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En examinant les cristaux naturels, par exemple, on trouverait les dispositions les mieux applicables à des voûtes partie en fer, partie en maçonnerie. La plupart de ces polyèdres donnés par la cristallisation présentent des dispositions de plans permettant non-seulement remploi de la ferronnerie en grandes parties pour couvrir des espaces considérables, mais aussi des formes dont l'aspect serait très- satisfaisant. Quand il s'agit de l'emploi de matières nouvelles, il ne faut rien négliger, cher* cher un enseignement partout et particulièrement dans ces principes naturels de la création, dont nous ne saurions trop nous inspirer s'il faut créer à notre tour.
Supposons que nous ayons à élever un édifice de cette dimension; en fermant ce vide énorme à l'aide des procédés de structure admis par les architectes romains ou même par ceux du moyen âge, on pourra supputer facilement la surface quil sera nécessaire de donner aux pleins, comparativement aux vides, pour contrebuter une voûte en maçonnerie ayant 1 5 mètres de plus que la calotte de Sainte-Sophie de Constantinople. Ce n'est pas exagérer de dire que cette surface des pleins devrait être au moins trois fois plus considérable que celle donnée dans notre plan. Serait-il possible même d'établir sur ces dimensions une voûte sphéroïdale en maçonnerie sur pendentifs ? On ne l'a jamais tenté. Mais, objectera-t-on, quelles preuves apportez- vous de la stabilité du système indiqué ici? Ceci n'est qu'une hypothèse; en la supposant ingénieuse, elle ne peut valoir une expérience. Se ne saurais, il est vrai, bâtir une salle de cette dimension pour prouver la valeur du système. Je ne puis qu'appuyer cette valeur sur le raisonnement.
D'abord remarquons que la voûte principale, celle qui remplace la calotle en maçonnerie d'une coupole sur pendentifs, est dans œuvre, isolée des points d'appui en maçonnerie par un intervalle de 5 à 6 mètres ; que l'armature en fer de cette voûte centrale est composée de membres tous égaux entre eux, possédant des assemblages semblables et formant tous, à la réunion des trois membres, une pyramide suivant les mêmes angles; que, par conséquent, n'y eût-il pas d'assemblages, ces trois membres se butent de façon à ne pouvoir permettre à ces sommets de pyramides de se déformer ; que ces membres rectilignes, surmontés d'arcs en maçonnerie portant les remplissages des voûtes, sont roidis et ne peuvent se chantourner; que leur dilatation reste libre puisque chaque maille du réseau est surmontée d'une voûte indépendante de sa voisine ; que, d'ailleurs, la totalité des voûtains posés sur le polyèdre central ne pèserait pas plus de 375,000 kilogrammes; car la surface développée de ces voûtains (du polyèdre central seulement) est de
1500 mètres au plus, et en comptant le mètre superficiel de maçonnerie de ces voûtains, les arcs compris, à 250 kilogrammes, nous gommes plutôt au-dessus qu'au-dessous de la réalité. Si nous ajoutons à ce poids celui du fer, nous trouvons &3 200 kilogrammes ; le poids total du polyèdre central en fer et de sa maçonnerie est donc de îiSâOO kilogrammes. Chacune des huit colonnes porte donc 52275 ki« logrammes, poids auquel il convient d'ajouter une portion du poids des voûtes latérales, ce qui porterait la charge sur chaque colonne à 60 000 kilogrammes au plus. Il n'est pas malaise de fondre des colonnes qui puissent supporter ce poids. Mais ces colonnes reposent sur des jambes force obliques à &5 degrés, lesquelles d'ailleurs n'ont que 6 mètres de longueur. Toute l'attention du constructeur doit donc se porter sur ces points d'appui obliques. Leur poussée est largement neutralisée par les murs des appendices et par la charge qui se reporte sur la tête intérieure de ces murs. Reste donc à empêcher leurs chapiteaux de briser les brides qui les maintiendraient à leur place. Or ces brides seraient d'une puissance considérable puisqu'elles peuvent se doubler, se quadrupler dans la hauteur de la balustrade des tribunes. La voûte centrale, enserrée par les entretoises posées entre elle et la maçonnerie bien épaulée, et par les voûtains latéraux, ne peut se déformer dans aucun sens. L'armature en fer reste indépendante partout et ne forme que les cordes des arcs en maçonnerie. Les assemblages peuvent sans aucun danger rester gais de façon à ne pas gêner la dilatation, puisque tout le système de l'armature consiste dans la combinaison des pièces formant toujours, là où il n'y a pas de points d'appui, le sommet d'une pyramide. Admettant un mouvement dans une structure aussi étendue, il ne saurait présenter de danger. Les voûtains indépendants les uns des autres, comme les remplissages des voûtes d'arêtes gothiques, sont faits pour suivre ces mouvements sans occasionner des brisures ou des dislocations. Si l'on voulait se renfermer dans des conditions d'économie, il serait possible de n'élever en pierre de taille que les angles du périmètre ; tout le reste, et notamment les grands tympans des quatre croisillons, pourraient être construits en moellons avec arcs de décharge en pierre ou en brique.
