille au Havre il

s'élèverait un immense éclat de rire si un jour l'État se prenait à ouvrir

une école de littérature, s'il faisait faire des romans ou des comédies à

des jeunes gens, à certaines heures, s'il les mettait en loges pour se livrer

à leurs conceptions, s'il leur donnait des prix et s'il les envoyait à Rome

pour mieux connaître Tacite ou Cicéron, ou en Espagne pour étudier

/'ancien théâtre espagnol.

L'architecture est un art qui s'appuie sur plusieurs sciences. Or, ces sciences, géométrie, mathématiques, chimie, physique, mécanique, s'enseignent partout. Du moment que l'art intervient, l'État n'a pas plus a s'occuper de renseignement qu'il ne doit s'enquérir comment se font les romans ou les comédies. C'est alors à chaque artiste, à chaque homme de lettres, à chercher sa voie. Il n'y a pas d'architecture officielle, pas de Kttfftrature officielle; et entre le public et l'artiste ou l'écrivain, aucun pouvoiir ne saurait intervenir efficacement. Ces choses-là ont pu être tentées sous Louis XIV, mais elles doivent prendre place à côté de la machine de M^arty. Malheureusement nous avons encore beaucoup de machines de Miairiy, et Ton comprend comment ceux*'qui sont chargés de les graisser et ^•^t ^vent de cet emploi prétendent que le monde croulera si Ton y touche on leur substitue des moteurs à vapeur.

aucoup de gens sensés se plaignent de ce que notre siècle n'a pas architecture. Nous avons entendu ces plaintes sortir de la bouche ^« très-hauts personnages.

Oomment notre siècle pourrait-il avoir une architecture en France,

IHJîaque TÉlat entretient, protège un corps dont il est devenu peu à peu

^'•iistnimentet qui maintient envers et contre tous des formes d'art qui

^ui conviennent? Un corps qui, quoi qu'on ait tenté, a la haute main sur

l'enseignement et prétend le limiter dons le champ étroit cultivé par lui

^t dont il tire un notable profit? Dans la situation précaire où sont tenus

l^s srchitectes, par ce corps irresponsable et insaisissable, comment veut-

^*ï que des idées nouvelles puissent se développer? A peine peuvent- elles

^e faire jour sur le papier; comment pourraient-elles se traduire en

pierre?

C'est à développer l'indépendance de l'artiste et à lui assurer cette •^dépendance qu'il faut tendre si l'on veut avoir un art de notre temps. Il ne suffit pas de posséder la libre discussion, il est nécessaire que 'ouïes les voies ouvertes par cette discussion, en tant qu'elles ne sont P^s contraires à la sûreté des citoyens d'un pays, puissent être parcou-

J7& KNTBETIENg SUH i/aRCII1TECTURE.

rues Bans qu*il en résulte pour ceux qui s'y jettent des diiTicultés et plus encore rimpossibilité absolue de faire sa place.

Il fut un temps où chacun devait se vêtir d'après certains règlements ou édits, où il n'était pas permis à un bourgeois de porter le manteau qui couvrait les épaules d*un baron. 11 fut un temps où le bourgeois ne pouvait se faire bâtir une demeure semblable à celle du noble. Aujourd'hui chacun s'habille et se loge comme bon lui semble, chacun prend son tailleur et son architecte où il lui plaît. Pourquoi l'État, dès lors, encourage-t-il, soutient-il un monopole qui a pour conséquence de circonscrire un art d* utilité ^ comme l'architecture, dans les barrières posées par une congrégation? Quel profit peut-il tirer de cet état de choses? Le premier il se plaint des dépenses exagérées que lui imposent les adeptes les plus fervents de celte congrégation.

De notre temps, l'Étal, ne peut être et ne doit élre qu'indiflerent en matière de dogme, il a tout à perdre et rien à gagner à soutenir celui-ci aux dépens de celui-là. En ceci, comme en bien d'autres choses, TÉlat n'est que le résumé des diverses opinions du public, et son simple devoir est de les protéger toutes de telle façon, que les nouvelles puissent, au besoin, remplacer les anciennes. Or, si l'État se plaint, avec raison, des dépenses exagérées que \\È imposent les architectes auxquels il s'adresse de préférence, parce qu'ils sont sortis de TÉcole qu'il soutient, le public n'est pas toujours satisfait du goùl que semblent préférer ce architectes, et il reporte sur les administrations les critiques qu'à tor ou à raison, il adresse aux édifices qu'on lui élève. De telle sorte qu personne n'est content, si ce n'est la congrégation académique d'archi lecture ; et l'État ne peut ni dégager sa responsabilité ni répondre a public qu'il ait à s'en prendre aux artistes sortis de son sein. Si un» pièce est siffléc au Ihcâlrc, personne ne s'en prend au gouvernemen mais si l'État entretenait une école d'auteurs dramatiques, et qu de cette école il sortit des lauréats subventionnés par lui, il en sera autrement; en sifflant la pièce jugée mauvaise on sifflerait l'Étal lu même.

Que l'État ne se préoccupe plus de l'enseignement de l'architectu il se formera un enseignement vrai, en rapport avec nos besoins no re temps.

Que l'État se sépare de TAcadémie des beaux-arts, et il y aura une chitecture du xix* siècle en France, comme il y en eut une à Athènes. , 2

Rome, à Byzance, à Florence, à Venise, et chez nous-mêmes, du \\\* au

xvi* siècle, alors que ni l'Académie des beaux-arts, ni la section d' a r-

chitecture près cette Académie n'étaient inventées. Mais, je le rép^MMwé/e

encore, il ne s'agit pas de consulter l'histoire et de profiter de ses

enseignements; il ne s'agit pas de Tart et de quelques hommes qui

Voudraient le pratiquer et l'enseigner en liberté, il s'agit de ne pas

toucher à une congrégation qui a su s'attacher a l'État comme la mousse

^^ rocher, jusqu'à en cacher, pour les yeux, la nature et les propriétés

^lles.

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