Le cube de la pierre de taille serait de 38/i& mètres pour la salle, non compris les dépendances. En comptant ce cube en moyenne à 120 francs, on obtient une somme de AGI 280 fr.
Le cube de la maçonnerie en brique serait de 1500 mètres; à 70 francs le mètre, le produit serait de 105 000
Le cube de maçonnerie en moellons serait de 28 000 mètres, déduction faite des baies; à 12 francs, ci 3S6 000
Les arcs en pierre des voûtains donneraient un développement de 1030 mètres, a 50 francs le mètre courant, compris cintres, ci 51 500
La surface totale développée des voûtains, compris ceux des tribunes, serait de 8&20 mètres, à 12 francs le mètre superficiel, compris cintres, ci 101040
Les échafauds sont estimés 80 000
Le poids des fers seraient de 110 000 kilogrammes, à 1 fr. 10 le kilogramme, compris montage, ci ... . 121 000
La charpente de fer pour recevoir la couverture pèserait 75 000 kilogrammes, à 1 fr. 10, ci 82 500
La surface de .la couverture serait de 5200 mètres, au prix moyen de 12 francs, compris les chéneaux en irfomb, ci 02 /lOO
Les fers pour baies pèseraient 35 000 kilogrammes, à 1 fr. 10, ci 38 500
Les vitrages coûteraient 35 000
Les enduits et ravalements A5 000
Les parquets, compris les tribunes 50 700
Les ouvrages accessoires, tels que serrurerie fine, quincaillerie, menuiserie, peinture 75 000
Ajoutons à ces sommes la construction des bâtiments, dépendances, vestibules, escaliers, ci 2&0 000
Celle des fondations, caves et calorifères, ci 250 000
On obtient un total de . 2 034 V)20 fr.
Portant, pour montage extraordinaire, imprévus, frais d'agence, un dixième, ci 203 492
Le total général serait de 2 238 412 fr.
Or, la surface totale étant de 4750 mètres environ, le mètre superficiel n'atteindrait pas 500 francs. Admettant que nos estimations soient au-dessous de la réalité d'un tiers de la dépense et que le chiffre total atteignit 3 millions de francs, nous serions encore bien au-dessous du total auquel d'ordinaire s'élève une structure en maçonnerie sur des données aussi vastes et monumentales.
Admettons encore, si Ton veut, que le gros œuvre de cette salle et de ses accessoires fût enlièrement construit en pierre de taille; nous n'arriverions point au chiffre de 1000 francs par mètre superficiel. Or, il n'est pas besoin de rappeler ici ce qu'ont coûté nos grands édifices publics
pour établir les avantages qu'il y aurait, au point de vue de Téconomie et de la rapidité d'exécution, à employer simultanément le fer et la maçonnerie dans nos monuments d'utilité publique, surtout lorsque ces monu • ments sont destinés à contenir la foule et à lui offrir de vastes espaces libres, couverts par des voûtes, à l'abri, par conséquent, des variations de l'atmosphère.
il est aujourd'hui, dans l'art du constructeur, un élément dont il faut absolument tenir compte : c'est l'économie. Les architectes, comme les ingénieurs, sont accusés de dépasser leurs devis sans scrupules. Il est évident cependant que l'ordre des budgets étant admis, les excédants sur les prévisions des dépenses deviennent un embarras et une cause de désordres continuels. Cette question est délicate et tlemande quelques développements. La plupart des constructions élevées pour les particuliers sont soustraites à cet inconvénient, au moyen des marchés à maan-mum. On sait que les marchés à maximum sont de véritables marchés à forfait, sans les dangers attachés à ce mode. En effet, le marché à forfait ordinaire limite la dépense dans un chiffre établi par avance ; mais, dans ce cas, les entrepreneurs ont intérêt à exécuter les travaux au-dessous du prix fixé, afin d'augmenter leurs bénéfices, à ne pas atteindre la somme des prévisions. Si active et intelligente que soient alors la direction et la surveillance de l'architecte, celui-ci se trouve sans cesse placé entre ces deux écueils : ou de ruiner l'entrepreneur, ou de ne livrer qu'une construction dont la valeur n'atteint pas le prix fixé et payé. Ces sortes de marchés ont donc quelque chose d'immoral qui répugne nonseulement aux architectes, mais aux administrations. Le marché à maximum n'a pas le même caractère, en ce qu'il permet de vérifier le travail fait et de ne le payer qu'en raison de sa valeur réelle s'il n'atteint pas le maximum établi; donc les entrepreneurs ont intérêt, sinon à dépasser, au moins à atteindre le chiffre fixé dans les estimations. Cependant ce mode n'a pas été encore admis d'une manière régulière par les administrations placées à la tête des travaux publics.
Les administrations se contentent d'établir des séries de prix par natures d'ouvrages, de faire soumissionner ces prix par les entrepreneurs par voie d'adjudication, et de charger l'architecte ou l'ingénieur de diriger l'œuvre qui sera payée, une fois faite, suivant ces prix. Mais si le cube ou le poids des matériaux, si la main-d'œuvre dépassent les prévisions des devis, ces plus-values sont dues aux entrepreneurs, et par le fait, personne n'est responsable de ces excédants. On peut blâmer l'ingénieur ou l'architecte, on peut les accuser d'imprévoyance ou d'inexpérience, mais on ne saurait aller au delà puisqu'au total l'ouvrage fait
représente bien réellement une valeur dont Tadministration prolite seule. Il est clair que si Ton venait dire à un architecte ou à un ingénieur qu'il devra payer les excédants de dépense sur les prévisions des devis qu'il aura établis, il pourrait répondre qu'une partie de l'édifice terminé lui appartient puisqu'il l'aurait payée de ses deniers. Si l'architecte reçoit des honoraires proportionnels sur le montant des mémoires réglés, on serait, dans le cas' d'un excédant de dépenses non motivé suflisamment, en droit de ne lui point payer ses honoraires sur ces excédants, puisqu'on pourrait le soupçonner de ne les avoir provoqués que pour augmenter le chiffre de ces honoi*aires; mais si, comme cela se fait pour le service des ingénieurs et pour le service des architectes de la ville de Paris et de quelques départements, ces agents reçoivent des appointements fixes, ils ne sauraient encourir d'autre responsabilité que celle admise par le code civil.
Par le mode des appointements, ces agents ne sont plus que des em* ployés sous une administration seule responsable ; ce sont des intendants chargés de faire faire les dépenses, d'en fournir l'état; l'administration n'a plus qu'à payer, quitte i\ blâmer ces agents s'ils ont laissé dépenser au delà des sommes fixées aux budgets.
Dans cette situation, une administration ne peut que s'en prendre à elle-même si ses employés ou intendants n'entrent pas dans ses vues d'ordre et d'économie, ou même s'ils ont été impuissants à s'opposer aux tendances dépensières des entrepreneurs.
Quelques-uns ont pensé qu'en amoindrissant la position de l'architecte, qu^n le plaçant d'une façon plus absolue sous la main de l'administration, qu'en n'en faisant plus qu'un commis, celte administration serait plus maîtresse de régler ses dépenses et d'en établir le juste emploi.
L'expérience a démontré que c*était là une idée fausse. Plus la position de l'architecte a été abaissée, moins les chefs de l'administration ont pu régler les dépenses. Diminuant la valeur de l'intermédiaire entre eux et les entrepreneurs, ils ont diminué leur responsabilité, parlant, les garanties.
D'ailleurs, si nous allons au fond des choses et si nous voulons remédier au mal signalé, non sans raisons, il faut en chercher les causes* Il est commode de jeter le blâme sur des corps qui n*ont aucun moyen de répondre puisqu'ils sont sous la main d'administrations puissantes» et de rendre ces corps responsables de fautes dont souvent ils n'ont point été la cause première. Dans maintes circonstances, des budgets de dépenses de bâtiments sont établis sur des données insuffisantes, et les projets ne sont donnés à l'étude que sur cette première base* Or, ces
projets définilirs, soit du fail de rarcliitecte, soit du fait des administralions qui demandent de modifier les données admises avant cette élude définitive, atteignent un chiffre supérieur à celui inscrit au budget. Oa engage alors l'architecte à rentrer dans ce chiffre. Il se trouve ainsi dans le cas ou de ne pas satisfaire à tout ce qu'il croit nécessaire à une bonne construction, ou de mentir à ses propres éludes en dissimulant aux devis une partie des dépenses. S'il n'agit pas ainsi, il risque de laisser échapper une de ces rares occasions tant souhaitées d'élever un édifice, car il se présenterait derrière lui dix personnes pour une, qui se vanteraient de rester dans les limites imposées par le budget, dont les oiïres séduisantes pourraient être acceptées, bien qu'en fm de compte les devis seraient dépassés, sans recours Sérieux de la part de l'administration, puisque l'architecte n'est pas un traitant à forfait. Alors l'artiste scrupuleux, qui aurait maintenu la vérité de ses estimations et ne se serait pas prêté à ce mensonge qu'on lui impose, serait dupe de sa bonne foi sans profit pour personne. Bien peu consentent à jouer ce rôle héroïque, et si parfois quelques architectes ont eu ces scrupules, il faut dire qu'on ne leur en sait généralement nul gré. D'ailleurs, l'édifice achevé sans leur concours par un confrère moins scrupuleux est là ; coûte que coûte, on l'a payé. Malgré les promesses de ce confrère plus souple, il a coûté plus cher même que s'il eût été laissé à la direction de l'homme véridiquc. Il n'en est pas moins élevé, et les regrets de l'administration ne deviennent pas un enseignement pour l'avenir, au moins jusqu'à présent. Nous avons vu, par exemple, donner un chiffre pour la construction d'un édifice mis au concours par une administi^tion. Les projets examinés, on ne tenait nul compte du rapport de ce chiffre avec le projet graphique. Le prix était accordé, le monument s'élevait, le chifire dépassait du double ou du triple le prix fixé; on se plaignait bien un peu, mais qui dans cette affaire était le plus dupé? N'était-ce i)as l'artiste consciencieux qui avait pris au sérieux le dire de l'administration et qui, pour s'y conformer, n'avait pas employé les ressources séduisantes qui avaient fait donner le prix à son confrère, moins consciencieux, mais évidemment plus adroit ou moins expérimenté ?
Un architecte se présente au chef d'une administration avec un projet qui lui a été demandé, et dont le devis s'élève à 2 millions de francs. L'administi^ateur se récrie; il n'a porté pour cette dépense que 1 500 000 à son budget. 11 faut que le devis se renferme dans ce maximum. Mais alors il faut réduire le projet? Non point, loin de là ; certains services sont insuffisants. Si l'architecte a quelque autorité, s'il insiste, s'il donne de bonnes raisons pour prouver que son chiffre n'est déjà que trop
restreint, peu importe; il faut présenter un devis qui ne s'élève qu*à 1 500000 francs. Plus tard, nous verrons.
Ce terrible « nous verrons plus tard » a été pour un grand nombre de nos confrères une bien lourde afTaire. S'ils n*ont pas consenti à se contenter de cet ajournement de la difficulté à résoudre, s'ils ont résisté, n*a-t-on pas trouvé un autre architecte qui fera tout ce qu'on voudra sans s'embarrasser des suites? Ce n'est donc pas toujours la faute de rarchitecte si les devis ne disent pas la vérité.
'Mais ce n'est là qu'un côté de la question. L'habitude que l'on a prise de nos jours de bâtir des édifices publics avec un luxe inouï et souvent bien mal placé, de prodiguer les matériaux sans trop de raisons, est telle que l'architecte chargé d'une construction, ne voulant pas rester au-dessous des œuvres de ses confrères, est disposé à renchérir encore sur ce luxe, à être plus prodigue de matériaux de choix. Les entrepreneurs sont les premiers à le pousser dans cette voie; ils y ont tout intérêt d'abord, puis ils ont aussi leur amour-propre. Est-il beaucoup d'artistes assez fermes, assez sages pour ne pas se laisser séduire en pareille occurence? qui consente, pour rester dans les limites de ses devis, à paraître pauvre, sans invention, devant un public qui ne voit guère dans un monument qu'une façade plus ou moins décorée de colonnes, de pilastres et de sculptures. Le monument terminé, ce public, qui le paye cependant, s'enquiert-il de ce qu'il a coûté, si la dépense est proportionnée au service que lui rend cet édifice, s'il ne serait pas aussi bon, aussi utile et aussi beau même, ayant coûté un million de moins? Nous ne pourrions signaler qu'un bien petit nombre d'architectes qui aient su résister à ces séductions. Leur en sait-on gré? Ne les avons- nous pa^ souvent entendu accusés de sécheresse, de manque d'imagination?
Un riche particulier qui fait bâtir un hôtel ou un château pour lui, peut en user à son aise avec l'architecte qu'il choisit ; il peut lui imposer toutes ses fantaisies, faire recommencer dix fois, si bon lui semble, une décoration, une ordonnance d'architecture; il peut salisfxiire tour à tour les caprices de la maîtresse du logis, des amis, des^en^ de goûlj grands donneui^ de conseils, qui sont bien aise de laisser la marque de leur im* portance. Le particulier qui paye de ses propres deniers est parfaitement libre de s'adresser, pour élever la b;^tisse» à un jardinier ou à un peintre décorateur, si l'architecte prend son rôle assez au sérieux pour ne pas se prêter à toutes les fantaisies du maître, fussent- elles saugrenues.
Mais il n'en est pas ainsi lorstiu'il s'agit d'édifices publics^ élevés à l'aide des ressources de l'Ëtat ou des communes. Alors Tadmini^trateur,
rarchilccte même, sont responsables du bon emploi de ces deniers, cl je ne crois pas que dans ce cas la responsabilité de l'administrateur puisse entièrement couvrir celle de Tarchitecte; car celui-ci n'ignore pas l'origine des ressources dont il fait emploi; il est citoyen avant d'être architecte, et par ceïa même, il est en droit de se refuser à faire des dépenses inutiles, de ne point céder à des caprices; son devoir est de discuter, de défendre ce qu'il croit bon; en un mot, de conserver son indépendance. Je sais que les administrateurs supérieurs considèrent volontiers ces caractères indépendants comme des embarras, et préfèrent avoir recours à des hommes plus souples; ils pensent conserver ainsi à leur initiative toute sa puissance; beaucoup ont aussi quelque prétention à diriger euxmêmes les constructions publi(jucs, et à ne voir dans l'architecte qu'une sorte de contre-maître passif; afin de pouvoir dire : « J'ai élevé cet édifice; l'architecte n'a peut-être pas suivi exactement mes instructions; fai fait changer ceci ; j'ai voulu cela. » Peu d'hommes élevés à une position supérieure résistent à cette singulière fantaisie d'être un peu architectes.
Louis XIV en était bien possédé, à ses heures, lui qui était comblé de toutes les autres gloires; comment le chef d'une administration pourrait-il s'y soustraire? Au total, ces satisfactions un peu puériles d'amourpropre, la faiblesse des architectes aidant, sont désastreuses pour l'art, désastreuses pour le trésor public.
Que l'architecte apprécie exactement le rôle auquel il est appelé, qu'il reprenne un peu de cette inJépendance qu'on étouffe avec tant de soin chez lui par l'enseignement académique, qu'il laisse de côté un bagage de préjugés et de doctrines usées, pour s'attacher sérieusement à la pratique de son art; qu'il apprenne à raisonner ce qu'il conçoit, de manière à pouvoir au besoin défendre ses idées, ce sera le moyen le plus sûr pour reconquérir la position qu'il perd chaque jour, et pour rendre à son art la place qu'il doit occuper.
Pour entrer dans la voie des dépenses raisonnables en fait de travaux publics, il nous semblerait donc que les administrations compétentes devraient chercher avant tout à se servir d'architectes capables de leur inspirer une entière confiance à tous les points de vue, comme talent et comme caractère, et, cela étante de n'exercer aucune pression sur la rédaction de leurs projets et de leurs devis, non plus que sur le mode d'exécution; que les architectes auxquels on fait l'honneur de confier rérection d'un monument devraient moins se préoccuper de produire un effet sur les oisifs que de remplir exactement les programmes qui leur sont fournis, par les moyens les plus simples, les plus économiques, en
DOUZIÈME ENTRETIE?<. 108
liaison de lohjet, et en ayant peut-être une connaissanee plus approfondie des matériaux et de leur emploi judicieux. J'accorde qu'il faut rectifier quelque peu le goût du public, habitué à toutes ces splendeurs douteuses; mais si nous n y travaillons pas, ce public, déjà blasé sur ce luxe sans raison, sur ces prodigalités accumulées, finira par demander qu'on lui élève des boîtes en moellon et en plâtre cpii reposeront ses yeux et n'épuiseront pas sa bourse. Alors Tarchitecte, dont Tintervention peut être si nécessaires la splendeur d'un grand État, sera débordé par un flot de constructeurs à bon marché, entrepreneurs tarés, hommes d'afTaires, bons à tout, et Tari do rarchitecturo chez notis n'existera phis qu'à l'état de souvenir.